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EX-LIBRIS
M. A. BUCHANAN
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PRESENTED TO
THE LIBRARY
BY
PROFESSOR MILTON A. BUCHANAN
OF THE
DEPARTMENT OF ITALIAN AND SPANISH
1906-1946
Yôi^l
THÉÂTRE
COMPLET
DE J. RACINE
PARIS. — IMP. P. MOUILLCT, 13, QUAI VOLTAIRE.
THEATRE COMPLET
J. RACINE
AVEC DES REMARQUES LITTÉRAIRES
BT UN CHOIX DE NOTES CLASSIQUES
PAR M. FÉLIX LEMAISTRE
PRÉCÉDÉ d'une
NOTICE SUR LA VIE KT LE THÉATUE DE RACINE
PAR L.-S. AUGER
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRBS, 6
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NOTICE
SUR LA VIE ET LE THÉÂTRE
DE RACINE
Jean Racine naquit à La Ferté-Milon, le 21 décembre
1639, l'année même où Corneille, âgé de trente-trois ans,
faisoit paroître Horace et Cinna. Sa famille, anoblie par
une charge achetée, avoit un cygne dans ses armoiries. Les
anciens auroient vu un présage dans cette circonstance
frivole : qu'il nous soit permis, après l'événement, d'y voir
au moins une particularité remarquable.
Élevé, comme chacun sait, à la grande et sévère école de
Port-Royal, le jeune Racine fut surpris un jour lisant le
roman grec des Amours de Théagène et de CharicUe. On le
lui arracha des mains, et on le jeta au feu. Un second
exemplaire ayant eu le même sort, il s'en procura un troi-
sième, l'apprit par cœur, et, le portant à son maître, lui
dit : Vous pouvez brûler celui-là comme les deux autres.
Cette anecdote A* sa jeunesse est com^re un germe dom
ri NOTICE SUR LA VIB
toute sa vie littéraire offre le développement. Son goût pour
la peinture des délices et des peines de l'amour déceloit
cette sensibilité d'àme qui passionne et attendrit la plupart
de ses chefs-d'œuvre : sa prédilection pour la langue des
Grecs promettoit cette richesse de dicMon poétique qui les
embellit tous.
Mais , avant d'atteindre à cette perfection , il falloit qu'il
payât le tribut au mauvais goût d'une littérature naissante ,
qui, n'étant qu'empruntée et, pour ainsi dire, réfléchie, de-
voit commencer par l'affectation, de même que les littéra-
tures spontanées commencent par la barbarie. A dix-sept
ans, il composa, sur la solitude de Port -Royal, des vers
plus bizarrement subtils et affectés que n'en faisoit alors
Benserade ou Voiture; et, dix années après, il faisoit jouer
Andromaqtie.
Le véritable début poétique de Racine fut une ode inti-
tulée la Nymphe de la Seine, à l'occasion du mariage du
roi. Chapelain, mauvais poète, mais bon homme et bon
littérateur, alors arbitre officiel des réputations, produisit
Racine et son ode auprès de Colbert, dispensateur des
grâces. Le jeune auteur fut magnifiquement récompensé.
Quatre ans plus tard, il composa une autre pièce de circon-
stance : c'étoit la Renommée aux Muses, ode qui avoit
pour objet de célébrer les bienfaits accordés par le roi aux
sciences, aux lettres et aux arts. Ce nouvel ouvrage lui valut
une nouvelle gratification; mais il lui procura un avantage
bien plus précieux, l'amitié de Boileau, cette amitié sincère
et dévouée, à laquelle il dut tant d'avis utiles pour ses
écrits, et tant de consolations dans ses chagrins. Le jeune
satirique avoit fait sur l'ode quelques observations critiques
qui tombèrent dans les mains de Racine : celui-ci en sentit
toute la justesse, et s'empressa d'en aller remercier Boileau,
qui consentit à être toujours son censeur, et qui devint
bientôt son ami.
Peu s'en fallut que l'Église n'enlevât le Jeune Racine au
monde et aux lettres profanes; peu s'en fallut même qu'une
BT LB THÉÂTRE DB RACINE. ▼!!
obscure prébende dans une province reculée* n'ensevelit
pour toujours les destinées de celui qui devoit attacher à
son nom un éclat si vif et si durable.
Fatigué des délais d'un oncle qui promettoit chaque jour
de lui résigner un de ses bénéfices , et qui s'obstinoit à e
garder, il revint à Paris, les mains vides d'argent, mai 9
ayant en poche une tragédie. Elle étoit tirée de ce même
roman grec de Théagène et Chariclée, auquel il avoit donné
dans sa mémoire un abri sûr contre le zèle pieusement in
cendiaire de Lancelot.
11 alla trouver Molière, de qui il reçut à la fois trois bons
offices : le conseil de jeter sa pièce au feu, l'indication d'un
sujet au moins plus théâtral , et le don ou plutôt le prêt
d'une somme de cent louis, hypothéquée probablement sur
le succès de sa tragédie future.
Ce nouveau sujet étoit celui de laThébaide, catastrophe
d'une froide et monstrueuse atrocité, que le talent déclama-
teur de Stace étendit en un long poëme, mais d'où le génie
de Racine, dans toute sa maturité, n'auroit peut-être pas
réussi à tirer une tragédie attachante. Celle qu'il fit à ving.
ans étoit une imitation de la manière de Corneille, imita-
tion de ses défauts plus que de ses beautés, où les uns
étoient exagérés, et les autres ne se montroient qu'affoi-
blies.
Il en fut de même de la tragédie d'Alexandre. Un hé-
roïsme de Matamore et une galanterie de Céladon y défi-
gurent le vainqueur d'Ârbelle, comme, dans la Mort d
Pompée, ils travestissent le vainqueur de Pharsale. Toute-
fois dans les Frères ennemis et surtout dans Alexandre.
déjà se montroit un versificateur habile; déjà même, quoi
qu'en eût dit Corneille , quelques traits de dialogue , quel-
ques scènes, permettoient d'espérer un poète tragique. Mais
Racine n'étoit point encore; et rien, dans ces foibles com-
mencements , n'autorisoit à le prédire.
1. A Uiit.
'Jll NOTIOa SUR LA VIB
Andromaqut paroît, et Racine est révélé, Racine, na-
;uère disciple et copiste de Corneille , maintenant ci éateur
d'un nouveau genre de tragédie, et fondateur d'une nou-
velle école.
Par un heureux caprice du génie, Racine fit succv^der
immédiatement aux épouvantables fureurs d'Oreste le pa-
thétique burlesque de l'Intimé. Euripide devint Aristophane
et l'héroïque enthousiasme fit place à la verve satirique.
Racine sembla ensuite vouloir lutter avec Corneille sur
le terrain de l'histoire, où ce grand homme avoit tant de
fois triomphé. Tacite lui servit de guide et de soutien. Cet
historien, qu'il appelle lui-môme le plus grand peintre de
l'antiquité, lui fournit quelques traits : disons mieux, il lui
prêta ses couleurs et son pinceau. Britannicus est resté l'un
des chefs-d'œuvre de son auteur et de la scène françoise.
Une princesse eut la noble fantaisie de voir représenter
sur le théâtre l'histoire secrète de son cœur. Les deux
maîtres de la scène. Corneille et Racine, furent chargés, à
l'insu l'un de l'autre, de retracer les amours récentes d'Hen-
riette d'Angleterre et de L>ouis XIV sous les noms antiques
de Bérénice et de Titus. Fontenelle appelle cette concur-
rence «n duel; mais, convenons-en, ce duel ne fut pas réglé
selon toutes les lois de l'honneur. Dans un sujet tendre,
dont il falloit déguiser lafoiblesse par une élégance continue
de style , Racine à l'avantage de la jeunesse et de la force
joignoit l'avantage du terrain et des armes.
La plus magnifique des expositions, et le plus vrai, le plus
profond des caractères politiques mis au théâtre, distinguent
la tragédie de Bajazet; et de telles beautés couvriroient de
leur éclat de bien plus grands défauts que ceux qu'il est
permis d'y remarquer. Bajazet, sous le doliman, semble
aimer comme un François de la cour de Louis XIV; mais
Roxane a bien toutes les fureurs d'un amour de sérail , qui
brave le cordon des muets ou le sabre des janissaires.
Si Corneille avoit excellé dans la neinture des vieux Ro-
mains, lorsque avant d'être oppriœè« «nn-mêmes ils étoient
ET LB THÉÂTRE DB RACINE. IZ
OU méditoient de devenir les oppresseurs du genre humain,
Racine ne peignit pas avec moins de force, et peut-être
peignit-il avec plus de fidélité leur infatigable ennemi. Mi-
thridate, roi, père, amant jaloux, défiant, artificieux et im-
placable , revit tout entier dans les vers de Racine.
Iphigéme est proclamée par l'auteur de Zaire ■ le chef-
d'œuvre de la scène tragique. »
Quelle est donc, en effet, la perfection d^Iphtgéniê, si
Phèdre ne l'a pas entièrement égalée; Phèdre, où figure du
moins le personnage le plus tragique qu'aucune scène ait
jamais présenté? C'est dans Plièdre (qui le croiroit?) que
les idées de pureté morale et de repentir expiatoire , intro-
duites par le christianisme dans les âmes modernes, ont le
plus heureusement modifié ce système de la fatalité qui
domine toutes les compositions de la Melpcmène antique.
A la fois incestueuse et homicide, la fille de Pasiphaé, par
ses combats, par ses remords, touche, attendrit, déchire les
mêmes âmes que son double crime épouvante et révolte.
Elle fit plus encore; elle réconcilia le grand Arnauld avec
la morale du théâtre et avec Racine lui-même.
Qui pourroit l'ignorer? une cabale d'esprits faux et d'au-
teurs jaloux, également dignes de persécuter un grand
poëte et d'en protéger un mauvais, fit tomber la Phèdre
de Racine, et triompher ceUe de Pradon. Le siècle qui vit
et qui n'empêcha pas cette horrible injustice en fut trop
puni ; et la postérité, innocente d'une faute qu'elle déteste,
a porté sa part du châtiment. Racine, découragé, renonça
dès lors au théâtre. Il avoit trente-huit ans; il venoit de
composer Phèdre, et son génie pouvoit croître encore, puis-
qu'il n'avoit pas fait Athalie. Douze années séparèrent ces
deux chefs-d'œuvre. Combien d'autres chefs-d'œuvre noi
regrets ne peuvent-ils pas placer dans ce long intervalle,
entièrement perdu pour la gloire du poëte et pour nos
plaisirs !
Racine, par les habitudes de son éducation, et surtout
par la tendresse de son âme, appartenoit à la religion. L.
X NOTICE SUK LA VIB
religion vînt lui ofTrir à propos le dictarae qui ferme ou qui
îdoucit les blessures de l'âme. Vers ce même temps, il
lipousa une femme vertueuse et simple, qui, renfermée dans
l'affaire de son salut et dans les soins de son ménage, fut
indiltérente à tout le reste, Jusqu'à ne jamais connoltre les
immortels ouvrages qui avoient entouré de tant de gloire le
nom qu'elle portoit. La gravité de son nouvel état, l'exemple
d'une pieuse compagne, le progrès de l'&ge et le souvenir
de sa disgrâce, tout s'unlssoii pour affermir Racine dans
la réforme au'il avoit emcrassee. Ainsi le poëte, que la
faveur de la douce La Vallîère et celle de l*altière Montespao
avoient vu peignant, d'après son cœur sans doute, les doux
transports et les débats orageux de l'amour, se trouva dis-
posé de lui-même à chanter de Dieu les grandeurs infinies,
lorsqu'au règne voluptueux de ces deux maîtresses succéda
le règne dévotieux de l'épouse secrète du monarque. Celle-ci
lui demanda, pour la maison où elle avoit recueilli de jeunes
filles nobles et pauvres, comme elle avoit été elle-même
autrefois, un divertissement pieux qui pût les former aux
grâces du débit et du maintien. Il composa Esther; et cet
amusement d'enfants ( lui-même l'appelle ainsi ) fait encore
aujourd'hui les délices de tous les âges. Jamais sa poésie
n'eut plus d'onction , de charme et de suavité : ce sont des
chants doux, religieux et plaintifs, comme ceux que les en-
fants de Lévi auroient pu faire entendre sur les bords de
l'Euphrate, pour charmer les ennuis de leur captivité.
Esther avoit excité des transports d'admiration. Racine
reçut du roi l'ordre de composer pour le môme théâtre une
nouvelle tragédie tirée des livres saints, et il fit Athalie.
Étrange instabilité des choses humaines et des jugements
publics ! deux ans avoient tout changé. Athalie ne put être
représentée; et, quand l'auteur la fit imprimer, elle fut er
butte au dédain et à l'outrage. Boileau avoit pu rassurer
l'auteur de Btitannicus sur les froideurs passagères du par-
terre; mais il eut beau dire à l'auteur i'Athali« : Cette pièce
0tt votre plus bel ouvraoe, on y Mviendra, Racine ne voulut
ET LE THEATRE DB RACINE. XT
pas croire à ce retour, et il ne devoit pas en être le témoin
Voltaire, nous l'avons vu, appeloit Iphigénie « le chef-
d'œuvre du théâtre; » mais il appeloit AthcUte « le chef
d'œuvre de l'esprit humain. » Vouloit-il par là faire enten-
dre qa'Athalie est plus qu'une tragédie , et que le théâtre
n'en est pas digne î On seroit tenté de le croire. Depuis
qu'enfreignant l'expresse volonté de Racine et de Louis XIV,
on a transporté cette œuvre toute divine sur une scène toute
profane, il a toujours semblé que la majesté du sujet écra-
soit les comédiens assez hardis pour le représenter : c'est
comme l'arche sainte, frappant de mort le téméraire qui
osoit y porter la main.
Racine fut souvent malheureux, et malheureux par les
objets mômes de ses affections : c'est le sort ordinaire de
«eux qui ont l'âme sensible. Il aima passionnément la gloire;
et, sans avoir jamais goûté pleinement ses douceurs, il sen-
tit, dans toute leur amertume, les peines qui y sont mêlées.
Sa carrière dramatique, quoique semée de chefs-d'œuvre,
fut marquée presque alternativement par des succès dispu-
tés ou par des chutes non méritées ; et il y fut arrêté, bien
loin du terme où il pouvoit atteindre, par un de ces affronta
sous lesquels le génie succombe. La piété, qui avoit contri-
bué à l'écarter du théâtre, se chargea pour ainsi dire elle-
même de l'y ramener; et il fut puni de sa docilité par une
injustice plus cruelle encore que la première, et qu'il ne vit
pas réparer. Si, suivant l'expression de madame de Sévigné,
il en étoit venu à aimer Dieu comme U avoit aimé ses mat-
tresses, il avoit toujours aimé son roi avec une vivacité,
une ardeur qui tenoit des deux autres amours ; et cette troi-
sième passion fut pour lui la cause d'un chagrin profond
qui empoisonna et peut-être accéléra la fin de ses jours.
Un mémoire , où il retraçoit la misère des peuples , et que
Louis XTV surprit entre les mains de madame de Main
tenon, qui avoit promis de taire le nom de l'auteur et qui
n'en eut pas le courage, fit sortir de la bouche ûu monar-
que quelques paroles scrères dont Racine fut trop afQigé. Un
iU NOTICE SUR LA VIE ET LE THEATRE DE RACINE,
des maux du corps que les peines de l'âme aggravent le
plus, un abcès au foie avoit déjà depuis quelque temps
altéré profondément sa santé. A la suite de sa disgrâce, le
m al parut faire des progrès plus rapides, et il y succomba
i près deux années de vives souffrances. Le plus parfait de
nos poëtes, le Virgile françols, Racine mourut le 22 avril
\fi90, avant d'avoir aUeint sa soixantième année.
L.-S. AUGER.
LA THEBAIDE
OU
LES FRÈRES ENNEMIS
TRAGEDIE
1664
A MONSEIGNEUR
LE
DUC DE SAINT-AIGNAN*
PAIR DB FBANCS.
MONSKIGNECR,
ie ^ons présente un ouvrage qui n'a peut-être rien de
coBsidérable que l'honneur de vous avoir plu. Mais vérita-
blement cet honneur est quelque chose de si grand pour
moi, que, quand ma pièce ne m'auroit produit que cet
avantage, je pourrois dire que son succès auroit passé mes
espérances. Et que pouvois-je espérer de plus glorieux que
l'approbation d'une personne qui sait donner aux choses
un juste prix, et qui est lui-même l'admiration de tout le
monde? Aussi, Monseignedr, si la Thébaide a reçu quel-
ques applaudissements, c'est sans doute qu'on n'a pas osé
démentir le jugement que vous avez donné en sa faveur;
et il semble que vous lui ayez communiqué ce don de
plaire qui accompagne toutes vos actions. J'espère qu'étant
dépouillée des ornements du théâtre, vous ne laisserez i)as
de la regarder encore favorablement. Si cela est, quelques
I. François de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, l'un des qua-
rante do l'Académie française, et membre de celle des Ricovrati de
Padoue, était on («ignear distingué par son esprit autant que par ts
'aleur.
4 ÉPITRE DÉDICATOÎRB.
ennemis qu'elle puisse avoir, je n'appréhende rien pour
elle, puisqu'elle sera assurée d'un protecteur que le nombr
des ennemis n'a pas accoutumé d'ébranler. On sait, Mon-
seigneur, que, si vous avez une parfaite connoissance de»
belles choses, vous n'entreprenez pas les grandes avec un
courage moins élevé, et que vous avez réuni en vous ces
deux excellentes qualités qui ont fait séparément tant de
grands hommes. Mais je dois craindre que mes louanges
ne vous soient aussi importunes que les vôtres m'ont été
avantageuses : aussi bien , je ne vous dirois que des choses
qui sont connues de tout le monde, et que vous seul voulez
ignorer. Il suffit que vous me permettiez de vous dire, avec
UD profond respect, que Je suis.
MONSBIGNBDR,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
RACINE.
PREFACE
Le lecteur me permettra de lui demander un peu plu»
d'indulgence pour c«tte pièce que pour les autres qui la
suivent; j'étois fort jeune quand je la fis. Quelques vers
que j'avois faits alors tombèrent par hasard entre les mains
de quelques personnes d'esprit; elles m'excitèrent à faire
une tragédie , et me proposèrent le sujet de la Thébaïde. Ce
sujet avoit été autrefois traité par Rotrou, sous le nom
à'Antigone; mais il faisoit mourir les deux frères dès le
commencement de son troisième acte. Le reste étoit en
quelque sorte le commencement d'une autre tragédie, où
l'on entroit dans des intérêts tout nouveaux; et il avoit
réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont
l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide , et l'autre
à VAntigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité
d'action avoit pu nuire à sa pièce, qui d'ailleurs étoit rem-
plie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près
mon plan sur les Phéniciennes d'Euripide; car, pour la
Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion
d'Heinsius, et je tiens, comme lui, que non-seulement ce
n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutô»
l'ouvrage d'un déclamateur, qui ne savoit ce que c'étoit que
tragédie.
La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop
I PRÉFACE.
sanglante ; en effet , Il n'y paroît presque pas un acteur qui
ne meure à la fin : mais aussi c'est la Thébaïde, c'est-à-
dire le sujet le plus tragique de l'antiquité.
L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragé-
dies, n'en a presque point ici; et je doute que je lui en
donnasse davantage si c'étoit à recommencer; car il fau-
droit, ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous
les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner
d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les
occupoit tout entiers? Ou bien il faut jeter l'arhour sur un
des seconds personnages, comme j'ai fait; et alori^ette
passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut
produire que de médiocres effets. En un mot, je suis per-
suadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne
Bauroient trouver que fort peu de place parmi les incestes,
îes parricides, et toutes les autres horreurs qui composent
l'histoire d' Œdipe et de sa malheureuse fimille.
LA THÉBAlDE
PERSONNAGES
ÈTéOCLE, roi de Thèbes.
POLYNICE, frère d'Étéocle.
JOCASTE*, mère de ces deux princes et d'Antigoo».
ANTIQONE, sœur d'Étéocle et de Polynice.
CRÉON, oncle des princes et de la princesse.
HÉMON, fils de Créon, amant d'Antigona.
OLTMPB, îonfidente de JocastJ.
ATTALE, confident de Créon.
UN SOLDAT de l'armée de Polynice.
UN PAOB.
OARDBS.
La scène est à Thèbes, dwis un« salle du palai$.
1. Dans les premières éditions on lit locaste. Racine a depuis
changé cette orthographe ; mais il l'a laissée subsister dans le seul
vers de la pièce où Jocaste soit nommée, à la fin de la denii4n
•cène.
LA THÉBAÏDE
ou
LES FRÈRES ENNEMIS
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
JOCASTE, OLYMPE,
JOCASTE.
Ils sont sortis. Olympe? Ah! mortelles douleurs!
Qu'un moment de repos me va coûter de pleurs!
Mes yeux depuis six mois étoient ouverts aux larmes
Et le sommeil les ferme en de telles alarmes !
Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais.
Et m'empêcher de voir le plus noir des forfaits !
Mais en sont-ils aux mains?
OLYMPE.
Du haut de la muraille
Je les ai vus déjà tous rangés en bataille;
J'ai vu déjà le fer briller de toutes parts;
Et pour vous avertir j'ai quitté les remparts.
J'ai vu, le fer en main, Étéocle lui-même;
Il marche des premiers; et, d'une ardeur extrême,
D montre aux plus hardis à braver le danger.
JOCASTE.
N'en doutons plus. Olympe, ils se vont égorger.
(A un page.)
Que l'on coure avertir et hâter la princesse;
Je l'attends. Juste ciel, soutenez ma faiblesse!
U faut courir , Olympe , après ces inhumains ;
Il les faut séparer, ou mourir par leurs mains.
Nous voici donc, hélas! à ce jour détestable
Dont la seule frayeur me rendoit misérable I
Ni prière ni pleurs ne m'ont de rien servi ;
U
10 LES FRÈRES ENNEMIS.
Et le courroux du sort vouloit être assouvi.
O toi, soleil, ô toi qui rends le Jour au monde,
Que ne l'as-tu laissé dans une nuit profonde!
A de «i noirs forfaits prêtes -tu tes i ayons?
Et peux -tu sans horreur voir ce que nous voyons?
Mais CCS monstres, hélas! ne t'épouvantent guères;
La race de Laïus les a rendus vulgaires ;
Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils,
Après ceux que le père et la mère ont commis.
Tu ne t'étonnes pas si mes fils sont perfides ,
S'ils sont tous deux méchants, et s'ils sont parricides :
Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux,
Et tu t'étonnerois s'ils étoient vertueux.
SCÈNE II.
JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE.
JOCASTE.
Ma fille, avez -vous su l'excès de nos misères?
ANTIGONE.
Oui , madame : on m'a dit la fureur de mes frères.
JOCASTE.
Allons, chère Antigono, et courons de ce pas
Arrêter, s'il se peut, leurs parricides bras.
Allons leur faire voir ce qu'ils ont de plus tendre;
Voyons si contre nous ils pourront se défendre,
Ou s'ils oseront bien, dans leur noire fureur,
Répandre notre sang pour attaquer le leur.
ANTIGONE.
Madame, c'en est fait, voici le roi lui-même.
SCÈNE III.
JOCASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, OLYMPE.
JOCASTE.
Olympe, soutiens -moi; ma douleur est extrême.
ÉTÉOCLE.
Madame, qu'avez -vous? et quel trouble...
JOCASTE.
Ah, mon fllsl
Quelles traces de sang vois -je sur vos habits?
Est-ce du sang d'un frère? ou n'est-ce point du vôtre?
àCTK PBEMIER. 11
BTÉOCLE.
Non, madame, ce n'est ni de l'un ni de l'autre.
Dans son camp jusqu'ici Polynice arrêté,
Pour combattre, h mes yeux ne s'est point présenté.
DArgiens seulement une troupe hardie
M'a voulu de nos murs disputer la sortie :
J'ai fait mordre la poudre à ces audacieux ,
Et leur sang est celui qui parolt à vos yeux.
JOCASTE.
Mais que prétendiez -vous? et quelle ardeur soudain^
Vous a fait tout à coup descendre dans la plaine?
ÉTÉOCLE.
Madame, il étoit temps que j'en usasse ainsi.
Et je perdois ma gloire à demeurer ici.
Le peuple, à qui la faim se faisoit déjà craindre,
De mon peu de vigueur commençoit à se plaindre,
Me reprochant déjà qu'il m'avoit couronné.
Et que j'occupois mal le rang qu'il m'a donné.
Il le faut satisfaire; et, quoi qu'il en arrive,
Thèbes dès aujourd'hui ne sera plus captive :
Je veux, en n'y laissant aucun de mes soldats.
Qu'elle soit seulement juge de nos combats.
J'ai des forces assez pour tenir la campagne ;
Et si quelque bonheur nos armes accompagne.
L'insolent Polynice et ses fiers alliés
Laisseront Thèbes libre , ou mourront à mes pieds.
JOCASTE.
Vous pourriez d'un tel sang, 6 ciel! souiller vos armes! -_
La couronne pour vous a-t-elle tant de charmes? : y
SI par un parricide il la falloit gagner.
Ah ! mon fils! à ce prix voudriez-vous régner?
Mais il ne tient qu'à vous, si l'honneur vous anime
De nous donner la paix sans le secours d'un crime ^
Et, de votre courroux triomphant aujourd'hui.
Contenter votre frère, et régner avec loi.
ÉTÉOCLE.
Appelez -vous régner partager ma couronne, ,
Et céder lâchement ce que mon droit me donne ! |
JOCASTE.
Vous le savez, mon fils, la justice et le sang
Lui donnent , comme à vous , sa part à ce haut rang
It LES FRÈRES ENNEMIS.
CUdipe , en achevant sa triste destinée ,
Ordonna que chacun régneroit son année;
Et, n'ayant qu'un état à mettre sous vos lois,
Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois.
A ces conditions vous daignâtes souscrire.
Le sort vous appela le premier à l'empire,
Vous montâtes au trône; il n'en fut point jaloux :
Et vous ne voulez pas qu'il y monte après vous !
ÉTÉOCLE.
Non, madame, à l'empire il ne doit plus prétendre:
Thèbes à cet arrêt n'a point voulu se rendre;
Et, lorsque sur le trône il s'est voulu placer,
C'est elle, et non pas moi, qui l'en a su chasser.
Thèbes doit -elle moins redouter sa puissance,
Après avoir six mois senti sa violence?
Voudroit-elle obéir à ce prince inhumain.
Qui vient d'armer contre elle et le fer et la faim?
Prendroit-elle pour roi l'esclave de Mycène,
Qui pour tous les Thébains n'a plus que de la haine.
Qui s'est au roi d'Argos indignement soumis,
Et que l'hymen attache à nos fiers ennemis?
Lorsque le roi d'Argos l'a choisi pour son gendre.
Il espéroit par lui de voir Thèbes en cendre.
L'amour eut peu de part à cet hymen honteux,
Et la seule fureur en alluma les feux.
Thèbes m'a couronné pour éviter ses chaînes;
Elle s'attend par moi de voir finir ses peines :
Il la faut accuser si je manque de foi ;
Et je suis son captif, je ne suis pas son roi.
JOCASTE.
Dites , dites plutôt , cœur ingrat et farouche ,
Qu'auprès du diadème il n'est rien qui vous touche.
Mais je me trompe encor : ce rang ne vous plaît pas,
Et le crime tout seul a pour vous des appas.
Eh bien! puisqu'à ce point vous en êtes avide.
Je vous offre à commettre un double parricide :
Versez le sang d'un frère; et, si c'est peu du sien,
Je vous invite encore à répandre le mien.
Vous n'aurez plus alors d'ennemis à soumettre.
D'obstacle à surmonter, ni de crime a commettre;
Et, n'ayant plus au trône un fâcheux concurrent.
De tous les criminels vous serez le plus grand.
ACTE PREMIER. It
B T É 0 C L E.
Hé bien , madame , hé bien , il faut vous satisfaire t
n faut sortir du trône et couronner mon frère;
Il faut, pour seconder votre injuste projet,
De son roi que j'étois , devenir son sujet ;
Et, pour vous élever au comble de la joie.
Il faut à sa fureur que je me livre en proie ;
n faut par mon trépas...
JOCASTE.
Ah ciel ! quelle rigueur!
Que vous pénétrez mal dans le fond de mon cœuri
Je ne demande pas que vous quittiez l'empire :
Régnez toujours , mon fils , c'est ce que je désire.
Mais si tant de meilheurs vous touchent de pitié,
iSi pour moi votre cœur garde quelque amitié ,
Et si vous prenez soin de votre gloire même ,
Associez un frère à cet honneur suprême :
Ce n'est qu'un vain éclat qu'il recevra de vous;
Votre règne en sera plus puissant et plus doux.
Les peuples , admirant cette vertu sublime ,
Voudront toujours pour prince un roi si magnanime j
Et cet illustre effort , loin d'affaiblir vos droits,
Vous rendra le plus juste et le plus grand des rois;
Ou , s'il faut que mes vœux vous trouvent inflexible,
Si la paix à ce prix vous paroit impossible,
Et si le diadème a pour vous tant d'attraits,
Au moins consolez -moi de quelque heure de paix.
Accordez cette grâce aux larmes d'une mère.
Et cependant, mon fils, j'irai voir votre frère :
La pitié dans son âme aura peut - être lieu ,
Ou du moins pour jamais j'irai lui dire adieu.
Dès ce même moment permettez que je sorte :
J'irai jusqu'à sa tente, et j'irai sans escorte;
Par mes justes soupirs j'espère l'émouvoir.
ÉTÉOCLE.
Madame, sans sortir, vous le pouvez revoir;
Et si cette entrevue a pour vous tant de charmes ,
n ne tiendra qu'à lui de suspendre nos armes.
Vous pouvez dès cette heure accomplir vos souhaits
Et le faire venir jusque dans ce palais.
J'irai plus loin encore, et pour faire connaître
Qu'il a tort en effet de me nommer un traître.
14 LES FRÈRES ENNEMIS.
Et que je ne suis pas ua tyrac odieux,
Que l'on fasse parler et le peuple et les dieux.
Si le peuple y consent , je lui cède ma place ;
Mais qu'il se rende enfin, si le peuple le chasse.
Je ne force personne, et j'engage ma foi
De laisser aux Thébains à se choisir un roi.
SCÈNE IV.
iOCASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, CRÉON,
OLYMPE.
CRÉON, au roi.
Seigneur, votre sortie a mis tout en alarmes :
Thèbes , qui croit vous perdre , est déjà toute en larmes i
L'épouvante et l'horreur régnent de toutes parts,
Et le peuple effrayé tremble sur ses remparts.
ÉTÉOCLE.
Cette vaine frayeur sera bientôt calmée.
Madame , je m'en vais retrouver mon armée;
Cependant vous pouvez accomplir vos souhaits.
Faire entrer Polynice et lui parler de paix.
Créon, la reine ici commande en mon absence;
Disposez tout le monde à son obéissance ;
Laissez, pour recevoir et pour donner ses lois.
Votre fils Ménécée, et j'en ai fait le choix.
Comme il a de l'honneur autant que de courage.
Ce choix aux ennemis ôtera tout ombrage ,
Et sa vertu suffit pour les rendre assurés.
(A Créon.)
Commandez- lui, madame. Et vous, vous me suivrez.
CRÉON.
Quoi! seigneur...
ÉTÉOCLE.
Oui , Créon , la chose est résolue.
CRÉON.
Et vous quittez ainsi la puissance absolue?
ÉTÉOCLE.
Que je la quitte ou non, ne vous tourmentez pas ;
Faites ce que j'ordonne, et venez sur mes pas '.
1. D'après ua ordre aussi formel, Créon devrait quitter la scène
et suivre Étéocle. Il reste cependant, et ce n'est qu'après une longu*
ACTE PRBMIBR. 15
SCÈNE V.
JOCASTE, ANTIGONE, CRÉON, OLYMPE.
CRÉON.
Qu'avez- VOUS fait, madame? et par quelle conduite
Forcez -vous un vainqueur à prendre ainsi la fuite?
Ce conseil va tout perdre.
JOCASTE.
Il va tout conserver;
Et par ce seul conseil Thèbes se peut sauver.
CRÉON.
Eh quoi ! madame, eh quoi ! dans l'état où nous sommes-.
Lorsqu'avec un renfort de plus de six mille hommes
La fortune promet toute chose aux Thébains ,
Le roi se laisse ôter la victoire des mains !
JOCASTE.
La victoire, Créon, n'est pas toujours si belle;
La honte et les remords vont souvent après elle.
Quand deux frères armés vont s'égorger entre eux,;
Ne les pas séparer, c'est les perdre tous deux. 1
Peut-on faire au vainqueur une injure plus noire.
Que lui laisser gagner une telle victoire?
CRÉON.
Leur courroux est trop grand...
JOCASTE.
Il peut être adoueL
cnÉON.
Tous deux veulent régner.
JOCASTE.
Ils régneront aussi.
CRÉON.
On ne partage point la grandeur souveraine;
Et ce n'est pas on bien qu'on quitte et qu'on reprenne.
JOCASTE.
L'intérêt de l'Ëtat leur servira de loi.
CRÉON.
L'intérêt de l'État est de n'avoir qu'un roi ,
Qui, d'un ordre constant gouvernant ses provinces.
Accoutume à ses lois et le peuple et les princes.
conTersation qu'il se «oarient qae le roi lui a commandé de venir am
ses pas. (Louis Racinb.)
19 LES FRÈRES ENNEMIS.
Ce règne interrompu de deux rois différents,
En lai donnant deux rois, lui donne deux tyrans.
Par un ordre, souvent l'un à l'autre contraire.
Un frère détruiroit ce qu'auroit fait un frère :
Vous les verriez toujours former quelque attentat.
Et changer tous les ans la face de l'État.
Ce terme limité que l'on veut leur prescrire
Accroît leur violence en bornant leur empire.
Tous deux feront gémir les peuples tour à tour :
Pareils à ces torrents qui ne durent qu'un jour,
Plus leur cours est borné, plus ils font de ravage ,
' Et d'horribles dégâts signalent leur passage *.
JOCASTE.
On les verroit plutôt, par de nobles projets.
Se disputer tous deux l'amour de leurs sujets.
Mais avouez, Créon, que toute votre peine
C'est de voir que la paix rend votre attente vaine.
Qu'elle assure à mes fils le trône où vous tendez ,
Et va rompre le piège où vous les attendez.
Comme , après leur trépas , le droit de la naissance
Fait tomber en vos mains la suprême puissance.
Le sang qui vous unit aux deux princes mes fils
Vous fait trouver en eux vos plus grands ennemis;
Et votre ambition , qui tend à leur fortune ,
Vous donne pour tous deux une haine commune.
Vous inspirez au roi vos conseils dangereux,
jEt vous en serrez un pour les perdre tous deux.
CRÉON.
Je ne me repais point de pareilles chimères :.
Mes respects pour le roi sont ardents et sincères,
Et mon ambition est de le maintenir
Au trône où vous croyez que je veux parvenir.
Le soin de sa grandeur est le seul qui m'anime;
Je hais ses ennemis, et c'est là tout mon crime :
Je ne m'en cache point. Mais, à ce que je voi,
Chacun n'est pas ici criminel comme moi.
JOCASTE.
Je suis mère, Créon, et si j'aime son frère,
La personne du roi ne m'en est pas moins chère.
1 . Cette tirade est d^uis le ffo^t de Corneille, que Racine s'eflorçait
alors d'imiter. (Geoffroy.)
ACTE PREMIER.
De lâches courtisans peuvent bien le haïr ;
Mais une mère enfin ne peut pas se trahir.
ANTIGONE.
f os intérêts ici sont conformes aux nôtres ,
Les ennemis du roi ne sont pas tous les vôtres {
Créon, vous êtes père, et, dans ces ennemis,
Peut-être songez-vous que vous avez un fils.
On sait de quelle ardeur Hémon sert Polynice.
CRÉON.
Oui, je le sais, madame , et je lui fais justice ;
Je le dois, en effet, distinguer du commun.
Mais c'est pour le hair encor plus que pas un :
Et je souhaiterois , dans ma juste colère.
Que chacun le haït comme 1-3 hait son père.
ANTIGONE.
Après tout ce qu'a fait la valeur de son bras ,
Tout le monde, en ce point, ne vous ressemble pas.
CRÉON.
Je le vois bien , madame , et c'est ce qui m'afQige :
Mais je sais bien à quoi sa révolte m'oblige ;
Et tous ces beaux exploits qui le font admirer,
Cest ce qui »ue le fait justement abhorrer.
La honte suit toujours le parti des rebelles :
Leurs grandes actions sont les plus criminelles ;
Ils signalent leur crime en signalant leur bras ,
Et la gloire n'est point où les rois ne sont pas.
ANTIGONE.
Écoutez un peu mieux la voix de la nature. ;
OR ÉON.
Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure.
ANTIGON E.
Mais un père à ce point doit-il être emporté?
Vous avez trop de haine .
CRÉON.
Et vous trop de bonté.
Cest trop parler, madame, en faveur d'un rebelle.
ANTIGONE.
L'innocence vaut bien que l'on parle pour elle.
CRÉON.
Je sais ce qui le rend innocent à vos yeux.
ANTIGONE.
Et je sais quel sujet vous le rend odieux.
17
18 LES FRÈRES ENNEMIS.
, CRÉON.
1 L'amour a d'autres yeux que le commun des hommes.
JOCASTE.
Vous abusez, Créon, de l'état où nous sommes;
Tout vous semble permis ; mais craignez mon courroux
Vos libertés enfin retoraberoient sur vous.
ANTIGONE.
L'intérêt du public agit peu sur son âme,
Kt l'amour du pays nous cache une autre flamme.
Je la sais; mais, Créon, j'en abhorre le cours,
Lt vous ferez bien mieux de la cacher toujours.
CR^ON.
Je le ferai, madame, et je veux par avance
Vous épargner encor jusques à ma présence.
Aussi bien mes respects redoublent vos mépris,
Et je vais faire place à ce bienheureux fils.
Le roi m'appelle ailleurs, il faut que j'obéisse.
Adieu. Faites venir Hémon et Polynice.
JOCASTE.
N'en doute pas , méchant , ils vont venir tous deux ;
Tous deux ils préviendront tes desseins malheureux.
SCÈNE VI.
JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE.
ANTIGONE.
Le perfide ! A quel point son insolence monte '
JOCASTE.
Ses superbes discours tourneront à sa honte.
Bientôt, si nos désirs sont exaucés des deux,
La paix nous vengera de cet ambitieux.
Mais il faut se hâter, chaque heure nous est chère :
Appelons promptement Hémon et votre frère;
Je suis, pour ce dessein, prête à leur accorder
Toutes les sûretés qu'ils pourront demander.
Et toi , si mes malheurs ont lassé ta justice,
Ciel , dispose à la paix le cœur de Polynice ,
Seconde mes soupirs, donne force à mes pleurs.
Et comme il faut, enfin , fais parler mes douleurs.
ANTIGONE, seule
Et 8i tu prends pitié d'une flamme innocente.
ACTE PRBMIBB
O ciel, en ramenant Hémon à son amante.
Ramène-le fidèle; et permets, en ce jour,
Qu'en retrouvant l'amant je retrouve l'amour'!
FIN DU PRRM'.BR ACTB
ACTE DEUXIEME
SCENE I.
ANTIGONE, HÉMON. .
HéUON.
Quoi! vous me refusez votre aimable présence,
Après un an. entier de supplice et d'absence!
Ne m'avez-vous, madame, appelé près de vous
Que pour m'ôter sitôt un bien qui m'est si doux î
ANTIGONE.
Et voulez-vous sitôt que j'abandonne un frère?
Ne dois-je pas au temple accompagner ma mère?
Et dois-je préférer, au gré de vos souhaits ,
Le soin de votre amour à celui de la paix?
HÉHON.
Madame , à mon bonheur c'est chercher trop d'obstacles j
Ils iront bien sans nous consulter les oracles ;
Permettez que mon cœur, en voyant vos beaux yeux ,
De l'état de son sort interroge ses dieux '.
Puis-je leur demander, sans être téméraire,
S'ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire?
Souffrent-ils sans courroux mon ardente amitié?
Et du mal qu'ils ont fait ont-ils quelque pitié?
Durant le triste cours d'une absence cruelle,
Avez-vous souhaité que je fusse fidèle?
1. Ce premier acte laisse l'espoir d'une entrevue, et en cela il est
conforme aux règles de l'art; mais d'ailleurs il est languissant , pro-
lixe, pas assez clair, et se termine par un madrigal. (Geoffroy.)
2. Nous ne dirons rien de cette galanterie et de ce style. Le vice
de l'un et de l'autre est jugé depuis longtemps. (Lararpb.)
«0 LES FRÈRES ENNEMIS.
Songiez-vous que la mort menaçoît loin de vous
Un amant qui ne doit mourir qu'à vos genoux?
Ah! d'un si bel objet quand une âme est blessée.
Quand un cœur jusqu'à vous élève sa pensée ,
Qu'il est doux d'adorer tant de divins appas!
Mais aussi que l'on souffre en ne les voyant pas!
Un moment loin de vous me duroit une année ;
J'aurois fini cent fois ma triste destinée.
Si je n'eusse songé , jusques à mon retour,
Que mon éloignement vous prouvoit mon amour,
Et que le souvenir de mon obéissance
Pourroit en ma faveur parler en mon absence;
Et que pensant à moi vous penseriez aussi
Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi.
ANTIGONE.
Oui , je l'avois bien cru qu'une âme si fidèle
Trouveroit dans l'absence une peine cruelle;
Et, si mes sentiments se doivent découvrir,
Je souhaitois, Hémon, qu'elle vous fît souffrir.
Et qu'étant loin de moi , quelque ombre d'amertume
Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume.
Mais ne vous plaignez pas : mon cœur chargé d'ennui
Ne vous souhaitoit rien qu'il n'éprouvât en lui.
Surtout depuis le temps que dure cette guerre,
Et que de gens armés vous couvrez cette terre.
0 dieux! à quels tourments mon cœur s'est vu soumis,
Voyant des deux côtés ses plus tendres amis !
Mille objets de douleur déchiroient mes entrailles ;
J'en voyois et dehors et dedans nos murailles ;
Chaque assaut à mon cœur livroit mille combats ,
Et mille fois le jour je souffrois le trépas.
HÉHON.
iMais enfin qu'ai-jc fait, en ce malheur extrême ,
Que ne m'ait ordonné ma princesse elle-même?
J'ai suivi Polynice ; et vous l'avez voulu :
Vous me l'avez prescrit par un ordre absolu.
Je lui vouai dès lors une amitié sincère;
Je quittai mon pays, j'abandonnai mon père;
Sur moi, par ce départ, j'attirai son courroux ;
Et, pour tout dire enfin, je m'éloignai de vous.
ANTIGONE.
Je m'en souviens, Hémon , et je vous fais justice ;
âCTB tu K
Cest moi que vous serviez en servant Polynice;
n m'étoit cher alors comme il l'est aujourd'hui.
Et je prenois pour moi ce qu'on faisoit pour lui.
Nous nous aimions tous deux dès la plus tendre enfancet
Et j'avois sur son cœur une entière puissance;
Je trouvois à lui plaire une extrême douceur.
Et les chagrins du frère étoient ceux de la sœur.
Ah! si j'avois encor sur lui le même empire.
Il aimeroit la paix, pour qui mon cœur soupire.
Notre commun malheur en seroit adouci :
Je le verrois, Hémon ; vous me verriez aussi I
IIÉHON.
De cette affreuse guerre il abhorre l'image.
Je l'ai vu soupirer de douleur et de rage,
Lorsque , pour remonter au trône paternel ,
On le força de prendre un chemin si cruel.
Espérons que le ciel , touché de nos misères.
Achèvera bientôt de réunir les frères ;
Puisse-t-il rétablir l'amitié dans leur cœur.
Et conserver l'amour dans celui de la sœur!
ANTIGONE.
Hélas ! ne doutez point que ce dernier ouvrage
Ne lui soit plus aisé que de calme"" leur rage.
Je les connois tous deux, et je répondrois bien
Que leur cœur, cher Hémon, est plus dur que le mien.
Mais les dieux quelquefois font de plus grands miraclei.
SCÈNE II.
ANTIGONE, HÉMCN, OLYMPE.
ANTIGONE.
Hé bien ! apprendrons-nous ce qu'ont dit les oracles 1
Que faut-il faire?
OLTHPB.
Hélas!
ANTIGONE.
Quoi î qu'en a-t-on appris?
Est'-ce la guerre, Olympe?
OLTMPE.
Ah! c'est encore pis!
HÉHON.
Quel est doue ce grand mal que leur courroux annonce?
2t LES FRERES ENNEMIS.
OLYMPE.
Prince, pour en juger, écoutez leur réponse :
« Thébains, pour n'avoir plus de guerres,
M II faut , par un ordre fatal ,
« Que le dernier du sang royal
« Par son trépas ensanglante vos terres. >»
ANTIGONE.
0 dieux! que vous a fait ce sang infortuné?
Et pourquoi tout entier l'avez- vous condamné?
N'êtes-vous pas contents de la mort de mon père î
Tout notre sang doit-il sentir votre colère?
HÉHON.
Madame, cet arrêt ne vous regarde pas;
Votre vertu vous met à couvert du trépas :
Les dieux savent trop bien connoître l'innocence.
ANTIGONE.
Et ce n'est pas pour moi que je crains leur vengeance.
Mon innocence, Hémon, seroit un faible appui;
Fille d'OEdipe, il faut que je meure pour lui *.
Je l'attends, cette mort, et je l'attends sans plainte;
Et, s'il faut avouer le sujet de ma crainte ,
C'est pour vous que je crains; oui, cher Hémon, pour vous.
De ce sang malheureux vous sortez comme nous;
Et je ne vois que trop que le courroux céleste
Vous rendra, comme à nous, cet honneur bien funeste.
Et fera regretter aux princes des Thébains
De n'Être pas sortis du dernier des humains.
HÉHON.
Peut-on se repentir d'un si grand avantage ?
Un si noble trépas flatte trop mon courage;
Et du sang de ses rois il est beau d'être issu.
Dût-on rendre ce sang sitôt qu'on l'a reçu.
ANTIGONE.
(lé quoi! si parmi nous on a fait quelque offense,
Le ciel doit-il sur vous en prendre la vengeance?
Et n'est-ce pas assez du père et des enfants.
Sans qu'il aille plus loin chercher des innocents?
C'est à nous à payer pour les crimes des nôtres :
Punissez-nous, grands dieux; mais épargnez les autres.
1. L'expression n'est pas juste : Antigone ne meurt point pou»
(Bdipe qui est mort, mais à cause da crime d' Œdipe.
(Louia Racine.')
ACTE II. t3
Mon père , chor Hémon , vous va perdre aujourd'hui ;
Et je vous perds peui-être encore plus que lui *.
Le ciel punit sur vous et sur votre famille,
Et les crimes du père et l'amour de la fille;
Et ce funeste amour vous nuit encore plus
Que les crimes d'OEdipe et le sang de Laïus.
HÉMON.
Quoi ! mon amour, madame? Et qu'a-t-il de funesteî
Est-ce un crime qu'aimer une beauté céleste?
Et puisque sans colère il est reçu de vous ,
En quoi peut- il du ciel mériter le courroux?
Vous seule en mes soupirs êtes intéressée :
C'est à vous à juger s'ils vous ont offensée :
Tels que seront pour eux vos arrêts tout-puissants,
lisseront criminels, ou seront innocents.
Que le ciel à son gré de ma perte dispose *,
J'en chérirai toujours et l'une et l'autre cause.
Glorieux de mourir pour le sang de mes rois.
Et plus heureux encor de mourir sous vos lois. j
Aussi bien que ferois-je en ce comnHin naufrage;? I
Pourrois-je me résoudre à vivre davantage?
En vain les dieux voudroient différer mon trépas.
Mon désespoir feroit ce qu'ils ne feroient pas.
Mais peut-être, après tout, notre frayeur est vaine;
Attendons.... Mais voici Polynice et la reine.
SCÈNE III.
JOCASTE, POLYNICE, ANTIGONE, HÉMON.
POLTNICE.
Madame , au nom des dieux , cessez de m'arx'èter :
Je vois bien que la paix ne peut s'exécuter.
Tespérois que du ciel la justice infinie
Youdroit se déclarer contre la tyrannie ,
Et que, lassé de voir répandre tant de sang.
Il rendroit à chacun son légitime rang ;
Mais puisque ouvertement il tient pour l'injustice ,
1. La mot perdre ainsi employé forme ici une amphibologie qui
fend la phrase obscure. Racine a voulu dire sans doute : J/on père sera
Cause de votre perte, et moi j'en serai encore plus cause que lui.(F.L.)
2. Un dispose du bien, de la vie. de la fortune, mais non de U
perte. (Gboffrot )
24 LES PRàRBS ENNEMIS.
Et que des criminels il se rend le complice ,
Dois-je encore espérer qu'un peuple révolté ,
Quand le ciel est injuste , écoute l'équité 7
Dois-je prendre pour juge une troupe insolente,
D'un fier usurpateur ministre violente ,
Qui sert mon ennemi par un lâche intérêt.
Et qu'il anime encor, tout éloigné qu'il est?
La raison n'agit point sur une populace.
î De ce peuple déjà j'ai ressenti l'audace;
Et, loin de me reprendre après m'avoir chassé.
Il croit voir un tyran dans un prince offensé.
Comme sur lui l'honneur n'eut jamais de puissance,
Il croit que tout le monde aspire à la vengeance :
De ses inimitiés rien n'arrête le cours;
Quand il hait une fois, il veut haïr toujours.
JOCASTE.
Mais s'il est vrai, mon fils, que ce peuple vous craigne,
Et que tous les Thébains redoutent votre règne,
Pourquoi par tant de sang cherchez-vous à régner
Sur ce peuple endurci que rien ne peut gagner?
POLÏNICE.
' Est-ce au peuple, madame, à se cho-sir un maître?
Sitôt qu'il hait un roi, doit-on cesser de l'être?
Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits
Qui font monter au trône ou descendre les rois?
Que le peuple à son gré nous craigne ou nous chérisse,
Le sang nous mai au trône, et non pas son caprice;
Ce que le sang lui donne, il le doit accepter;
Et s'il n'aime son prince, il le doit respecter.
JOCASTE.
Vous serez un tyran haï de vos provinces.
POLYNICE.
Ce nom ne convient pas aux légitimes prince»
De ce titre odieux mes droits me sont garants .
La haine des sujets ne fait pas les tyrans;
Appelez de ce nom Étéocle lui-même.
JOCASTE.
Il est aimé de tous.
POLYNICE.
C'est un tyran qu'on aime,
Qui par cent lâchetés tâche à se maintenir
Au rang où par la force il a su parvenir:
ACTB II. 23
Et Bon orgueil le rend, par un effet contraire»
Esclave de son peuple et tyran de son frère.
Pour commander tout seul il veut bien obéir.
Et se fait mépriser pour me faire haïr.
Ce n'est pas sans sujet qu'on me préfère un traître j
Le peuple aime un esclave et craint d'avoir un maître
Mais je croirois trahir la majesté des rois.
Si je faisois le peuple arbitre de mes droits i.
JOCASTE.
Ainsi donc la discorde a pour vous tant de charmes?
Vous lassez-vous déjà d'avoir posé les armes?
Ne cesserons-nous point, après tant de malheurs.
Vous, de verser du sang; moi, de verser des pleurs *î
N'accorderez-vous rien aux larmes d'une mère?
Ma fille , s'il se peut, retenez votre frère :
Le cruel pour vous seule avoit de l'amitié.
ANTIGONE.
Ah ! si pour vous son âme est sourde à la pitié ,
Que pourrois-je espérer d'une amitié passée.
Qu'un long éloignement n'a que trop effacée?
A peine en sa mémoire ai-je encor quelque rang;
Il n'aime, il ne se plaît qu'à répandre du sang.
Ne cherchez plus en lui ce prince magnanime.
Ce prince qui montroit tant d'horreur pour le crime,
Dont rame généreuse avoit tant de douceur,
Qui respectoit sa mère et chérissoit sa sœur :
I La nature pour lui n'est plus qu'une chimère;
Il méconnoît sa sœur, il méprise sa mère;
Et l'ingrat , en l'état où son orgueil l'a mis.
Nous croit des étrangers, ou bien des ennemis.
POLYNICE.
N'imputez point ce crime à mon âme affligée;
Dites plutôt, ma sœnr, qce vous êtes changée;
Dites que de mon rang l'injusCe usurpateur
M'a su ravir encor ran.:tié de ma sœur.
Je vous connois toujours ei suis toujours le même.
ANTIGONE.
tst-ce m'aimer, cruel, autant que je vous aime,
1. Ce morceau, d'une égale force de pensée et d'expression, eft j
absolument dans le goût de Corneille. (Laharpb.)
2. Cette antithèse d« iLôleur «emble déplacée dans la bouche
â'uae mère. (F, x.,)
t6 LES FRERES ENNEMIS.
Que d'être inexorable à mes tristes soupirs,
Et m'exposer encore à tant de déplaisirs?
POLYNICE.
ais vous-même , ma sœur, est-ce aimer votre frère,
ue de lui faire ici cette injuste prière,
A me vouloir ravir le sceptre de la main?
Dieux! qu'est-ce qu'Étéocle a de plus inhumain?
C'est trop favoriser un tyran qui m'outrage.
A \ T I G o \ E.
Non, non, vos intérêts me touchent davantage.
Ne croyez pas mes pleurs perfides à ce point;
Avec vos ennemis ils ne conspirent point.
Cette paix que je veux me seroit un supplice,
S'il en devoit coûter le sceptre à Polynice ;
Et l'unique faveur, mon frère, où je prétends.
C'est qu'il me soit permis de vous voir plus longtemps.
Seulement quelques jours souffrez que l'on vous v^ie.
Et donnez-nous le temps de chercher quelque voie
Qui puisse vous ren\ettre au rang de vos aïeux ,
Sans que vous répandiez un sang si précieux.
Pouvez-vous refuser cette grâce légère
Aux larmes d'une sœur, aux soupirs d'une mère?
JOCASTE.
Mais quelle crainte encor vous peut inquiéter?
Pourquoi si promptement voulez-vous nous quitter?
Quoi ! ce jour tout entier n'est-il pas de la trêve?
Dès qu'elle a commencé, faut-il qu'elle s'achève?
Vous voyez qu'Ktéocle a mis les armes bas ;
Il veut que je vous voie, et vous ne voulez pas.
ANTIGONE.
Oui, mon frère, il n'est pas comme vous inflexible :
Aux larmes de sa mère il a paru sensible;
Nos pleurs ont désarmé sa colère aujourd'hui.
Vous l'appelez cruel , vous l'êtes plus que lui.
HÉMON.
Seigneur, rien ne vous presse; et vous pouvez sans peine
Laisser agir encor la princesse et la reine .
Accordez to'jt ce jour à leur pressant désir ;
Voyous si leur dessein ne pourra réussir.
Ne donnez pas la joie au prince votre frère
De dire que, sans vous, la paix se pouvoit faire.
Vous aurez satisfait une mère, une soeur,
Et vous aurez surtout satisfait vot; e honneur.
Mais que veut ce soldat? Son ame est toute * émue I
SCÈNE IV.
JOCASTE, POLYNICE, ANTIGONE, HÉMON,
t'N SOLDAT.
LE SOLDAT, à Polynice.
Seigneur, on est aux mains, et la trêve est rompue :
Créon et les Thébains , par ordre de leur roi ,
Attaquent votre armée et violent leur foi.
Le brave Hippomédon s'efforce, en votre absence,
De soutenir leur choc de toute sa puissance.
Par son ordre, seigneur, je vous viens avertir.
POLYNICE.
Ah ! les traîtres ! Allons , Hémon , il faut sortir.
(A la reine.)
Madame, vous voyez comme il tient sa parole :
Mais il veut le combat , il m'attaque ; et j'y vole.
JOCASTE.
Polynice! Mon fils!... Mais il ne m'entend plus :
Aussi bien que mes pleurs, mes cris sont superflu».
Chère Antigone, allez, courez à ce barbare :
Du moins allez prier Hémon qu'il les sépare.
La force m'abandonne et je n'y puis courir ;
Tout ce que je puis faire, hélas! c'est de mourir.
1. Racine a écrit toute. La distinction de tout, employé comme
adjectif ou comme adverbe, n'avait pas encore été faite. ( Geoffroy ,)
riM DO DBUXlàKB ACTB.
LES FRÈRES ENNEMIS.
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
JOCASTË, OLYMPE.
JOCASTE.
Olympe, va- t'en voir ce funeste spectacle;
Va voir si leur fureur n'a point trouvé d'obstacle,
Si rien n'a pu toucher l'un ou l'autre parti.
On dit qu'à ce dessein Ménécée est sorti.
OLYMPE.
Je ne sais quel dessein animoit son courage ;
Une héroïque ardeur brilloit sur son visage;
Mais vous devez, madame, espérer jusqu'au bout,
JOCASTE.
Va tout voir, chère Olympe , et me viens dire tout
Éclaircis promptement ma triste inquiétude.
OLYMPE.
Mais vous dois-je laisser en cette solitude?
JOCASTE.
Va : je veux être seule en l'état où je suis.
Si toutefois on peut l'être avec tant d'ennuis!
SCÈNE IL
JOCASTE.
Dureront-ils toujours ces ennuis si funestes?
N'épuiseront-ils point les vengeances célestes?
Me feront-ils souffrir tant de cruels trépas i,
Sans jamais au tombeau précipiter mes pas?
O «iel, que tes rigueurs seroient peu redoutables^
Si la foudre d'abord accabloit les coupables!
Et que tes châtiments paroissent infinis ,
Quand tu laisses la vie à ceux que tu punis!
Tu ne l'ignores pas, depuis le jour infâme
Où de mon propre fils je me trouvai la femme,
1. L'auteur n'a emiilojré aue cette seule fois le mot tripat w
pluriel. {Ami IIartih.)
Le moindre des tourments que mon cœur a souffeits
Égale tous les maux que l'on souffre aux enfers.
Et toutefois, ô dieux , un crime involontaire
Devoit-il attirer toute votre colère?
Le connaissois-je, hélas! ce fils infortuné?
Vous-mêmes dans mes bras vous l'avez amené.
C'est vous dont la rigueur m'ouvrit ce précipice.
Voilà de ces grands dieux la suprême justice !
Jusques au bord du crime ils conduisent nos pas ;
Ils nous ie font commettre , et ne l'excusent pas !
Prennent-ils donc plaisir à faire des coupables,
Afin d'en faire après d'illustres misérables ?
Et ne peuvent-ils point, quand ils sont en courroux.
Chercher des criminels à qui le crime est doux ?
SCÈNE III.
lOCASTE, ANTIGONE.
JOCASTE,
Hé bien! en est-ce fait? L'un ou l'autre perfide
Vient-il d'exécuter son noble parricide?
Parlez, parlez, ma fille.
ANTIGONE.
Ah ! madame , en effet
L'oracle est accompli , le ciel est satisfait.
JOCASTE.
Quoi ! mes deux fils sont morts !
ANTIGONE.
Un autre sang, madamei
Rend la paix à l'État, et le calme à votre âme;
Un sang digne des rois dont il est découlé ,
Un héros pour l'État s'est lui-même immolé.
Je courois pour fléchir Hémon et Polynice ;
Ils étoient déjà loin , avant que je sortisse :
Ils ne m'entendoient plus; et mes cris douloureux
Vainement par leur nom les rappeloient tous deux.
Ils ont tous deux volé vers le champ de bataille;
Et moi , je suis montée au haut de la muraille,
D'où le peuple étonné regardoit, comme moi.
L'approche d'un combat qui le glaçoit d'effroi.
A cet instant fatal, le dernier de nos princes,
L'honneur de notre sang, l'espoir de nos provinces,
8.
80 LES FRÈRES ENNEMIS.
Ménécée, en un mot, digne frère d'Hémon,
Et trop indigne aussi d'être fils de Créon ,
De l'amour du pays montrant son âme atteinte.
Au milieu des deux camps s'est avancé sans crainte;
Et se faisant ouir de* Grecs et des Thébains :
« Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez, inhumains 1 »
Ces mots impérieux n'ont point trouvé d'obstacle :
Les soldats , étonnés de ce nouveau spectacle ,
De leur noire fureur ont suspendu le cours;
Et ce prince aussitôt poursuivant son discours r
« Apprenez, a-t-il dit, l'arrêt des destinées,
« Par qui vous allez voir vos misères bornées.
« Je suis le dernier sang de vos rois descendu,
« Qui par l'ordre des dieux doit être répandu.
« Recevez donc ce sang que ma main va répandre;
« Et recevez la paix où vous n'osiez prétendre. »
Il sre tait, et se frappe en achevant ces mots;
Et les Thébains , voyant expirer ce héros ,
Comme si leur salut devenoit leur supplice,
Regardent en tremblant ce noble sacrifice.
Tai vu le triste Hémon abandonner son rang
Pour venir embrasser ce frère tout en sang.
Créon, à son exemple, a jeté bas les armes.
Et vers ce fils mourant est venu tout en larmes ;
Et l'un et l'autre camp , les voyant retirés ,
Ont quitté le combat et se sont séparés;
Et moi, le cœur tremblant et l'âme toute émue.
D'un si funeste objet j'ai détourné la vue,
De ce prince admirant l'héroiifue fureur.
J0CA5TE.
Comme vous, je l'admire et j'tjn frémis d'horreur.
Est-il possible, 6 dieux, qu'après ce grand miracle
Le repos des Thébains trouve encor quelque obstacle?
Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer.
Puisque même mes fils s'en laissent désarmer?
La refuserez-vous , cette noble victime ?
Si la vertu vous touche autant que fait le crime ,
Si vous donnez les prix comme vous punissez ,
Quels crimes par ce sang ne seront effacés î
ANTIGONE.
Oui , oui , cette vertu sera récompensée ;
Les dieux sont trop payés du san)$ de Ménécée |
ACTE III.
Et le sang d'uii héros auprès des immortels
Vaut seul plus que celui de mille criminel».
J oc A s TE.
Connoissez mieux du ciel la vengeance fatale :
Toujours à ma douleur il met quelque intervalle ;
Mais, hélas! quand sa main semble me secourir,
C'est alors qu'il s'apprête à me faire périr.
Il a mis, cette nuit, quelque fin à mes larmes.
Afin qu'à mon réveil je visse tout en armes.
S'il me flatte aussitôt de quelque espoir de paiv.
Un oracle cruel me l'ôte pour jamais.
11 m'amène mon fils; il veut que je le voie;
Mais, hélas! combien cher me vend-il cette joie I
Ce fils est insensible et ne m'écoute pas;
Et soudain il me l'ôte et l'engage aux combats.
Ainsi, toujours cruel , et toujours en colère,
Il feint de s'apaiser, et devient plus sévère ;
Il n'interrompt ses coups que pour les redoubler.
Et retire son bras pour me mieux accabler.
ANTIGONE.
Madame , espérons tout de ce dernier miracle.
JOCASTE.
La haine de mes fils est un trop grand obstacle.
Polynice endurci n'écoute que ses droits ;
Du peuple et de Créon l'autre écoute la voix ,
Oui, du lâche Créon ! Cette âme intéressée
Nous ravit tout le fruit du sang de Ménécée :
En vain pour nous sauver ce grand prince se perd ,
Le père nous nuit plus que le fils ne nous sert.
De deux jeunes héros cet infidèle père...
ANTIGONE.
Ah ! le Toici , madame , avec le roi mon frère.
SCÈNE IV.
JOCASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, CRÉON
J0CA5TE.
Mon fils, c'est donc ainsi que l'on garde sa foi?
ÉTÉOCLE.
Madame , ce combat n'est point venu de moi,
Mais de quelques soldats, tant d'Argos que des nôtres,
Qui , s'étant querellés les uns avec les autres ,
M LES FRËRHS ENNEMIS.
Ont insensiblement tout le corps ébranlé ,
Et fait un grand combat d'un simple démêlé.
La bataille sans doute alloit ctre cruelle ,
Et son événement vidoit notre querelle , r.
Quand du fils de Créon l'héroïque trépas >c-wX
De tous les combattants a retenu le bras.
Ce prince, le dernier de la race royale,
S'est appliqué des dieux la réponse fatale ;
Et lui-même à la mort il s'est précipité ,
De l'amour du pays noblement transporté.
JOCASTE.
Ah ! si le seul amour qu'il eût pour sa patrie
Le rendit insensible aux douceurs de la vie,
Mon fils, ce même amour ne peut-il seulement
De votre ambition vaincre l'emportement?
Un exemple si beau vous invite à le suivre.
Il ne faudra cesser de régner ni de vivre :
Vous pouvez, en cédant un peu de votre rang.
Faire plus qu'il n'a fait en versant tout son sang;
n ne faut que cesser de haïr votre frère ;
Vous ferez beaucoup plus que sa mort n'a su faire.
0 dieux ! aimer un frère est-ce un plus grand effort
Que de haïr la vie et courir à la mort ?
Et doit-il être enfin plus facile en un autre
De répandre son sang, qu'en vous d'aimer le vôtre î
ÉTÉOCLE.
Son illustre vertu me charme comme vous,
Et d'un si beau trépas je suis même jaloux.
; Et toutefois, madame, il faut que je vous die'
( Qu'un trône est plus pénible à quitter que la vie :
La gloire bien souvent nous porte à la haïr ;
Mais peu de souverains font gloire d'obéir.
I Les dieux vouloieat son sang, et ce prince sans crima
!Ne pouvoit à l'État refuser sa victime;
Mais ce même pays qui demandoit son sang
Demande que je règne et m'attache à mon rang.
Jnsqu'à ce qu'il m'en ôte, il faut que j'y demeure :
Il n'a qu'à prononcer, j'obéirai sur l'heure ;
Et Thèbes me verra, pour apaiser son sort,
Et descendre du trône , et courir à la mort.
1. Dit pour dis«. Licenca poétique iu tempe.
ACTE III. sa
CRÉON.
Ah! Ménécée est mort, le ciel n'en veut point d'autre :
Laissez couler son sang sans y mêler le vôtre;
Et, puisqu'il l'a versé pour nous donner la paix.
Accordez-la, seigneur, à nos justes souhaits.
ÉTÉOCLE.
Hé quoi! môme Créon pour la paix se déclare t
CRÉON.
Pour avoir trop aimé cette guerre barbare,
Vous voyez les malheurs où le ciel m'a plongé t
Mon fils est mort, seigneur.
ÉTÉOCLE.
Il faut qu'il soit vengé.
CRÉON.
Sur qui me vengerois-je en ce malheur extrêmeî
ÉTÉOCLE.
Vos ennemis, Créon , sont ceux de Thèbes môme;
Vengez-la, vengez-vous.
CRÉON.
Ah ! dans ses ennemis
Je trouve votre frère , et je trouve mon fils !
Dois-je verser mon sang ou répandre le vôtre?
Et dois-je perdre un fils pour en venger un autre?
Seigneur, mon sang m'est cher, le vôtre m'est sacré.
Serai-je sacrilège ou bien dénaturé ?
Souillerai-je ma main d'un sang que je révère?
Serai-je parricide afin d'être bon père?
On si cruel secours ne me peut soulager,
Et ce seroit me perdre au lieu de me venger.
Tout le soulagement où ma douleur aspire ,
C'est qu'au moins mes malheurs servent à votre empire.
Je me consolerai, si ce fils que je plains
Assure par sa mort le repos des Thébains.
Le ciel promet la paix au sang de Ménécée;
Achevez-la, seigneur, mon fils l'a commencée;
Accordez-lui ce prix qu'il en a prétendu,
Et que son sang en vain ne soit pas répandu.
JOCASTE.
Non , puisqu'à nos malheurs vous devenez sensible.
Au sang de Ménécée il n'est rien d'impossible.
Que Thèbes se rassure après ce grand efi'ort :
Puisqu'il chance votre àme, il changera son sort
34 LES FRÈRES ENNEMIS.
La paix dès ce moment n'est plus désespérée :
Puisque Créon la veut, je la tiens assurée.
Bientôt ces cœurs de fer se verront adoucis :
Le vainqueur de Créon peut bien vaincre mes fik.
(A Étéocle.)
Qu'un si grand changement vous désarme et vous toucbei
Quittez, mon fils, quittez cette haine farouche;
Soulagez une mère, et consolez Créon;
Rendez-moi Polynice, et lui rendez Hémon.
ÉTÉOCLE.
Mais enfin c'est vouloir que je m'impose un maître.
Vous ne l'ignorez pas, Polynice veut l'être;
Il demande surtout le pouvoir souverain ,
Et ne veut revenir que le sceptre à la main.
SCÈNE V.
JOGASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, CRÉON, ATTALE.
ATTALE, à Étéocle.
Pf«lynice, seigneur, demande une entrevue;
C. est ce que d'un héraut nous apprend la venue.
Il vous offre , seigneur, ou de venir ici ,
Ou d'attendre en son camp.
CRÉON.
Peut-être qu'adouci
Il songe à terminer une guerre si lente,
Et son ambition n'est plus si violente.
Par ce dernier combat il apprend aujourd'hui
Que vous êtes au moins aussi puissant que lui.
Les Grecs mêmes sont las de servir sa colère ;
Et j'ai su, depuis peu, que le roi son beau-père.
Préférant à la guerre un solide repos.
Se réserve Mycène , et le fait roi d'Argos.
Tout courageux qu'il est, sans doute il ne souhaite
Que de faire en effet une honnête retraite.
Puisqu'il s'offre à vous voir, croyez qu'il veut la paix.
Ce jour la doit conclure ou la rompre à jamais.
Tâchez dans ce dessein de l'affermir vous-même,
Et lui promettez tout, hormis le diadème.
ÉTÉOCLE.
Hormis le diadème il ne demande rien.
ACTB III. 35
JOCASTE.
Hais voyez-le du moins.
CRéON.
Oni , puisqu'il le vent bien t
Vous ferez plus tout seul que nous ne saurions fairei
El le sang reprendra son empire ordinaire.
ÉTÉOCLE.
Allons donc le chercher.
JOCASTE.
Mon fils, an nom des dieux.
Attendez-le plutôt, voyez-le dans ces lieux.
ÉTÉOCLE.
Eh bien ! madame, eh bien ! qu'il vienne, et qu'on lui donne
Toutes les sûretés qu'il faut pour sa personne !
Allons.
ANTICONE.
Ah! si ce jour rend la paix aux Thébains,
Elle sera , Créon , l'ouvrage de vos mains.
SCÈNE VI.
CRÉON, ATTALE.
CRÉON.
L'intérêt des Thébains n'est pas ce qui vous touch»,
Dédaigneuse princesse; et cette âme farouche,
Qui semble me flatter après tant de mépris ,
Songe moins à la paix qu'au retour de mon fils.
Mais nous verrons bientôt si la fière Antigone
Aussi bien que mon cœur dédaignera le trône;
Nous verrons , quand les dieux m'auront fait votre roi ,
Si ce fils bienheureux l'emportera sur moi.
ATTALE.
Et qui n'admireroit un changement si rare 1
Créon même , Créon pour la paix se déclare !
CRÉON.
Tu crois donc que la paix est l'objet de mes soins ?
ATTALE.
Oui, je le crois, seigneur, quand j'y pensois le moinsi
Et voyant qu'en effet ce beau soin vous anime,
J'admire à tous moments cet efTort magnanime
Qui vous fait mettre enfin votre haine au tombeau.
Ménécée, en mourant, n'a rien fait de plus beau.
36 LES FRÈRES ENNEMIS.
Et qui peut immoler sa haine à sa patrie
Lui pourroit bien aussi sacrifier sa vie.
CRÉON.
Ahl sans doute, qui peut d'un généreux effort
Aiiùer son ennemi peut bien aimer la mort.
Quoi! je négligerois le soin de ma vengeance,
Et de mon ennemi je prendrois la défense!
De la mort de mon fils Polynice est l'auteur.
Et moi je deviendrois son liche protecteur!
Quand je renoncerois à cette haine extrême,
Pourrois-je bien cesser d'aimer le diadème?
Non , non : tu me verras , d'une constante ardeur.
Haïr mes ennemis et chérir ma grandeur.
Le trône fit toujours mes ardeurs les plus chères :
Je rougis d'obéir où régnèrent mes pères ;
Je brûle de me voir au rang de mes aïeux ,
Et je l'envisageai dès que j'ouvris les yeux.
Surtout depuis deux ans, ce noble soin m'inspire;
Je ne fais point de pas qui ne tende à l'empire :
Des princes mes neveux j'entretiens la fureur,
Et mon ambition autorise la leur.
D'Étéocle d'abord j'appuyai l'injustice;
Je lui fis refuser le trône à Polynice.
Tu sais que je pensois dès-lors à m'y placer;
Et je l'y mis, Attale, afin de l'en chasser.
ATT A LE.
Mais, seigneur, si la guerre eut pour vous tant de charmes.
D'où vient que de leurs mains vous arrachez les armes?
Et puisque leur discorde est l'objet de vor, vœux,
Pourquoi , par vos conseils, vont-ils se voir tous deusî
CRÉON.
Plus qu'à mes ennemis la guerre m'est mortelle.
Et le courroux du ciel me la rend trop cruelle :
Il s'arme contre moi de mon propre dessein ;
Il se sert de mon bras pour me percer le sein.
La guerre s'allumoit, lorsque, pour mon supplice»
Hémon m'abandonna pour servir Polynice;
Les deux frères par moi devinrent ennemis ;
Et je devins, Attale, ennemi de mon fils.
Enfin, ce même jour, je fais rompre la trêve,
rexcite le soldat, tout le camp se soulève,
On se bat; et voilà qu'un fils désespéré
ACTE Ili. ;J7
Slourt, et rompt un combat que j'ai tant préparé.
Mais il me reste un fils; et je sens que je l'aime
l'out rebelle qu'il est, et tout mon rival môme.
Sans le perdre, je reux perdre mes ennemis.
11 m'en coûteroit trop , s'il m'en coûtoit deux fils.
Des deux princes, d'ailleurs « la haine est trop puissante
Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente.
Moi-même je saurai si bien l'envenimer.
Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer,
'■ Les autres ennemis n'ont que de courtes haines;
Mais quand de la nature on a brisé les chaînes.
Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir
, Ceux que des nœuds si forts n'ont pas su retenir :
1 L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère.
Mais leur éloignement ralentit leur colère :
Quelque haine qu'on ait contre un fier ennemi.
Quand il est loin de nous, on la perd à demi.
Ne félonne donc plus si je veux qu'ils se voient :
Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient;
Que rappelant leur haine , au lieu de la chasser,
, Us s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser*.
ATTALE.
/ Vous n'avez plus , seigneur, à craindre que vous-même t
I On porte ses remords avec le diadème.
CRÉON.
Quand on est sur le trône, on a bien d'autres soinsj
Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins.
Du plaisir de régner une âme possédée
De lout le temps passé détourne son idée ;
Et de tout autre objet un esprit éloigné
Croit n'avoir point vécu tant qu'il n'a point régné.
Mais allons. Le remords n'est pas ce qui me touche,
Et je n'ai plus un cœur que le crime effarouche : ^A^^' '
Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts; \t^ '. / yytJf^'
Mais, Attale, on commet les seconds sans remords. , *^ W
'. C'est là le germe de ce vers excellent que Racine mit depiu» ' i^^^
dans la bouche de Néron :
J'embrasse mon rira], mais cV«t pour l'ëtouflir. 1
1
riN ou TKOISlàMK ACTS.
LES FRÈRES ENNEMIS.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I.
ÉTÉOCLE, CRÉON.
ÉTÉOCLE.
Oui, Créon, c'est ici qu'il doit bientôt se rendre;
Et tous deux en ce lieu nous le pouvons attendre.
Nous verrons ce qu'il veut; mais je répondrois bien
Que par cette entrevue on n'avancera rien.
Je connois Polynice et son humeur altière;
Je sais bien que sa haine est encor tout entière;
Je ne crois pas qu'on puisse en arrêter le cours?
Et, pour moi, je sens bien que je le hais toujours.
en ÉoiN.
Mais s'il vous cède enfin la grandeur souveraine,
Vous devez, ce me semble, apaiser votre haine.
F.TéOCLE.
Je ne sais si mon cœur s'apaisera jamais :
Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais.
Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée;
Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année;
nile est née avec nous; et sa noire fureur,
Aussitôt que la vie, entra dans notre cœur.
Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance ;
Que dis-je! nous l'étions avant notre naissance.
Triste et fatal effet d'un sang incestueux!
Pendant qu'un même sein nous renfermoit tous deux,
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l'origine.
Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau.
Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
On diroit que le ciel, par un arrêt funeste.
Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste;
Et que dans notre sang il voulut mettre au jour
Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour.
Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue,
Ne crois pas que pour lui ma haine diminue;
Plus il approche, et plus il me semble odieui;
Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux.
J'aurois même regret qu'il me quittât l'empire :
Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire.
Je ne veux point, Créon , le haïr à moitié;
Et je crains son courroux moins que son amitié.
Je veux, pour donner cours à mon ardente haine,
Que sa fureur au moins autorise la mienne;
Et puisqu'enfin mon cœur ne sauroit se trahir.
Je veux qu'il me déteste, afin de le haïr.
Tu verras que sa rage est encore la même.
Et que toujours son cœur aspire au diadème;
Qu'il m'abhorre toujours, et veut toujours régnnr;
Et qu'on peut bien le vaincre, et non pas le gagner.
CRÉON.
Domptez-le donc, seigneur, s'il demeure inflexible.
Quelque fier qu'il puisse être, il n'est pas invincible;
El puisque la raison ne peut rien sur son cœur,
Éprouvez ce que peut un bras toujours vainqueur.
Oui, quoique dans la paix je trouvasse des charmes,
Je serai le premier à reprendre les armes ;
Et si je demandois qu'on en rojnpîtle cours.
Je demande encor plus que vous régniez toujours.
Que la guerre s'enflamme et jamais ne finisse.
S'il faut, avec la paix, recevoir Polynice.
Qu'on ne nous vienne plus vanter un bien si doux;
La guerre et ses horreurs nous plaisent avec vous.
Tout le peuple thébain vous parle par ma bouche;
Ne le soumettez pas à ce prince farouche :
Si la paix se peut faire, il la veut comme moi;
Surtout, si vous l'aimez, conservez-lui son roi.
Cependant écoutez le prince votre frère.
Et, s'il se peut, seigneur, cachez votre colère;
Feignez... Maïs quelqu'un vient.
SCÈNE II.
ÉTÉOCLE, CRÉON, ATTALE.
éTÉOCLE.
Sont-ils bîen près d'ici?
Vont-ils venir, Attaleî
«0 LES FBËRBS ENNEMIS.
ATTAI.E.
Oui, seigneur, les voici.
Ils ont trouvé d'abord la princesse et la reine,
Et bientôt ils seront dans la chambre prochaine.
ÉTÉOCLE.
Qu'ils entrent. Cette approche excite mon courroux.
Qu'on hait un ennemi quand il est près de nous I
CRéON.
(A part.)
Ah! le voici! Fortune, achève mon ouvrage.
Et livre-les tous deux aux transports de leur rage !
SCÈNE III.
JOCASTE, ÉTÉOCLE, POLYNICE, ANTIGONE,
CRÉON, HÉMON.
JOCASTE.
Me voici donc tantôt * au comble de mes vœux.
Puisque déjà le ciel vous rassemble tous deux.
Vous revoyez un frère, après deux ans d'absence.
Dans ce même palais où vous prîtes naissance;
Et moi, par un bonheur où je n'osois penser.
L'un et l'autre à la fois je vous puis embrasser.
Commencez donc, mes fils, cette union si chère;
Et que chacun de vous reconnoisse son frère :
Tous deux dans votre frère envisagez vos traits;
Mais pour en mieux juger, voyez-les de plus près;
Surtout que le sang parle et fasse son office.
Approchez, Étéocle; avancez, Polynice...
Eh quoi! loin d'approcher, vous reculez tous deuxl
D'où vient ce sombre accueil et ces regards fâcheuxî
N'est-ce point que chacun, d'une âme irrésolue,
Pour saluer son frère attend qu'il le salue ,
Et qu'affectant l'honneur de céder le dernier,
L'un ni l'autre ne veut s'embrasser le premier?
Étrange ambition qui n'aspire qu'au crime.
Où le plus furieux passe pour magnanime !
Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux;
Et les premiers vaincus sont les plu» généreux.
Voyons donc qui des deux aura plus de courage,
1« Tantôt M disait aocore da zarcpi ic ù^-.ne pocr swnfA.
ACTE IV. 41
Qui voudra le premier triompher de sa rage...
Quoi! vous n'en faites rien! C'est à vous d'avancer;
Et, venant de si loin , vous devez commencer :
Commencez , Polynice , embrassez votre frère ,
Et montrez...
ÉTÉOCLE.
Hé, madame! à quoi bon ce mystère ï
Tous ces embrassements ne sont guère à propos :
Qu'il parle, qu'il s'explique, et nous laisse en repoa.
POLYMCE.
Quoi! faut-il davantage expliquer mes pensées?
On les peut découvrir par les choses passées :
La guerre, les combats, tant de sang répandu.
Tout cela dit assez que le trône m'est dû.
ÉTÉOCLE.
Et ces mêmes combats, et cette même guerre»
Ce sang qui tant de fois a fait rougir la terre»
Tout cela dit assez que le trône est à moi ;
Et, tant que je respire, il ne peut être à toi.
POLYNICE.
Tu sais qu'injustement tu remplis cette place.
ÉTÉOCLE.
Llnjustice me plaît, pourvu que je t'en chasse.
POLYNICE.
Si tu n'en veux sortir, tu pourras en tomber.
ÉTÉOCLE.
Si je tombe , avec moi tu pourras succomber.
JOCASTE.
O dieux! que je me vois cruellement déçue!
N'avois-je tant pressé cette fatale vue ,
Que pour les désunir encor plus que jamais?
Ah ! mes fils ! est-ce là comme on parle de paix?
Quittez, au nom des dieux, ces tragiques pensées j
Ne renouvelez point vos discordes passées :
Vous n'êtes pas ici dans un champ inhumain.
Est-ce moi qui vous mets les armes à la main'
Considérez ces lieux où vous prîtes naissance;
Leur aspect sur vos cœurs n'a-t-il point de puissance)
C'est ici que tous deux vous reçûtes le jour ;
Tout ne vous parle ici que de paix et d'amour :
Ces princes, votre sœur, tout condamne vos haines;
Enfin moi , qui pour vous pris toujours tant de peine«,
4S- L3S PR&RBS 3NNBMIS.
Qui, pour vous réunir, immolerois. . . Hélas!
Ils détournent la tète, et ne m'écoutent pas!
Tous deux, pour s'attendrir, ils ont l'âme trop durei
Ils ne connoissent plus la voix de la nature!
(A Polynice.)
Et vous, que je croyois plus doux et plus soumis...
POLYNICE.
Je ne veux rien de lui que ce qu'il m'a promis :
Il ne sauroit régner sans se rendre parjure.
J G c A s T E.
Une extrême justice est souvent une injure.
Le troue vous est dû, je n'en saurois douter;
Mais vous le renversez en voulant y monter.
Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre?
Voulez-vous sans pitié désoler cette terre.
Détruire cet empire afin de le gagner?
Est-ce donc sur des morts que vous voulez régner?
Thèbes avec raison craint le règne d'un prince
Qui de fleuves de sang inonde sa province s
Voudroit-elle obéir à votre injuste loi?
Vous êtes son tyran avant qu'être son roi.
Dieux! si devenant grand souvent on devient pire»
Si la vertu se perd quand on gagne l'empire,
Lorsque vous régnerez , que serez-vous , hélas !
Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas ?
POLYNICE.
Ah ! si Je suis cruel , on me force de l'être;
Et de mes actions je ne suis pas le maître;
J'ai honte des horreurs où je me vois contraint;
Et c'est injustement que le peuple me craint.
Mais il faut en effet soulager ma patrie ;
De ses gémissements mon âme est attendrie.
Trop de sang innocent se verse tous les jours;
Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours;
Et, sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce,
A l'auteur de mes maux il faut que je m'adresse :
Il suffit aujourd'hui de son sang ou du mien.
JOCASTE.
Du sang de votre frère?
POLYNICE.
Oui , madame , du siea.
ACTB IV.
n faut finir ainsi cette guerre inhumaine.
(A Étéode.)
Oui, cruel, et c'est là le dessein qui m'amène.
Moi-même à ce combat j'ai voulu t'appeler;
A tout autre qu'à toi je craignois d'en parler;
Tout autre auroit voulu condamner ma pensée,
Et personne en ces lieux ne te l'eût annoncée.
Je te l'annonce donc. C'est à toi de prouver
Si ce que tu ravis tu le sais conserver.
Montre-toi digne enfin d'une si belle proie.
ÉTÉOCLE.
J'accepte ton dessein, et l'accepte avec joie
Créon sait là-dessus quel étoit mon désir :
l'eusse accepté le trône avec moins de plaisir.
Je te crois maintenant digne du diadème;
Je te le vais porter au bout de ce fer même.
JOCASTE.
Hâtez-vous donc, cruels, de me percer le sein;
Et commencez par moi votre horrible dessein.
Ne considérez point que je suis votre mère,
Considérez en moi celle de votre frère.
Si de votre ennemi vous recherchez le sang
Recherchez-en la source en ce malheureux flanc i
Je suis de tous les deux la commune ennemie.
Puisque votre ennemi reçut de moi la vie;
Cet ennemi, sans moi, ne verroit pas le jour.
S'il meurt, ne faut-il pas que je meure à mon tour?
N'en doutez point, sa mort me doit être commune;
Il faut en donner deux, ou n'en donner pas une;
Et , sans être ni doux ni cruels à demi ,
Il faut me perdre, ou bien sauver votre ennemi.
Si la vertu vous plaît, si l'honneur vous anime.
Barbares, rougissez de commettre un tel crime;
Ou si le crime , enfin , vous plaît tant à chacun ,
Barbares , rougissez de n'en commettre qu'un.
Aussi bien, ce n'est point que l'amour vous retienne
Si vous sauvez ma vie en poursuivant la sienne :
Vous vous garderiez bien, cruels, de m'épargner,
Si Je vous empêchois un moment de régner.
Polynice, est-ce ainsi que l'on traite une mèreî
POLTNICB.
J'épargne mon pays.
43
M LES PRBRBS ENNEMIS.
jrOCASTE.
Et vous tuez un frère 1
POLYNICE.
le punis un méchant.
JOCASTE.
Et sa mort, aujourd'hui,
Vous rendra plus coupable et plus méchant que luL
POLYNICE.
Faut-il que de ma main je couronne ce traître,
Et que de cour en cour j'aille chercher un maître?
Qu'errant et vagabond je quitte mes États,
Pour observer des lois qu'il ne respecte pas?
De ses propres forfaits serai-je la victime?
Le diadème est-il le partage du crime?
Quel droit ou 'luel devoir n'a-t-il point violet
Et cependant il règne, et je suis exilé!
JOCASTE.
Mais si le roi d'Argos vous cède une couronne...
POLYNICE.
Dois-je chercher ailleurs ce que le sang me donne?
En m'alliant chez lui n'aurai-je rien porté?
Et tiendrai-je mon rang de sa seule bonté ?
D'un trône qui m'est dû faut-il que l'on me chasse.
Et d'un prince étranger que je brigue la place î
Non , non : sans m'abaisser à lui faire la cour.
Je veux devoir le sceptre à qui je dois le jour.
JOCASTE.
Qu'on le tienne, mon fils, d'un beau-père ou d'un pèroi
La main de tous les deux vous sera toujours chère.
POLYNICE.
Non , non , la différence est trop grande pour moi ;
L'un me feroit esclave, et l'autre me fait roi.
Quoi ! ma grandeur seroit l'ouvrage d'une femme !
D'un éclat si honteux je rougirois dans l'âme.
Le trône, sans l'amour, me seroit donc fermé?
Je ne règnerois pas si l'on ne m'eût aimé î
Je veux m'ouvrir le trône ou jamais n'y paraître;
Et quand j'y monterai , j'y veux monter en maître i
Que le peuple à moi seul soit forcé d'obéir.
Et qu'il me soit permis de m'en faire haïr.
Enfin , de ma grandeur je veux être l'arbitre,
N'être poiQt rai , madame . ou l'être à juste titre i
A.CTB IV. 45
Qne le sang me couron:;» , ou , s'il ne suffit pas ,
Je veux à son secours n'appeler que mon bras.
JOCASTE.
Faites plus, tenez tout de votre grand courage;
(Jue votre bras tout seul fasse votre partage ;
Et dédaignant les pas des autres souverains ,
Soyez , mon fils, soyez l'ouvrage de vos mains.
Par d'illustres exploits couronnez-vous vous-même;
Qu'un superbe laurier soit votre diadème;
R^ez et triomphez, et joignez à la fois
La gloire des héros à la pourpre des rois.
Quoi ! votre ambition seroit-elle bornée
A régner tour à tour l'espace d'une année?
Cherchez à ce grand cœur, que rien ne peut dompter,
Quelque trône où vous seul ayez droit de monter.
Mille sceptres nouveaux s'offrent à votre épée ,
Sans que d'un sang si cher nous la voyions trempée.
Vos triomphes pour moi n'auront rien que de doux,
Et votre frère même ira vaincre avec vous.
POLYNICE.
Vous voulez que mon cœur, flatté de ces chimères ,
Laisse un usurpateur au trône de mes pères?
JOCASTE.
Si TOUS lui souhaitez en effet tant de mal ,
Élevez-le vous-même à ce trône fatal.
Ce trône fut toujours un dangereux abîme ;
La foudre l'environne aussi bien que le cri me j
Votre père et les rois qui vous ont devancés ,
Sitôt qu'ils y montoient , s'en sont vus renversés.
POLYMCE.
Quand je devrois au ciel rencontrer le tonnerre,
Ty monterois plutôt que de ramper à terre.
Mon cœur, jaloux du sort de ces grands malheureux
Veut s'élever, madame , et tomber avec eux.
ÉTÉOCLE.
Je saurai t'épargner une chute si vaine.
POLTNICE.
Ah ! ta chute , crois-moi , précédera la mienne I
JOCASTE.
Uon fils, son règne plaît.
POLÏNICE.
Mais il m'est odieux.
3.
48 LES PRBBBS BNNBMIS.
JOCASTE.
Il a pour lui le peuple.
POLYNIGB.
Et j'ai pour moi Ie& dieux.
éTÉOCLE.
Les dieux de ce haut rang te vouloient interdire ,
Puisqu'ils m'ont élevé le i)remier à l'empire :
Ils ne savoient que trop, lorsqu'ils firent eu choix ,
Qu'on veut régner toujours quand on règne une fois.
Jamais dessus le trône on ne vit plus d'un maître;
Il n'en peut tenir deux , quelque grand qu'il puisse être !
L'un des deux, tôt ou tard, se verroit renversé;
Et d'un autre soi-môme on y seroit pressé.
Jugez donc, par llhorreurque ce méchant me donne.
Si je puis avec lui partager la couronne.
POLYNICE.
Et moi je ne veux plus, tant tu m'es odieux.
Partager avec toi la lumière des deux.
JOCASTE.
Allez donc, j'y consens, allez perdre la vie;
A ce cruel combat tous deux je vous convie;
Puisque tous mes efforts ne sauroient vous changer.
Que tardez-vous? allez vous perdre et me venger.
Surpassez, s'il se peut, les crimes de vos pères :
Montrez, en vous tuant, comme vous êtes frères:
Le plus grand des forfaits vous a donné le jour.
Il faut qu'un crime égal vous l'arrache à son tour.
Je ne condamne plus la fureur qui vous presse;
Je n'ai plus pour mon sang ni pitié ni tendresse t
Votre exemple m'apprend à ne le plus chérir ;
Et moi je vais, cruela, vous apprendre à mourir.
SCÈNE IV.
ÉTÉOCLE, POLYNICE, ANTIGONE, CRÉON,
HÉMON.
ANTIGONE.
Madame... O ciel! que vois-je! Hélas! rien ne le^^uchel
HÉMON.
Rien ne peut ébranler leur constance farouche.
ANTIGONE^
Pnnces—
ACTB V.
ÉTÉOCLE.
Pour ce combat , choisissons quelque lien.
POLYNICE.
Courons. Adieu , ma sœur.
ÉTÉOCLE.
Adieu, princesse, adieu.
ANTIGONB.
Mes frères, arrêtez! Gardes, qu'on les retienne;
Joignez, unissez tous vos douleurs à la mienne.
C'est leur être cruel * que de les respecter.
HÉ M ON.
Madame , il n'est plus rien qui les puisse arrêter.
ANTIGONE.
Ah! généreux Hémon, c'est vous seul que j'implore :
Si la vertu vous plaît, si vous m'aimez encore.
Et qu'on puisse arrêter leurs parricides mains,
Hélas ! pour me sauver, sauvez ces inhumains.
FIM DU QUATRIÈME ACTK.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
ANTIGONE.
A quoi te résous-tu, princesse infortunée»?
Ta mère vient de mourir dans tes bras;
Ne saurois-tu suivre ses pas.
Et finir, en mourant, ta triste destinée?
A de nouveaux malheurs te veux -tu réserver?
Tes .lères sont aux mains, rien ne les peut sauver
1. Dans les premières éditions, faites pendant la vie de Racine, et
dans les meilleures qu'on a publiées après sa mort, le mot cru*/ est
au pluriel. Cest une faute évidente. (A. M. )
2. C'est de Rotrou que Racine a pris l'idée de cette scène.
Les stances dans un monologue Paient alors à la mode; Comaill»
«a «TUt fait usage dans le Cid.
<8 LES FRERES ENNEMIS.
De leurs cruelles armes.
Leur exemple t'anime à te percer le flanc;
Et toi seule verses des larmes,
Tous les autres versent du sang.
Quelle est de mes malheurs l'extrémité mortelle t
Où ma douleur doit -elle recourir?
Dois-je vivre? dois-je mourir?
Un amant me retient, une mère m'appelle;
Dans la nuit du tombeau je Ja vois qui m'attend;
Ce que veut la raison , l'amour me le défend
Et m'en ôte l'envie.
Que je vois de sujets d'abandonner le jouri
Mais, hélas! qu'on tient à la vie,
Quand on tient si fort à l'amour !
Oui, tu retiens, amour, mon àme fugitive;
Je reconnois la voix de mon vainqueur :
L'espérance est morte en mon cœur ,
Et cependant tu vis, et tu veux que je vive;
Tu dis que mon amant me suivroit au tombeau.
Que je dois de mes jours conserver le flambeau
Pour sauver ce que j'aime.
Hémon, vois le pouvoir que l'amour a sur moi :
Je ne vivrois pas pour moi-même,
Et je veux bien vivre poor toi.
Si jamais tu doutas de ma flamme fîdellc...
Mais voici du combat la funeste nouvelle.
SCÈNE IL
ANTIGONE, OLYMPE.
ANTIGONE.
fih bien, ma chère Olympe, as-tu vu ce forfait?
OLYBIPE.
J'y suis courue en vain, c'en étoit déjà fait.
Du haut de nos remparts j'ai vu descendre en larmes
Le peuple qui couroit et qui crioit aux armes:
Et pour vous dire enfin d'où venoit sa terreur.
Le roi n'est plus, madame, et son frère est vainqueur
On parle aussi d'Hémon : l'on dit que son courage
S'est efforcé longtemps de auspendre leur rage,
ACTE V. 41
Hais que tous ses efforts ont été superflus.
Cest ce que j'ai compris de mille bruits confus.
ANTIGONE.
Ah! je n'en doute pas, Hémon est magnanime;
Son grand cœur eut toujours trop d'horreur pour le crime
Je l'avois conjuré d'empêcher ce forfait;
Rt s'il l'avoit pu faire. Olympe, il l'auroit fait.
Mais, hélas I leur fureur ne pouvoit se contraindre;
Dans des ruisseaux de sang elle vouloit s'éteindre.
Princes dénaturés, vous voilà satisfaits :
La mort seule entre vous pouvoit mettre la paix.
Le trône pour vous deux avoit trop peu de place;
Il falloit entre vous mettre un plus grand espace,
Et que le ciel vous mit, pour finir vos discords,
L un parmi les vivants, l'autre parmi les morts.
Infortunés tous deux, dignes qu'on vous déplore!
Moins malheureux pourtant que je ne suis encore.
Puisque de tous les maux qui sont tombés sur vous,
Vous n'en sentez aucun , et que je les sens tous!
OLYMPE.
Mais pour vous ce malheur est un moindre supplice
Que si la mort vous eût enlevé Polynice.
Ce prince étoit l'objet qui faisoit tous vos soins :
Les intérêts du roi vous touchoient beaucoup moins.
ANTIGONE.
Il est vrai , je l'aimois d'une amitié sincère ;
Je l'aimois beaucoup plus que je n'aimois son frèrei
Et ce qui lui donnoit tant de part dans mes vœux,
Il étoit vertueux. Olympe, et malheureux.
Mais, hélas! ce n'est plus ce cœur si magnanime.
Et c'est un criminel qu'a couronné son crime :
Son frèrb plus que lui commence à me toucher;
Devenant malheureux, il m'est devenu cher.
OLYHPB.
Créon vient.
ANTIGONE.
Il est triste; et j'en connois la cause
Au courroux du vainqueur la mort du roi l'expose.
C'eitt de tous nos malheurs l'auteur pernicieux.
50 LES FKEKliS ENNEMIS.
SCÈNE III.
ANTIGONE, CRÉON, OLYMPE, ATTALE,
GARDES.
CRÉON.
Madame, qu'ai- je appris en entrant dans ces lieux?
Est-il vrai que la reine....
ANTIGONS.
Oui, Créon, elle est morte
CRÉON.
0 dieux! puis -je savoir de quelle étrange sorte
Ses jours infortunés ont éteint leur flambeau ?
OLYMPE.
Elle-même, seigneur, s'est ouvert le tombeau;
Et s' étant d'un poignard en un moment saisie,
Elle en a terminé ses malheurs et sa vie.
ANTIGONE.
Elle a su prévenir la perte de son fils.
CnÉON.
Ah! madame, il est vrai que les dieux ennemis...
ANTIGONE.
N'imputez qu'à vous seul la mort du roi mon frère.
Et n'en accusez point la céleste colère.
A ce combat fatal vous seul l'avez conduit :
Il a cru vos conseils; sa mort en est le fruit.
Ainsi de leurs flatteurs les rois sont les victimes ;
Vous avancez leur perte, en approuvant leurs crimes;
De la chute des rois vous êtes les auteurs;
Mais les rois, en tombant, entraînent leurs flatteurs.
Vous le voyez, Créon : sa disgrâce mortelle
Vous est funeste autant qu'elle nous est cruelle ;
Le ciel, en le perdant, s'en est vengé sur vous.
Et vous avez peut-être à pleurer comme nous.
cnÉON.
Madame , je l'avoue ; et les destins contraires
Me font pleurer deux fils, si vous pleurez deux frères
ANTIGONE.
Mes frères et vos fils! dieux ! que veut ce discours?
Quelque autre qu'Étéocle a-t-il fini ses jours?
cnÉoN.
Hais ae savez- vous pas cette sanglante biatoireT
ACTB V.
ANTIGONB.
J'ai su que Polynîce a gagné la victoire.
Et qu'Hémon a voulu les séparer en vaia.
CRÉON.
Madame, ce combat est bien plus inhumain.
(JUS ignorez encor mes pertes et les vôtres;
Mais, hélas! apprenez les unes et les autres.
ANTIGONE.
Rigoureuse fortune, arhève ton courroux!
Ah! sans doute, voici le dernier de tes coups!
CRÉON.
Vous avez vu, madame, avec quelle furie
Les deux princes sortoient pour s'arracher la vie;
Que d'une ardeur égale ils fuyoient de ces lieux.
Et que jamais leurs cœurs ne s'accordèrent mieux.
La soif de se baigner dans le sang de leur frère
Faisoit ce que jamais le sang n'avoit su faire :
Par l'excès de leur haine ils sembloient réunis;
Et, prêts à s'égorger, ils paroissoient amis'.
Ils ont choisi d'abord, pour leur cliamp de bataille.
Un lieu près des deux camps , au pied de la muraille^
C'est là que, reprenant leur première fureur.
Ils commencent enfin ce combat plein d'horreur.
D'un geste menaçaat, d'un œil brûlant de rage.
Dans le sein l'un de l'autre ils clierchent un passager
Et, la seule fureur précipitant leurs bras.
Tons deux semblent courir au-devant du trépas.
Mon (ils, qui de douleur en soupiroit dans l'âm©.
Et qui se souvenoit de vos ordres, madame,
Se jette au milieu d'eux , et méprise pour vous
Leurs ordres absolus qui nous arrètoient tous •
Il lear retient le bras, les repousse, les prie,
Et jiour les séparer s'expose à leur furie.
Mais il s'efforce en vain d'en arrêter le cours;
Et ces deux furieux se rapprochent toujours.
Il tient ferme pourtant, et ne perd point courage;
De mille coups mortels il détourne l'orage.
Jusqu'à ce que du roi le fer trop rigoureux,
Soit au'il cherchât son frfti-c, ou ce fils malheureux,.
1 . On peut remarquer cette mauvaise rinaa da reunis avec
chez un poètequan bien niné, (L. Bt}
5» LES FRÈRES ENNEMIS.
Le renverse à ses pieas prêt à rendre la vie.
ANTIGONE.
Et la douleur encor ne me l'a pas ravie!
CRÉON.
J'y cours, je le relève, et le prends dans mes bras;
Et me reconnoissant ; « Je meurs, dit-il tout bas,
« Trop heureux d'expirer pour ma belle princesse.
« En vain à mon secours votre amitié s'empresse;
« C'est à ces furieux que vous devez courir :
« Séparez -les, mon père, et me laissez mourir. »
Il expire à ces mots. Ce barbare spectacle
A leur noire fureur n'apporte point d'obstacle;
Seulement Polynice en paroît affligé :
« Attends, Hémon, dit -il, tu vas être vergé. »
En effet, sa douleur renouvelle sa rage.
Et bientôt le combat tourne à son avantage.
Le roi, frappé d'un coup qui lui perce le flanc,
Lai cède la victoire et tombe dans son sang.
Les deux camps aussitôt s'abandonnent en proie,
Le nôtre à la douleur, et les Grecs à la joie ;
Et le peuple, alarmé du trépas de son roi,
Sur le haut de ses tours témoigne son effroi.
Polynice, tout fier du succès de son crime.
Regarde avec plaisir expirer sa victime;
Dans le sang de son frère il semble se baigner t
« Et tu meurs , lui dit-il, et moi je vais régner.
« Regarde dans mes mains l'empire et la victoire;
« Va rougir aux enfers de l'excès de ma gloire ;
« Et, pour mourir encore avec plus de regret,
« Traître, songe en mourant que tu meurs mon sujet. •
En achevant ces mots , d'une démarche fière
Il s'approche du roi couché sur la poussière.
Et pour le dés9rm=»r il avance le bras.
Le roi, qui semble mort, observe tous ses pas;
Il le voit, il l'attend, et son âme irritée
Pour quelque grand dessein semble s'être arrêtée*
L'ardeur de se venger flatte encor ses désirs.
Et retarde le cours de ses derniers soupirs.
Prêt à rendre la vie, il en cache le reste.
Et sa mort au vainqueur est un piège funeste t
Et, dans l'instant fatal que ce frère inhumain
Lui veut ôter le fer qu'il tenoit à la main.
ACTB V. 53
n lui perce le cœur; et son âme ravie,
En achevant ce coup , abandonne la vie.
Polynice frappé pousse un cri dans les airs.
Et son âme en courroux s'enfuit dans les enfers.
Tout mort qu'il est, madame, il garde sa colère,
Et l'on diroit qu'encore il menace son frère ;
Son visage, où la mort a répandu ses traits.
Demeure plus terrible et plus fier que jamais.
ANTIGONE.
Fatale ambition, aveuglement funeste!
D'un oracle cruel suite trop manifeste!
De tout le sang royal il ne reste que nous ;
Et plût aux dieux, Créon, qu'il ne restât que vous,
Et que mon désespoir, prévenant leur colère,
Eût suivi de plus près le trépas de ma mère !
CRÉON.
n est vrai que des dieux le courroux embrasé
Pour nous faire périr semble s'être épuisé;
Car enfin sa rigueur, vous le voyez, madame.
Ne m'accable pas moins qu'elle afflige votre âme.
En m'arrachant mes fils...
ANTIOONE.
Ah ! vous régnez , Croon \
Et le trône aisément vous console d'Hémon.
Mais laissez-moi, de grâce, un peu de solitude,
Et ne contraignez point ma triste inquiétude.
Aussi bien mes chagrins passeroient jusqu'à vous.
Vous trouverez ailleurs des entretiens plus doux;
Le trône vous attend, le peuple vous appelle;
Goûtez tout le plaisir d'une grandeur nouvelle.
Adieu. Nous ne faisons tous deux que nous gêner.
Je veux pleurer, Créon, et vous voulez régner.
CRÉON, arrêtant Antigone.
Ah ! madame ! régnez , et montez sur le trône :
Ce haut rang n'appartient qu'à l'illustre Antigone.
ANTIGONE.
Il me tarde déjà que vous ne l'occupiez.
La couronne est à vous.
CRÉON.
Je la mets à vos pieds.
ANTIGONE.
le la refuserois de la main des dieux mêmet
»*i LES FRÈRES ENNEMIS.
Et VOUS osez, Créon, m'offrir le diadème!
fRÉON.
Je sais que ce haut rang n'a rien de glorieux
Qui ne cède à l'honneur de l'ofifrir à vos yeux.
D'un si noble destin je me connois indigne :
Mais si l'on peut prétendre à cette gloire insigne ,
Si par d'illustres faits on la peut mériter,
Que faut-il faire enfin, madame?
ANTIGONE.
M'imiter.
CRÉON.
Que ne ferois-je point pour une telle grâce l
Ordonnez seulement ce qu'il faut que je fasse :
Je suis prêt...
ANTIGONE, en s'en allant.
Nous verrons.
CRÉON, la suivant.
J'attends vos lois ici.
ANTIGONE, en s'en allant.
Attendez
SCÈNE IV.
CRÉON, ATTALE, gardes.
ATTALK.
Son courroux serait-il adouci?
Croyez -vous la fléchir?
CRÉON.
Oui, oui, mon cher Attale;
Il n'est point de fortune à mon bonheur égale,
Et tu vas voir en moi, dans ce jour fortuné.
L'ambitieux au trône, et l'amant couronné.
Je demandois au ciel la princesse et le trône;
Il me donne le sceptre et m'accorde Aqtigone.
Pour couronner ma tête et ma flamme en ce jour,
Il arme en ma faveur et la haine et l'amour;
Il allume pour moi deux passions contraires;
Il attendrit la sœur, il endurcit les frères;
Il aigrit leur courroux, il fléchit sa rigueur.
Et m'ouvre en même temps et leur trône et son cœur
ATTALE.
Il est vrai, vous avez toute chose prospère,
ACTB Y S».
Et VOUS seriez heureux si vous n'étiez point père.
L'ambition, l'amour, n'ont rien h, désirer;
Mais, seigneur, la nature a beaucoup à pleurer :
En perdant vos deux fils...
CRÉON.
Oui , leur perte m'afflige
Je sais ce que de moi le rang de père exige :
Je rétois; mais surtout j'étois né pour régner;
Et je perds beaucoup moins que je ne crois gagner.
Le nom de père, Attale, est un titre vulgaire :
C'est un don que le ciel ne nous refuse guère :
Un bonheur si commun n'a pour moi rien de doux;
Ce n'est pas un bonheur, s'il ne fait des jaloux, i t
Mais le trône est un bien dont le ciel est avare;
Du reste des mortels ce haut rang nous sépare;
Bien peu sont honorés d'un don si précieux :
La terre a moins de rois que le ciel n'a de ilieux.
D'ailleurs tu sais qu'Hémon adoroit la princesse.
Et qu'elle eut pour ce prince une extrême tendresse :
S'il vivoit, son amour au mien seroit fatal.
'En me privant d'un fils, le ciel m'ôte un rival.
Ne me parb donc plus que de sujets de joie,
Souffre qu'à mes transports je m'abandonne en proie;
Et, sans me rappeler des ombres des enfers.
Dis- moi ce que je gagne, et non ce que je perds :
Parle- moi de régner, parle-moi d'Antigone;
J'aurai bientôt son cœur, et j'ai déjà le trône.
Tout ce qui s'est passé n'est qu'un songe pour moi :
J'étois père et sujet, je suis amant et roi.
La princesse et le trône ont pour moi tant de charme»,
Que..... Mais Olympe vient.
ATTALE.
Dieux! elle est toute en larmes
SCÈNE V.
CRÉON, OLYMPE, ATTALE, gardes.
OLYMPE.
Qu'attendez -vous, seigneur? La princesse n'est plus.
CRéON.
Elle n'est plus. Olympe!
56 LBS PRËRBS BNNBMIS.
OLYMPE.
Ah ! regrets superflut!
Elle n'a fait qu'entrer dans la chambre prochaine,
Et du même poignard dont est morte la reine.
Sans que je pusse voir son funeste dessein,
Cctt»» fière princesse a percé son beau sein :
Elle «'en est, seigneur, mortellement frappée,
Kt dans son sang, hélas! elle est soudain tombée.
' ugez à cet objet ce que j'ai dû sentir.
Mais sa belle àme enfin , toute prête à sortir :
« Cher Hémon, c'est & toi que Je me sacrifie, »
Dit-elle; et ce moment a terminé sa vie.
J'ai senti son beau corps tout frjid entre mes brasj
Et j'ai cru que uioa âme alloit suivre ses pas.
Heureuse mille fois, si ma douleur mortelle
Dans la nuit du tombeau m'eût plongée avec elle!
SCÈNE VI.
CRÉON, ATTALE, gardes.
cnÉON.
Ainsi donc vous fuyez un amant odieux.
Et vous-même, cruelle, éteignez vos beaux yeux!
Vous fermez pour jamais ces beaux yeux que j'adore.
Et, pour ne me point voir, vous les fermez encore!
Quoique Hémon vous fût cher , vous courez au trépas
Bien plus pour m'éviter que pour suivre ses pas !
Mais, dussiez-vous encor m'être aussi rigoureuse.
Ma présence aux enfers vous fût -elle odieuse.
Dût après le trépas vivre votre courroux ,
Inhumaine, je vais y descendre après vous.
Vous y veirez toujours l'objet de votre haine.
Et toujours mes soupirs vous rediront ma peine ,
Ou pour vous adoucir, ou pour vous tourmenter;
Et vous ne pourrez plus mourir pour m'éviter.
Mourons donc...
ATTALB, lui arrachant son épée.
Ah! seigneur! quelle cruelle enviai
CRÉON.
Ahl c'est m'assassiner que me sauver la vie!
Amour, rage, transports, vene? à mon secours.
ACTE V. 57
Venez, et terminez mes déUjstables jours!
De ces cruels amis trompez tous les obstaclesl
Toi, justifie, ô ciel, la foi de tes oracles!
Je suis le dernier sang du malheureux Laïus;
Perdez -moi, dieux cruels, ou vous serez déçus.
Reprenez, reprenez cet empire funeste;
Vous m'ôtez Antigone, ôtez-moi tout le reste ;
Le trône et vos présents excitent mon courroux;
Un coup de foudre est tout ce que je veux de vous.
Ne le refusez pas à mes vœux, à mes crimes;
Ajoutez mon supplice à tant d'autres /ictimes.
Mais en vain je vous presse, et mes propres forfaits
Me font déjà sentir tous les maux que j'ai faits.
Polynice, Étéocle, locaste, Antigone,
Mes fils, que j'ai perdus, pour m'élever au trône,
Tant d'autres mallieureux dont j'ai causé les maux,
Font déjà dans mon cœur l'office des bourreaux.
Arrêtez... Mon trépas va venger votre perte;
La foudre va tomber, la terre est entr'ouverte;
Je ressens à la fois mille tourments divers.
Et je m'en vais chercher du repos aux enfers '.
(n tombe entre les mains des gardes.]
U Voilà d'où est parti celui qui est arrivé jusqu'à Alhalie.
(Louis Racini.)
ni vu LA TH<BAId&
ALEXANDRE LE GRAND
TRAGÉDIE
G6o
AU ROI
SIRE,
Voici une seconde entreprise qui n'est pas moins hardie
que la première. Je ne m« contente pas d'avoir mis à la
tête de mon ouvrage le nom d'Alexandre, j'y ajoute encore
celui de Votre Majesté; c'est-à-dire que j'assemble tout
« que le siècle présent et les siècles passés nous peuvent
lournir de plus grand. Mais, SIRE, j'espère que Votbb
Majesté ne condamnera pas cette seconde hardiesse, comme
«Le n'a pas désapprouvé la première. Quelques efforts que
l'op eût faits pour lui défigurer mon héros, il n'a pas plu-
tôt paru devant elle, qu'elle l'a reconnu pour Alexandre. Et
k qui s'en rapportera-t-on, qu'à un roi dont la gloire est
n-pandue aussi loin que celle de ce conquérant, et devant
qui l'on peut dire que tous les peuples du monde se tai-
icat, comme l'Écriture l'a dit d'Alexandre? Je sais bien
«{ue ce silence est un silence d'étonnement et d'admiration ;
que, jusques ici, la force de vos armes ne leur a pas tant
imposé que celle de vos vertus. Mais, SIRE, votre réputa-
tion n'en est pas moins éclatante , pour n'être point établie
sur les embrasements et sur les ruines; et déjà Votre
KLuESTÉ est arrivée au comble de la gloire par un chemin
plu» nouveau et plus difficile que celui par où Alexandre y
est monté. Il n'est pas extraordinaire de voir un jeune
homme gagner des batailles, de le voir mettre le feu par
toute la terre. Il n'est pas impossible que la jeunesse et la
fortune l'emportent victorieux jusqu'au fond des Indes.
L'histoire est pleine de jeunes conquérants; et l'on sait
avec quelle ardeur Votre iMajesté elle-même a cherché les
occasions de se signaler dans un âge où Alexandre ne fai-
soit encore que pleurer sur les victoires de son père. Mais
"*'* ÉPITRE DÔDICATOIRE.
elle me permettra de lui dire que devant i elle, on n'a point
vu de roi qui, à l'âge d'Alexandre, ait fait paraître la con-
duite d'Auguste; qui, sans s'éloigner presque du centre de
son royaume, ait répandu sa lumière jusqu'au bout du
monde, et qui ait commencé sa carrière par où les plus
grands princes ont tâché d'achever la leur. On a disputé
chez les anciens si la fortune n'avait point eu plus de part
que la vertu dans les conquêtes d'Alexandre. Mais quelle
part la fortune peut-elle prétendre aux actions d'un roi qui
ne doit qu'à ses seuls conseils l'état florissant de son
royaume, et qui n'a besoin que de lui-même pour se
rendre retoutable à toute l'Europe? Mais, SIRE, je ne
songe pas qu'en voulant louer Votre Majesté, je m'engage
dans une carrière trop vaste et trop difficile; il faut aupara-
vant m'essayer encore sur quelques autres héros de l'anti-
quité ; et je prévois qu'à mesure que je prendrai de nou-
velles forces. Votre Majesté se couvrira elle-même d'une
gloire toute nouvelle; que nous la reverrons peut-être, à la
tête d'une armée, achever la comparaison qu'on peut faire
d'elle et d'Alexandre, cl ajouter le titre de conquérant à
celui du plus sage roi de la terre. Ce sera alors que vos
sujets devront consacrer toutes leurs veilles au récit de tant
de grandes actions, et ne pas souffrir que Votre Majesté
ait lieu de se plaindre, comme Alexandre, qu'elle n'a eu
personne de son temps qui pût laisser à la postérité la
mémoire de ses vertus. Je n'espère pas être assez heureux
pour me distinguer par le mérite de mes ouvrages, mais
Je sais bien que je me signalerai au moins par le zèle et la
profonde vénération avec laquelle je suis,
SIRE,
DE VOTRE majesté,
Le très-humble, très -obéissant,
et très-fidèle serviteur et sujet,
RACINE.
1. Devant, pour avaiu.
PREMIÈRE PRÉFACE
Je ne rapporterai point ici ce que l'iiistoire dit de Porn»,
il faudroit copier tout le huitième livre de Quinte-Curce; et
je m'engagerai moins encore à faire une exacte apologie de
tous les endroits qu'on a voulu combattre dans ma pièce.
Je n'ai pas prétendu donner au public un ouvrage parfait ;
Je me fais trop justice pour avoir osé me flatter de cette
espérance. Avec quelque succès qu'on ait représenté mon
Alexandre, et quoique les premières personnes de la terre
et les Alexandres de notre siècle se soient hautement
déclarés pour lui, je ne me laisse point éblouir parces illus-
tres approbations. Je veux croire qu'ils ont voulu encou-
rager un jeune homme, et m'exciter à faire encore mieux
dans la suite; mais j'avoue que, quelque défiance que
j'eusse de moi-même , je n'ai pu m'empôcher de concevoii
quelque opinion de ma tragédie, quand j'ai vu la peine que
se sont donnée certaines gens pour la décrier. On ne fait
point tant de brigues contre un ouvrage qu'on n'estime
pas ; on se contente de ne plus le voir quand on l'a vu une
fois, et on le laisse tomber de lui-môme, sans daigner seu-
lement contribuer à sa chute. Cependant j'ai eu le plaisir
de voir plus de aix fois de suite à ma pièce le visage de ces
censeurs; ils n'ont pas craint de s'exposer si souvent à
entendre une chose qui leur déplaisoit; ils ont prodigué
libéralement leur temps et leurs peines pour la venir cri-
tiquer, sans compter les chagrins que leur ont peut-être
64 PREMIÈRE PRÉFACE.
coûté les applaudissements que leur présence n'a pas em-
pêché le public de me donner.
Je ne représente point à ces critiques le goût de l'anti-
quité : je vois bien qu'ils le connoissent médiocrement.
Mais de quoi se plaignent-ils, si toutes mes scènes sont
bien remplies, si elles sont bien liées nécessairement les
unes aux autres, si tous mes acteurs ne viennent point sur
le théâtre que l'on ne sache la raison qui les y fait venir;
et si, avec peu d'incidents et peu de matière, j'ai été asseï
heureux pour faire une pièce qui les a peut-être attachés
malgré eux depuis le commencement jusqu'à la fin? Mais
ce qui me console, c'est de voir mes censeurs s'accorder si
mal ensemble : les uns disent que Taxile n'est point asseï
honnête homme; les autres, qu'il ne mérite point sa perte :
les uns soutiennent qu'Alexandre n'est point assez amou-
reux; les autres, qu'il ne vient sur le théâtre que pour
parler d'amour. Ainsi je n'ai pas besoin que mes amis se
mettent en peine de me justifier, je n'ai qu'à renvoyer me»
ennemis à mes ennemis; je me repose sur eux de la défense
d'une pièce qu'ils attaquent en si mauvaise intelligence, et
avec des sentiments si opposés.
SECONDE PRÉFACE
11 n'y a guère de tragédie où l'histoire soit plus fldël»>
ment suivie que dans celle-ci. Le sujet en est tiré de pla-
neurs auteurs , mais surtout du> huitième livre de Quinte-
Corce. C'est là qu'on peut voir tout ce qu'Alexandre fit
lorsqu'il entra dans les Indes, les ambassades qu'il envoya
aux rois de ce pays-li, les différentes réceptions qu'ils
firent à ses envoyés, l'alliance que Taxile fit avec lui, la
fierté avec laquelle Porus refusa les conditions qu'on lui
présentoit, l'inimitié qui étoit entre Porus et Taxile, et enfin
la victoire qu'Alexandre remporta sur Porus, la réponse
généreiise que ce brave Indien fit au vainqueur, qui loi
demandoit comment il vouloit qu'on le traitât , et la géné-
rosité avec laquelle Alexandre lui rendit tous ses États, et
en ajouta beaucoup d'autres.
Cette action d'Alexandre a passé pour une des plus belles
qae ce prince ait faites en sa vie; et le danger que Porus
lai fit courir dans la bataille lui parut le plus grand où il se
fftt Jamais trouvé. Il le confessa lui-même, en disant qu'il
avoit trouvé enfin un péril digne de son courage. Et ce fut
en cette même occasion qu'il s'écria : ■ O Athéniens , coni"
• bien de travaux j'endure pour me faire louer de vous! »
Tai tâché de représenter en Porus un ennemi digne d'A-
lexandre, et je puis dire que son caractère a plu extrême-
ment sur notre théâtre, jusque-là que des personnes m'ont
reproché que je faisois ce prince plus grand qu'Alexandre.
4.
66 SECONDE PRÉFACE.
Mais ces personnes ne considèrent pas que, dans la bataille
et dans la victoire, Alexandre est en effet plus grand que
Porus; qu'il n'y a pas un vers dans la tragédie qui ne soit
à la louange d'Alexandre; que les invectives même de Porus
et d'Axiane sont autant d'éloges de la valeur de ce conqué-
rant. Porus a peut-être quelque chose qui intéresse davan-
tage, parce qu'il est dans le malheur; car, comme dit
Sénèque, « Nous sommes de telle nature, qu'il n'y a rien
au monde qui se fasse tant admirer qu'un homme qui £ait
être malheureux avec courage. » — « Ita affecti sumus, ut
« nihil œquè magnam apud nos admirationem occupet,
« quàm homo fortiter miser'. »
Les amours d'Alexandre et de Cléofile ne sont pas de
mon invention : Justin en parle, aussi bien que Quinte-
Curce. Ces deux hiK;t.orien8 rapportent qu'une reine dans
les Indes , nommée Cléofile , se rendit à ce prince avec la
ville où il la tenoit assiégée, et qu'il la rétablit dans son
royaume, en considération de sa beauté. Elle en eut un
flls, et elle l'appela Alexandre. Voici les paroles de Justin :
V Régna Cleophilis reginœ petit, quse, quum se dedisset ei,
« concubitu redemptum regnum ab Alexandre recepit, ille-
• cebris consecuta quod virtute non potuerat ; filiumque, ab
« eo genitum, Alexandrum nominavit, qui posteà regno
• Indorum potitus est*. »
1. Senecœ Consolatio ad Helviam,c»f. xui.
t. lufltini lib. XII , cap. vu.
ALEXANDRE LE GRAND
PERSONNAGES
ALEXANDRE.
PORUS,
rois dans les Inde».
TAXILE,
AXIANE, reine d'une autre partie de» IndM.
CLÉOFILE, sœur de Taxiie.
ÉPHESTION.
sniTK d'alexani^rb.
La ieène est sur h bord de VHydaspe, dans U eamp de TaxlU
ALEXANDRE LE GRAND
TRAGÉDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
TAXILE', CLÉOFILE.
CLÉOFILE.
Quoi ! vous allez combattre un roi dont la puissance
Semble forcer le ciel à prendre sa défense ,
Sous qui toute l'Asie a vu tomber ses rois,
Et qui tient la fortune attachée à ses lois !
Mon frère , ouvrez les yeux pour connaître Alexandre :
Voyez de toutes parts les trônes mis en cendre.
Les peuples asservis, et les rois enchaînés; »
Et prévenez les maux qui les ont entraînés.
TAXILE.
Voulez-vous que, frappé d'une crainte si basse.
Je présente la tête au joug qui nous menace,
Et que j'entende dire aux peuples indiens
Que j'ai forgé moi-même et leurs fers et les miens?
Quitterai-je Porus? Trahirai-je ces princes
Que rassemble le soin d'affranchir nos provinces.
Et qui, sans balancer sur un si noble choix.
Sauront également vivre ou mourir en rois?
En voyez-vous un seul qui, sans rien entreprendre,
Se laisse terrasser au seul nom d'Alexandre,
Et, le croyant déjà maître de l'univers,
1. Ce prince s'appelait Omphis; le nom deTaiile, d'après Qaint»-
Curce , était un titre que prenaient les princes indiens en montant
MU le tfdne, comms les rois d'Egypte prenaient celui de Pharaoi^
(▲lui IfARTOf.)
70 ALEXANDRE.
Aille, esclave empressé, lui demander des fers?
Loin de s'épouvanter à l'aspect de sa gloire,
il» l'attaqueront mCrae au sein de la victoire;
Et vous voulez, ma sœur, que Taxile aujourd'hui,
Tout prêt à le combattre, implore son appui !
CLÉOFILE.
Aussi n'est-ce qu'à vous que ce prince s'adresse;
Pour votre amitié seule Alexandre s'empresse :
Quand la foudre s'allume et s'apprête à partir,
11 s'efforce en secret de vous en garantir.
TAXIT.E.
Pourquoi suis-je le seul que son courroux ménage?
De tous ceux que l'Hydaspe oppose à son courage,
Ai-je mérité seul son indigne pitié?
Ne peut-il à Porus offrir son amitié?
Ah ! sans doute il lui croit l'âme trop génère :îse
Pour écouter jamais une offre si honteuse :
Il cherche une vertu qui lui résiste moins;
Et peut-être il me croit plus digne de ses soins.
c L É 0 K I L E.
Dites, sans l'accuser de chercher un esclave.
Que de ses ennemis il vous croit le plus bravej
Et qu'en vous arrachant les armes de la main ,
Il se promet du reste un triomphe certain.
Son choix à votre nom n'imprime- point de taches;
Son amitié n'est point le partage des lâches;
Quoiqu'il brûle de voir tout l'univers soumis.
On ne voit point d'esclave au rang de ses amis.
Ah ! si son amitié peut souiller votre gloire ,
Que ne m'épargniez-vous une tache si noire ?
Vous connaissez les soins qu'il me rend tous les jours,
Il ne tenoit qu'à vous d'en arrêter le cours.
Vous me voyez ici maîtresse de son âme ;
Cent messages secrets m'assurent de sa flamme;
Pour venir jusqu'à moi, ses soupirs embrasés
Se font jour au travers de deux camps opposés.
Au lieu de le haïr, au lieu de m'y contraindre.
De mon trop de rigueur je vous ai vu vous plaindre;
Vous m'avez engagée à souffrir son amour,
Et peut-être, mon frère, à l'aimer à mon tour.
TAXILE.
Vous pouvez., sans rougir du pouvoir de vos charmes^
aCTB premier. "H
Forcer ce grand guerrier à vous rendre les armes ;
Et, sans que votre cœur doive s'en alarmer,
Le vainqueur de 1 Euphrate a pu vous désarmer :
Mais l'état aujourd'hui suivra ma destinée ;
Je tiens avec mon sort sa fortune enchaînée j
Et, quoique vos conseils tâchent de me fléchir.
Je dois demeurer libre, afin de l'affranchir.
Je sais l'inquiétude où ce dessein vous livre;
Mais comme vous , ma sœur, j'ai mon amour à suivre.
Les beaux yeux d'Axiane, ennemis de la paix,
Contre votre Alexandre arment tous leurs attraits;
Reine de tous les cœurs, elle met tout en armes
Pour cette liberté que détruisent ses charmes;
Elle rougit des fers qu'on apporte en ces lieux ,
Et n'y sauroit souffrir de tyrans que ses yeux.
Il faut servir, ma sœur, son illustre colère;
Il faut aller...
CLéOFILE.
Eh bien ! perdez-vous pour lui plaire;
De ces tyrans si chers suivez l'arrêt fatal,
Servez-les , ou plutôt servez votre rival.
De vos propres lauriers souffrez qu'on le couronne;
Combattez pour Porus, Axiane l'ordonne;
Et , par de beaux exploits appuyant sa rigueur.
Assurez à Porus l'empire de son cœur.
TAXILE.
Ah ! ma sœur I croyez-vous que Porus...
CLÉOFILE.
Mais vous-même.
Doutez-vous, en effet, qu'Axiane ne l'aime?
Quoi ! ne voyez-vous pas avec quelle chaleur
L'ingrate, à vus yeux même, étale sa valeur?
Quelque brave qu'on soit, si nous la voulons croire.
Ce n'est qu'autour de lui que vole la victoire :
Vous formeriez sans lui d'inutiles desseins;
La liberté de l'Inde est toute entre ses mains;
Sans lui déjà nos murs seroient réduits en cendre;
Lui seul peut arrêter les progrès d'Alexandre :
Elle se fait un dieu de ce prince charmant ' ,
Et vous doutez encor qu'elle en fasse un amant I
1. Clidrmant, expression d'autant plus romanesque, qu'elle »ar
pjique à nn héros tel que Ponu. ( O«0TrR0ï.)
72 ALBXâNDKB.
TAXILE.
Je tachois d'en douter, cruelle Cléofile :
Hélas! dans son erreur affermissez Taxile.
Pourquoi lui peignez-vous cet objet odieux î
Aidez-le bien plutôt à démentir ses yeux :
Dites-lui qu'Axiane est une beauté fière.
Telle à tous les mortels qu'elle est à votre frèrej
Flattez de quelque espoir...
CLéOFII.E.
Espérez , j'y consens*,
Mais n'espérez plus rien de vos soins impuissants.
Pourquoi dans les combats chercher une conquête
Qu'à vous livrer lui-môme Alexandre s'apprèteî
Ce n'est pas contre lui qu'il la faut disputer;
Porus est l'ennemi qui prétend vous l'ôter.
Pour ne vanter que lui, l'injuste renommée
Semble oublier les noms du reste de l'armée :
Quoi qu'on fasse, lui seul en ravit tout l'éclat.
Et comme ses sujets il vous mène au combat.
Ah! si ce nom vous plaît, si vous cherchez à l'être.
Les Grecs et les Persans vous enseignent un maître;
Vous trouverez cent rois compagnons de vos fers;
Porus y viendra même avec tout l'univers.
Mais Alexandre enfin ne vous tend point de chaînes:
11 laisse à votre front ces marques souveraines
Qu'un orgueilleux rival ose ici dédaigner.
Porus vous fait servir, il vous fera régner ;
Au lieu que de Porus vous êtes la victime.
Vous serez... Mais voici ce rival magnanime.
TAXILE.
Ah! ma sœur! je me trouble; et mon cœur alarmé,
■Çn voyant mon rival , me dit qu'il est aimé.
CLÉOFILE.
Le temps vous presse. Adieu. C'est à vous de vous rendre
L'esclave de Porus, ou 1 "ami d'Alexandre.
SCÈNE II.
PORUS, TAXILE.
PORUS.
Seigneur, ou je me trompe, ou nos fiers ennemis
Feront moins de progrès qu'ils ne s'étoient promis.
ACTE PREMIER. TS
Nos chefs et nos soldats, brûlants d'impatience,
Font lire sur kur front une mâle assurance ;
Ils s'animent l'un l'autre ; et nos moindres guerriers
Se promettent déjà des moissons de lauriers.
J'ai vu de rang en rang cette ardeur répandue
°ar des crix généreux éclater à ma vue.
Ils se plaignent qu'au lieu d'éprouver leur grand cœur,
L'oisiveté d'un camp consume leur vigueur.
Laisserons-nous languir tant d'illustres courages?
Notre ennemi, seigneur, cherche ses avantages;
11 se sent foible encore ; et , pour nous retenir,
Éphestion demande à nous entretenir,
Et par de vains discours...
TAXILE.
Seigneur, il faut l'entendre;
Nous ignorons encor ce que veut Alexandre :
Peut-être est-ce la paix qu'il nous veut présenter.
PORCS.
La paix! Ah! de sa main pourriez-vous l'accepter?
Hé quoi! nous l'aurons vu, par tant d'horribles guerre»,
Troubler le calme heureux dont jouissoient nos terres,
Et, le fer à la main, entrer dans nos états
Pour attaquer des rois qui ne l'oiïensoient pas;
Nous l'aurons vu piller des provinces entières.
Du sang de nos sujets faire enfler nos rivières;
Et, quand le ciel s'apprête à nous l'abandonner.
J'attendrai qu'un tyran daigne nous pardonner!
TAXILE.
Ne dites point, seigneur, que le ciel l'abandonne;
D'un soin toujours éga'. sa faveur l'environne.
Un roi qui fait trembler tant d'états sous ses lois
N'est pas un ennemi que méprisent les rois.
POROS.
Loin de le mépriser, j'admire son courage;
Je rends à sa valeur un légitime hommage;
Mais je veux, à mon tour, mériter les tributs
Que je me sens forcé de rendre à ses vertus.
Oui, je consens qu'au ciel on élève Alexandre;
Mais si je puis, seigneur, je l'en ferai descendre,
Et j'irai l'attaquer jusque sur les autels
Qu3 'ai dresse en tremblant le reste de mortel».
C'CAt ainsi qu'.^lexandre estima tous ces princes
S
T4 ALEXANDRE.
Dont sa valeur pourtant a conquis les provinces :
Si son cœur dans l'Asie eût montré quelque effroi
Darius en mourant l'auroit-il vu son roi ?
TAXILE.
Seigneur, si Darius avoit su se connaître.
Il régneroit encore où règne un autre maître,
cependant cet orgueil, qui causa son tri^pas,
Avoit un fondement que vos mépris n'ont pas :
La valeur d'Alexandre à peine étolt connue;
Ce foudre étoit encore enfermé dans la nue.
Dans un calme profond Darius endormi
Ignoroit jusqu'au nom d'un si foible ennemi.
Il le connut bientôt; et sou àme, étonnée,
De tout ce grand pouvoir se vit abandonnée;
I II se vit terrassé d'un bras victorieux;
Et la foudre en tombant lui fit ouvrir les yeux.
PORUS.
Mais encore , à quel prix croyez-vous qu'Alexandre
Mette l'indigne paix dont il veut vous surprendre!
Demandez-le, seigneur, à cent peuples divers
Que cette paix trompeuse a jetés dans les fers.
Non, ne nous flattons point : sa douceur nous outrage;
Toujours son amitié traîne un long esclavage :
En vain on prétendroit n'obéir qu'à demi;
Si l'on n'est son esclave , on est son ennemi.
TAXILE.
Seigneur, sans se montrer lâche ni téméraire.
Par quelque vain hommage on peut le satisfaire.
Flattons par des respects ce prince ambitieux
Que son bouillant orgueil appelle en d'autres lieux.
C'est un torrent qui passe, et dont Ja violence
Sur tout ce qui l'arrête exerce sa puissance;
Qui, grossi du débris de cent peuples divers.
Veut du bruit de son cours remplir tout l'univers.
Que sert de l'irriter par un orgueil sauvage?
D'un favorable accueil honorons son passage;
Et, lui cédant des droits que nous reprendrons bien,
'Rendons-lui des devoirs qui ne nous coûtent rien.
I PORUS.
Qui ne nous routent rien, seigneur! L'osez-vou» croire!
Compterai-je pour rien la perte de ma gloire?
Votre empire et le mien seroisnt trop Achetés,
ACTB FRBMIKR.
S'ils coûtoient t. Porqs les moindres lâchetés.
Mais croyez-vous qu'uu prince enflé de tant d'audbace
De son passage ici ne laissât point de truceî
Combien de rois, brisés à ce funeste écueil.
Ne régnent plus qu'autant qu'il pl»ît à son or^uefl !
Nos couronnes, d'abord devenant ses conquMe^,
Tant que nous régnerions flotteroient sur nos tètes,
Et nos sceptres, en froie à ses moindre!» dédains,
Dès qu'il auroit parlé, tomberoient de oos mains.
Ne dites point qu'il couit de province en province •:
Jamais de ses liens il ne dégage «n princ* ;
Et pour mieux assemr les peuples sous ses lois,
Souvent dans la poussière il leur cherche des rois.
Mais ces indignes soins touchent peu mou courage :
Votre seul intérêt m'inspire ce langage.
Porus n'a poiut de part dans tout cet entretien ;
Et, quand la gloire parie, il n'écoute plus rien.
TAXILE.
J'écoute, comme vous, ce que l'honneur m'inspire,
Seigneur; mais il m'engage à sauver mon empire.
PORUS.
Si vous voulez 8auv«r l'un ou l'autre aujourd'hui,
Prévenons Alexandre , et marchons contre lui.
TAXILE.
L'audace et le méiH-is sont d'infidèles guides.
POBUS.
La honte suH de près les courages timides.
TAXILE.
Le peuple aime les rois qui savent l'épargner.
PORDS.
11 estime encor plu^ «eux qui savent régner.
TAXILE.
Ces conseils ne plairont qu'à des Âmes hautaines.
PORUS.
Ils plairont à des rois , et peut-être à des reines.
TAX ILE.
La reine , à vous ouïr, n'a des yeux que pour vous.
PO RI) s.
Un esclave est pour elle un objet de courroux.
T/. XILE.
Mais croyez-vous, seigneur, que l'amour vous ordonne
D'exposer avec vous son peuple et &a personne?
M ALBXANDRB.
Non, non, sans vous flatter, avouez qu'en ce jour
Vous suivez votre haine, et non pas votre amour,
PORUS.
Hé bien ! Je l'avouerai que ma juste colère
Aime la guerre autant que la paix vous est chère;
J'avouerai que, brûlant d'une noble chaleur,
Je vais contre Alexandre éprouver ma valeur.
Du bruit de ses exploits mon àme importunée
Attend depuis longtemps cette heureuse journée.
Avant qu'il me cherchât, un orgueil inquiet
M'avoit déjà rendu son ennemi secret.
Dans le noble transport de cette jalousie ,
Je le trouvois trop lent à traverser l'Asie;
Je l'attirois ici par des vœux si puissants ,
Que je portois envie au bonheur des Persans ;
Et maintenant encor, s'il trompoit mon courage ,
Pour sortir de ces lieux s'il cherchoit un passage ,
Vous me verriez moi-même, armé pour l'arrêter,
Lui refuser la paix qu'il nous veut présenter.
TAXILB.
Oui , sans doute , une ardeur si haute et si constant*
Vous promet dans l'histoire une place éclatante;
Et , sous ce grand dessein dussiez-vous succomber.
Au moins c'est avec bruit qu'on vous verra tomber.
La reine vient. Adieu. Vantez-lui votre zèle ;
Découvrez cet orgueil qui vous rend digne d'elle.
Pour moi, je troublerois un si noble entretien.
Et vos cœurs rougiroient des foiblesses du mien.
SCÈNE III.
PORUS, AXIANE.
AXIANE.
Quoi ! Taxile me fuit ! Quelle cause inconnue...
PORUS.
Il fait bien de cacher sa honte à votre vue ;
Et, puisqu'il n'ose plus s'exposer aux hasards.
De quel front pourroit-il soutenir vos regards?
Mais laissons-le, madame; et puisqu'il veut se rendre |
Qu'il aille avec sa sœur adorer Alexandre.
Retirons-nous d'un camp où , l'encens à la main ,
Le fidèle Taxile attend son souverain.
ACTB PREMIER. 77
A X I A N B.
Uais, scigyeur, que dit- il?
PORCS.
Il en fait trop paraître ;
Cet esclave déjà m'ose vanter son maître 5
Il veut que Je le serve....
AXIANK.
Ah ! sans vous emporter,
Souffrez que mes efforts tâchent de l'arrêter :
Ses soupirs, malgré moi, m'assurent qu'il m'adore.
Quoi qu'il en soit, souffrez que je lui parle encore;
Et ne le forçons point, par ce cruel mépris.
D'achever un dessein qu'il peut n'avoir pas pris.
PO RU s.
Hé quoi ! vous en doutez? et votre âme s'assure
Sur la foi d'un amant infidèle et parjure.
Qui veut à son tyran vous livrer aujourd'hui ,
Et croit, en vous donnant, vous obtenir de lui !
Hé bien ! aidez-le donc à vous trahir vous-même.
Il vous peut arracher à mon amour extrf^me;
Mais il ne peut m'ôter, par ses efforts jaloux,
La gloire de combattre et de mourir pour vous.
A X I A N E.
Et vous croyez qu'après une telle insolence
Mon amitié, seigneur, seroit sa récompense?
Vous croyez que mon cœur s'engageant sous sa loi ,
Je souscrirois au don qu'on lui feroit de moi ?
Pouvez-vous, sans rougir, m'accuser d'un tel crimet
Ai-je fait pour ce prince éclater tant d'estime?
Entre Taxile et vous s'il falloit prononcer.
Seigneur, le croyez-vous qu'on me vît balancer?
Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine.
Que l'amour le retient quand la crainte l'entraîne
Sais-je pas que , sans moi , sa timide valeur
Succomberoit bientôt aux ruses de sa sœur?
Vous savez qu'Alexandre en fit sa prisonnière.
Et qu'enfin cette sœur retourna vers son frère ;
Mais je connus bientAt qu'elle avoit entrepris
De l'arrêter au piège où son cœur étoit pris.
PO RUS.
Et vous.pouvez eni'or demeurer auprès d'elle !
Que n'abAndokinez-vous cette sceur crimiaellei
78 «tLBXANPRB.
Pourquoi, par tant de soins, voulez-vous épargner
Un prince...
AXIANE,
C'est pour vous que je le veux gagner.
Vous rerrai-Je, accablé du soin de nos provinces ^
Attaquer seul un roi vainqueur de tant de princesT
Je vous veux dans Taxile offrir un défenseur
Qui combatte Alexandre en dépit de sa sœur.
Que n'avez-vous pour moi cette ardeur empressée 1
Mais d'un soin si commun votre âme est peu blessée t
Pourvu que ce grand cœur périsse noblement,
Ce qui suivra sa moft le touche foiblement.
Vous me voulez livrer, sans secours, sans asile^
Au courroux d'Alexandre, à l'amour de Taxile,
Qui, me traitant bientôt en superbe vainqueur.
Pour prix de votre mort demandera mon cœur.
Hé bien! seigneur, allez, contentez votre envie i
Combattez; oubliez le soin de votre viej
Oubliez que le ciel, favorable à vos vœux.
Vous préparoit peut-être un sort assez heoreux.
Peut-être qu'à son tour Axiane charmée
Alloit... Mais non , seigneur, courez vers votre armfo i
Un si long entretien vous scroit ennuyeux ;
Et c'est vous retenir trop longtemps en ces lieux.
PO «u s.
Ah, madame! arrêtez, et connoisscz ma flamme;
Ordonnez de mes jours , disposez de mon âme »
La gloire y peut beaucoup, je ne m'en cache pas;
Mais que n'y peuvent point tant de divins appas!
3e ne vous dirai point que pouf vaincre Alexandre
Vos soldats et les miens alloient tout entreprendre}
Que c'étoit pour Porus un bonheur sans égal
De triompher tout seul aux yeux de son rival t
Je ne vous dis plus rien. Parlez en souveraine :
Mon cœur met à vos pieds et sa gloire et sa haino<
AXIANE.
Ne craignez rien; ce cœur, qui veut bien m'obéir,
N'est pas entre des mains qui le puissent trahir !
Non, je ne prétends pas, jalouse de sa gloire.
Arrêter un héros qui court à la victoire.
Contre un fier ennemi précipitez vos pasi
Muis de vos alliés oe voue séparei pas i
ACTE II.
Ménagez-les, seigneur; et, d'une àme tranquille.
Laissez agir mes soins sur l'esprit de Taxile;
Montrez en sa faveur des sentiments plus doux{
Je le vais engager à combattre pour vous.
PORUS.
Hé bien, madame, allez. J'y consens avec Joie t
Voyons Éphestion , puisqu'il faut qu'on le voie.
Mais, sans perdre l'espoir de le suivre de près.
J'attends Éphestion , et le combat après.
Fllf DU PREMIER ACTB.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I.
CLÉOFILE, ÉPHESTION.
ÉPHESTION.
Oui, tandis que vos rois délibèrent ensemble.
Et que tout se prépare au conseil qui s'assemble^
Madame, permettez que je vous parle aussi
Des secrètes raisons qui m'amènent ici.
Fidèle confident du beau feu de mon maître,
Souffrez que je l'explique aux yeux qui l'ont fait naître.
Et que pour ce héros j'ose vous demander
Le repos qu'à vos rois il veut bien accorder.
Après tant de soupirs, que faut-il qu'il espère?
Attendez-vous encore après l'aveu d'un frère î
Voulez-vous que son cœur, incertain et confus,
Ne se donne jamais sans craindre vos refus?
Faut-il mettre à vos pieds le reste de la terre?
Faut-il donner la paix? faut-il faire la guerre?
Prononcez : Alexandre est tout prêt d'y courir.
Ou pour vous mériter, ou pour vous conquérir.
CLÉOFILB.
Puis-je croire qu'un prince au comble de la gloire
80 ALBXANDRB.
De mes foibles attraits garde encor la mémoire;
Que, traînant après lui la victoire et l'effroi.
Il se puisse abaisser à soupirer pour moi ?
Des captifs comme lui brisent bientôt leur chaîne s
A de plus hauts desseins la gloire les entraîne;
Et l'amour dans leurs cœurs, interrompu, troublé,
Sous le faix des lauriers est bientôt accablé.
Tandis que ce héros me tint sa prisonnière,
J'ai pu toucher son cœur d'une atteinte légère;
Mais je pense, seigneur, qu'en rompant mes liens,
Alexandre à son tour brisa bientôt les siens.
ÉPHESTION.
Ah! si vous l'aviez vu, brûlant d'impatience.
Compter les tristes jours d'une si longue absence,
Vous sauriez que, l'amour précipitant ses pas,
11 ne cherchoit que vous en courant aux combats.
C'est pour vous qu'on l'a vu, vainqueur de tant de princes,
D'un cours impétueux traverser vos provinces.
Et briser en passant , sous l'effort de ses coups ,
Tout ce qui l'empèchoit de s'approcher de vous.
On voit en même champ vos drapeaux et les nôtres;
De ses retranchements il découvre les vôtres :
Mais, après tant d'exploits, ce timide vainqueur
Craint qu'il ne soit encor bien loin de votre cœur.
Que lui sert de courir de contrée en contrée.
S'il faut que de ce cœur vous lui fermiez l'entrée;
Si, pour ne point répondre à de sincères vœux.
Vous cherchez chaque jour à douter de ses feux ;
Si votre esprit, armé de mille défiances...
CLÉOFI LE.
Rélaal de tels soupçons sont de foibles défenses;
Et nos cœurs, se formant mille soins superflus.
Doutent toujours du bien qu'ils souhaitent le plus.
Oui, puisque ce héros veut que j'ouvre mon àme,
J'écoute avec plaisir le récit de sa flamme.
Je craignois que le temps n'en eût borné le cours ;
Je souhaite qu'il m'aime, et qu'il m'aime toujours.
Je dis plus : quand son bras força notre frontière.
Et dans les murs d'Omphis m'arrêta prisonnière,
jMon cœur, qui le voyait maître de l'univers,
iSe consoloit déjà de languir dans ses fers;
Et , loin de murmurer contre un destin si rude ,
ACTB li. 81
n s'en fit, je ra\oue, une douce habitude;
'Et de sa liberté perdant le souvenir,
Môme en la demandant, craignoit de l'obtenir :
Jugez si son retour me doit combler de joie.
Mais tout couvert de sang veut-il que je le voie?
Est-ce comme ennemi qu'il se vient présenter?
Et ne me cherche-t-il que pour me tourmenter?
ÉPHESTION.
Non, madame : vaincu du pouvoir de vos charmes*,
Il suspend aujourd'hui la terreur de ses armes;
Il présente la paix à des rois aveuglés ,
Et retire la main qui les eût accablés.
11 craint que la victoire, à ses vœux trop facile.
Ne conduise ses coups dans le sein de Taxile.
Son courage, sensible à vos justes douleurs,
Ne veut point de lauriers arrosés de vos pleur».
Favorisez les soins où son amour l'engage ;
Exemptez sa valeur d'un si triste avantage;
Et disposez des rois qu'épargne son courroux
A recevoir un bien qu'ils ne doivent qu'à vous.
CLÉOriLE,
N'en doutez point, seigneur : mon âme inquiétée
D'une crainte si juste est sans cesse agitée;
Je tremble pour mon frère , et crains que son trépas
D'un ennemi si cher n'ensanglante le bras.
Mais en vain je m'oppose à l'ardeur qui l'enflamm»,
Axiane et Porus tyrannisent son âme;
Les charmes d'une reine et l'exemple d'un roi.
Dès que je veux parler, s'élèvent contre moi.
Que n'ai-je point à craindre en ce désordre extrême!
Je crains pour lui , je crains pour Alexandre môme.
Je sais qu'en l'attaquant cent rois se sont perdus;
Je sais tous ses exploits; mais je connais Porus.
Nos peuples qu'on a vus , triomphants à sa suite,
Repousser les efforts du Persan et du Scythe,
Et tout fiers des lauriers dont il les a chargés.
Vaincront à son exemple, ou périront vengts;
I. Malherbe a dit : Je suis vaincu du temps, et la beaatd de
rimage a consacré l'expression qui, en prose, serait une faute contn»
la langi2i>. Mais Alexandre, vaincu du pouvoir des chœines de Cleo-
fUe, ne présente qu'une idée petite et commune, et qui, par consé-
quent, n excuse pas la licence. (Gbopfrct.)
82 ALEXANL>RH.
Et je crains...
iPHESTlOU.
Ah ! quitteE une crainte ai vaine)
Laissez courir Porus où son malheur l'entraîne;
Que l'Inde en sa faveur arme tous ses états,
Et que le seul Taxile en détourne ses pas I
Mais les voici.
CLÉOPILE.
Seigneur, achevez votre ouvrage \
Par vos sages conseils dissipez cet orage ;
Ou, s'il faut qu'il éclate, au moins souvenet-vous
De le faire tomber sur d'autres que sur nous.
SCÈNE IL
PORUS, TAXILE, ÉPHËSTION.
ÉPHESTION.
Avant que le combat qui menace vos têtes
Mette tous vos états au rang de nos conquêtes,
Alexandre veut bien différer ses exploits,
Et vous offrir la paix pour la dernière fois.
Vos peuples, prévenus de l'espoir qui vous flatte,
Prétendoient arrêter le vainqueur de l'Euphrate ;
Mais l'Hydaspe, malgré tant d'escadrons épars.
Voit enfin sur ses bords flotter nos étendards :
Vous les verriez plantés Jusque sur vos tranchées,
lit de sang et de morts vos campagnes jonchées,
Si ce héros, couvert de tant d'autres lauriers,
N'eût lui-même arrêté l'ardeur de nos guerriers.
Il ne vient point ici , souillé du sang des princes,
D'un triomphe barbare effrayer vos provinces.
Et cherchant à briller d'une triste splendeur,
Sur le tombeau des rois élever sa grandeur.
Mais vous-mêmes, trompés d'uu vain espoir de gloire,
N'allez point dans ses bras irriter la victoire;
Et lorsque son courroux demeure suspendu.
Princes, contentez-vous de l'avoir attendu,
Ne différez point tant à lui rendre l'hommage
Qrae vos cœurs, malgré vous, rendent à son courage;
Et, recevant l'appui que vous offre son bras.
D'un si grand défenseur honorez vos éfcits.
Voilà ce qu'un grand roi veut bien vous faire entendre,
ACTB II. SI
Prêt à quitter le fer, et prêt à le reprendre.
Vous savez son dessein : choisissez aujourd'hui,
Si vous voulez tout perdre ou tout tenir de lui.
TAXILE.
Seigneur, ne croyez point qu'une fierté barbare
Nous fasse méconnoltre une vertu si rare;
Et que dans leur orgueil nos peuples affermis
Prétendent, malgré vous, être vos ennemis.
Nous rendons ce qu'on doit aux illustres exemples :
-ÏOU5 adorez des dieux qui nous doivent leurs templcsj
Des héros, qui chez vous passoient pour des mortels.
En venant parmi nous ont trouvé des autels «.
Mais en vain l'on prétend, chez des peuples si braves.
Au lieu d'adorateurs se faire des esclaves :
Croyez-moi, quelque éclat qui les puisse toucher,
Ils refusent l'encens ^u'cn leur veut arracher.
Assez d'autres ttaU devenus vos conquête».
De leurs rois, sous le joug, ont vu ployer les têtes.
Après tous ces états qu'Alexandre a soumis.
N'est-il pas temps, seigneur, qu'il cherche des amis?
Tout ce peuple captif, qui tremble au nom d'un maître.
Soutient mal un pouvoir qui ne fait que de naître.
Ils ont, pour s'affranchir, les yeux toujours ouverts;
Votre empire n'est plein que d'ennemis couverts;
Ils pleurent en secret leurs rois sans diadèmes;
Vos fers trop étendus se relâchent d'eux-mêmes ;
Et déjà dans leur cœur les Scythes mutinés
Vont sortir de la chaîne où vous nous destinez.
Essayez, en prenant notre amitié pour gage,
Ce que peut une foi qu'aucun serment n'engage;
Laissez un peuple au moins qui puisse quelquefois
Applaudir sans contrainte au bruit de vos exploits.
Je reçois à ce prix l'amitié d'Alexandre;
Et je l'attends déjà comme un roi doit attendre
Un héros dont la gloire accompagne les pas.
Qui peut tout sur mon cœur, et rien sur mes états.
PORUS.
Je croyois, quand THydaspe, assemblant ses provincM,
Au secours de ses bords fit voler tous ses princes,
1. AJIutioa aux voyage* fabuleux d« Bacchus dasa las lodaft.
84 ALBXANORB.
Qu'il n'avoit avec moi, dans des desseins si grands.
Engagé que des rois ennemis des tyrans;
Mais puisqu'un roi, flattant la main qui nous menace,
Parmi ses alliés brigue une indigne place.
C'est à moi de répondre aux vœux de mon pays.
Et de parler pour ceux que Taxile a trahis.
Que vient chercher ici le roi qui vous envoie?
Quel est ce grand secours que son bras nous octroie?
De quel front ose-t-il prendre sous son appui
Des peuples qui n'ont point d'autre ennemi que lui T
Avant que sa fureur ravageât tout le monde,
L'Inde se reposoit dans une paix profonde;
Et si quelques voisins en troubloient les douceurs,
Il portoit dans son sein d'assez bons défenseurs.
Pourquoi nous attaquer? Par quelle barbarie
A-t-on de votre maître excité la furie?
Vit-on jamais chez lui nos peuples ea courroux
Désoler un pays inconnu parmi nous?
Faut-il que tant d'états, de déserts, de rivières ,
Soient entre nous et lui d'impuissantes barrièrssî
Et ne sauroit-on vivre au bout de l'univers
Sans connoltre son nom et le poids de ses fers?
jQuelle étrange valeur, qui, ne cherchant qu'à nuire,
I Embrase tout sitôt qu'elle commence à luire;
Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison;
(Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison,
Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes.
Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes !
Plus d'états, plus de rois : ses sacrilèges mains
Dessous un même joug rangent tous les humains.
Dans son avide orgueil je sais qu'il nous dévore :
De tant de souverains nous seuls régnons encore.
Mais, que dis-je, nous seuls? Il ne reste que moi
Où l'on découvre encor les vestiges d'un roi.
Mais c'est pour mon courage une illustre matière
Je vois d'un œil content trembler la terre entière ,
Afin que par moi seul les mortels secourus ,
S'ils sont libres, le soient de la main de Porus;
Et qu'on dise partout, dans une paix profonde :
« Alexandre vainqueur eût dompté tout le mondej
« Mais un roi l'attendoit au bout de l'univers,
• Par qui le monde entier a vu briser ses fers, t
ACTB II. 85
ÉPHESTIOR.
Votre projet du moins nous marque un grand courage ;
Mais, seigneur, c'est bien tard s'opposer à l'orage :
Si le monde penchant n'a plus que cet appui ,
Je le plains, et vous plains vous-même autant que lui.
Je ne vous retiens point; marchez contre mon maître :
Je voudrois seulement qu'on vous l'eût fait connaître;
Et que la renommée eût voulu, par pitié.
De ses exploits au moins vous conter la moitié;
Vous verriez...
PORCS.
Que verrois-je, et que pourrois-je apprendre
Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre?
Seroit-ce sans effort les Persans subjugués,
Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués?
Quelle gloire, en effet, d'accabler la foiblesse
D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse ;
D'un peuple sans vigueur et presque inanimé.
Qui gémissoit sous l'or dont il étoit armé.
Et qui, tombant en foule au lieu de se défendre,
N'opposoit que des morts au grand cœur d'Alexandre?
Les autres, éblouis de ses moindres exploits,
§ont venus à genoux lui demander des lois;
Et leur crainte écoutant je ne sais quels oracles ,
Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles.
Mais nous, qui d'un autre œil jugeons des conquérants.
Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans;
Et de quelque façon qu'un esclave le nomme.
Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.
Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin ;
Il nous trouve partout les armes à la main ;
Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes;
Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes ',
Plus de soins, plus d'assauts, et presque plus de temps,
Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.
Ennemis du repos qui perdit ces infâmes.
L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes.
La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter.
Et le seul que mon cœur cherche à lui disputer ;
C'est elle...
1. C« vers fait allusion à la prise du rocher d'Aorne. Y07. Qoint*-
Curce, liv. VIII, chap. 36, 37 et 38. (A. M.)
88 ALEXANDRE.
ÉPHESTION, en se levant.
Et c'est aussi ce que cherche Akïxandre.
A de moindres objets son cœur ne peut descendre.
C'est ce qui, l'arrachant du sein de ses états,
Au trône de Cyrus lui fit porter ses pas,
Et, du plus ferme empire ébranlant les colonnes,
Attaquer, conquérir, et donner les couronnes.
Et, puisque votre orgueil ose lui disputer
La gloire du pardon qu'il vous fait présenter.
Vos yeux, dès aujourd'hui témoins de sa victoire,
Verront de quelle ai'deur il combat pour la gloire t
Bientôt le fer en main vous le verrez marcher.
PO RU s.
Allez donc : je l'attends, ou je le vais chercher.
SCÈNE III.
PORUS, TAXILE.
TAXILE.
Quoi ! vous voulez au gré de votre impatience...
PORUS.
Non , je ne prétends point troubler votre alliance l
Éphestion, aigri seulement contre moi.
De vos soumissions rendra compte à son roi.
Les troupes d'Axiane, à me suivre engagées.
Attendent le combat sous mes drapeaux rangées}
De son trône et du mien je soutiendrai l'éclat.
Et vous serez, seigneur, le juge du combat;
A moins que votre cœur, animé d'un beuu zèle.
De vos nouveaux amis n'embrasse la querelle.
SCÈNE IV.
AXIANE, PORUS, TAXILE.
AXtAltE, à Taxile.
Ah ! que dit-on de vous, seigneur? Nos ennemi»
Se vantent que Taxile est à moitié soumis;
Qu'il ne marchera point contre un roi qu'il respecta
TAXILE.
La foi d'un ennemi doit êti-e un peu suspecte,
Madame; avec le temps ils me connoitront mieux.
▲ CTB II. a
AXIANE.
Démentez donc, seigneur, ce bruît injurieux :
De ceux qui l'ont semé confondez l'insolence;
Allez , comme Porus , les forcer au silence ,
Et leur faire sentir, par un juste courroux ,
Qu'ils n'ont point d'ennemi plus funest« que yoo»,
TAXILB.
Madame, je m'en vais disposer mon armée;
Écoutez moins ce bruit qui tous tient alarmée i
Porus fait son devoir, et Je ferai le mien.
SCÈNE V.
AXIANE, PORUS.
AXiANe.
Cette sombre froideur ne m'en dit pourtant rien.
Lâche; et ce n'est point là, pour me le faire croire,
La démarche d'un roi qui court à la victoire.
Il n'en faut plus douter, et nous sommes trahis t
Il immole à sa soeur sa gloire et son pays;
Et sa haine, seigneur, qui cherche à vous abattre.
Attend pour éclater que vous alliez combattre.
PORUS.
Madame, en le perdant je perds un foible appai*
Je le connoissois trop pour m'assurer sur lui.
Mes yeux sans se troubler ont vu son inconstance;
Je craignois beaucoup plus sa molle résistance.
; L'n traître, en nous quittant pour complaire h sa sœur,
i Nous aSfoiblit bien moins qu'un lâche défenseur.
AXIANE.
Et cependant, seigneur, qu'allez-vous entreprendre
Vous marchez sans compter les forces d'Alexandre;
Et, courant presque seul au-devant de leurs coups.
Contre tant d'ennemis vous n'opposez que vous.
PORUS.
Hé quoi! voudriez- vous qu'à l'exemple d'un traître
Ma frayeur conspirât à vous donner un maître i
Que Porus, dans un camp se laissant arrêter.
Refusât le combat qu'il vien/ de présenter?
Non, non, je n'en crois rien. Je connois mieux, madame,
Le beau feu que la gloire allume dans votre àme :
C'est vous. Je m'en souviens dont les puissants appas
88 ALEXANDRE.
Excitoient tous nos rois, les traînoient aux combats t
Et de qui la fierté , refusant de se rendre ,
Ne Touloit pour amant qu'un vainqueur d'Alexandre.
Il faut vaincre, et j'y cours, bien moins pour éviter
Le titre de captif, que pour le mériter.
Oui, madame, je vais, dans l'ardeur qui m'entraîne.
Victorieux ou mort, mériter votre chaîne;
Et puisque mes soupirs s'expliquoient vainement
A ce cœur que la gloire occupe seulement.
Je m'en vais , par l'éclat qu'une victoire donne ,
Attacher de si près la gloire à ma personne ,
Que je pourrai peut-être amener votre cœur
De l'amour de la gloire à l'amour du vainqueur.
AXIANE.
Hé bien ! seigneur, allez. Taxile aura peut-être
Des sujets dans son camp plus braves que leur maître
Je vais les exciter par un dernier effort.
Après , dans votre camp j'attendrai votre sort.
Ne vous informez point de l'état de mon âme :
Triomphez et vivez.
POROS.
Qu'attendez-vous, madame?
Pourquoi, dès ce moment, ne puis-je pas savoir
Si mes tristes soupirs ont pu vous émouvoir?
Voulez-vous, car le sort, adorable Axiane,
A ne vous plus revoir peut-être me condamne ;
Voulez-vous qu'en mourant un prince infortuné
Ignore à quelle gloire il étoit destiné ' ?
Parlez.
AXIANE.
Que vous dirai-je?
PORUS.
Ah ! divine princesse ,
81 TOUS sentiez pour moi quelque heureuse foiblesse ,
Ce cœur, qui me promet tant d'estime en ce jour,
He pourroit bien encor promettre un peu d'amour.
Contre tant de soupirs peut-il bien se défendre ?
Peut-il...
1. Ces paroles doncereases dans la bouche d'un prince qui vient
de dire des choses si grandes doivent étonner. Nos romans avoiant
rois ce style à la mode parmi les héros. (Loui» SaciniO
ACTB m. M
AXIAHE.
Allez , seigneur, marchez contre Alexandre.
La yictoîre est à vous, si ce fameux vainqueur
Ne se défend pas mieux contre vous que mon cœur.
riN DU SBUXIÈMB ACTE.
ACTE TROISIEME
SCÈNK I.
AXj'ANE, CLÉOFILE.
AXIANE.
Quoi ! madame , e« ces lieux on me tient enfermée !
Je ne puis au combat voir marcher mon armée !
Et , commençant par moi sa noire trahison ,
Taxile de son camp me fait une prison !
C'est donc là cette ardeur qu'il me faisoit paraître !
Cet humble adorateur se déclare mon maître!
Et déjà son amour, lassé de ma rigueur.
Captive ma personne au défaut de mon cœur !
CLÉOFILE.
Expliquez mieux les soins et les justes alarmes
D'un roi qui pour vainqueur ne connoît que vos charmes|
Et regardez, madame, avec plus de bonté
L'ardeur qui l'intéresse à votre sûreté.
Tandis qu'autour de nous deux puissantes armées.
D'une égale chaleur au combat animées.
De leur fureur partout font voler les éclats ,
De quel autre côté conduiriez -vous vos pas?
Où pourriez-vous ailleurs éviter la tempête?
Un plein calme en ces lieux assure votre tôte î
Toat est tranquille...
AXIANE.
Et c'est cette tranquillité
Donc je ne puis souffrir l'indigne sûreté.
90 ALEXANDRE.
Quoi ! lorsque mes sujets, mourant dans une plaine»
Sur les pas de Porus combattent pour leur reine ,
Qu'au prix de tout leur sang ils signalent leur foi ,
Que le cri des mourants vient presque jusqu'à moi ,
On me parle de paix; et le camp de Taxilè
Garde dans ce désordre une assiette tranquille!
On flatte ma douleur d'un calme injurieux!
Sur des objets de joie on arrête mes yeux !
CLÉOFII.E.
Madame , voulez-vous que l'amour de mon frère
Abandonne au péril une tête si chère î
Il sait trop les hasards...
AXIANE.
Et pour m'en détourner
Ce généreux amant me fait emprisonner !
Et, tandis que pour moi son rival se hasarde.
Sa paisible valeur me sert ici de garde !
CLÉOPILE.
Que Porus est heureux ! le moindre éloignement
A votre impatience est un cruel tourment ;
Et, si l'on vous croyoit, le soin qui vous travaille
Vous le feroit chercher jusqu'au champ de bataille.
AXIANE.
Je ferois plus, madame : un mouvement si beau
Me le feroit chercher jusque dans le tombeau ,
Perdre tous mes états, et voir d'un œil tranquille
Alexandre en payer le cœur de Cléofile.
CLÉOFILE,
Si vous cherchez Porus, pourquoi m'abandonnerî
Alexandre en ces lieux pourra le ramener.
Permettez que, veillant au soin de votre tête,
A cet heureux amant l'on garde sa conquête
AXIANE.
Vous triomphez, madame; et déjà votre cœur
Vole vers Alexandre , et le nomme vainqueur ;
Mais, sur la seule foi d'un amour qui vous flatte.
Peut-être avant le temps ce grand orgueil éclate :
, Vous poussez un peu loin vos vœux précipités ,
\ Et vous croyez trop tût ce que vous souhaitez.
Ooif oui...
CLéOFILE.
Mon frère vient; et nous allons apprendre
ACTB 111.
Qui de nous deux, madame, aura pu se méprendre'
AXIANE.
Ah ! je n'en doute plus; et ce front satisfait
Dit assez à mes yeux que Porus est défait.
SCÈNE II.
TAXILË, AXIANE, CLÉOFILE.
TAXIL8.
Madame, si Porus, avec moins de colère.
Eût suivi les conseils d'une amitié sincère,
11 m'auroit en effet ('•pargné la douleur
De vous venir moi-même annoncer son malheur.
AXIANE.
Quoi ! Porus...
TAXILt.
C'en e»t fait; et sa valeur trompée
Des maux que J*ai prévus se voit enveloppée.
Ce n'est pas (car mon cœur, respectant sa vertu ,
N'accable point encore un rival abattu),
Ce n'est pas que son br»», disputant la victoire*
N'en ait aux ennemis cn^angluiité la gloire:
Qu'elle-même, attachée à ses faits éclatants,
Kntre Alexandre et lui n'ait douté quelque temps :
Mais enfin contre moi sa vaillance irritée
Avec trop do chaleur s'étoit précipitée.
J'ai vu ses bataillons rompus et renversés,
Vos soldats en désordre, et les siens dispersé» (
Et lui-même, à la fin, entraîné dans leur fuite,
Malgré lui du vainqueur éviter la poursuite;
Et, de son vain couitdux trop tard désabuse.
Souhaiter le secours qu'il avoit refusé.
AXIAHE.
Qu'il avolt refusé ! Quoi donc ! pour ta patrie ,
Ton indigne courage attend que l'on te prie !
Il faut donc, malgré toi, te traîner aux combats.
Et te forcer toi-même à sauver tes états ! "^
L'exemple de Porus, puisqu'il faut qu'on t'y porto,
Dis-moi, n'étoit-ce pas une voixassez forteî
Ce héros en péril , ta maîtresse en danger,
Tout l'état périssant n'a pu t'encourafrer !
Va, tu sers biea le maître à qui u sœur te doncfi.
92 ALEXANDRE.
Achève , et fais de moi ce que sa haine ordonne.
Garde à tous les vaincus un traitement égal ,
Enchaîne ta maîtresse, en livrant ton rival.
Aussi bien c'en est fait : sa disgrâce et ton crime
Ont placé dans mon cœur ce héros magnanime.
Je l'adore! et je veux, avant la fin du jour.
Déclarer à la fois ma haine et mon amour;
Lui vouer, à tes yeux, une amitié fidèle.
Et te jurer, aux siens, une haine immortelle.
Adieu. Tu me connois : aime-moi si tu veux.
TAXILE.
Ah ! n'espérez de moi que de sincères vœux ,
Madame; n'attendez ni menaces ni chaînes^.
Alexandre sait mieux ce qu'on doit à des reines.
Soufl'rez que sa douceur vous oblige à garder
Cn trône que Porus devoit moins hasarder;
Et moi-môme en aveugle on me verroit combattre
La sacrilège main qui le voudroit abattre.
AXIANE.
Quoi ! par l'un de vous deux mon sceptre raffermi
Deviendroit dans mes mains le don d'un ennemi !
Et sur mon propre trône on me verroit placée
Par le môme tyran qui m'en auroit chassée > !
TAXILE.
Des reines et des rois vaincus par sa valeur
Ont laissé par ses soins adoucir leur malheur.
Voyez de Darius et la femme et la mère :
L'une le traite en fils, l'autre le traite en frère.
AXIANE.
Non , non , Je ne sais point vendre mon amitié ,
Caresser un tyran , et régner par pitié.
Penses-tu que j 'imite une foible Persane ;
Qu'à la cour d'Alexandre on retienne Axiane;
Et qu'avec mon vainqueur courant tout l'univers,
J'aille vanter partout la douceur de ses fers ?
S'il donne les états, qu'il te donne les nôtres;
Qu'il te pare , s'il veut , des dépouilles des autres.
Règne : Porus ni moi n'en serons point jaloux ;
Et tu seras encor plus esclave que nous.
J'espère qu'Alexandre, amoureux de sa gloire,
' 1. Il faut se souvenir qu'Axiane parle devant Cléofile, qu'Âlexandf«
avait réUblie sur le trdoe. (Luhsau db Bovsobbuain.)
ACTE III. 98
Et fâché que ton crime ait souillé sa victoire,
S'en lavera bientôt par ton propre trépas.
Des traîtres comme toi font souvent des ingrats :
Et de quelques faveurs que sa main t'éblouisse,
Du perfide Bessus regarde le supplice.
Adieu.
SCENE III.
CLÉOFILE, TAXILE.
CLÉOFILE.
Cédez , mon frère, à ce bouillant transport t
Alexandre et le temps vous rendront le plus fort ;
Et cet âpre courroux, quoi qu'elle en puisse dire,
Ne s'obstinera point au refus d'un empire.
Maître de ses destins , vous l'êtes de son cœur.
Mais, dites-moi, vos yeux ont-ils vu le vainqueur?
Quel traitement, mon frère, en devons-nous attendre î
Qu'a-t-il dit?
TAXILE.
I Oui , ma sœur, j'ai vu votre Alexandre.
' D'abord ce jeune éclat qu'on remarque en ses traits
M'a semblé démentir le nombre de ses faits.
Mon cœur, plein de son nom, n'osoit, je le confesse,
Accorder tant de gloire avec tant de jeunesse ;
Mais de ce même front l'héroïque fierté,
Le feu de ses regards, sa haute majesté.
Font connoître Alexandre ; et certes son visage
Porte de sa grandeur l'infaillible présage ;
Et sa présence auguste appuyant ses projets,
1 Ses yeux , comme son bras , font partout des sujets,
'Il sortoit du combat. Ébloui de sa gloire.
Je croyois dans ses yeux voir briller la victoire.
Toutefois, à ma vue, oubliant sa fierté.
Il a fait à son tour éclater sa bonté.
Ses transports ne m'ont point déguisé sa tendresse
« Retournez, m'a-t-il dit, auprès de la princesse;
a Disposez ses beaux yeux à revoir un vainqueur
« Qui va mettre à ses pieds sa victoire et son cœur. «
Il marche sur mes pas. Je n'ai rien à vous dire,
Ma sœur : de votre sort je vous laisse l'empire; <
Je vous confie encor l» conduite du mien.
M ALEXANDRE.
CLÉOFILE.
Vous aurez tout pouvoir, ou je ne pourrai riw.
Tout va vous obéir, si le vainqueur m'écoute.
TAXILE.
Je vais donc... Mais on vient. C'est lui-même sans doute.
SCÈNE IV.
ALEXANDRE, TAXILE, CLÉOFILE, ÉPHESTION;
SUITE D'ALEXANDRE.
ALEXANDRE.
Allez , Éphestioo. Que l'on ciierche Pom« ;
Qu'on épargne sa vie et le sang des vsineus.
SCÈNE V.
ALEXANDRE, TAXILE, CLÉOFILE.
ALEXANDRE, & TaxUe.
Seigneur, est-il donc vrai qu'une reine aveuglée
Vous préfère d'un roi la valeur déréglée ?
Mais ne le craignez point s son empire est à vous;
D'une ingrate, & ce prix, fléchissez le courroux.
Maître de deux états, arbitre des siens mêmes.
Allez avec vos vœux offrir trois diadèmes.
TAXILE.
Ah! c'en est trop, seigneur! Prodiguez un peu moins...
ALEXANDRE.
Vous pourrez à loisir reconnoitre mes soins.
Ne tardez point, allez où l'amour vous appelle}
Et couronnez vos feux d'une palme si belle.
SCÈNE VI.
ALEXANDRE, CLÉOFILE.
ALEXANDRE.
Madame, à son amour je promets mon appui t
Ne puis-je rien pour moi quand je puis tout pour luJÎ
Si prodigue envers lui des fruits de la victoire.
N'en aurai-je pour moi qu'une stérile gloire î
Les sceptres devant vous ou rendus ou donnés,
De mes propres lauriers mes amis couronu«^ ,
ACTE III.
Les bîens que j'ai conquis répandus sur iems têtes.
Font voir que je soupire après d'autres conqué'tes.
Je vous avois promis que l'effoi-t de mon bras
M'approcheroit bientôt de vos divins appas ;
Mais, dans ce même temps, souvenez-vous, madame,
Que vous me promettiez quelque place en votre âme.
Je suis venu : l'amour a combattu pour moi ;
La victoire elle-même a dégagé ma foi ;
Tout cède autour de vous : c'est à vous de vous rendre :
Votre cœur l'a promis; votidra-t-il s'en défendro?
Et lui seul pourroit-il échapper aujourd'hui
A l'ardeur d'un vainqueur qui oe cherche que lui?
CLÉO^ILE.
Non , je ne prétends pas que ce cœur inflexible
Garde seul contre vous le titre d'invincible ;
Je rends ce que je dois à l'éclat des vertus
Qui tiennent sous vos pieds cent peuples abattus.
Les Indiens domptés sont vos moindres ouvrages;
Vous inspirez la crainte aux plus fermes courages ;
',Et, quand vous le voudrez, vos bontés, à leur tour,
jDans les cœurs les plus durs inspireront l'amour.
Mais, seigneur, cet éclat, ces victoires, ces charmes.
Me troublent bien souvent par de justes alarmes :
Je crains que, satisfait d'avoir conquis un cœur.
Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur;
Qu'insensible à l'ardeur que vous aurez causée,
Votre âme ne dédaigne une conquête aisée.
(On attend peu d'amour d'un béros tel que vous ;
La gloire fit toujours vos transports les piu<i doux ;
Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire,
La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.
ALBXANOBE.
Que vous connoissez mal les violents désirs
D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs!
J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une armée.
Mon cœur ne soupiroit que pour la renommée;
Les peuples et les rois, devenus mes sujets,
Étoient seuls, k mes vœux, d'assez digne» objets.
Les beautés de la Perse à mes yeux présentées, OL^
Aussi bien que ses rois, ont paru surmontées :
Mon cœur, d'un fier mépris armé contre leurs traits,
N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits:
05
96 ALEXANDRE.
Amoureux de la gloire, et partout invincible,
n mettoit son bonheur à paroître insensible.
Mais, hélas! que vos jeux, ces aimables tyrans.
Ont produit sur mon cœur des effets différents!
Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite^
Il vient avec plaisir avouer sa défaite :
Heureux, si, votre cœur se laissant émouvoir,
Vos beaux yeux , à leur tour, avouoient leur pouvoir l
Voulez-vous donc toujours douter de leur victoire ,
Toujours de mes exploits me reprocher la gloire?
Comme si les beaux nœuds où vous me tenez pris
Ne dévoient arrêter que de foibles esprits.
Par des faits tout nouveaux je m'en vais vous apprendre
Tout ce que peut l'amour sur le cœur d'Alexandre :
Maintenant que mon bras, engagé sous vos lois.
Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois.
J'irai rendre fameux, par l'éclat de la guerre,
Des peuples inconnus au reste de la terre,
Et vous faire dresser des autels en des lieux
Où leurs sauvâtes mains en refusent aux dieux
CLÉOFILE.
Oui, vous y traînerez la victoire captive;
Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive.
Tant d'états, tant de mers, qui vont nous désunir
M'effaceront bientôt de votre souvenir.
Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde
Achever quelque jour la conquête du monde;
Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux ,
|Et la terre en tremblant se taire devant vous ',
Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse,
Au fond de ses états vous regrette sans cesse.
Et rappelle en son cœur les moments bienheureux
Où ce grand conquérant l'assuroit de ses feux?
ALEXANDRE.
Eh quoi ! vous croyez donc qu'à moi-même barbare
J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?
Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer
Au trône de l'Asie où je vous veux placerî •
1. , Et siluit terra in conspeclu ejits. » (Mach., lib. I,
e»p. I, T. 3.) C'Mt l'expression de rÉcritaie «ur Alexandre.
(Lovia Racine.)
ACTB IIL n
CLÉOFILE.
Seîgneur, vous le savez, je dépends de mon frère.
ALEXANDRE.
Ah! s'il àisposoit seul du bonheur que j'espère,
Tout l'empire de l'Inde asservi sous ses lois
Bientôt en ma faveur iroit briguer son cnoix.
CLÉOFILE.
Mou amitié pour lui n'est point intéressée.
Apaisez seulement une reine offensée;
Et ne permettez pas qu'un rival aujourd'hui ,
Pour vous avoir bravé, soit plus heureux que lui.
ALEXANDRE.
Porus étoit sans doute un rival magnanime :
Jamais tant de valeur n'attira mon estime.
Dans l'ardeur du combat je l'ai vu, je l'ai joint;
Kt je puis dire encor qu'il ne m'évitoit point :
; Nous nous cherchions l'un l'autre. Une fierté si belle
AUoit entre nous deux finir notre querelle,
Lorsqu'un gros de soldats , se jetant entre nous ,
Hous a fait dans la foule onsevelir nos coups.
SCÈNE VII.
ALEXANDRE, CLÉOFILE, ÉPHESTION.
ALEXANDRE.
Hé bien, ramène-t-on ce prince téméraire?
ÉPHESTION.
On le cherche partout; mais , quoi qu'on puisse fairo
Seigneur, jusques ici sa fuite ou son trépas
Dérobe ce captif aux soins de vos soldats.
Mais un reste des siens entourés dans leur fuite ,
Et du soldat vainqueur arrêtant la poursuite,
A nous vendre leur mort semblent se préparer.
ALEXANDRE.
Désarmez lesjvaincus sans les désespérer.
Madame , allons fléchir une fière princesse ,
Afin qu'à mon amour Taxile s'intéresse;
Et, puisque mon repos doit dépendre du sien,
Achevons son bonheur pour étsjblir le mien.
riM BD TSOlSiftMB ACTB.
M AI.BKANDRB.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I.
AXÏANE.
N'enlendrons-nouB jamais que de» cris de victoire,
Qui de mes enuemis me reproclient ï& gloire?
Et ne pourrai-je au moins, en de si grands malheurs,
iM'entretenir moi s<^ule avecquemes douleurs?
D'un odieux amanit sans cesse ptjursuivle,
On prétend , malgnë ipoi , m'attacha k la vie :
On m'observe, on me suit. Mais, P^rus, ne crois pas
Qu'on me puisse erapôcUer de courir sur tes pas.
Sans doute à nos malb^rs ton cœur n'a pu survivre.
En vain tant de soldat* s'ju'raent pour te poursuivie :
On te découvriroit au bruit de tes eflorts;
Et s'il te faut cherclier, ce n'est qu'entre les morts.
Hclas! en me quittant, ton ardeur redoublée
Senibloit prévoir les maux dont je suis accablée,
Lorsque tes yeux , aux miens découvrant ta langueur.
Me demandoient quel raag tu tenx^is dans mon cœur;
Que; sans t'inquiéter du succès de tes armes,
Le soin de ton amour te causoit tant d'alarmes.
Et pourquoi te cachops^je avec ta«t de détours
Un secret si fatal au repos de tes jours?
Combien de fois, tes yeux /"orçant ma résistance,
Mon cœur s'est-il vu près de rompre le silence !
Combien de fois, sensjbl* è tes ardents .désirs.
M'est-il, en ta présence, é^ijappé des soupirs!
.Mais je voulois encor douter de ta victoire;
J'expllquois mes soupirs €io faveur de la gloire.,
Je croyois n'aimer qu'elle. Ali ! piirdonne, graj)d lo^,,
Je sens bien aujourd'hui que je n'aimois que toi.
J'avouerai que la gloire eut sur moi quelque eoij^jj;?;
Je te l'ai dit cent fcis. Majs >e devois te dire
Que toi seul, en eliet, m'engageas sous ses lois.
J'appris à la connoltre en voyant tes exploits;
Et de quelque beau feu qu'elle m'eût enflammée.
ACTB IV. 9»
En un autre que toî je l'aurois moins airnéa.
Mais que sert de pousser des soupirs superflus
Qui se perdent en l'air et que tu n'entends plus?
Il est temps que mon âme, au tombeau descendue^
Te jure une amitié si longtemps attendue;
Il est temps que mon cœur, pour gage de sa foi ,
Montre qu'il n'a pu vivre un moment !»près toi.
Aussi bien , penses-tu que je voulusse vivre
Sous les lois d'un vainqueur k qui ta mort nous livrel
Je sais qu'il se dispose à me venir parler;
Qu'en me rendant mon sceptre il veut me consoler.
Il croit peut-être s il croit que ma haine étouffée
A sa fausse douceur servira de trophée !
Qu'il vienne. Il me verra, toujours digne de toi <
Mourir en reine, ainsi que tu mourus en roi.
SCÈNE II.
ALEXANDRE, AXtANE.
AXIANG.
Eh bien, seigneur, eh bien , trouvez-vous quelques charme»
A voir couler des pleufs que font verser vos armesî
Ou si vous m'enviez, en l'état où je suis,
La triste liberté de pleurer mes ennuis?
ALEXANDRE.
Votre douleur est libre autant que légitime :
Vous regrettez, madame, un prince magnanirtie.
Je fus son ennemi ; mais je ne l'étois pas
Jusqu'à' bl amer les pleurs qu'on donne à son trépas.
Avant que sur ses bords l'Inde me vît paroltre,
L'éclat de sa vertu me l'avoit fait connoitre;
Entre les plus grands rois il se fit remarquer.
Je savois...
AXI ANE.
Pourquoi donc le venir attaquet?
^ Par quelle loi fâut-il qu'aux deux bouta de la terre
Vous cherchiez la Vertu pour lui faire la guerre?
Le mérite à vos yeux ne pe it-il éclater
Sans pousser votre orgueil à le persécuter?
ALEXANbhE.
Oui, j'ai cherché Porus; mais, quoi qu'on puisse dire,
Je ne le cherchois pas afin de le détruire.
100 ALEXANDRE.
J'avouerai que, brûlant de signaler mon bras.
Je me laissai conduire au bruit de ses combats.
Et qu'au seul nom d'un roi jusqu'alors invincible,
A de nouveaux exploits mon cœur devint sensible.
Tandis que je croyois, par mes combats divers.
Attacher sur moi seul les yeux de l'univers.
J'ai vu de ce guerrier la valeur répandue
Tenir la renommée entre nous suspendue;
Et, voyant de son bras voler partout l'effroi,
L'Inde sembla m'ouvrir un champ digne de mol.
Lassé de voir des rois vaincus sans résistance,
l'appris avec plaisir le bruit de sa vaillance.
Un ennemi si noble a su m'encourager;
Je suis venu chercher la gloire et le danger.
Son courage, madame, a passé mon attente :
La victoire, à me suivre autrefois si constante.
M'a presque abandonné pour suivre vos guerrier».
Porus m'a disputé jusqu'aux moindres lauriers;
Et j'ose dire encor qu'en perdant la victoire
Mon ennemi lui-même a vu croître sa gloire;
Qu'une chute si belle élève sa vertu.
Et qu'il ne voudroit pas n'avoir point combattu.
A X 1 A N E.
Hélas ! il falloit bien qu'une si noble envie
Lui fit abandonner tout le soin de sa vie.
Puisque, de toutes parts trahi, persécuté.
Contre tant d'ennemis il s'est précipité.
Mais vous , s'il étoit vrai que son ardeur guerrière
Eût ouvert à la vôtrts une illustre carrière ,
Que n'avez-vous , seigneur, dignement combattu 7
Falloit-il par la ruse attaquer sa vertu.
Et, loin de remporter une gloire parfaite, ,
D'un autre que de vous attendre sa défaite î
Triomphez ; mais sachez que Taxile en son cœur
Vous dispute déjà ce beau nom de vainqueur;
Que le traître se flatte, avec quelque justice.
Que vous n'avez vaincu que par son artifice :
Et c'est à ma douleur un spectacle assez doux
De le voir partager cette gloire avec vous.
ALEXANDRE.
En vain votre douleur s'arme contre ma gloire t
Jamais on ne m'a vu dérober la victoire»
ACTE IV. 101
Et par ces lâches soins, qu'on ne peut m'imputer,
Tromper mes ennemis au lieu de les dompter.
Quoique partout, ce semble, accablé sous le nombre.
Je n'ai pu me résoudre à me cacher dans l'ombre :
Il n'ont de leur défaite accusé que mon bras ;
Et le jour a partout éclairé mes combats.
Il est yrai que je plains le sort de vos provinces;
J'ai voulu prévenir la perte de vos princes;
Mais, s'ils avoient suivi mes conseils et mes vœux,
Je les aurois sauvés ou combattus tous deux.
Oui , croyez...
AXIAI4E.
Je crois tout. Je vous crois invincible :
Mais, seigneur, sufRt-il que tout vous soit possible?
Ne tient-il qu'à jeter tant de rois dans les fers.
Qu'à fcVre impunément gémir tout l'univers?
Et que >wvis avoient fait tant de villes captives.
Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives?
Qu'ai-je fait, pour venir accabler en ces lieux
Un héros sur qui seul j'ai pu tourner les yeux?
A-t-il de votre Grèce inondé les frontières?
Avons-nous soulevé des nations entières.
Et contre votre gloire excité leur courroux?
Hélas! nous l'admirions sans en être jaloux.
Contents de nos États , et charmés l'un de l'autre.
Nous attendions un sort plus heureux que le vôtre :
"^orus bornoit ses vœux à conquérir un cœur
Qui peut-être aujourd'hui l'eût nommé son vainqueur
Ah ! n'eussiez-vous versé qu'un sang si magnanime ,
Qaand on ne vous pourroit reprocher que ce crime,
Ne vous sentez-vous pas, seigneur, bien malheureux
I D'être venu si loin rompre de si beaux nœuds?
Non, de quelque douceur que se flatte votre âme.
Vous n'êtes qu'un tyran.
ALEXANDRE.
Je le vais bien , madame <
Vous voulcs que, saisi d'un indigne courroux.
En reproches honteux j'éclate contre vous.
Peut-être espérez-vous que ma douceur lassée
Donnera quelque atteinte à sa gloire passée.
Mais quand votre vertu ne m'auroit point charmé,
Vous attaquez, madame, un vainqueur désarmé.
«.
i(* ALBXANÔRB.
Mon âme, malgré volts à vous plaindre engagée,
Respecte le malheui- 0(1 votis êtes plongée.
C'est ce trouble fiital <]ui vous feriîie leà yeux.
Qui ne regàl-de en mW (}u*ûn t5'ran odieux.
Sans lui vous âvWueHei que lô Sahg et les larmes
N'ont pas toujours ètjuillé là gloire de rtieà àt-mesj
Vous xorriéi.i.
AXTANi:.
Ah ! seigneur, pui*-jé ne le? point tdli
Ces vertus dont l'éclat aigrit mon désespoif ?
N'ai-je pas vu partout la victoire modeste
Perdre avec vous l'orgueil qui là rend si funeste?
Ne voîs-]e pas le Scythe et le Pcii?é abattu*
Se plaire sous le Jbug et var tel- vos vertuà,
Et disputer etlfin, pîli* une àVeugle envie»
A vos propres shjetfe lé soin de votre vie?
Mais que sert â ce cœur qiié vous perséciitèz
De voir partout ailleurs adorer vos bontés?
Pensez-vous ^hé ma haine eh soit hioins violente
Pour voir baîkeY partout la main qui me tourmente?
Tant de rois par vos soins vengés ou secourus,
Tant de peuples contents, me rendent-ils Porus?
Non, seigneur t je vous hais d'autant plus qu'on vous ainf)6^
D'autant plus qu'il me faut volis admirer moi-même '4
Que l'univers entiei" tn'en impose la loi ,
Et que personne ehfiil tie Vous hait avec moi.
J'excuéé les tratiSpttf-t* d'une amitié si tendre;
Mais, madame, apri^s tout, ils doivent rtie 8urt)retlâfe :
Si la comrhune voix né m'a point abusé,
Porus d'aucun regafd ne fut favorisé;
Entre Taxile et lui Vbtre cûBui- en balance;,
Tant qu'ont iuYê Siss jours, a gardé le silence;
Et lorsqu'il ne peut plus vous entendfe aujourd'htil^
Vous commencez, madàihè, à prononcer pour lui.
Pensez-vous que, sensible à cette ardeur nouvelle.
Sa cendre exige èncot que vous brûliez pour elle?
Ne vous accablez point d'inutiles doilleurs;
Des soins plus importaUtti tobs àpptelleht ailleurs.
1. Pompée, dans CorneiUe, tient à ëértcKtU ilà làfagage à pim
prto semblable. (Acte lit*, «c. S*.) (At M.)
AGTB IV. 10-*
Vos larmes ont asseï honoré sa mémoire s
Régnez, et de ce rang soutenez mieux la gloire;
Et, redonnant le calme à vos sens désolés.
Rassurez vos états par sa chute ébranlés.
Parmi tant de grands rois choisissez-leur un maître.
Plus ardent que jamais, Taxile...
A^LIARB.
Quoi! le traître I
ALEXANDRE.
Eh ! de grâce , prenez des sentiments plus deu» i
Aucune trahison ne le souille envers vous.
Maître de ses états, il a pu se résoudre
A se mettre avec eux k couvert de la foudro.
Ni serment ni devoir ne l'avoient engagé
A courir dans l'abîme où Porus s'est plongé.
Enfin, souvenez-vous qu'Alexandre lui-même
S'intéresse au bonheur d'un prince qui vous aim&i
Songez que, réunis par un si juste choix,
L'Inde et l'Hydaspe entiers couleront soui vos l»ii j
Que pour vos intérêts tout me sera facile
Quand je les ven-ai joints avec ceux de Taxile.
Il vient. Je ne veux point contraindre ses soupirs }
Je le laisse lui-même expliquer ses désirs :
Ma présence à vos yeux n'est déjà que tropjrude :
L'entretien des amant« cherche la solitude ;
Je ne vous trouble ooint i.
SCÈNE IIL
AXIANE, TAXILE.
AXIAIIE.
Approche, puissant roi.
Grand monarque de l'Inde; on parle ici de toi :
On veut en ta faveur combattre ma colère;
On dit que tes désirs n'aspirent qu'à me plaire.
Que mes rigueurs ne font qu'affermir ton amour :
On fait plus, et l'on veut que je t'aime à mon tour.
Mais sais-tu l'entreprise ou s'engage ta flamme?
1. Alexandre se dégrade, quand, se faisant l'interprète et le protec-
teur de l'amour de Taxile , il finit par M retirer eii couBdent discra»
^or n« pas gtaw wn entrvtian. (Amâ MAstm^
J04 ALEXANDRE.
Sais-tu par quels secrets on peut toucher mon àmel
Es-tu prêt...
TAXILE.
Ah , madame ! éprouvez seulement
Ce que peut sur mon cœur un espoir si charmant.
Que faut-il faire?
AXIANE.
Il faut , s'il est vrai que l'on m'aime.
Aimer la gloire autant que je l'aime moi-môme,
Ne m'expliquer ses vœux que par mille beaux faits.
Et haïr Alexandre autant que je le hais ;
Il faut marcher sans crainte au milieu des alarmes ;
Il faut combattre, vaincre, ou périr sous les armes.
Jette, jette les yeux sur Porus et sur toi,
Et juge qui des deux étoit di?i>«» de moi.
Oui, Taxile, mon cœur, douteaz en apparence.
D'un esclave et d'un roi faisoi* Ia différence.
Je l'aimai; je l'adore : et puisqa un sort jaloux
Lui défend de jouir d'un spectacle si doux ,
C'est toi que je choisis pour témoin de sa gloire t
Mes pleurs feront toujours revivre sa mémoire;
Toujours tu me verras, au fort de mon ennui.
Mettre tout mon plaisir à te parler de lui.
TAXILE.
Ainsi je brûle en vain pour une âme glacée :
L'image de Porus n'en peut être effacée.
Quand j'irois, pour vous plaire, affronter le trépas,
Je me perdrois, madame, et ne vous plairois pas.
Je ne puis donc...
AXIANE.
Tu peux recouvrer mon estime t
Dans le sang ennemi tu peux laver ton crime.
L'occasion te rit : Porus dans le tombeau
Rassemble ses soldats autour de son drapeau ;
Son ombre seule encor semble arrêter leur fuite.
Les tiens même, les tiens, honteux de ta conduite.
Font lire sur leurs fronts justement courroucés
Le repentir du crime où tu les as forcés.
Va seconder l'ardeur du feu qui les dévore ;
Venge nos libertés qui reL,>irpnt encore;
De mon trône et du tien deviens le défenseur;
Cours t et donne à Porus un digne successeurMé
ACTE IV. 105
Ta ne me réponds rien ! Je Tois sui ton visage
Qu'un si noble dessein étonne ton courage.
Je te propose en vain l'exemple d'un héros ;
Tu veux servir. Va, sers; et me laisse en repos.
TAXILE.
Madame, c'en est trop. Vous oubliez peut-être
Que, si vous m'y forcez, je puis parler en maître;
Que je puis me lasser de souffrir vos dédains ;
Que vous et vos États , tout est entre mes mains ;
Qu'après tant de respects , qui vous rendent plus fiért» .
Je pourrai...
A X 1 A N E.
Je t'entends. Je suis ta prisonnière :
I Tu veux peut-être encor captiver mes désirs ;
Que mon cœur, en tremblant, réponde à tes soupirs
Eh bien ! dépouille enfin cette douceur contrainte;
Appelle à ton secours la terreur et la crainte ;
Parle en tyran tout prêt à me persécuter;
Ma haine ne peut croître, et tu peux tout tenter.
Surtout ne me fais point d'inutiles menaces.
Ta sœur vient t'inspirer ce qu'il faut que tu fasses
Adieu. Si ses conseils et mes vœux en sont crus.
Tu m'aideras bientôt à rejoindre Porus.
TAXILE.
Ah! plutôt...
SCÈNE IV.
TAXILE, CLÉOFILE.
CLéOFILE.
Ah! quittez cette ingrate princesse.
Dont la haine a juré de nous troubler sans cesse :
Qui met tout son plaisir à vous désespérer.
Oubliez...
TAXILE.
Non , ma sœur, je la veux adorer.
Je l'aime; et quand les vœux que je pousse pour elle
N'en obtiendroient jamais qu'une haine immortelle,
Malgré tous ses mépris, malgré tous vos discours,
Malgré mai-même, il faut que je l'aime toujours.
Sa colère, après tout, n'a rien qui me surprenne :
C'est à vous , c'est à moi qu'il faut que je m'en prenna
iWi ALEXANDiftB.
Sans VOUS, sans vos conseils, ma sœut, ^î ffi'oAt tfthi,
Si je n'étois aimé, je serois moins haï ;
Je la verrois, sans vous, par mes soinS défendue <
Entre Porus et moi demeurer suspendue;
Et ne seroit-ce pas un bonheur trop charmant
Que de l'avoir réduite à douter un moment?
Non, je ne puis plus vivre accablé de sa haine;
Il faut que je me jette aux pieds de l'inhumaine.
J'y cours : je vais m'offfir à servir son courroux,
Môme contre Alexandre, et même contre vous.
Je sais de quelle ardeur vous brûlez l'un pour Vùxittëi
Mais c'est trop oublier mon repos pour le vôtre;
Et, sans m'inquit^ter du succès de vos feux.
Il faut que tout périsse, ou que je sois heui-eu*.
CLÉOFILE.
Allez donc, retournez sur le champ dé bataille;
Ne laissez point languir l'ardeur qui vous travaille,
j A quoi s'arrête ici ce courage inconstant?
I Courez : on est aux mains; et Porus vous attend.
' TAXILÈ.
Quoi ! Porus n'est point mort! Porus vient de paroltrt ï
Cléofile.
C'est lui. De si grands coups le font trop retoiiilôitrt.
Il l'avoit bien prévu : le bruit de son t^épa^s
D'un vainqueur trop crédule a retenu le bras.
Il vient surprendre ici leur valeur endormie,
Troubler une victoire encor mal affermie ;
Il vient, n'en doute;* point, en ailiant furieux.
Enlever sa maîtresse, ou périr à ses yeux.
Que dis-je? Votre camp, ÉèduH par cette ingrate.
Prêt à suivre Potus, en murrtlures éclate.
Allez, vous-même, allez, en gértéretii amant.
Au secours d'ilfl Hi&l aimé ai tendfélriénl.
Adieu.
SCÊNË V.
TAXILÈ.
Quoi ! la fortune, obstinée à me ttillrt,
Ressuscite uti rival armé pour mfe détruire !
Cet amant roverrà les yeux qui l'ont |)leurê.
Qui, tout mort qu'il étoit, me l'avoieat pféférf!
ACTB V. ;|rj
Ah ! c'en est trop. Voyons ce que le sort m'apprëtç ,
A qui doit demeurer cette noble conquête.
Allons. N'attendons pas, dans un lâche courroux.
Qu'un si grand différend se termine sans nous.
r^M ftV /9VATit|il(B ACTB.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE i.
alexa;ndre, cléqfîlp.
ALEXANDRE.
Quoi ! VOUS craignez Poru: même après sa défaite I
Ma victoire à vos yeux sembloit-elle imparfaite î
Non , non : c'est un captif qui n'a pu m'échapper.
Que mes ordres partout ont fait envelopper.
Loin de le craindre encor, ne songez qu'à le plair.dre.
CLÉ0FI1.E.
Et c'est en cet état que Porus est à craindre.
Quelque brave qu'il fût, le bruit de sa valeur
M'inquiétoit bien moins que ne fait son malheur.
Tant qu'on l'a vu suivi d'une puissante armée,
Ses forces, ses exploits, ne m'ont point alarmée;
Mais, seigneur, c'est un roi malheureux et soumis;
Et dès lors Je le compte au rang de vos amis.
ALEXANDRE.
Cest un rang oà Porus n'a plus droit de prétendre .:
H a trop recherché la haine d'Alexandre.
Il sait bien qu'à regret je m'y suis résolu ;
Mais entin je le hais autant qu'il l'a voulu.
Je dois même un exemple au reste de la terre :
Je dois venger sur lui tous les maux de la guerre
Le panir des malheurs qu'il a pu prévenir)
Et ds m'avoir forcé moi-même à le punir.
t08 ALEXANDRE.
Vaincu deux fois, haï de ma belle princesse...
CLÉOFILE.
Je ne hais point Porus, seigneur, je le confesse;
Et s'il m'étoit permis d'écouter aujourd'hui
La voix de ses malheurs qui me parle pour lui ,
Je vous dirois qu'il fut le plus grand de nos princes t
Que son bras fut longtemps l'appui de nos provinces;
Qu'il a voulu peut-être, en marchant contre vous.
Qu'on le crût digne au moins de tomber sous vos coups,
Et qu'un môme combat, signalant l'un et l'autre,
Son nom volât partout à la suite du vôtre.
Mais si je le défends, des soins si généreux
Retombent sur mon frère et détruisent ses vœux.
Tant que Porus vivra, que faut-il qu'il devienne?
Sa perte est infaillible, et peut-être la mienne.
Oui , oui , si son amour ne peut rien obtenir.
Il m'en rendra coupable, et m'en voudra punir.
Et maintenant encor que votre cœur s'apprête
A voler de nouveau de conquête en conquête ,
Quand je verrai le Gange entre mon frère et vous.
Qui retiendra, seigneur, son injuste courroux?
IWon âme, loin de vous, languira solitaire.
H»îlas! s'il condamnoit mes Soupirs à se taire.
Que deviendroit alors ce cœur infortuné?
Où sera le vainqueur à qui je l'ai donné?
ALEXANDRE.
Ah! c'en est trop, madame; et si ce cœur se donne,
Je saurai le garder, quoi que Taxile ordonne ,
Bien mieux que tant d'états qu'on m'a vu conquérir.
Et que je n'ai gardés que pour vous les offrir.
Encore une victoire , et je reviens , madame ,
Borner toute ma gloire à régner sur votre âme ,
Vous obéir, moi-même, et mettre entre vos mains
Le destin d'Alexandre et celui des humains.
Le Mallien m'attend, prêt à me rendre hommage*.
Si près de l'Océan , que faut-il davantage
Que d'aller me montrer à ce fier élément.
Comme vainqueui du monde, et comme votre amantl
Alors...
1. Les MaUiens, peuple de l'Inde au delà du Gange, opposèrenl
quelque résistance aux «mes victorieuses d'Alexandre. (GBorraoT.*
ACTE V. 109
CLEOFILB.
Mais quoi, seigneur, toujours guerre sur guerre l
Cherchez-vous des sujets au delà de la terre?
Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants
Des pays inconnus même à leurs habitants?
Qu'espérez-vous combattre en des climat» si rudes T
Ils TOUS opposeront de vastes solitudes,
Des déserts que le ciel refuse d'éclairer,
Où la nature semble elle-même expirer.
Et peut-être le sort, dont la secrète envie
N'a pu cacher le cours d'une si belle vie.
Vous attend dans ces lieux , et veut que dans l'oubli
Votre tombeau du moins demeure enseveli.
Pensez -vous y traîner les restes d'une armée
Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée?
Vos soldats , dont la vue excite la pitié ,
D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié,
F.t leurs gémissements vous font assez connoître...
ALEXANDRE.
Us marcheront, madame, et je n'ai qu'à paroître :
Ces cœurs qui dans un camp, d'un vain loisir déçus,
Comptent en murmurant les coups qu'ils ont reçus,
P-svivront pour me suivre, et, blâmant leurs murmures.
Brigueront à mes yeux de nouvelles blessures.
Cependant de Taxile appuyons les soupirs :
Son rival ne peut plus traverser ses désirs.
Je vous l'ai dit, madame, et j'ose encor vous dirn...
CLÉOPILE.
Seigneur, voici là reine.
SCÈiNE II.
ALEXANDRE, AXIANE, CLÉOFIL'ù.
ALEXANDRE.
Eh bien, Porus respire
Le ciel semble, madame, écouter vos souhaiis;
il TOUS le rend...
AXIANE.
Hélas! il me l'ôte à jamais!
Aucun reste d'espoir ne peut flatter ma peine •,
Sa mort étoit douteuse, elle devient certaine :
Il y court; et peut-être il ne s'y vient offrir
UO ALEXANDRE.
Que pour me voir encore, et pour me secourir
Mais que feroit-il seul contre toute une armée V
En vain ses grands efforts l'ont d'abord alarmée » ;
En vain quelques guerriers qu'anime son grand cœur.
Ont ramené l'effroi dans le camp du vainqueur :
Il faut bien qu'il succombe, et qu'enfin son courage
Tombe sur tant de morts qui ferment son passage.
Encor, si je pouvois, en sortant de ces lieux,
Lui montrer Axiane , et mourir à ses yeux !
Mais Taxile m'enferme ; et cependant le traître
Du sang de ce héros est allé se repaître ;
Dans les bras de la mort il le va regarder,
Si toutefois encore il ose l'aborder.
ALEXANDRE.
Non , madame , mes soins ont assuré sa vie :
Son retour va bientôt contenter votre envie.
Vous le verrez.
AXIANE.
Vos soins s'étendroient jusqu'à luil
Le bras qui l'accabloit deviendroit son appui !
J'attendrois son salut de la main d'Alexandre !
Mais quel miracle enfin n'en dois-je point attendreî
Je m'en souviens, seigneur, vous me l'avez promis,
Qu'Alexandre vainqueur n'avoit plus d'ennemis.
Ou plutôt ce guerrier ne fut jamais le vôtre :
La gloire également vous arma l'un et l'autre.
Contre un si grand courage il voulut s'éprouver;
Et vous ne l'attaquiez qu'afin de le sauver.
ALEXANDRE.
1 Ses mépris redoublés qui bravent ma colère
Mériteroient sans doute un vainqueur plus sévère;
Son orgueil en tombant semble s'être affermi ;
Mais je veux bien cesser d'être son ennemi ;
J'en dépouille , madame , et la haine et le titre.
De mes ressentiments je fais Taxile arbitre :
Seul il peut, à son choix, le perdre ou l'épargner;
Et c'est lui seul enfin que vous devez gagner.
AXIANE.
Moi, j'irois à ses pieds mendier un asile!
1. Alarmée. Terme éTidemment impropre, puisqu'il exprime umm
idée toute contraire au sens de la phrase. (F. L.)
ACTB T. m
Et TOUS me renvoyez aux bontés de Taxile !
Vous voulez que Porus cherche un appui si bas!
Ah, seigneur! votre haine a juré son trépas.
Non , vous ne le cherchiez qu'aân de le détruire.
Qu'une âme généreuse est facile à séduire!
Déjà mon cœur crédule, oubliant son courroux,
Admiroit des vertus qtii ne sont point en vous.
Armez-vous donc, seigneur, d'une valeur cruelle;
Ensanglantez la fin d'une course si belle :
Après tant d'ennemis qu'on vous vit relever,
Perdez le seul enfin que vous deviez sauver.
ALEXANDRE.
Eh bien ! aimez Porus sans détourner sa perte ;
Refusez la faveur qui vous étoit offerte ;
Soupçonnez ma pitié d'un sentiment Jaloux ;
Mais enfin, s'il périt, n'en accusez que vous.
Le voici. Je veux bien le consulter lui-même :
Que Porus de son sort soit l'arbitre suprême.
SCÈNE III.
PORUS, ALEXANDRE, AXIANE, CLÉOFILB,
ÉPHESTION, GARBKS b'alexahdrr.
ALEXANDRE.
Eh bien , de votre orgueil , Porus , voilà le fruit !
Où sont ces beaux succès qui vous avoient séduit T
Cette fierté si haute est enfin abaissée.
Je dois une victime à ma gloire offensée :
Rien ne vous peut sauver. Je veux bien toutefois
Vous offrir un pardon refusé tant de fois.
Cette reine, elle seule à mes bontés rebelle.
Aux dépens de vos jours veut vous être infidèle;
Et que, sans balancer, vous mouriez seulement
Pour porter au tombeau le nom de son amant '.
N'achetez point si cher une gloire inutile :
Vivez ; mais consentez au bonheur de Taxile.
PORCS.
Taxile!
I. Il est indigne d'Alexandre, qmi va bientôt faire une action ki-
rolque, de commencer par faire une proposition honteuse , en éri-
geant que Porus cède sa maîtresse pour sauver sa vie. (Gboffrot-)
118 ALBXâNDRB.
ALEXANDRE.
Om.
PORUS.
Tu fais bien, et j'approuve tes soinsv
Ce qu'il a fait pour toi ne mérite pas moins :
C'est lui qui m'a des mains arraché la victoire;
Il t'a donné sa sœur ; il t'a vendu sa gloire ;
Il t'a livré Porus. Que feras-tu jamais
Qui te puisse acquitter d'un seul de ses bienfaits?
Mais j'ai su prévenir le soin qui te travaille :
Va le voir expirer sur le champ de bataille.
ALEXANDRE.
Quoîl Taxile!
CLéOPILE.
Qu'entends-je?
ÉPHEST^ON.
Oui, seigneur, il est mort
Il s'est livré lui-même aux rigueurs de son sort.
Porus étoit vaincu; mais, au lieu de se rendre,
Il sembloit attaquer, et non pas se défendre.
Ses soldats, à ses pieds étendus et mourants.
Le mettoient à l'abri de leurs corps expirants.
Là, comme dans un fort, son audace enfermés
Se soutenoit encor contre toute une armée ;
Et , d'un bras qui portoit la terreur et la mon ,
Aux plus hardis guerriers en défendoit l'abord.
Je l'épargnois toujours. Sa vigueur affoiblie
Bientôt en mon pouvoir auroit laissé sa vie,
Quand sur ce champ fatal Taxile descendu :
« Arrêtez, c'est à moi que ce captif est dû.
« C'en est fait, a-t-il dit, et ta perte est certaine,
M Porus; il faut périr ou me céder la reine. »
Porus , à cette voix ranimant son courroux ,
A relevé ce bras lassé de tant de coups ;
Et cherchant son rival d'un œil fier et tranquille t
« N'entends-je pas, dit-il, l'infidèle Taxile,
« Ce traître h sa patrie, à sa maîtresse, à moiî
« Viens, llche, poursuit-il, Axiane est à toi.
« Je veux bien te céder cette illustre conquête;
« Mais il faut que ton bras l'emporte avec ma téta.
« Approche. » A ce discours, ces rivaux irrité»
L'uu sur l'autre à la fois se sont précipités.
ACTB V. 113
Noos nous sommes en foule opposés à leur rage;
Mais Porus parmi nous court et s'ouvre un passage,
Joint Taxile, le frappe; et lui perçant le cœur.
Content de sa victoire, il se rend au vainqueur.
CLéOFILE.
Seigneur, c'est donc à moi de répandre des larmes;
C'est sur moi qu'est tombé tout le faix de vos armes.
Mon frère a vainement recherché votre appui ,
Et votre gloire, hélas! n'est funeste qu'à lui.
Que lui sert au tombeau l'amitié d'Alexandre?
Sans le venger, seigneur, l'y verrez-vous descendre?
Souffrirez-vous qu'après l'avoir percé de coups.
On en triomphe aux yeux de sa sœur et de vous?
AXIANE.
Oui , seigneur, écoutez les pleurs de Gléofile.
Je la plains. Elle a droit de regretter Taxile :
Tous ses efforts en vain l'ont voulu conserver;
Elle en a fait un lâche, et ne l'a pu sauver.
Ce n'est point que Porus ait attaqué son frères
11 s'est offert lui-même à sa juste colère.
Au milieu du combat que venoit-il chercher?
Au courroux du vainqueur venoit-il l'arracher?
Il venoit accabler dans son malheur extrême
Dn roi que respectoit la victoire elle-même.
Mais pourquoi vous ôter un prétexte si beau ?
Que voulez-vous de plus? Taxile est au tombeau :
Immolez-lui, seigneur, cette grande victime,
Vengez-Tous. Mais songez que j'ai part à son crime.
Oui, oui, Porus, mon cœur n'aime point à demi;
Alexandre le sait, Taxile en a gémi ;
Vous seul vous l'ignoriez ; mais ma joie est extrême
De pouvoir en mourant vous le dire k vous-même.
PORUS.
Alexandre , il est temps que tu sois satisfait.
Tout vaincu que j'étois, tu vois ce que j'ai fait.
Crains Porus ; crains encor cette main désarmée
Qui veng} sa défaite au milieu d'une armée.
Mon nom peut soulever de nouveaux ennemis,
Et réveiller cent rois dans leurs fers endormis.
Étouffe dans mon sang ces semences de guerre;
Va vaincre en sûreté le reste de la terre.
Aussi bien n'attends pas qu'un cœur comme le mien
U4 ALEXANDRE.
Reconnoisse un vainqueur, et te demande rien.
Parle : et, sans espérer que je blesse ma gloire.
Voyons comme tu sais user de la victoire.
ALEXANDRE.
Votre fierté, Porus, ne se peut abaisser :
Jusqu'au dernier soupir vous m'osez menacer.
En effet, ma victoire en doit être alarmée.
Votre nom peut encor plus que toute une armée t
Je m'ea aois garantir. Parlez donc, dites-moi.
Comment prétendez-vous que je vous traite?
PORCS.
Eu roi.
ALEXANDRE.
Eh bien ! c'est donc en roi qu'il faut que je vous traits
Je ne laisserai point ma victoire imparfaite;
Vous l'avez souhaité, vous ne vous plaindrez pas.
Régnez toujours , Porus : je vous rends vos États.
Avec mon amitié recevez Âxiane :
A des liens si doux tous deux je vous condamne.
Vivez, régnez tous deux; et seuls de tant de rois
Jusques aux bords du Gange allez donner vos lois.
(A Gléofile.)
Ce traitement, madame, a droit de vous surprendre;
Mais enfin c'est ainsi que se venge Alexandre.
Je vous aime; et mon cœur, touché de vos soupirs,
Voudroit par mille morts venger vos déplaisirs.
Mais vous-même pourriez prendre pour une offense
La mort d'un ennemi qui n'est plus en défense :
n en triompheroit; et, bravant ma rigueur,
Porus dans le tombeau descendroit en vainqueur.
Souffrez que, jusqu'au bout achevant ma carrière.
J'apporte à vos beaux yeux ma vertu tout entière.
Laissez régner Porus couronné par mes mains;
Et commandez vous-même au reste des humains.
Prenez les sentiments que ce rang vous inspire;
Faites, dans sa naissance, admirer votre empire^
Et regardant l'éclat qui se répand sur vous ,
De 1» soeur de Taxile oubliez le courroux.
AXIANE.
Oui , madame , régnez ; et souffrez que moi-mêmci
J'admire le grand cœur d'un héros qui vous aime.
Aimez, et possédez l'avantage charmant
ACTE V. 11»
De v'>lr toute la terre adorer votre amant.
PO RU s.
Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes
Me forçoit d'admirer le bonheur de vos armes;
Mais rien ne me forçoit , en ce commun effroi ,
De reconnoltre en vous plus de vertu qu'en moi.
Je me rends; je vous cède une pleine victoire ;
Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire.
Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois;
Il me verra moi-même appuyer vos exploits :
Je vous suis; et je crois devoir tout entreprendre
Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre.
CLÉOFILE.
Seigneur, que vous peut dire un cœur triste, abattu?
Je ne murmure point contre votre vertu :
Vous rendez à Porus la vie et la couronne;
Je veux croire qu'ainsi votre gloire l'ordonne;
Mais ne me pressez point : en l'état où je suis.
Je ne puis que me taire, et pleurer mes ennuis.
ALEXANDRE.
Oui, madame, pleurons un ami si fidèle;
Faisons en soupirant éclater notre zèle ;
Et qu'un tombeau superbe instruise l'avenir
Et de votre douleur et de mon souvenir *.
1. ( Le grand défaut de cette pièce, dit Louis Racine, est on amonr
qui en parott faire tout le nœud, tandis qu'un des plus glorieux
exploits d'Alexandre n'en paroft que l'épisode. On étoit, lorsque
cette pièce parut, si accoutumé à ces romans où les héros de l'anti-
quité étoient changés en de fades galants , qu'Alexandre même ne
parut pas assez doucereux. Au reste , on reconnott ici une imitation
continuelle de Corneille... *
Ajoutons que cette imitation est fort affaiblie, et qu'à l'exception
de quelques beaux morceaux qui annoncent on poète , rien ne fait
prévoir l'auteur de Phèdre et à'Athalie. (F. L.)
Fi:» DALKXAlfDRE.
ANDROMAQUE
TRAGÉDIE
1667
A MADAME'
MADAME,
Ce n'est pas sans sujet que J© mets TOtre Illustre nom a
la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrois-je
éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes
spectateurs ont été si heureusement éblouis? On savoit que
VoTHB Altksse Rotalb avoit daigné prendre soin de la con-
daite de ma tragédie; on savoit que vous m'aviez prêté
quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux
ornements; on savoit enfin que vous l'aviez honorée de
quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis.
Pardonnez-moi , MADAME , si j'ose me vanter de cet heu-
reux commencement de sa destinée. Il me console bien glo-
rieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s'en
laisser toucher. Je leur permets de condamner VAndromaque
tant qu'ils voudront, pourvu qu'il me soit permis d'appeler
de toutes les subtilités de leur esprit an cœur de Vomi
\ltesse Rotalb.
Mais, MADAME, ce n'est pas seulement du cœur que
vous jugez de la bonté d'un ouvrage, c'est avec une intelli-
gence qu'aucune fausse lueur ne sauroit tromper. Pouvons-
nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez
aussi bien que nous? Pouvons-nous faire jouer une intrigue
1. Ii<Ariette-Aiine d'Angleterre, duchesse d'Orléans, était lader- ' ,
nière des enfants de Charles I" et de Henriette de France , fille de
Henri IV et de Marie de Médicis; elle épousa, en 1661, Philippe de
France, duc d'Orléans, frère unique de Louis XIV. Une mort subite
l'enleva à l'âge de vingt-six ans, à Saint-Cloud, le 30 juin 1670. '
(Voyez rOraison funèbre de Bossuet.) ' '
120 EPITRE DEDICATOIRB.
dont vous ne pénétriez tous les ressorts? Et pouvons-nous
concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne
soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la déliûa»
tesse de vos pensées ?
On sait, MADAME, et Votre Altesse Rotalb a beau s'en
cacher, que, dans ce haut degré de gloire où la nature et
la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez
pas cette gloire obscure que les gens de lettres s'étoient
réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant
d'avantage sur notre sexe , par les connoissances et par la
solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par
toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde
comme l'arbitre de tout ce qui se fait d'agréable. Et nous,
qui travaillons pour plaire au public, nous n'avons plus que
faire de demander aux savants si nous travaillons selon les
règles : la règle souveraine est de plaire à Votre Altessb
ROTALE.
Voilà, sans doute, la moindre de vos excellentes qualités.
Mais, MADAME, c'est la seule dont j'ai pu parler avec quel-
que connoissance : les autres sont trop élevées au -dessus
de moi. Je n'en puis parler sans les rabaisser par la foi-
blesse de mes pensées, et sans sortir de la profonde véné-
ration avec laquelle je suis,
MADAME,
DE VOTRE ALTESSE ROTALE,
Le très-humble, très -obéissant,
et très-fidèle serviteur,
RACINE,
PREMIÈRE PRÉFACE
Mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que,
pour peu qu'on la connoisse, on verra fort bien que je les
u rendus tels que les anciens poëtes nous les ont donnés :
aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer
à leurs mœurs. Toute la liberté que j'ai prise, c'a été d'adou-
cir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans la
Troade, et Virgile, dans le second livre de l'Enéide, ont
poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire;
encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'em-
portât contre Andromaque, et qu'il voulût épouser une cap-
tive à quelque prix que ce fût ; et j'avoue qu'il n'est pas
assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon
a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire?
Pyrrhus n'avoit pas lu nos romans; il étoit violent de son
naturel , et tous les héros ne sont pas faits pour être à"*
Céladons.
Quoi qu'il en soit, le public m'a été trop favorable pour
m'embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois per-
sonnes qui voudroient qu'on réformât tous les héros de
l'antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur
Intention fort bonne de vouloir qu'on ne mette sur la scène
que des hommes impeccables; mais je les prie de se sou-
venir que ce n'est point à moi de changer les règles du
théâtre. Horace nous recommande de peindre Achile farou-
che, inexorable, violent, tel au'il étoit, et tel qu'on dépeint
122 PREMIÈRE PRfiFACB,
son fils. Aristote , bien éloigné de nous demander des héros
parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques,
c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la
tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait mé-
chants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons,
p arce que la punition d'un homme de bien exciteroit plus
i 'indignation que la pitié du spectateur ; ni qu'ils soient mé-
chants avec excès , parce qu'on n'a point pitié d'un scélé-
rat. Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire
une vertu capable de foiblesse, et qu'ils tombent dans le
malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les
faire détftster.
SECONDE PRÉFACE
Virgile aa troisième lirre de l'Enéide : c'est Énée qol
parle :
Littoraqae Bpiri legimos, poitaque subimus*
Cbaonio, et celsam Bnthroti ascendimns urbem...
Solemnes tum forte dapes, et tristia dona... *
Libabat cineri Andromache , Manesque TOcabat
Hectoream ad tumolum , Tiridi qnem cespite inanei
Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras...
Dejecit Tultnm , et demissa voce locata est' :
« O felix ona ante aliaa Priamela rirgo ,
• Hostilem ad tumulam , Troj» sab moeaibus alti»,
■ Jussa mori, qase sortitus non pertulit ullos,
• Nec yictoris luri tetigit captira cnbile I
I Nos , patria incensa , dirersa per aeqaora Tect» ,
< Stirpis Achilleae fastns, javenemqne snperbtun,
• Servitio enixae tolimos , qui deinde secatus
• Ledaeam HermioDem , Lacedemoniosqne hymensos...
€ Ast illam , erepts magno inflammatns amore
< COBJugis, et scelemm Pnriis agitatns, Orestes
< Bxcipit incantom, patriasqae obtruncat ad aras*.
Voilà, en peu de vers, tont le sujet de cette tragédie.;
Toili le lieu de la scène, l'actioa qui s'y passe, les quatre
1 . Vers 292 et 893. — 2. V. 301. V. 303 à 305. — 3. V. 320 i 332.
4. < Apiè* Avoir càiojé le rivage d' Épure, nous entrons ''.lans U3
124 SECONDE PRÉFACE
nrincipaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celui
fi'Hermione dont la jalousie et les emportements sont assez
marqués dunsV Andromaque d'Euripide
C'est presque la seule chose que j'emprunte ici de cet
Btiteur. Car, quoique ma tragédie porte le môme nom que
la sienne, le sujet en est cependant très-différent. Andro-
maque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui
est un fils qu'elle a eu de Pyrrhus, et qu'Hermione veut
faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s'agit point de
Molossus : Andromaque ne connolt point d'autre mari
qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me
conformer à l'idée que nous avons maintenant de cette
princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'An-
dromaque ne la connoissent guère que pour la veuve
d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point
qu'elle doive aimer ni un autre mari , ni un autre fils ; et
je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'es-
prit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si
elles avoient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avoit
d'Hector.
Il est vrai que j'ai été obligé de faire vi Te Astyanax un
peu plus qu'il n'a vécu; mais j'écris dans un pays où cette
liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de
port de la Chaonie , et gravissons la colline sur laquelle s'élève la
ville de Buthrote... C'étoit le jour solennel où la triste Andromaque
tioaoroit les cendres de son époux par des offrandes et des libations
funèbres. Elle invoquoit les mânes d'Hector auprès de deux auteU
qu'elle lui avoit consacrés, et d'un tombeau de gazon, vain monu-
ment qui renouveloit sa douleur... Elle baissa les yeux , et d'une voix
plaintive : « O Polyxène I 6 la plus heureuse des filles de PriamI con-
( damnée à mourir sur le tombeau d'un ennemi au pied des hautes
• murailles de Troie, tu ne souffris pas d'autres malheurs ; le sort ne
( te donna point on maître , et , captive , tu n'entras pas dans le lit
< d'an vainqueur. Et moi , j 'ai vu ma patrie dévorée par les flammes ;
« j'ai été traînée de mer en mer ; esclave , il m'a fallu supporter et
( les dédains de la famille d'Achille et les transports d'un guerrier
• superbe I Devenue mère enfin, je me suis vue abandonnée pour la
t fille d'Hélène et l'alliance du roi de Lacédémoce. .. Cependant, égaré
f par l'amour, tourmenté par les Furies , Oreste surprend le ravis-
seiur de son épouse , et l'immole au pied des autels de sa patrie. •
SECONDE PREFACB. 125
Ronsard , qui a choisi ce môme Astyanax pour le héros de
ta Franciade, qui ne sait que l'on fait descendre nos anciens
rois de ce fils d'Hector, et que nos vieilles chroniques sau-
vent la vie à ce jeune prince , après la désolation de son
pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie î
Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie
i^Héîène / il y choque ouvertement la créance commune de
toute la Grèce : il suppose qu'Hélène n'a Jamais mis le pied
dans Troie, et qu'après l'embrasement de cette ville, Mé-
nélas trouve sa femme en Egypte, d'où elle n'étoit point
partie ; tout cela fondé sur une opinion qui n'étoit reçue
que parmi les Égyptiens, com.me on le peut voir dans
Hérodote *.
Je ne crois pas que j'eusse besoin de cet exemple d'Euri-
pide pour justifier le peu de liberté que j'ai prise. Car il y s
bien de la dlfFérence entre détruire le principal fondement
d'une fable et en altérer quelques incidents, qui changent
presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi
Achille, selon la plupart des poëtes, ne peut être blessé
qu'au talon , quoique Homère le fasse blesser au bras ', et
ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps.
Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la recon-
noissance d'OEdipe', tout au contraire d'Euripide qui la fait
vivre jusqu'au combat et à la mort de ses deux fils *. Et c'est
à propos de quelques contrariétés de cette nature qu'un
ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien'
• qu'il ne faut point s'amuser à chicaner les poètes pour
« quelques changements qu'ils ont pu faire dans la fable ;
« mais qu'il faut s'attacher à considérer l'excellent usage
« qu'ils ont fait de ces changements, et la manière ingé-
nieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. »
1. Liv. II. Euterpe. — 2. Iliade, chaut XXI. — 3. Après la troi-
rième scène du quatrième acte i'OEdipe. — 4. Voyez It, deruier
acte des Phcnieiennet. — 5. Sophoclis Eleclra.
PERSONNAGES
ANDROMAQUE, veuve d'Hector, captive de Pynbus.
PYRRHUS, fils d'Achille, roi d'Épire.
O RESTE, fil» d'Agamemnon.
HERMIONE, fille d'Hélène, accordée avec Pyrrhus.
PYLADE, ami d'Oreste.
CLÉ ONE, confidente d'Hermione.
CÉPHISE, confidente d'Andromaque.
?HŒNIX, gouverneur d'Achille, et ensuite de Pyrrhus.
SUITB d'oRBSTB. '
lA fcttw ett à Buthrott, ville d'Épire, dans un* salli du palais
ii Pj/nhu*.
ANDROMAQUE
TRAGEDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
ORESTE, PYLADE.
ORESTE.
Oui, puisque }e retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle;
Et déjà son courroux semble s'être adouci
Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.
Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste
Présenteroit d'abord Pylade aux yeux d'Orestc;
Qu'après plus de six mois que je t'avois perdu,
A la cour de Pyrrhus tu me serois rendu 7
PTLADE.
J'en rends grâces au ciel, qui, m'arrètant sans cesse,
Sembloit m'a voir fermé le chemin de la Grèce,
Depuis le jour fatal que la fureur des eaux ,
Presque aux yeux de l'Épire, écarta nos vaisseaux.
Combien , dans cet exil , ai-je souffert d'alarmes !
Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
Craignant toujours pour vous quelque nouveau dango;
Que ma triste amitié ne pouvoit partager !
Surtout je redoutois cette mélancolie
Où j'ai vu si longtemps votre àme ensevelie :
Je craignois que le ciel , par un cruel secours
Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours
Mais je vous vois, seigneur; et, si j'ose le dire.
Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
ttS AMDROMAQUB.
N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas.
ORESTE.
Hélas! qui peut savoir le destin qui m'amène?
L'amour me fait ici chercher une inhumaine ;
Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort,
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort?
PYLAUE.
Quoi ! votre âme à l'amour en esclave asservie
Se repose sur lui du soin de votre vie ?
Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers?
Pensez-vous qu'Hermione, à Sparte inexorable,
Vous prépare en Épire un sort plus favorable?
Honteux d'avoir poussé tant de vœux superflus,
Vous l'abhorriez; enfin, vous ne m'en parliez plus :
Vous me trompiez, seigneur.
ORESTE.
Je me trompois moi-mèiuel
Ami , n'accable point un malheureux qui t'aime :
Tai-je jamais caché mon cœur et mes désirs?
Ta vis naître ma flamme et mes premiers soupirs :
Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille.
Tu vis mon désespoir; et tu m'as vu depuis
Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
Je te vis à regret, en cet état funeste,
Prêt à suivre partout le déplorable Oreste ,
Toujours de ma fureur interrompre le cours.
Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
Mais quand je me souviens que, parmi tant d'alarmes,
Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes.
Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris
Voulut en l'oubliant punir tous ses mépris.
Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;
Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,
Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
En ce calme trompeur j'arrivai dans la Grèce;
Et je trouvai d'abord ses princes rassemblés.
Qu'un péril assez grand sembloit avoir troublés.
J'y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
ACTE PRKMIER. 1Î9
De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;
Que, mes sens reprenant leur première vigueur.
L'amour achèveroit de sortir de mon cœur.
Mais admire avec moi le sort, dont la poursuite
Me fait courir alors au piège que j'évite.
J'entends de tous côtés qu'on menace Pyrrhus;
Toute la Grèce éclate en murmures confus :
On se plaint qu'oubliant son sang et sa promesse
H élève en sa cour l'ennemi de la Grèce,
Astyanax, d'Hector jeune et malheureux fils,
Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
J'apprends que pour ravir son enfance au supplice
Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse,
Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras,
Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
On dit que, peu sensible aux charmes d'Hermione,
Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne.
Ménélas, sans le croire, en paroît affligé.
Et se plaint d'un hymen si longtemps négl'gé.
Parmi les déplaisirs où son âme se noie.
Il s'élève en la mienne une secrète joie :
Je triomphe; et pourtant je me flatte d'abord
Que la seule vengeance excite ce transport.
Mais l'inçrate en mon cœur reprit bientôt sa place :
De mes feux mal éteints je reconnus la trace;
Je sentis que ma haine alloit finir son cours;
Ou plutôt je sentis que je l'aimois toujours.
Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
On m'envoie à Pyrrhus : j'entreprends ce voyage.
Je viens voir si l'on peut arracher de ses bras
Cet enfant dont la vie alarme tant d'États.
Heureux si je pouvois, dans l'ardeur qui me presse.
Au lieu d'Astyanax, lui ravir ma princesse!
Car enfin n'attends pas que mes feux redoublés
Des périls les plus grands puissent être troublés.
Puisque après tant d'efforts ma résistance est vaine.
Je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne.
J'aime : je viens chercher Hermion'e en ces lieux ,
La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux.
Toi qui conno'.s Pyrrhus, que penses-tu qu'il fasse?
Dans sa cour," dans son cnc-.ir, dis-moi ce qui se passe
UoD Hermione encor le tient-elle asservi?
130 ANDROMAQUB.
Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu'il m'a ravil
PYLADB.
Fe vous abuserois, si j'osois vous promettre
Qu'entre vos mains , seigneur, il voulût la remettre
Non que de sa conquête il paroisse flatté.
Pour la veuve d'Hector ses feux ont éclaté ;
[1 l'aime : mais enfin cette veuve inhumaine
N'a payé jusqu'ici son amour que de haine;
Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
Pour fléchir sa captive, ou pour l'épouvanter.
De son fils qu'il lui cache il menace la tête,
Et fait couler des pleurs qu'aussitôt il arrête.
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
Cam amant irrité revenir sous ses lois,
lit , de ses vœux troublés lui rapportant l'hommage»
Soupirer à ses pieds moins d'amour que de rage.
Ainsi n'attendez pas que l'on puisse aujourd'hui
Vous répondre d'un cœur si peu maître de lui :
11 peut, seigneur, il peut, dans ce désordre extrême.
Épouser ce qu'il hait , et perdre ce qu'il aime.
ORBSTE.
Mais dis-moi de quel œil Hermione peut voir
Son hymen difi^éré, ses charmes sam. pouvoir.
PYLADE.
Hermione, seigneur, au moins en apparence.
Semble de son amant dédaigner l'inconstance ,
Et croit que, trop heureux de fléchir sa rigueur,
1 1 la viendra presser de reprendre son cœur.
iMais je l'ai vue enfin me confier ses larmes :
Elle pleure en secret le mépris de ses charmes;
Toujours prête à partir, et demeurant toujours.
Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.
ORESTE.
Ail ! si je le croyois, j'irois bientôt, Pylade,
;.;ii jeter...
PYLADE.
Achevez, seigneur, votre ambassade.
Vous attendez le roi : parlez, et lui montrez
Contre le fils d'Hector tous les Grecs conjurés.
Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse ,
Leur haine ne fera qu'irriter sa tenfiresse.
Plus on les veut brouiller» jilu« aa va les unir.
ACTE PREMIBE. Ut
Pressez : demandez tout , pour ne rien obtenir.
Il Tient.
GRE s TE.
Eh bien I va donc disposer la cruelle
à revoir un amant qui ne vient que pour elle.
SCÈNE IL
PYRRHUS, ORESTE, PHOENIX.
OR ESTE.
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix.
Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix ,
Et qu'à vos yeux , seigneur, je montre quelque joie
De voir le fils d' Achille et le vainqueur de Troie.
Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups.
Hector tomba sous lui , Troie expira sous vous ;
Et vous avez montré, par une heureuse audace.
Que le fils seul d'Achille a pu remplir sa place.
Mais, ce qu'il n'eût point fait, la Grèce avec douleur
\'ous voit du sang troyen relever le malheur.
Et , vous laissant toucher d'une pitié funeste ,
D'une guerre si longue entretenir le reste.
Ne vous souvient-il plus, seigneur, quel fut Hecti;rî
Nos peuples affoiblis s'en souviennent encor.
Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles.
Et dan? toute la Grèce il n'est point de familles
Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
D'un père ou d'un époux qu'Hector leur a ravis.
Et qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre 7
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre.
Tel qu'on a vu son père, embraser nos vaisseaux.
Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
Oserai-je, seigneur, dire ce que je pense ?
Vous-même de vos soins craignez la récompense.
Et que dans votre sein ce serpent élevé
Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé.
Enfin, de tous les Grecs satisfaites l'envie ,
Assurez leur vengeance , assurez votre vie :
Perdez un ennemi d'autant plus dangereux,
Qu'il s'ess^era sur vous à combattre contre eux
PTRRHUS.
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée :
De soins plus importants je l'ai crue agitée.
un ANDROMAQUB.
Seigneur; et, sur le nom de son ambassadeur,
J'avois dans ses projets conçu plus de grandeur.
Qui croiroit en effet qu'une telle entreprise
Du fils d'Agamemnon méritât l'entremise;
Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant.
N'eût daigné conspirer que la mort d'un enfant?
Mais à qui prétend-on que je le sacrifie?
La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie?
Et, seul de tous les Grecs, ne m'est-il pas permis
D'ordonner d'un captif que le sort m'a soumis?
Oui , seigneur, lorsqu'au pied des murs fumants de Tro«e
Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie ,
Le sort , dont les arrêts furent alors Bsrvis ,
Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
Hécube près d'Ulysse acheva sa misère;
Cassandre dans Argos a suivi votre père :
Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits?
Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits?
On craint qu'avec Hector Troie un jour ne renaisse :
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.
Seigneur, tunt de prudence entraîne trop de soin :
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
Je songe quelle étoit autrefois cette ville
Si superbe en remparts, en héros si fertile,
Maîtresse de l'Asie; et je regarde enfin
Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin :
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes.
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
Un enfant dans les fers; et je ne puis songer
Que Troie en cet état aspire à se venger.
Ah! si du fils d'Hector la perte était jurée.
Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée ?
Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler?
Sous tant de morts, sous Troie, il falloit l'accabler.
Tout étoit juste alors : la vieillesse et l'enfance
En vain sur leur foiblesse appuyoient leur défense:
L.-^ victoire et la nuit, plus cruelles que nous.
Nous excitoient au meurtre, et confonddicnt nos coups.
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
Mais que ma cruauté survive à ma colère ,
Que, malgré la pitié dont je me sens saisir.
Dans le sang d'un enfant 'e me baigne à loisirî
ACTE PREMIER. 13;j
Non , seigneur : que les Grecs cherchent quelque autra proie -.
Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
De mes inimitiés le cours est achevé ;
T.'Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
ORESTB.
Seîgnenr, vous savez trop avec quel artifice
Un faux Astyanax fut offert au supplice
Où le seul fils d'Hector devoit être conduit;
Ce n'ert pas les Troyens, c'est Hector qu'on poursuit.
Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père;
Il a par trop de sang acheté leur colère.
Ce n'est que dans le sien qu'elle peut expirer:
Et jusque dans V'^~!re il les peut attirer :
Prévenez-lea.
PTRRHDS.
Non, non. J'y consens avec joie !
Qu'ils cherchent dans l'Épire une seconde Troie;
Qu'ils confondent leur haine, et ne distinguent plui
Le sang qui les fit vaincre, et celui des vaincus.
Aussi bien ce n'est pas la première injustice
Dont la Grèce "d'Achille a payé le service.
Hector eu profita, seigneur; et queJ';;-je jour
Son fils en pourroit bien profiter à son tour.
ORBSTE.
Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle?
PYRRHUS.
Et je n'ai donc vaincu qae pour dépendre d'elle?
ORESTE.
Hermione, seigneur, arrêtera vos coups :
Ses yeux s'opposeront entre son père et vous.
PYRRHUS.
Hermione, seigneur, peut m'ètre toujours chère
Je puis l'aimer, sans être esclave de son père ;
Et je saurai peut-être accorder quelque jour
Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
Vous pouvez cependant voir la fille d'Hélène :
Dn sang qui vous unit je sais l'étroite chaîne.
Après cela, seigneur, je ne vous retiens plus,
Et vous j'^ourrez aux Grecs annoncer mon refus'.
I. Celle scèno, pour l'intérêt rlu sujet et pour l'éloquence du stjlc,
■érite il'étre ciiAe panni les plan t>ell«v« du théâtre français.
<GE0FF80T.)
^34 ANDROMAQUB.
SCÈNE III.
PYRRHUS, PHOENIX.
PHOENIX.
Ainsi vous l'envoyez aux pieds de sa maîtresse)
PTRRHCS.
On dit qu'il a longtemps brûlé pour la princesse.
PHOEMX.
Mais si ce feu, seigneur, vient à se rallumer,
S'il lui rendoit son cœur, s'il s'en faisoit aimer?
PYRRHUS.
Ah! qu'ils s'aiment, Phœnix! J'y consens : qu'elle part«t
Que, charmés l'un de l'autre, ils retournent à Sparte?
Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
Qu'elle m'épargneroit de contrainte et d'ennui I
PHOENIX.
Seigneur...
PYRRHUS.
Une autre fois je t'ouvrirai mon âme;
Andromaque paroît.
SCÈNE IV.
PYRRHUS, ANDROMAQUE, PHOENIX, CÉPHISE.
PYRRHUS.
Me cherchiez- vous , madame?
Un espoir si charmant me seroit-il permis?
ANDROUAQUE.
Je passois Jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils.
Puisqu'une fols le jour vous souffrez que je voie
Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie,
J'allois, seigneur, pleurer un moment avec lui :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui • I
PYRRHUS.
Ah, madame! les Grecs, si j'en crois leurs alarmes.
Vous donneront bientôt d'autres sujets de larmes.
ANDROMAQUE.
Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
1. "Voilà do c«s vers qui se gravent d'eux-mêmes dans la mémoiro
de tous ceux qui les on* las ou «atendos. Le cœur les a faits , et le
caur les retient. (Lauahi'k.)
ACTE PREMIER. ISS
Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé?
PYRRHUS.
Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte :
Ils redoutent son fils.
ANDROHAQDE.
Digne objet de leur cndntel
On enfant malheureux , qui ne sait point encor
Que Pyrrhus est son maître, et qu'il est fils d'HectorS
PTRRHCS.
Tel qu'il est, tons les Grecs demandent qu'il périsse.
Le fils d'Agamemnon vient hâter son supplice.
ANDROHAQDE.
Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
Est-ce mon intérêt qui le rend criminel î
Hélas! on ne craint point qu'il venge un Jour son père}
On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère.
Il m'auroit tenu lieu d'un père et d'un époux;
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coapi,
PYRRHUS.
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
Tous les Grecs m'ont déjà menacé de leurs armes;
Mais , dussent-ils encore , en repassant les eaux ,
Demander votre fils avec mille vaisseaux ,
Coûtât-il tout le sang qu'Hélène a fait répandre ,
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre.
Je ne balance point, je vole à son secours,
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
Mais, parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
Me refuserez-vous un regard moins sévère!
Haï de tous les Grecs, pressé de tous cotés.
Vie faudra-t-il combattre encor vos cruautés?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que TOUS accepterez un cœur qui vous adore?
En combattant pour vous, me sera-t-il permis
De PA vous point compter parmi mes ennemis?
ANDROVAQUE.
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce?
Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de foiblesse
Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux,
Passe pour le transport d'un esprit amoureux?
Captive , toujours triste , importune à moi-même ,
Pouvcz-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime?
136 ANDROMAQUB.
Quels charmes ont pour vous des yeux infortanéfl
Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés?
Non , non : d'un ennemi respecter la misère ,
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère
De cent peuples pour lui combattre la rigueur
Sans me faire payer son salut de mon cœur,
jlalgré moi, s'il le faut, lui donner un asile;
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille.
PYRRHUS.
Hé quoi! votre courroux n'a-t-il pas eu son cours!
Peut-on haïr sans cesse? et punit-on toujours?
J'ai fait des malheureux, sans doute; et la Phrygie
Cent fols do votre sang a vu ma main rougie;
Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
Qu'ils m'ont vendu bien cher les pleurs qu'ils ont versés I
De combien de remords m'ont-ils rendu la proie!
Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie :
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
Tant de soins, tant de pleurs, tant d'ardeurs inquiètes.^
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes ?
Mais enfin, tour à tour, c'est assez nous punir;
Nos ennemis communs devroient nous réunir;
Madame, dites-moi seulement que j'espère.
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père;
Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens;
J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
Animé d'un regard, je puis tout entreprendre :
Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
Je puis , en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris
Dans ses murs relevés couronner votre fils.
ANDROHAQUE.
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guèrei
Je les lui promettois tant qu'a vécu son père.
Non , vous n'espérez plus de nous revoir encor,
Sacrés murs, que n'a pu conserver mon Hector!
A de moindres faveurs des malheureux prétendent ,
Seigneur ; c'est un exil que mes pleurs vous demandeoL
Souffrez que, loin des Grecs, et même loin de vous.
J'aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
Votre amour contre nous allume trop de haine
Retournez, retourne! à la fille d'Hélène.
ACTE PREMIER. Uî
PYRRHUS.
Et le puis-Je, madame? Ah! que vous me gênez • I
Comment lui rendre un cœur que vous me retenexT
Je sais que de mes vœux on lui promit l'empire;
Je sais que pour régner elle vint dans l'Epire;
Le sort vous y voulut l'une et l'autre amener.
Vous, pour porter des fers, elle, pour en donner.
Cependant ai-j e pris quelque soin de lui plaireî
Et ne diroit-on pas , en voyant au contraire
Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés.
Qu'elle est ici captive , et que vous y régnez î
Ah ! qu'un seul des soupirs que mon cœur vous envoie.
S'il s'échàppoit vers elle, y porteroit de joie!
ANDROMAQUE.
Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repousses?
Auroit-elle oublié vos services passés?
Troie, Hector, contre vous révoltent-ils son àme?
Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flamme I
Et quel époux encore! Ah! souvenir cruel !
Sa mort seule a rendu votre père immortel :
Il doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes;
Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes.
PYRRHUS.
Eh bien , madame, eh bien , il faut vous obéir :
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
Oui , mes vœux ont trop loin poussé leur violence
Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifférence;
bonger-y bien : il faut désormais que mon coeur,
S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n'épargnerai rien dans ma ju^te colère :
Le fils me répondra des mépris de ia mère;
La Grèce le demande ; et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
ANDROHAQDE.
Hélas ! il mourra donc ! Il n'a pour sa défense
Que les pleurs de sa mère, et que son innocence...
Et peut-être après tout, en l'état où je suis,
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère;
1. Le mot gêner signifiait encore, comme dans son origine
et d'après son étymologie, tourmenter, du mot gène {géhenne);
de là on disait metCre à la gêne pour mettre o. la question.
m ANDROMAQUB.
Mais enfin sur ses pas j'irai revoir son père.
Ainsi, tous trois, seigneur, par vos soins réunis.
Nous vous...
PYRRHUS.
Allez, madame, allez voir votre fils.
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
Pour savoir nos destins j'irai vous retrouver :
Uadame, en l'embrassant, songez à le sauver.
VIM DU PRBMIBK ACTB.
ACTE DEUXIEME
SCÈNE I.
HERMIONE, CLÉONE.
HERUIONE.
Jfe fais ce que tu veux : je consens qu'il me voie{
Je lui veux bien encore accorder cette joie.
Pylade va bientôt conduire ici ses pas;
Mais, si je m'en croyois, je ne le verrois pas.
CLÉONE.
Et qu'est-ce que sa vue a pour vous de funeste?
Madame, n'est-ce pas toujours le même Oreste
Dont vous avez cent fois souhaité le retour.
Et dont vous regrettiez la constance et l'amour t
HERHIONE.
C'est cet amour payé de trop d'ingratitude
Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
Quelle honte pour moi , quel triomphe pour lul«
De voir mon infortune égaler son ennui 1
Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione?
Elle me dédaignoit; un autre l'abandonne:
L'ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
A pprend donc , à son tour, à souffrir des aiépritl
' dieux I
ACTB II. 139
CLÉONB.
Ah! dissipei ces indignes alarmes :
n a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
Vous croyez qu'un amant vienne vous insulter '7
Il vous rapporte un cœur qu'il n'a pu vous ôter.
Mais vous ne dites point ce que vous mande un pèreî
HEBUIONE.
Dans SCS retardements si Pyrrhus persévère,
A la mort du Troyen s'il ne veut consentir,
Mon père avec les Grecs m'ordonne de partir.
CLÉONE.
Eh bien , madame , eh bien , écoutez donc Oreste,
Pyrrhus a commencé , faites au moins le reste.
Pour bien faire il faudroit que vous le psérinssiez t
Ne m'avez-TOus pas dit que vous le haïssiez?
HERMIONE.
Si je le hais, Cléone! Il y va de ma gloire.
Après tant de bontés dont il perd la mémoire;
Lui qui me fut si cher, et qui m'a pu trahir!
Ah! je l'ai trop aimé, pour ne le point haïr!
CLÉO)^K.
Fayez-le donc, madame; et puisqu'on vous adore.»
HERMIONE.
Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore 1
Contre mon ennemi laisse-moi m'assurer ;
Cléone, avec horreur je m'en veux séparer.
n n'y travaillera que trop bien, l'infidèle!
CLÉONE.
Quoi! vous en attendez quelque injure nouvelle?
Aimer une captive, et l'aimer à vos yeux.
Tout cela n'a donc pu vous le rendre odieux?
Après ce qu'il a fait, que sauroit-il donc faire ?
Il vous auroit déplu , s'il pouvoit vous déplaire.
HERMIONE.
Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis?
Je crains de me connoître en l'état où je suis.
De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire;
Crois que je n'aime plus, vante-moi ma victoire;
Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
1. n jjaratt, d'après une remarque de Vaugelas, que le mot insul-
ter a été introdoit dans U langue par Racine , qui l'a emprunté do
latin insuUan,
140 ANDROMAQUB.
Hélas! et, s'il se peut, fais-le-moi croire aussi.
Tu veux que je le fuie? Eh bien! rien ne m'arrête i
Allons, n'envions plus son indigne conquête;
Que sur lui sa captive étende son pouvoir ;
Fuyons... Mais si l'ingrat rentroit dans son devoir;
Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place;
S'il venoit à mes pieds me demander sa grâce ;
Si sous mes lois. Amour, tu pouvois l'engager;
S'il vouloit... Mais l'ingrat ne veut que m'outrager
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune;
Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
Ou, le forçant de rompre un nœud si solennel.
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
J'ai déjà sur le fils attiré leur colère;
Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère.
Rendons-lui les tourments qu'elle m'a fait souffrir;
Qu'elle le perde, ou bien qu'il la fasse périr.
CLÉONE.
Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
Et qu'un cœur accablé de tant de déplaisirs
De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
Voyez si sa douleur en paroît soulagée :
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée?
Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté?
HERHIONE.
Hélas ! pour mon malheur, je l'ai trop écouté.
Je n'ai point du silence affecté le mystère :
Je croyois sans péril pouvoir être sincère;
Et , sans armer mes yeux d'un moment de rigueur,
Je n'ai pour lui parler consulté que mon cœur.
Et qui ne se seroit comme moi déclarée
Sur la foi d'une amour si saintement jurée?
Me voyoit-il de l'œil qu'il me voit aujourd'hui?
Tu t'en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie.
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
Les exploits de son père effacés par les siens, "
Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
Mon cœur... toi-même enfin de sa gloire éblouie.
Avant qu'il me trahît, vous m'avez tous trahie.
Mais c'en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
ACTE U. 141
riermione est sensible, Oreste a des vertu»;
Il sait aimer du moins, et même sans qu'on l'aima
Et peut-être il saura se faire aimer lai-même.
Allons. Qu'il vienne enfin.
CLÉONE.
Madame, le voici.
HERUIONE.
Ah ! je ne croyois pas qu'il fût si près d'ici.
SCÈNE IL
HERMIONE, ORESTE, CLÉONE.
HERMIONE.
Le croirai-je, seigneur, qu'un reste de tendresse
Vous fasse ici chercher une triste princesse î
Ou ne dois-je imputer qu'à votre seul devoir
L'heureux empressement qui vous porte à me voif
ORESTE.
Tel est de mon amour l'aveuglement funeste.
Vous le savez, madame; et le destin d'Oreste
Est de venir sans cesse adorer vos attraits ,
Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais.
Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures.
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures t
Je le sais, j'en rougis. Mais j'atteste les dieux.
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
Que j'ai couru partout où ma perte certaine
Dégageoit mes serments et fînissoit ma peine.
J'ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n'apaisoient leurs dieux que du sang des mortels t
Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares.
Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.
Mon désespoir n'attend que leur indifférence :
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance;
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours.
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.
Voilà, depuis un an , le seul soin qui m'anime.
Madame, c'est à vous de prendre une victimo
Que les Scythes auroicot dérobée à vos coups
ue andromaqub.
Si j'en avois trouvé d'aussi cruels que vous ».
HERUIONE.
Qufttez, seigneur, quittez ce funeste langage:
A des soins plus pressants la Grèce vous engage.
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés?
Songez à tous ces rois que vous représentez.
Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende?
Est-ce le sang d'Oreste enfin qu'on vous demande T
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
ORESTE.
Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé,
Madame : il me renvoie; et quelque autre puissance
Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense.
HERHIONE.
L'infidèie !
ORESTE.
Ainsi donc , tout prêt à le quitter,
Sur mon propre destin je viens vous consulter.
Déjà même je crois entendre la réponse
Qu'en secret contre moi votre haine prononce.
HERMIUNE.
Hé quoi*, toujours injuste en vos tristes discours,
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours?
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée?
J'ai passé dans l'Épire où j'étois reléguée;
Mon père l'ordonnoit : mais qui sait si depuis
Je n'ai point en secret partagé vos ennuis?
Pensez- vous avoir seul éprouvé des alarmes;
Que l'Épire jamais n'ait vu couler mes larmes?
Enfin, qui vous a dit que, malgré mon devoir.
Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir?
ORESTE.
Souhaité de me voir! Ah, divine princesse...
Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s'adreste?
Ouvrez vos yeux : songez qu'Ores te est devant vous,
Oreste, si longtemps l'objet de leur courroux.
HERUIONE.
Oui, c'est vous dont l'amour, naissant avec leurs charmes,
Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes;
1. II 7 a longtemps que Voltaire, et après lui tous les connaisseora,
<Hit blâmé le rapprochement de la cruauté des Scythes et de ceU«
d'Hermione. (Laharpb.)
ACTB IL 143
Vous que mille vertus me fbrçoient d'estimer)
Voas que J'ai plaint, enfin que je voadrois aimer
OHESTE.
Je Tcus entends. Tel est mon partage funeste :
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
HBRMIONE.
Ah! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus,
Je vous hairois trop.
ORESTB.
Vous m'en aimeriez plus,
àh, qae vous me verriez d'un regard bien contrair*''
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire;
Et , l'amour seul alors se faisant obéir.
Vous m'aimeriez, madame, en me voulant haïr.
O dieux! tant de respects, une amitié si tendre...
Que de raisons pour moi, si vous pouviez m'entendrel
Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd'hui ,
Peut-être malgré vous , sans doute malgré lui :
Car enfin il vous hait; son &me, ailleurs éprise
N'a plus...
HERMIONK.
Qui vous l'a dit, seigneur, qu'il me méprise J
Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris?
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris.
Qu'elle allume en un cœur des feux si peu durables 7
Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables.
ORESTE.
Poursuivez : il est beau de m'insulter ainsi.
Cruelle, c'est donc moi qui vous méprise ici
Vos yeux n'ont pas assez éprouvé ma constance?
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance?
Je les ai méprisés! Ah! qu'ils voudraient bien voir
Mon rival comme moi mépriser leur pouvoir !
HERMIONE.
Que m'Importe, seigneur, sa haine ou sa tendresse^
Allez contre un rebelle armer toute la Grèce;
Kapportez-Iui le prix de sa rébelliou ;
Qu'on fasse de l'Épire un second Ilion :
Allez. Après cela direz-vous que je l'aime?
ORrSTE.
Madame , faites plus , et venez-y vous-même.
Voulez-vous demeurer «our otage en ces lieux?
144 ANDROMAQUB.
Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux,
Faisons de notre haine une commune attaque.
HERMIONÈ.
Hais, seigneur, cependant, s'il épouse Andromaque'
ORESTB.
Eh, madame!
HERMIONE.
Songez quelle honte pour nous
Si d'une Phrygienne il devenoit l'époux !
ORESTE.
Et TOUS le haïssez! Avouez-le, madame.
L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une ftme ;
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux;
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.
HERMIONE.
Seigneur, Je le vois bien , votre âme prévenue
Répand sur mes discours le venin qui la tue ,
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour.
Et croit qu'en moi la haine est un effort d'ainour.
Il faut donc m'expliquer : vous agirez ensuite.
Vous savez qu'en ces lieux mon devoir m'a conduite :
Mon devoir m'y retient ; et je n'en puis partir
Que mon père ou Pyrrhus ne m'en fassent sortir.
"^3 la part dé mon père allez lui faire entendre
Oue l'ennemi des Grecs ne peut être son gendre;
Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
Qu'il songe qui des deux il veut rendre ou garder;
Enfin , qu'il me renvoie , ou bien qu'il vous le livre.
Adieu. S'il y consent, je suis prête à vous suivre.
SCÈNE III.
ORESTE.
Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez nullement t
Je vous réponds déjà de son consentement.
Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne s
Il n'a devant les yeux que s,a chère Troyenne;
Tout autre objet le blesse; et peut-être aujourd'hui
Il n'attend qu'un prétexte à l'éloigner de lui.
Nous n'avons qu'à parler : c'en est fait. Quelle jcie
D'enlever à l'Épire une si belle proie!
Sauve tout ce qui reste ît de Troie et d'Hector.
ACTE II 14»
Garde son lils, sa veuve, et mille autres encor,
Epire : c'est assez qu'Hermione rendue
Perde à jamais tes bords et ton prince de vue.
Mais un heureux destin le conduit en ces lieux.
Parlons. A tant d'attraits. Amour, ferme ses yeux !
SCÈNE IV
PYRRHUS, ORESTE, PHŒINIX.
PYRRHUS.
Je VOUS cherchois , seigneur. Un peu de violence
M'a fait de vos raisous combattre la puissance.
Je l'avoue; et, depuis que je vous ai quitté.
J'en ai senti la force et connu l'équité.
J'ai songé, comme vous, qu' la Grèce, à mon père,
A moi-môme, en un mot, je devenois contraire;
Que je relevois Troie , et rendois imparfait
Tout ce qu'a fait Achille , et tout ce que j'ai fait.
Je ne condamne plus un courroux légitime;
Et l'on vous va, seigneur, livrer votre victime.
ORESTE.
Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux ,
C'est acheter la paix du sang d'un malheureux.
PTRBBUS.
Oui : mais je veux , seigneur, l'assurer davantage t
D'une éternelle paix Hennio e est le gage ;
Je l'épouse. Il sembloit qu'u spectacle si doux
N'attendit en ces lieux qu'un témoin tel que voua t
Vous y représentez tous les Grecs et son père,
Puisqu'on vous Ménélas voit revivre son frère.
Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
J'attends avec la paix son cœur de votre main
ORESTE, à part.
Ali dieux!
SCÈNE V.
PYRRHUS, PHOENIX.
PYRRHDS.
Hé bien, Phœnix, l'amour est-il le aître !
Tes yeux refosent-ils encor de me connoitreî
PIICENIX.
kbl je vous reconuois: et ce juste courroux,
9.
i48 ANDROMAQUK.
Ainsi qu'à tous les Grecs, seigneur, vous lend à Vous
Ce n'est plus le jouet d'une flamme servile;
C'est Pyrrhus, c'est le fils et le rival d'Achille,
'^ne la gloire à la fin ramène sous ses lois,
t^ui triomphe de Troie une seconde fois.
PYRRHUS.
Dis plutôt qu'aujourd'hui commence ma victoire s
D'aujourd'hui seulement je jouis de ma gloire;
Kt mon cœur, aussi fier que tu l'as vu soumis ,
Croit avoir en l'amour vaincu mille ennemis.
Considère, Phœnix, les troubles que j'évite.
Quelle foule de maux l'amour traîne à sa suite.
Que d'amis, de devoirs, j'allois sacrifier,
Quels périls... un regard m'eût tout fait oublier :
Tous les Grecs conjurés foudoient sur un rebelle.
Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.
PHOENIX.
Oui , je bénis , seigneur, l'heureuse cruauté
Qui vous rend...
PÏRRHLS.
Tu l'as vu comme elle m'a traité.
Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée.
Que son fils me la dût renvoyer désarmée :
J'allois voir le succès de ses embrassemenis;
Je n'ai trouve que pleurs mêlés d'emportements.
Sa misère l'aigrit; et, toujours plus farouche.
Cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche.
Vainement à son fils j'assurois mon secours :
« C'est Hector, disoit-elle en l'embrassant toujours»
« Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace* ;
« C'est lui-même, c'est toi, cher époux, que j'embrasse, t
Eh! quelle est sa pensée? attend-elle en ce jour
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour?
PHOENIX.
Sans doute, c'est le prix que vous gardoit l'ingrate.
Mais laissez-la, seigneur.
PYRRHUS.
Je vois ce qui la flatte :
Sa beauté la rassure; et, malgré mon courroux,
L'orgueilleuse m'attend encore à ses genoux.
l. iSi^ ocuUa, tic ille manus, tic ora ferebct. ( Enéide, liv il J
ACTB II. 14f7
Je la verrois aux minns, Phœnix, d'un oeil tranquille
Elle est veuve d'Hertor, et je suis fils d'Achille :
Trop de haine sépar« Andromaque et Pyrrhus.
PHOEMX.
Commencez donc, seigneur, à ne m'en parler plus»
Allez voir Hennione; et, content de lui plaire.
Oubliez à ses pieds jusqu'à votre colère.
Vouç-môme à cet hymen venez la disposer •
Est-ce sur un rival qu'il s'es. faul reposer?
11 ne l'aime que trop.
PYRRnns.
Crois-tu , si je l'épouse,
Qu'Andromaque en son cœur n'en sera pas jalouse?
PHOKNIX.
Quoi! toujours Andromaque occupe votre esprit!
<^ue vous importe, ô dieux! sa joie ou son dépit?
Quel charme, malgré vous, vers elie vous attire?
PYRRHUS.
Non, Je n'ai pas bien dit tout ce qu'il lui faut dire i
Ma colère à ses yeux n'a paru qu'à demi ;
Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
Retournons-y. Je veux la braver à sa vue.
Et donner à ma haine une libre étendue.
Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
Allons.
PHGEMX.
Allez, seigneur, vous jeter à ses pieds j
Allez, en lui jurant que votre âme l'adore,
A de nouveaux mépris l'encourager encore.
PYRRHUS.
Je le vois bien , tu crois que , prêt à l'excuser,
M on cœur court après elle , et cherche à s'apaiser.
phoeuix.
^ ous aimez : c'est assez.
PYRRHOS.
Moi , l'aimer? une ingrate
Qui me hait d'autant plus que mon amour la flatte?
Sans parents , sans amis , sans espoir que sur moi ?
Je puis perdre son fils, peut-ôtre je le doi :
Étrangère... que dis-je? esclave dans lIÉpire,
Je lui donne son fils, mon âme, mon empire;
Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
148 ANDROMAQUE.
D'autre rang que celui de son persécuteur !
Non, non, je l'ai juré, ma vengeance est certaine}
Il faut bien une fois justifier sa haine :
J'abandonne son fils. Que de pleurs vont couler I
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler!
Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose !
Elle en mourra, Phœnix, et j'en serai la cause :
C'est lui mettre moi-môme un poignard dans le seia,
PHCEMX.
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse?
PYRRHDS.
Je t'entends. Mais excuse un reste de tendresse.
Crains-tu pour ma colère un si foible combat?
D'un amour qui s'éteint c'est le dernier éclat.
Allons. A tes conseils, Phœnix, je m'abandonne.
Faut^il livrer son fils? faut-il voir Hermione?
PHOEMX.
Oui, voyez-la, seigneur; et, par des vœux souiiiis.
Protestez-lui...
PYRRHUS.
Faisons tout ce que j'ai promis.
riN DD OBUXI&MB ACTE.
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
ORESTE, PYLADE.
PTLADB.
Modérer donc, seigneur, cette fureur extrême t
Je ne vous connois plus; vous n'êtes plus vous-même.
Souffrez...
ORESTE.
Non, tes conseils ne sont plus de suison,
Pylade: je suis las d'écouter la raison.
ACTB IIL
Cest traîner trop longtemps ma vie et mon supplice t
Il faut que je l'enlève, ou bien que je périsse.
Le dessein en est pris; je le veux achever.
Oui, je le veux.
PTLADE.
Eh bien, il la faut enlever;
Ty consens. Mais songez cependant où vous êtes.
Que croira-t-on de vous , à voir ce que vous faites?
Dissimulez : calmez ce transport inquiet;
Commandez à vos yeux de garder le secret.
Ces gardes, cette cour, l'air qui vous environne,
Tout dépend de Pyrrhus, et surtout d'Hermione.
A ses regards surtout cachez votre courroux.
O dieux! en cet état pourquoi la cherchiez-vousî
ORESTE.
Que sais-je! De moi-même étois-je alors le maître î
La fureur m'emportoit, et je venois peut-être
Menacer à la fois l'ingrate et son amant.
PTLADE.
Et quel étoit le fruit de cet emportement?
ORBSTB.
Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
Du coup dont ma raison vient d'être confondue?
Il épouse, dit-il, Hermione demain;
Il veut, pour m'honorer, la tenir de ma main.
Ah! plutôt cette main dans le sang du barbare...
PYLADE.
Vous l'accusez, seigneur, de ce destin bizarre;
Cependant, tourmenté de ses propres desseins.
Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
ORESTE.
Non, non; je le connois, mon désespoir le flatte;
Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l'ingrate;
Ses charmes jusque-là n'avoient pu le toucher :
Le cruel ne la prend que pour me l'arracher.
Ah, dieux! c'en étoit fait : Hermione gagnée
Pour jamais de sa vue alloit être éloignée;
Son cœur, entre l'amour et le dépit confus.
Pour se donner à moi n'attendoit qu'un refus;
Ses yeux s'ouvroient, Pylade; elle écoutoit Oreste,
Lui parloit, le plaignoit... Un mot eût fait le reste.
M9
150 ANDROMAtZUB.
PTLADE,
Vous le croyez !
ORESTE.
Eh quoi! ce courroux enflammé
Contre un ingrat...
PTLADE,
Jamais il ne fut plus aimé.
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l'auroit accordée.
Qu'un prétexte tout prêt ne l'eût pas retardée ?
M'en croirez-vousî Lassé de ses trompeurs attraits.
Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi ! votre amour se veut charger d'une furie
Qui vous détestera , qui , toute votre vie ,
Regrettant un hymen tout prêt à s'achever.
Voudra...
ORBSTB.
C'est pour cela que je veux l'enlever.
Tout lui riroit, Pylade; et moi, pour mon partage,
Je n'emporteroi» donc qu'une inutile rage?
J'irois loin d'elle encor tâcher de l'oublier?
Non, non; à mes tourments je veux l'associer :
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne.
Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels , à pleurer condamnés ,
Me rendent tous les noms que je leur ai donn^
PTI.ADE.
Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade i
Oreste ravisseur !
ORESTB.
Et qu'importe, PylndeT
Quand nos États vengés jouiront de mes soins.
L'ingrate de mes pleurs jouir»r-t-elle moinsT
Et que me servira que la Gr^ce TO'admire ,
Tandis que je serai la fable de l'Épire?
Que veux-tu? Mais, s'il faut ne te rien déguiser.
Mon incocence enfin commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix, et poursuit l'innocence.
De quelque part sur mo? que je tourne les yeux ,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.
Méritons leur courroux, justifions leur haine
Et que le fruit du crimn en précède la pein(«.
ACTE III. 151
Mais toi ., par quelle erreur veax-tu toujours sur toi
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
Assez et trop longtemps mon amitié t'accable :
Évite un malheureux, abandonne un coupable.
Cher Pylade , crois-moi , ta pitié te séduit.
Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit.
Porte aux Grecs cet enfant que Pjrrrhus m'abandonne.
\'a-t'en.
PYLADE.
Allons, seigneur, enlevons Hermione.
Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
Que ne peut l'amitié conduite par l'amour !
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle :
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs :
Vous voyez que la mer en vient battre les murs;
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
Jusqu'en votre vaisseau conduira votre proie.
on ESTE.
Pabuse, cher ami, de ton trop d'amitié;
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitiéi
Excuse un malheureux qui perd tout ce qu'il aime,
Que tout le monde liait, et qui se hait lui-même.
Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux...
PYLADE.
Dissimulez, seigneur; c'est tout ce que je veux.
Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate t
Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate;
Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
ORESTE.
Va-t'en. Réponds-moi d'elle, et je réponds de mol.
SCÈNE II.
HERMIONE, ORESTE, CLÉONE.
ORESTE.
Eh bien! mes soins vous ont rendu votre conquête;
J'ai vu Pyrrhus, madame, et votre hymen s'apprête.
HBRUIONE.
On le dit; et de plus on vient de m'assurer
Que Tcuft ne me cherchiez que pour m'y préparer*
152 ANDROMAQUB.
ORESTE.
Et votre âme à ses vœux ne sera point rebelle?
HERHIONE.
Qui l'eût cru que Pyrrhus ne fût pas infidèle?
Que sa flamme attendroit si tard pour éclater?
Qu'il reviendroit à moi, quand je l'allois quitter?
Je veux croire avec vous qu'il redoute la Grèce;
Qu'il suit son intérêt plutôt que sa tendresse;
Que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.
ORESTE.
Non , madame : il vous aime , et je n'en doute plus
Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu'ils veulent faire?
Et vous ne vouliez pas, sans doute, lui déplaire.
HERMIONE.
Mais que puis-je, seigneur? On a promis ma foi :
Lui ravirai-je un bien qu'il ne tient pas de moi?
L'amour ne règle pas le sort d'une princesse :
La gloire d'obéir est tout ce qu'on nous laisse.
Cependant je partois; et vous avez pu voir
Combien je relàchois pour vous de mon devoir.
ORESTE.
Ah! que vous saviez bien, cruelle... Mais, madame,
Chacun peut à son choix disposer de son âme.
La vôtre étoit à vous. J'espérois ; mais enfin
Vous l'avez pu donner sans me faire un larcin.
Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
Et pourquoi vous lasser d'une plainte importune?
Tel est votre devoir, je l'avoue ; et le mien
Est de vous épargner un si triste entretien.
SCÈNE III.
HERMIONE, CLÉONE.
HERHIONE.
Allendois-tu , Cléone, un courroux si modeste?
CLÉONE.
La douleur qui se tait n'en est que plus funeste.
Je le plains d'autant plus qu'auteur de son ennui,
Le coup qui l'a perdu n'est parti que de lui.
Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare i
Il a parlé, madame, et Pyrrhus se déclare.
ACTB III. 153
HERHIONE.
Tu crois que P3rTThus craint? Et que craint-il encorî
Des peuples qui, d'i ans, ont fui devant Hector;
Qui cent fois, effrayés de l'absence d'Achille,
Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile.
Et qu'on verroit encor, sans l'appui de son fils ,
Redemander Hélène aux Troyens impunis 7
Non, Cléone, il n'est point ennemi de lui-même»
Il veut tout ce qu'il fait ; et , s'il m'épouse , il m'aime.
Mais qu'Oreste à son gré m'impute ses douleurs;
K'avons-nous d'entretien que celui de ses pleursî
Pyrrhus revient à nous ! Eh bien ! chère Cléone,
Conçois-tu les transports de l'heureuse Henni oneî
Sais-tu quel est Pyrrhus ? T'es-tu fait raconter
Le nombre des exploits... mais qui les peut compter?
Intrépide, et partout suivi de la victoire,
Charmant , fidèle enfin : rien ne manc[ue à sa gloire.
Songe...
CLéONE.
Dissimulez : votre rivale en pleurs
Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.
HERHIONE.
Dieux! ne puis-je à ma joie abandonner mon àmeT
Sorv>ns : que lui dirois-je?
SCÈNE IV.
A.NDROMAQUE, HERMIONE, CLÉONE, CÉPHISE.
ANDROHAQCE.
Où fuyez-vous, madame?
N'est-ce pas à vos yeux un spectacle assez doux
Que la veuve d'Hector pleurant à vos genoux?
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
Vous envier un cœur qui se rend k vos charmes.
Par une main cruelle, hélas! j'ai vu percer
Le seul où mes regards prétendoient s'adresser :
Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
Avec lui dans la tombe elle s'est enfermée.
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour;
Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite.
En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
•l
15* ANDROMAQUE
Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
C'est le seul qui nous reste, et qu'on veut nous l'ôter.
Hélas! lorsque, lassés de dix ans de misère,
Les Troyens en courroux menaçoient votre mère.
J'ai su de mon Hector lui procurer l'appui :
Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j'ai pu sur lui.
Que craint-on d'un enfant qui survit à sa perte?
Laissez-moi le cacher en quelque île déserte ;
Sur les soins de sa mère on peut s'en assurer.
Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer.
H E U M 1 O N E.
■Je conçois vos douleurs; mais un devoir austère.
Quand mon père a parlé, m'ordonne de me taire.
C'est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?
Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme
Faites-le prononcer : j'y souscrira^ madame.
SCÈNE y.
ANDROMAQUE, CÉPHISE.
NDIK ^AQDE.
Quel mépris la cruelle attache à ses refus!
CÉPUISE.
Je croirois se» conseils, et je verrois Pyrrhus.
Un regard confondroit Hermione et la Grèce.-
Mais lui-même il vous cherche.
SCÈNE VI.
PYRRHUS, ANDROMAQUE, PHCENIX, CEPHISE.
PTBRHUS, & l'hœniz.
Où donc est la princesse '
Ne m'avois-tu pas dit qu'elle étoit en ces lieu&7
PHOENIX.
Je le croyois.
ANDROUAQDE, i I^éphise.
Tu vois le pouvoir de mes yeuoS
FVaRHDS.
Que dit-elle Pbœnîx?
ACTE IIL IS6
ANDROHAQDE.
Hélas ! tout m'abandonne I
PHCENIX.
Allons, seigneur, marchons sur les pas d'Hermion^,
CÉPHISE.
Quattendez-Toas? Rompez ce silence obstiné.
ANDROH&QUB.
Il a promis mon fils.
CÉPHISE.
n ne l'a pas donné.
ANDROMAQDB.
Non , non , j'ai beau pleurer, sa mort est résolue.
PTRRHDS.
Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue?
Quel orgueil !
ANDROMAQtJB.
Je ne fais que l'irriter encor,
Sortons.
PYRRHUS.
Allons aux Grecs livrer le '"^ :rHector.
ANDROMAQUE, se jetant aux pieds de Fyrrhns
Ah, seigneur! arrêtez! Que prétendez-vous faire?
Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère!
Vos serments m'ont tantôt Juré tant d'amitié !
Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitiéî
Sans espoir de pardon m'avez-vous condamnée?
PTRRHDS.
Phœnix tous le dira, ma parole est donnée.
ANDROHAQDE.
Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !
PTRRHLS.
rétois aveugle alors; mes yeux se sont ouverts.
Sa grâce à vos désirs pouvoit être accordée ;
IVIais vous ne l'avez pas seulement demandée t
C'en est fait.
ANDROMAQDE.
Ah ! seigneur! vous entendiez assez
Des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.
Pardonnez à l'éclat d'une illustre fortune
Ce reste de fierté qui craint d'être importune.
Vous ne l'ignorez pas : Andromaque, sans vous,
N'auroit jamais d'un maître embrassé les genoux.
158 ANDROMAQUB.
PTRRHUI.
Non , vous me haïssez ; et dans le fond de l'âme
Vous craignez de devoir quelque chose à ma flammSi
Ce fils môme, ce fils, l'objet de tant de soins.
Si je l'avois sauvé, vous l'en aimeriez moins-
La haine, le mépris, contre moi tout s'assemble;
Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
Jouissez à loisir d'un si noble courroux.
AlloQS, Phœnix.
ANDROMAQUE.
Allons rejoindre mon époux.
CÉPHISE.
Madame...
ANDROMAQUE, à CépWse,
Et que veux-tu que je lui dise encore?
Auteur de tous mes maux, crois-tu qu'il les ignore?
(A Pyrrhus.)
Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez.
J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés;
Jai vu trancher les jours de ma famille entière.
Et mon époux sanglant traîné sur la poussière.
Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers.
J'ai fait plus; je me suis quelquefois consolée
Qu'ici, plutôt qu'ailleurs, le sort m'eût exilée;
Qu'heureux dans son malheur, le fils de tant de rois» *
Puisqu'il devoit servir, fût tombé sous vos lois :
J'ai cru que sa prison devicndroit son asile.
Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille :
J'attendois de son fils encor plus de bonté.
Pardonne, cher Hector, à ma crédulité!
Je n'ai pu soupçonner ton ennemi d'un crime;
Malgré lui-même enfin je l'ai cru magnanime.
Ah ! s'il l'étoit assez pour nous laisser du moin»
Au tombeau qu'à ta cendre ont élevé mes soins,
Kt que, finissant là sa haine et nos misères ,
Il ne séparât point des dépouilles si chères*!
PYRRHUS.
Va m'attendre, Phœnix.
1 . Voltaire , Laharpe et Geoffroy regar Jent ce discours d'Aadro*
Hiaque comme l'un des plus pathétiques du thé&tre de Racin».
A.CTB III. in
SCÈNE VIL
PYRRHUS, ANDROMAQUE, CÉPHISE,
PYRRHUS.
Madame, demeurez.
On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
Oui , je sens à regret qu'en excitant vos larmes
Je ne fais contre moi que vous donner des armes :
Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
Mais, madame, du moins tournez vers moi les yeui v
Voyez si mes regards sont d'un juge sévère.
S'ils sont d'un ennemi qui cherche à vous déplaire.
Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir?
Au nom de votre fils , cessons de nous haïr.-
A le sauver enfin c'est moi qui vous convie.
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vieî
Paut-il qu'en sa faveur j'embrasse vos genoux î
Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaîne»}
Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front.
Au lieu de ma couronne, un éternel alficnt :
Je vous conduis au temple où son hjmien s'apprête;
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
Biais ce n'est plus, madame, une offre à dédaigner;
Je vous le dis : il faut ou périr, ou régner.
Mon cœur, désespéré d'un an d'ingratitude ,
Ne peut plus de son sort souffrir l'incertitude.
C'est craindre , menacer, et gémir trop longtemps.
Je meurs si je vous perds ; mais je meurs si j'atteûds.
Songez-y : je vous laisse; et je viendrai vous prendre
Pour vous mener au temple où ce fils doit m'attendra ;
Et là vous me verrez , soumis ou furieux ,
Vous couronner, madame , ou le perdre à vos yeux.
SCÈNE VIII.
ANDROMAQUE, CÉPHISE,
CÉPHISE.
Je vous l'avois prédit , qu'en dépit de la Grèce ,
De votre sort encor vous seriez la maltresse.
158 ANDROMAQUB.
ANDROHAQDB.
Hélas! de quel effet tes discours sont suivis I
Il ne me restoit plus qu'à condamner mon fila.
CéPHISB.
Ma dame , à votre époux c'est être assez fidèle :
Tr op de vertu pourroit vous rendre criminelle.
L ni-même il porteroit votre âme à la douceur.
ANDROMAQCE.
Quoi! je lui donnerois Pyrrhus pour successeur I
CÉPHISE.
Ainsi le veut son fils , que les Grecs vous ravissent.
Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent?
Qu'il méprisât, madame, un roi victorieux
Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux ,
Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
Qui ne se souvient plus qu'Achille étoit son père,
Qui dément ses exploits et les rend superflus?
ANDROMAQUE.
Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles.
Et traîné sans honneur autour de nos murailles?
Dois-je oublier mon père à mes pieds renversé.
Ensanglantant l'autel qu'il tenoit embrassé * î
Songe , songe , Céphise , à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle;
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants ,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage.
Et, de sang tDut couvert , échauffant le carnage ;
Songe aux cris des vainqueurs , songe aux cris des mouranu
Dans la flamme étouffés , sous le fer expirants ;
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vuej
Voilà par quels exploits il sut se couronner;
Enfin , voilà l'époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes;
Qu'il nous prenne, s'il veut, pour dernières victimes.
l'eus mes ressentiments lui seroient asservis 1
1. Priamumque per ara$
Sanguine fœdarUem, qua» iptt taceavtrat, ignet.
iÉnéide, liv. IL)
ACTB III. 139
CÉPHISB.
Eh bien , allons donc voir expirer votre fils t
On n'attend plus que vous... Vous frémissez , madame
ANDROUAQCB.
Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme I
Quoi! Céphise, j'irai voir expirer encor
Ce fils, ma seule joie, et l'image d'Hector,
Ce fils , que de sa flamme il me laissa pour gage !
Hélas! je m'en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
« J'ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
« Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
« S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi.
« Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère,
« Montre au fils à quel point tu chérissois le père, b
Et Je puis voir répandre un sang si précieux !
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux !
Roi barbare, faut-il que mon crime l'entraîne?
Si je te hais , est-il coupable de ma haine?
Ta-t-il de tous les siens reproché le trépas 7
S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'il ne sent pas 7
Mais cependant , mon fils , tu meurs si Je n'arrête
Le fer que le cruel tient levé sur ta tôte.
Je l'en puis détourner, et je t'y vais ofl"rir!...
Non, tu ne mourras point, je ne le puis souffrir.
Allons trouver Pyrrhus. Mais non , chère Céphise,
Va le trouver pour moi.
CÉPHISE.
Que faut-il que Je diset
APtDROUAQDB.
Dis-lui que de mon fils l'amour est assez fort...
Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort7
L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie?
CéPHISE.
Madame, il va bientôt revenir en furie.
ANDROMAOl'E.
Eh bien I va l'assurer...
CÉPHISE.
De quoi ? de votre fol ?
teo anoromàqub.
ANDROHAQUE.
Héla» ! pour la promettre est-elle encore à moiî
O cendres d'un époux ! ô Troyens ! ô mon père!
0 mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère!
Allons.
CéPHISE.
Où donc, madame? et que résolvez-vous î
AHDCOHAQDE.
Allons sur son tdmbeau consulter mon époux.
FIN aV TROIStÀMB ACTK.
ACTE QUATRIEME
SCÈNE I.
ANDROMAQUE, CÉPHISE.
CÉPHISE.
Ab! Je n'en doute point : c'est votre époux , madaae,
C'est Hector qui produit ce miracle en votre âme !
Il veut que Troie encor se puisse relever
Avec cet heureux fils qu'il vous fait conserver.
»*vrrhus vous l'a promis. Vous venez de l'entendre»
Madame : il n'attendoit qu'un mot pour vous le rendre.
Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
Content de votre cœur, il met tout à vos pieds ;
Sur lai, sur tout son peuple il vous rend souveraine.
Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine?
Déjà contre les Grecs plein d'un noble courroux.
Le soin de votre fils le touche autant que vous :
Il prévient leur fureur; il lui laisse sa garde:
Pour ne pas l'exposer, lui-même il se hasarde.
Mais tout s'apprête au temple; et vous avez promiB.M
ANDROHAQUE.
Oui, Je m'y trouverai. Mais allons voir mon fils.
céPHISE.
Madame, qui vous presse? Il suffit que sa vue
ACTB IV. 161
Désormais à vos yeux ne soit plus défendue.
Vous lui poun-ez bientôt prodiguer vos bontés,
lit vos embrassements ne seront plus comptés.
Quel plaisir d'élever un enfant qu'on voit croître.
Non plus comme un esclave élevé pour son maître,
Mais pour voir avec lui renaître tant de rois!
A N D R 0 » A Q (J E.
Céphise, allons le voir pouç la dernière fois.
CÉPHISE.
Que dites-vous? O dieux 1
ANDROHAQOE.
O ma chère Céphise I
r.e n'est point avec toi que mon cœur se déguise :
lu foi , dans mon malheur, s'est montrée à mes yeux ;
Mais j'ai cru qu'à mon tour tu me connoissois mieux.
Quoi donc ! as-tu pensé qu'Andromaque infidèle
Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ,
Et que, de tant de morts réveillant la douleur,
I^ soin de mon repos me fît troubler le leur?
Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre?
Mais son fils périssoit, il l'a fallu défendre.
Pyrrhus en m'épousant s'en déclare l'appui ;
11 suffit : je veux bien m'en reposer sur lui.
Je sais quel est Pyrrhus : violent, mais sincère,
Céphise , il fera plus qu'il n'a promis de faire.
Sur le courroux des Grecs je m'en repose encor :
Leur haine va donner un père au fils d'Hector.
le vais donc, puisqu'il faut que je me sacrifie.
Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
le vais, en recevant sa foi sur les autels.
L'engager à mon fiîs par des nœuds immortels.
Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste.
D'une infidèle vie abrégera le reste;
Et, sauvant ma vertu, rendra ce que Je doi
A Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
Voilà de mon amour l'innocent stratagème :
Voilà ce qu'un époux m'a commandé lui-même.
J'irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
Céphise, c'est à toi de me fermer les yeux,
CÉPHISE.
Ah ! ne prétendez pas due je puisse survivre..)
162 A.NDROMAQUB.
ANDnOWAQCË.
Non , non , je te défends, Céphise, de me suivre.
Je confie à tes soins mon unique trésor •
Si tu vîvois pour moi , vis pour le fils d'Hector.
De l'espoir des Troyens seule dépositaire.
Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
Veille auprès de Pyrrhus; fais-lui garder sa foi :
S'il le faut, je consens qu'on lui parle de moi.
Fais-lui valoir l'hymen où je me suis rangée i
Dis-lui qu'avant ma mort je lui fus engagée;
Que ses ressentiments doivent être effacés;
Qu'en lui laissant mon fils , c'est l'estimer assez.
Fais connoître à mon fils les héros de sa race;
Autant que tu pourras , conduis-le sur leur trace t
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté.
Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été;
Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
Mais qu'il ne songe plus , Céphise , à nous venger i
Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
il est du sang d'Hector, mais il en est le reste;
Et pour ce reste enfin j'ai moi-même , en un jour,
Sacrifié mon sang, ma haine, et mon amour.
CÉPHISE.
Hélas!
ANDROMAQUE.
Ne œe suis point , si ton cœur en alarmes
Prévoit qu'il ne pourra commander à tes larmes.
On vient. Cache tes pleurs, Céphise; et souviens-toi
Que le sort d'Andromaque est commis à ta foi *.
C'est Ilermione. Allons, fuyons sa violence.
SCÈNE II.
HERMIONE.
CLÉONE.
Non, je ne puis assez admirer ce silence.
Vous vous taisez, madame; et ce cruel mépris
1. Commis pour con^' Utinùme beoieux introduit dan» notre
langue pu Racine.
ACTE I^. 1
N'a pas du moindre trouble agité vos esprits!
Vous soutenez en paix une si rude attaque,
Vous qu'on voyoit frémir aa seul nom d'Andromaquel
Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer
Que Pyrrhus d'un regard la vouiCt honorer!
n l'épouge; il lui donne, avec soc diadème,
^jbl fol que vous venez ae recevoir vous-même :
Et votre bouche encor, muette à tant d'ennui ,
N'a pas daigné s'ouvrir pour se plaindre de lui !
Ah! que je crains, madame, un calme si funeste!
Et qu'il vaudroit bien mieux...
HBRHIONB.
Fais-tu venir Oresteî
CLÉO.NE.
II. vient, madame, il vient; et vous pouvez juger
Que bientôt à vos pieds il alloit se ranger,
Prêt ÏL servir toujours sans espoir de salaire :
Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
Mais il entre.
SCÈNE III.
ORESTF. HERMIONE, CLÉONE.
PAESTb.
Âh i madame ! est-U vrai qu'une fois
Oreste tA vous cherchant obéisse à vos lois?
Ne m'a-t-on point flatté d'une fausse espérance!
Avez-vouM en effet souhaité ma présence?
Croirai-je que vos yenx, à la fin désarmés.
Veulent...
HERHIOIfB.
Jfe veux savoir, saigneur, si voav m'aimez.
ORESTE.
Si je vous aime! d dieux! Mes serments, me» parjures.
Ma fuite fc mon retout, mes respects, mes injures,
Mob désespoi«, mes yeux de pleurs toujours noyés;
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez?
HBRMIOnB.
Vengez-moi , Je crois tout-
ORESTl.
Eh bien, allons, madame :
Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme;
:64 ANDROMAQUB.
Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
Vous, la place d'Hélène, et moi, d'Agamemnon;
De Troie en ce pays réveillons les misères,
Et qu'on parle de nous ainsi que de nos pères.
Partons, je suis tout prêt.
B E n M I 0 N E.
Non , seigneur, demeurons i
Je ne yeux pas si loin porter de tels affronts.
Quoi! de mes ennemis couronnant l'insolence,
J'irois attendre ailleurs une lente vengeance!
Et je m'en remettrois au destin des combats ,
Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas!
Je veux qu'à mon départ toute l'Épire pleure.
Mais, si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.
Toue w retardements sont pour moi des refus.
Courez au lempla, V faut immoler...
ORESTK.
BERVione.
Qui?
Pyrrhus.
Pyrrhus, madame!
HERMIONE.
Eh quoi ! votre haine chancelle?
Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
N'alléguez point des droits que je veux oublier ;
Et ce n'est pas à vous à le justifier.
ORESTE.
Moi, je l'excuserois! Ah! vos bontés, madame.
Ont gravé trop avant ses crimes dans mon ftme.
Vengeons-nous, j'y consens, mais par d'autres chemins :
Soyons ses ennemis, et non ses assassins;
Faisons de sa ruine une juste conquête.
Quoi! pour réponse aux Grecs porterai-je sa tèteî
Et n'ai-je pris sur moi le soin de tout l'État,
Que pour m'en acquitter par un assassinat?
SouiTrez, au nom des dieux, que la Grèce s'expliquo,
Et qu'il meure chargé de la haine publique.
Souvenez-vous qu'il règne, et qu'un front couronné...
HERUIONE.
Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné?
Ne vous suffit-il pas que ma gloire oiTensée
ACTE IV. I8S
Demande une victime à moi seule adressée;
Qu'Ilermione est le prix d'un tyran opprimé;
Que je le hais; enfin, seigneur, que je l'aimai î
Je ne m'en cache point : l'ingrat m'avoit su plaire «
Boit qu'ainsi l'ordonnât mon amour ou mon père.
N'importe; mais enfin réglez-vous là-dessus.
Malgré mes vœux , seigneur, honteusement déçus ,
Malgré la juste horreur que son crime me donne.
Tant qu'il vivra, craignez que je ne lui pardonne.
Doutez jusqu'à sa mort d'un courroux incertain :
S'il De meurt aujourd'hui , je puis l'aimer demain.
ORESTE.
Eh bien, il faut le perdre , et prévenir sa gr&ce;
Il faut... Mais cependant que faut-il que je fasse?
Comment puis-je sitôt servir votre courroux?
Quel chemin jusqu'à lui peut conduire mes coups?
A peine suis-je encore arrivé dans l'Épire,
Vous voulez par mes mains renverser un empire;
Vous voulez qu'un roi meure ; et pour son châtiment
Vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment;
Aux yeux de tout son peuple il faut que je l'opprime.
Laissez-moi vers l'autel conduire ma victime ,
Je ne m'en défends plus; et je ne veux qu'aller
Reconnoître la place où je dois l'immoler :
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l'attaque.
HERUIONE.
Mais cependant, ce jour, il épouse Andromaque}
Dans le temple déjà le trône est élevé ,
Ma honte est confirmée , et son crime achevé.
Enfin qu'attendez-vous? 11 vous offre sa tête :
Sans gardes, sans défense, il marche à cette f<}te;
Autour du fils d'Hector il les fait tous ranger ;
]1 s'abandonne au bras qui me voudra venger.
Voulez-vous malgré lui prendre soin de sa vie?
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m'ont suiviei
Soulevez vos amis; tous les miens sont à vous :
n me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
Mais quoi ! déjà leur haine est égale à la mienne }
Elle épargne à regret l'époux d'une Troyenne.
Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper.
Ou plutôt il ne faut que les laisser frinper.
Conduisez od suivez une ''ui^ui si t)eile i
»«6 ANDROMAQUB.
Revener tout couvert du sang de l'infidèle;
Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.
ORESTB.
Mais, madame, songez...
HERUIONB.
Ah ! c'en est trop , seigneur :
Tant de raisonnements oiTensent ma colère.
J'ai voulu vous donner un moyen de me plaire,
Rendre Oreste content ; mais enfin Je vois bien
Qu'il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
Partez : allez ailleurs vanter votre constance ,
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
De mes lâches bontés mon courage est confus;
Et c'est trop en un Jour essuyer de refus.
Je m'en vais seule au temple où leur hymen s'apprête.
Où vous n'osez aller mériter ma conquête :
Là, de mon ennemi Je saurai m'approcher;
Je percerai le cœur que Je n'ai pu toucher;
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées.
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées;
Et, tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux
De mourir avec lui que de vivre avec vous.
ORESTE.
Non, Je vous priverai de ce plaisir funeste.
Madame : il ne mourra que de la main d'Oreste.
Vos ennemis par moi vont vous être immolés ,
Et vous reconnoltrez mes soins, si vous voulez.
HERIIIONE.
Allez. De votre sort laissez-moi la conduite ,
Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
SCÈNE IV.
FIERMIONE, CLÉONE.
CLÉONE.
Vous vous perdez, madame; et vous devez songer...
HERMIONB.
Que Je me perde ou non , Je songe à me venger.
Je ne sais m<*me encor, quoi qu'il m'ait pu promettre,
Sur d'autres que sur moi si Je dois m'en remettre :
Pyrrhus n'est pas coupable à ses yeux comme aux mieng ,
Et Je tiendrois mes coups bien plut sûrs que les siens.
ACTB IV. 167
Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
De retirer mon bras teint du sang du parjure,"
Et, pour rendre sa peine et mes plaiuirs plus grands ,
De cacher ma rivale à ses regards mourants!
Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime.
Lui laissoit le regret de mourir ma victime !
Va le trouver : dis-lui qu'il apprenne à l'ingrat
Qu'on l'immole à ma haine, et non pas à l'État.
Chère Cléone , cours : ma vengeance est perdue
S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.
CLÉONE.
Je vous obéirai. Mais qu'est-ce que je voi ?
O dieux ! qui Tauroit cru , madame ? C'est le roi !
VfERUIONE.
Ah! cours après Oreste; et dis-lui, ma Cléone,
Qu'il n'entreprenne rien sans revoir Hermione I
SCÈNE V.
PYRRHOS, HERMIONE, PHOENIX.
PYnnuDS.
Vous ne m'attendiez pas, madame; et je vois bien'
Que mon abord ici trouble votre entretien.
Je ne viens point , armé d'un indigne artifice ,
D'un voile d'équité couvrir mon injustice ;
Il sulUt que mon cœur me condamne tout bas;
Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
J'épouse une Troyenne. Oui, madame, et j'avoue
Que je vous al promis la foi que je lui voue.
Un autre vous diroit que dans les champs troyens
Nos deux pères sans nous formèrent ces liens.
Et que, sans consulter ni mon choix ni le vôtre.
Nous fûmes sans amour attachés l'un à l'autre ;
Mais c'est assez pour moi que je me sois soumis.
Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
Loin de les révoquer, je voulus y souscrire :
Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
lit quoique d'un autre œil l'éclat victorieux
1. L'arrivée de Pyrrhus dans un pareil moment est un Téritable
coup (?e théâtre... La conception est d'un maître, et l'exécution au-
4eMU8 de tout éloge. (Laharpk.)
16P ANDROMAQUB.
Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
Je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle j
Je voulus m'obstiner à vous être fidèle;
Je vous reçus en reine; et jusques à ce jour
j'ai cru que mes serments me tiendroient lieu d'amout
Mais cet amour l'emporte; et, par un coup funesie,
Andromaque m'arrache un cœur qu'elle déteste :
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel
Nous jurer malgré nous un amour immortel.
Après cela, madame, éclatez contre un traître.
Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être.
Pour moi, loin de contraindre un si juste courron
Il me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures ;
Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins.
M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moiua.
II E R H 1 0 N E.
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
Et que, voulant bien rompre un nœud si solennr! ,
Vou!5 vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaissa
Sous la servile loi de garder sa promesse?
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter;
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoi! sans que ni serment ni devoir vous retienne.
Rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne ;
Me quitter, me reprendre , et retourner encor
De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector;
Couronner tour à tour l'esclave et la princesse;
Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce!
Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi ,
D'un héros qui n'est point esclave de sa foi.
Pour plaire à votre épouse , il vous faudroit peut-être
i rodiguer les doux noms de parjure et de traître.
Vous veniez de mon front observer la pâleur,
Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
Pleurante après son char vous voulez qu'on me voiej
Mais, seigneur, en un jour ce seroit trop de joie;
Et sans chercher ailleurs des titres empruntés ,
Ne vous sulti-11 pas de ceux que vous portez?
ACTE XV. igg
Do TÎeux père d'Hector la valeur abattue
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue.
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
Cherche un reste de sang que l'âge avoit glaci ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée j
De votre propre main Polyxène égorgée
Alix yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
Que peut-on refuser à ces généreux coups I
PÏRRHBS.
Madame, Je sais trop à quel excès de rage
La vengeance d'Hélène emporta mon courage s
Je puis me plaindre à vous du sang que J'ai versé ;
Hais enfin je consens d'oublier le passé.
Je rends grâces au ciel que votre indifférence
De mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence.
Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
Devo-* mieux vous connottre et mieux s'examiner.
Mes reiiiords vous faisoient une injure mortelle;
Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
Vous ne prétendiez point m'arréter dans vos fers :
Je crains de vous trahir, peut-être Je vous sers.
Nos cœurs n'éioient point faits dépendants l'un de Tautra :
Je sut vois mon devoir, et vous cédiez au vôtre :
Rien ne vous engageoii à m'aimer en effet.
IIERUIONE.
Je ne t'ai point aimé, cruel ! Qu'ai-Je donc fait?
r*i dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes j
Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces j
Ty suis encor, malgré tes infidélités,
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bonté».
Je leur ai commandé de cac»:er mon injure;
Tattendois en secret le retour d'un parjure;
J'ai cru que tôt ou tard , à ton devoir rendu ,
Tu me rapportcrois un cœur qui m'étoit dû.
Je t'aimois inconstant; quaurois-je fait fidèle?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m'annoncer le trépas.
Ingrat, Je doute encor si je ne t'aime pas.
Mais, seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère
Réserr* h d'autres yeux la gloire de vous pla;re.
Achevez votre hymen , J'y consens ; mais du moiu
Ne foKee pas mes yeux d'en être les témoins.
:o
170 ANDROMAQUE.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être.
Différez-le d'un jour, demain vous serez maître...
Vous ne répondez point? Perfide, je le voi :
Tu comptes les moments que tu perds avec moi I
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne.
Tu lui parles du cœur, tu la cherchos des yeux.
Je ne te retiens plus , sauve-toi de ces lieux ;
Va lui jurer la foi que tu m'avois jurée;
Va profaner des dieux la majesté sacrée :
Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t'ont lié.
Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne;
Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione.
SCÈNE VI.
PYRRHDS, PHCENIX.
PHOENIX.
Seigneur, vous entendez : gardez de négliger
Une amante en fureur qui cherche à se venger.
Elle n'est en ces lieux que trop bien appuyée;
La querelle des Grecs à la sienne est liée ;
Oreste l'aime encore; et peut-être à ce prix...
PYRRHUS.
&ndromaque m'attend. Phœnix, garde son fils.
(Tin DU «uAfRiftuB Aora.
XCT» V. S7)
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
HERMIONE.
Où Buis-JeT Qu'ai-je fait? Que dois-]e faire encore?
Quel transport me saisit? Quel chagrin me dévore?
Errante et sans dessein , je cours dans ce palais.
Ah ! ne puis-je savoir si j'aime ou si je haisî
Le cruel ! de quel œil il m'a congédiée :
Sans pitié , sans douleur an moins étudiée !
L'ai-je vu s'attendrir, se troubler un moment?
En ai-je pu tirer un seul gémissement?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Sembloit-fl seulement qu'il eût part à mes larnicr.?
Et je le plains encore ! Et, pour comble d'ennui ,
Mon cœur, mon lâche cœur s'intéresse pour lui !
Je tremble au seul penser du coup qui le menuci (
Et, prête à me venger, je lui fais déjà grâce!
Non , ne révoquons point l'arrêt de mon courroux :
Qu'il périsse ! aussi bien il ne vit plus pour nous.
Le perfide triomphe et se rit de ma rage :
Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
Il croit que, toujours foible, et d'un cœur incertain.
Je parerai d'un bras les coups de l'autre main.
Il Ju^ encor de moi par mes bontés passées.
Mais plutôt le perfide a bien d'antres pensées :
Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas
Si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
Il me laisse, l'ingrat, cet embarras funeste.
Non , non , encore un coup , laissons agir Oreste.
Qu'il meure , puisque enfin il a dû le prévoir.
Et puisqu'il m'a forcée enfin à le vouloir...
A le vouloir? Eh quoi! c'est donc moi qui l'ordonne?
Sa mort sera l'effet de l'amour d'Hermione?
Ce prince , dont mon cœur se faisoit autrefois
178 ANDROMAQUB.
Avec tant de plaisir redire les exploits
A qui môme en secret je m'étois destinée
Avant qu'on eût conclu ce fatal hyménée ;
Je n'ai donc traversé tant de mers, tant d'États,
Que pour venir si loin préparer son trépas,
L'assassiner, le perdre? Ah! devant qu'il expire...
SCÈNE II.
HERMIONE, GLÉONE.
HERHIONE.
Ah! qu'ai-je fait, Cléoneî et que viens-tu me dîroT
Que fait Pyrrhus?
CLéONE.
Il est au comble de ses vœux ,
Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
Je l'ai vu vers le temple , où son hymen s'apprôte
Mener en conquérant sa nouvelle conquête;
Et, d'un oeil où brilloient sa Joie et son espoir,
S'enivrer en marchant du plaisir de la voir.
Andromaque, au travers de mille cris de joie,
Porte jusqu'aux autels le souvenir de Troie;
Incapable toujours d'aimer et de haïr.
Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
HERHIONE.
Et l'ingrat? Jusqu'au bout il a poussé l'outrage?
Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage?
Goùte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits?
N'a-t-il point détourné ses yeux vers le palais?
Dis-moi, ne t'es-tu point présentée à sa vue?
L'ingrat a-t-il rougi lorsqu'il t'a reconnue?
Son trouble avouoit-il son infidélité?
A-t-il jusqu'à la fin soutenu sa fierté?
c L é 0 N B.
Madame, il ne voit rien : son salut et sa gloire
Semblent être avec vous sortis de sa mémoire.
Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets,
Il poursuit seulement ses amoureux projets.
Autour du fils d'Hector il a rangé sa garde.
Et croit que c'est lui seul que le péril regarde.
Phœnix môme en répond, qui l'a conduit exprèf
Dans un fort éloigné du temple et du palais.
ACTE V. 173
Voilà dans ses transports le seul soin qui lai reste.
HEnVIONB.
Le perfide! il mourra. Mais que t'a dit Oreste?
CLéONB.
Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.
HERUIONE.
F.h bien ! à me venger n'est-il pas préparé î
CLÉONE.
Je ne sais.
BERMIONB.
Ta ne sais? Quoi donc! Oreste encore,
Oreste me traliitT
CLÉONE.
Oreste vous adore ;
Mais de mille remords son esprit combatta
Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu,
r respecte en Pyrrhus l'honneur du diadème ;
Il respecte en Pyrrhus Achille et P)rrrhus même ;
Il craint les Grecs, il craint l'univers en courroux i
Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
11 voudroit en vainqueur vous apporter sa tête »
Le seul nom d'assassin l'épouvante et l'arrête.
Enfin il est entré, sans savoir dans son cœur
S'il en aevoit sortir coupable ou spectateur.
HERUIONE.
Non, non, il les Terra triompher sans obstacle;
Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
Je sais de quels remords son courage est atteint :
Le lâche craint la mort , et c'est tout ce qu'il craint.
Quoi! sans qu'elle employât une seule prière,
Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ;
Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats.
Virent périr vingt rois qu'ils ne connoissoient pas;
Et moi. Je ne prétends que la mort d'un parjure ,
Et Je charge un amant du soin de mon injure ;
Il peut me conquérir à ce prix , sans danger ;
Je me livre moi-même , et ne puis me venger !
Allons : c'est k moi seule h me rendre Justice.
Que de cris de douleur le temple retentisse ;
De leur hymen fatal troublons l'événement ;
Et qu'ils ne soient unis, s'il se peut , qu'un moment.
Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
1*74 ANDROMAQUH.
Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même.
Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera i
Je ne mourrai pas seule, et quelqu'un me suivra.
SCÈNE III.
ORESTE, HERMIONË, CLÉONE.
ORESTE.
Madame , c'en est fait , et vous êtes servie i
Pyrrhus rend à l'autel son infidèle vie.
HERMIONB.
D est morti
ORESTE.
Il expire : et nos Grecs irrités
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l'avois promis ; et , quoique mon courage
Se fit de ce complot une funeste image,
J'ai couru vers le temple , où nos Grecs dispersés
Se sont Jusqu'à l'autel dans la foule glissés.
Pyrrhus m'a reconnu , mais sans changer de face :
Il sembloit que ma vue excitât son audace ;
Que tous les Grecs , bravés en leur ambassadeur.
Dussent de son hymen relever la splendeur.
Enfin , avec transport prenant son diadème ,
Sur le front d'Andromaque il l'a posé lui-môme :
». Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi
« Andromaque; régnez sur l'Épire et sur moi.
« Je voue à votre fils une amitié de père;
u J'en atteste les dieux , Je le jure à sa mère :
• Pour tous mes ennemis Je déclare les siens ,
« Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
A ce» mots, qui du peuple attiroient le suffrage.
Nos Grecs n'ont répondu que par un cri de rage»
L'infidèle s'est vu partout envelopper.
Et Je n'ai pu trouver de place pour frapper i
Chacun se disputoit la gloire de l'abattre.
Je l'ai vu dans leurs mains quelque temps se débattrt«
Tout sanglant à leur» coups vouloir se dérober i
Mais enfin à l'autel il est allé tomber.
Du peuple épouvanté J'ai traversé la presse
Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
iElt regagner le port , où bientôt nos amis
ACTB T. l''5
Tiendront couverts du sang que je vous ai promis.
HERHIONE.
Qu'ont-ils fait !
ORESTE.
Pardonnez à leur impatience :
Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance;
Vous vouliez que ma main portât les premiers coups ,
Qu'il sentît en mourant qu'il expiroit pour vous ;
Mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple :
Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple ,
Madame; et vous pouvez justement vous flatter
D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter.
Vous seule avez poussé les coups...
HERHIONE.
Tais-toi, perfide,
Et n'impute qu'à toi ton lâche parricide.
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur.
Va : je la désavoue , et tu me fais horreur.
Barbare, qu'as-tu fait! Avec quelle furie
As-tu tranché le cours d'une si belle vie !
Avez-vous pu , cruels , l'immoler aujourd'hui ,
Sans que tout votre sang se soulevât pour lui !
Mais parle : de son sort qui t'a rendu l'arbitre?
Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? A quel titret
Qui te l'a dit i î
ORBSTB.
O dieux ! Quoi ! ne m'avez-vo as pas
Vous-même , ici , tantôt, ordonné son trépas?
HERlflONE.
Ah! falloit-il en croire une amante insensée?
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée?
Et ne voyoift-tu pas, dans mes emportements.
Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments T
Quand je l'aurois voulu, falloit-il y souscrire?
N'as-tu pas dû cent fois te le faire redire?
Toi-même avant le coup me venir consulter,
Y revenir encore, ou plutôt m'éviter?
Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance?
Qui t'amène en des lieux où l'on fuit ta présence?
1. Plus i'j réfléchii , pins le mot Qui te l'a dit ? me «emble admi*
rable. Ce«t i mon f^é le plus hardi , le plus profond , le plus étoih
Bant que la passion ait jamais prononcé. (Lahabiv.)
178 ANDROMAQUB.
Voilà de ton amour le détestable fruit t
Tu m'apportois, cruel, le malheur qui te suit.
C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale,
L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encor nous partager ses soins;
îl m'aimeroit peut-être ; il le feindroit du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
Je renonce à la Grèce , à Sparte , à son empire ,
A toute ma famille ; et c'est assez pour moi ,
Traître , qu'elle ait produit un monstre tel que toi.
SCÈNE IV.
ORESTE.
Que vois-je? est-ce Hermioneî Et que viens-je d'entendre!
Pour qui coule le sang que je viens de répandre?
Je suis, si je l'en crois, un traître, un assassin.
Est-ce Pyrrhus qui meurt? et suis-je Oreste enfin?
Quoi ! j'étouffe en mon cœur la raison qui m'éclaire ;
J'assassine à regret un roi que je révère ;
Je viole en un jour les droits des souverains.
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains.
Ceux môme des autels où ma fureur l'assiège;
Je deviens parricide, assassin, sacrilège :
Pour qui? pour une ingrate à qui je le promets,
Qui même, s'il ne meurt, ne me verra jamais.
Dont j'épouse la rage ! Et quand je l'ai servie.
Elle me redemande et son sang et sa vie !
Elle l'aime ! et je suis un monstre furieux!
Je la vois pour jamais s'éloigner de mes yeux!
Et l'ingrate en fuyant me laisse pour salaire
Tous les noms odieux que J'ai pris pour lui plaire!
SCÈNE V.
ORESTE, PYLADE; soldats d'orestk.
PYLADE.
Il faut partir, seigneur. Sortons de ce palais ,
Ou bien résolvons-nous de n'en sortir jamais.
Nos Grecs pour un moment en défendent la porte i
Tout le peuple assemblé nous poursuit à main-forte.
Aux ordres d'Andromaque ici tout est soumis i
A.CTB ▼. m
Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
Andromaque elle-même, h Pyrrlius si rebelle,
Lui rend tous les devoirs d'une veuve fidèle,
G)mmande qu'on le venge ; et peut-être qu'encor
Elle poursuit sur nous la vengeance d'Hector.
Allons, n'attendons pas que l'on nous environne;
Nos Grecs nous rejoindront; et tandis qu'Hennione
Tient encore le peuple autour d'elle arrêté,
Voilà notre chemin , sortons en sûreté.
ORBSTE.
Non, non, c'est Hermione, amis, que je veux saivre:
A son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
Partez : j'ai fait le crime, et je vais l'expier.
PTLADE.
Hermione, seigneur? Il l'a faut oublier.
Quoi ! toujours l'instrument et l'objet de sa rage.
Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage?
Et parce qu'elle meurt faut-il que vous mouriez T
ORESTE.
Elle meurt! Dieux! qu'entends-je!
PTLADE.
Eh quoi ! vous l'ignorial
En rentrant dans ces lieux nous l'avons rencontrée
Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
Elle a trouvé Pyrrhus porté par des soldats
Que son sang excitoit à venger son trépas.
Sans doute à cet objet sa rage s'est émue.
Mais du haut de la porte enfin nous l'avons vue
Un poignard à la main sur Pyrrhus se courber.
Lever les yeux au ciel , se frapper, et tomber.
OUESTE.
(Ir&ce aux dieux, mon maliieur passe mon espérance!
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance !
Appliqué sans relâche au soin de me punir.
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir;
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J'étois né pour servir d'exemple k ta colère.
Pour être du malheur un modèle accompli.
Eh bien ! je meurs content , et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants? Pour couronner ma joie.
Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie;
L'un et l'autre en mourant je les veux r^j^rder i
178 ANDROWTAQTIB.
Réunissons trois cœurs qui n'ont pu s'accorder...
Mais quelle épaisse nuit tout h coup m'enTironnef
De quel côté sortir? D'où rient que je frissonne?
Quelle horreur me saisit! Gr&ce au ciel, J'entrevoi...
Dieox! quels ruisseaux de sang coulent autour de inoil
rVLADE.
ihl seignearl
ORESTB.
Quoi ! Pyrrhus , je te rencontre eucorel
TrooTcrai-Je partout un rival que j'abliorre?
Percé de tant de coups , comment t'es-tu sauvét
Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé.
Mais que vois-je ! A mes yeux Hermione l'embrasse I
Elle rient l'arracher an coup qui le menace !
Pieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quels serpents tralne-t-elle après soi
Eh bien I filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes?
Pour qui sont ces serpents qui sifiQeot sur vos tétesl
A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit?
Venez-vous m'enlever dans l'étemelle nuit?
Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione i
L'ingrate mieux que vous saura me déchirer;
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
PYLADE.
Il perd la sentiment. Amis, le temps nous presses
Ménageons les moments que ce transport nous laisse*
Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissauts
S'il reprenoit ici sa rage avec ses sens.
wtm d'amdbouaqos.
LES PLAIDEURS
COMEDIE
1668
PREFACE
Quand Je lus les Guêpes d'Aristophane , je ne songeoti
guère que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles *
me divertirent beaucoup, et j'y trouvai quantité de plai-
santeries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais
c'étoit en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je
les avois destinées, comme une chose qui leur appartenoit
de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien
criminel, et les larmes de sa famille, me sembloient autant
d'Incidents dignes de la gravité de Scaramouche *. Le départ
de cet acteur interrompit mon dessein, et fit naître l'envie ' r ■
à quelques-uns de mes amis de voir sur notre tbéÂtre un ft
échantillon d'Aristophane. Je ne me rendis pas à la pre-
mière proposition qu'ils m'en firent : je leur dis que, quel-
que esprit que je trouvasse dans cet auteur, mon inclination
ne me porteroit pas à le prendre pour modèle si j'avois à
faire une comédie; et que j'aimerois beaucoup mieux imiter
la régularité de Ménandre et de Térence, que la liberté de
Plante et d'Aristophane. On me répondit que ce n'étoit pas
une comédie qu'on me demandoit, et qu'on vouloit seule-
ment voir si les bons mots d'Aristophane auroient quelque
1. Il s'agit probablement du fameux Tiberio Fiunlli, créateur do
personnage de Scaramouche , et qui le joua «ui l'ancien théâtre ita-
lien , i Paris , jusqu'à l'ige le pUc «vancA.
\\^
\
183 PREFACE.
grâce dans notre langue. Ainsi , moitié en m'encourageant,
moitié en mettant eux-mêmes la main à l'œuvre, mes amis
me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être
achevée.
Cependant la plupart du monde ne se soucie point de
1 l'intention ni de la diligence des auteurs. On examina d'a-
i bord mon amusement comme on auroit fait une tragédie.
Ceux mêmes qui s'y étoient le plus diverti» eurent peur de
n'avoir pas ri dans les règles, et trouvèrent mauvais que je
n'eusse pas songé plus sérieusement à les faire rire. Quel-
ques autres s'imaginèrent qu'il étoit bienséant à eux de s'y
, ennuyer, et que les matières de palais ne pouvoient pas
, ^ >^ j être un sujet de divertissement pour les gens de cour. La
■^ V / pièce fut bientôt après jouée à Versailles. On ne fit point
V I de scrupule de s'y réjouir ; et ceux qui avo'ent cru se désho-
/norer de rire à Paris furent peut-être obligés de «ire à
C^rsailles pour se faire honneur.
Ils auroient tort, à la vérité, s'ils me reprochoient d'avoir
fatigué leurs oreilles de trop de chicane. C'est une langue
qui m'est plus étrangère qu'à personne; et je n'ai employé
que quelques mots barbares que je puis avoir appris dans
le cours d'un procès que ni mes juges ni moi n'avons jamais
bien entendu.
Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personne»
un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès dû
chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis
Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avoit alTalre à
des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savoient ap-
oaremment ce que c'étoit que le sel attique; et ils étoient
bien sûrs, quand ils avoient ri d'une chose, qu'ils n'uvoient
pas ri d'une sottise.
Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousse»-
les choses au delà du vraisemblable. Les juges de l'Aréo-
page n'auroient pas peut-être trouvé bon qu'il eût marqué
au naturel leur avidité de gagner, les bons tours de leurs
v^ secrétaires, et les forfanteries de leurs avocats. Il étoit à
PRBPACB. 183
propos d'outrer un peu les personnages pour les empêcher
de se reconnoltre. Le public ne laissoit pas de discerner le
vrai au travers du ridicule ; et je m'assure qu'il vaut mieux
ivoir occupé l'impertinente éloquence de deux orateurs au-
tour d'un chien accusé, que si l'on avoit mis sur la sellette
un véritable criminel, et qu'on eût intéressé les spectateurs
à la vie d'un homme.
Quoi qu'il en soit. Je puis dire que notre siècle n'a pas
été de plus mauvaise humeur que le sien; et que si le but
do ma comédie étoit de faire rire, jamais comédie n'a mieux
attrapé son but. Ce n'est pas que j'attende un grand hon-
neur d'avoir assez longtemps réjoui le monde; mais je me
sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il m'en ait coûté une
seule de ces sales équivoques et de ces malhonnêtes plai-
santeries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos
écrivains, et qui loni retomber le théâtre dans la turpitude
d'où quelques auteurs plus modestes l'aToiect tiré.
1
PERSONNAGES
DANDIN, jugs.
LÉANDKB, fils de OaDdia.
CHICANBAU, bourgeois.
ISABBLLB, fille de Chicaneaa.
LA COMTBSSB.
PBTIT-JBAN, portier.
L'INTIMÉ, secrétaire.
LB SOUPFLBUR.
La icène est dans une viUe i» Sasst- NorwtamjUê.
LES PLAIDEURS
COMÉDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
PETIT-JEAN, traînant un groi sac de procès.
Ha foi ! sur l'avenir bien fou qui se fiera :
Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.
Dn juge, l'an passé, me prit à son service;
n m'avoit fait venir d'Amiens pour être suisse.
Tous ces Normands vouloient se divertir de nous :
On apprend à hurler, dit l'autre , avec les loups.
Tout Picard que j'étois, j'étois un bon apôtre,
Et je faisois claquer mon fouet tout comme un autre.
Tous les plus gros monsieurs me parloient chapeau bas ;
Monsieur de Petit-Jean, ah! gros comme le bras!
Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie. |
Ma foi ! j'étois un franc portier de comédie :
On avoit beau heurter et m'ûter son chapeau.
On n'entroit pas chez nous sans graisser le marteau.
Point d'argent, point de suisse, et ma porte étoit close,
11 est vrai qu'à Monsieur j'en rendois quelque chose :
Nous comptions quelquefois. On me donnoit le soin
De fournir la maison de chandelle et de foin ;
Mais Je n'y perdois rien. Enfin , TaiHe que vaille, I,
J'aurais sur le marché fort bien fourni la paille.
C'est dommage : il avoit le cœur trop au métier;
Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier' ,
1. Plaids est un vieux mot dont on a tiit plaider, et qui signifl
aujourd'hui plaidoirie, audience, (Louis Racimb.)
186 LES PLAIDEURS.
Et bien souvent tout seul, si l'on l'eût voulu croire.
Il s'y serait couché sans manger et sans boire.
Je lui disois parfois : « Monsieur Perrin-Dandin,
« Tout franc, vous vous levez tous les Jours trop matlo«
1 ■ Qui veut voyager loin ménage sa monture;
« Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure. •
Il n'en a tenu compte. Il a si bien veillé
Et si bien fait, qu'on dit que son timbre est brouillé.
Il nous veut tous Juger les uns après les autres.
Il marmotte toujours certaines patenôtres
Où Je ne comprends rien. Il veut, bon gré, mal gré,
Ne se coucher qu'en robe et qu'en bonnet carré.
Il fit couper la tête à son coq, de colère.
Pour l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire;
Il disait qu'un plaideur dont l'afTaire alloit mal
A. voit graissé la patte à ce pauvre animal.
Depuis ce bel arrêt, le pauvre homme a beau faire,
3on fils ne souffre plus qu'on lui parle d'affaire.
Il nous le fait garder jour et nuit, et de près :
Autrement , serviteur, et mon homme est aux plaids.
Pour s'échapper de nous , Dieu sait s'il est alègre.
Pour moi, je ne dors plus : aussi Je deviens maigre.
C'est pitié. Je m'étends, et ne fais que bâiller.
Mais, veille qui voudra, voici mon oreiller.
Ma foi, pour cette nuit il faut que je m'en donne!
Pour dormir dans la rue on n'offense personne.
Dormons.
(Il se conehe pu terre.)
SCÈNE IL
L'INTIMÉ, PETIT-JEAN.
L'iNTIUi!.
Eh*. Petit-Jean! Petit-Jean!
PBTIT-JBAN.
L'Intimé I
(A part.)
Il a déjà bien peur de me voir enrhumé.
l'intimé.
Que diable! si matin que fais-tu dans la rue^
PETIT-JEAN.
Est-ce qu'il faut toujours faire le pied de grue*
aCTB PBEMIB& 187
Garder toujours un homme , et l'entendre crier T
Quelle gueule! Pour moi, je crois qu'il est sordar.
l'intimé.
Oh!
PETIT-JEAN.
Je lui disois donc, en me grattant la tête.
Que je voulois dormir. « Présente ta requête
« Comme tu veux dormir, » m'a-t-il dit gravement.
Je dors en te contant la chose seulement.
Bonsoir.
l'intimé.
Comment! bonsoir? Que le diable m'emporte
Si... Mais J'entends du bruit au-dessus de la porte.
SCÈNE III.
DANDIN, L'INTIMÉ, PETIT-JEAN.
DANDin, i la fenêtre.
Petit-Jean! L'Intimé!
l'intimé, i Petit-Jeaa.
Paix.
DANDIN.
Je suis seul id.
Voilà mes guichetiers en défaut. Dieu merci.
Si je leur donne temps, ils pourront comparoltre.
Çk, pour nous élargir, sautons par la fenêtre.
Hors de cour I
l'intimé.
Comme il saute !
PBTIT-JEAN.
Oh ! monsieur I je vous tien.
DANDIN.
Au voleur I au voleur !
PETIT-JEAN.
Oh ! nous vous tenons bien.
l'intimé.
Vous avei beau crier.
DANDIN.
Haia-fortel l'on me tue!
18S LBS PLAIDEURS.
SCÈNE IV.
LâANDRE. DANDIN, L'INTIMÉ, PETIT-JEAN.
LÉANDRE.
Vite un flambeau ! J'entends mon père dans la rue.
Mon père, si matin qui vous fait déloger?
Où courez-vous la nuit?
DANDIN.
Je veux aller Juger.
LÉANDRE.
Et qui Juger? Tout dort.
PETIT-JEAN.
Ma foi, Je ne dors gucres.
LÉANDRE.
Que de sacs ! il en a Jusques aux jarretières.
DANDIN.
Je ne veux de trois mois rentrer dans la maison,
De sacs et de procès j'ai fait provision.
LÉANDRB.
Et qui vous nourrira?
DANDIN.
Le buvetier, je pense.
LÉANDRE.
Mais où dormirez-vous , mon père?
DANDIN.
A l'audience.
LÉANDRE.
Non , mon père , il vaut mieux que vous ne sortiez pjis.
Dormez chez vous ; chez vous faites tous vos repas.
Souffrez que la raison enfin vous persuade;
Et pour votre santé...
DANDIN.
Je veux être malade.
LÉANDRE.
Vous ne Têtes que trop. Donnez-vous du repos j
Vous n'avez tantôt plus que la peau sur les os.
DANDIN.
Du repos? Ah! sur toi tu veux régler ton père?
Crois-tu qu'un Juge n'ait qu'à faire bonne chi're,
Qu'à battre le pavé comme un tas de galants,
Courir le bal la nuit, et le Jour les brelans?
ACTE PREMIER. 1{«
L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense.
/ Chacun de tes rubans me coûte une sentence.
Ma robe vous fait honte : un fils de juge! Ah! fil
Tu fais le gentilhomme : eh! Dandin, mon ami.
Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe
Les portraits des Dandins : tous ont porté la robef
Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix
Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis ;
Attends que nous soyons à la fin de décembre.
Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambra
Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés,
A soufiQer dans leurs doigts dans ma cour occupés,
Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche.
Enfin , pour se chaufier, venir tourner ma broche !
Voilà comme on les traite. Eh ! mon pauvre garçon.
De ta défunte mère est-ce là la leçon î
La pauvre Babonnette ! Hélas! lorsque j'y pense,
Elle ne manquoit pas une seule audience !
Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta.
Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta; ^
Elle eût du buvetier emporté les serviettes , -
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
Et voilà comnie on fait les bonnes maisons. Va,
Tu ne seras qu'un sot.
LÉANDRB.
Vous vous morfondez là.
Mon père. Petit-Jean, remenez votre maître.
Couchez-le dans son lit; fermez pisrte, fenêtre;
Qu'on barricade tout, afin qu'il ait plus chaud.
PETIT-JEAN.
Faites donc mettre au moins des garde-fous là-haat.
DANDIN.
Quoi ! l'on me mènera coucher sans autre formel
Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme.
LÉANDRE.
Eh! par provision, mon père, couchez- vous.
DANDIN.
JMrai; mais je m'en vais vous faire enrager tous •
Je ne dormirai point.
LÉANDHE.
Eh bien ! à la bonne heure/
Qu'on ne le quitte pas. Toi, l'Intimé, demeure.
190 LES PLAIDEURS.
SCÈNE V.
LÉANDRE, L'INTIMÉ.
LÉANDRE.
e reux l'entretenir an moment sans témoin.
L'iNTIHi.
Quoi I vous faut-il garder?
LBANDRB.
J'en aurois bon besoin.
J'ai ma folie, hélas! anssi bien que mon père.
l'intimé.
Ohl TOUS voulez juger?
LÉANDRE, montrant le logis d'Isabelle.
Laissons là le mystère.
Tu connois ce logis?
L'iNTIIié.
Je vous entends enfin :
Diantre ! l'amour vous tient au cœur de bon matin.
Vous me voulez parler sans doute d'Isabelle.
Je vous l'ai dit cent fois : elle est sage, elle est belle;
Mais TOUS devez songer que monsieur Chicaneau
De son bien en procès consume le plus beau.
Qui ne plaide-t-il point? Je crois qu'à l'audience
Il fera, s'il ne meurt, venir toute la France.
Tout auprès de son juge il s'est venu loger :
L'un veut plaider toujours, l'autre toujours juger,
Et c'est un grand hasard s'il conclut TOtre affaire
Sans plaider le curé, le gendre et le notaire.
I LÉANDRE.
Je le sais comme toi : mais, malgré tout cela.
Je meurs pour Isabelle.
l'intihé.
Eh bien, épousez-la.
Vous n'avez qu'à parler, c'est une afEaire prête.
LÉANDRE.
Eh! cela ne va pas si vite que ta tête.
Son père est un sauvage à qui je ferois peur.
A moins que d'être huissier, sergent ou procureuTi
On ne voit point sa fille; et la pauvre Isabelle,
> Invisible et dolente, est en prison chez elle.
' Elle voit dissiper sa jeunesse en regrets.
ACTB PRBMIBR. '9»
Mon amour en fumée , et son bien en procès.
Il la ruinera si l'on le laisse faire.
Ne connoltrois-tu pas quelque honnête faussaire
Qui servit ses amis, en le payant, s'entend.
Quelque sergent xélé?
l'intimé.
Bon ! l'on en trouve tant I
LÉ&NDRE.
Mais encore?
l'intimé.
Ah! monsieur! si feu mon pauvre père
Étoit encor vivant, c'étoit bien votre affaire.
Il gagnoit en un jour plus qu'un autre en six mois;
Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits *.
Il vous eût arrêté le carrosse d'un prince ;
n vous l'eût pris lui-même ; et si dans la province
Il se donnoit en tout vingt coups de nerf de boeuf,
Mon père pour sa part en emboursoit dix-neuf.
Mais de quoi s'agit-il? Buls-Je pas fils de maître!
Je vous servirai.
LÉANDRE.
Toi?
l'intimé.
Mieux qu'un sergent paut-étre.
LÉANDRE.
Tu porteruis au père un faux exploit I
l'intimé.
Hon! hoQl
LÉANDRE.
To rendrois à la fille un billet?
l'intimé.
Pourquoi non?
Je suis des deux métiers.
LÉANDRE.
Viens , je l'entends qui crie.
Allons à ce dessein rêver ailleurs.
1. Tout le monde sait que ce vers est ane parodie (fan reri di
Cid. Oo assure que Corneille hit trè»-mécontent de cette plaisan-
terie.
192 LES PLAIDEURS.
SCÈNE VI.
CHICANEAU, PETIT-JEAN.
CHICANEAD, allant et revenant.
La Brie,
Qu'on garde la maison , je reviendrai bientôt.
Qu'on ne laisse monter aucune âme là-haut.
Fais porter cette lettre à la poste du Maine.
i Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne,
j Et chez mon procureur porte-les ce matin.
Si son clerc vient céans , fais-lui goûter mon vin.
Ah ! donne-lui ce sac qui pend à ma fenêtre.
Est-ce tout? Il viendra me demander peut-être
Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin.
Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin :
Qu'il m'attende. Je crains que mon juge ne sorte :
Quatre heures vont sonner. Mais frappons à sa porte.
PETIT-JEAN, entr'ouvraat la porte.
Qui va là?
CHICANEAD.
Peut-on voir monsieur?
PETIT-JEAN, fermant la portb.
Non.
CHICANEAU, frappant i la porte.
Pourroit-on
Dira un mot à monsieur son secrétaire ?
PETIT-JEAN, fermant la porte.
Non.
CHICANEAO, frappant à la porte.
Et monsieur son portier?
PBTIT-JEAH.
C'est moi-même.
CHICANEAO.
De grâce.
Bavez à ma santé, monsieur.
PETIT-JEAN, prenant l'argent.
Grand bien vous fasse!
(Fermant la porte.)
Mais revenez demain.
CHICANEAD.
Eh I rendez donc l'argent.
ACTE PREMIER. 191
Le monde est devenu , sans mentir, bien méchant.
J'ai vu que les procès ne donnoient point de peine :
Six écus en gagnoient une demi-douzaine.
Mais aujourd'hui, je crois que tout mon bien entier
Ne me suffiroit pas pour gagner un portier.
Mais j'aperçois venir madame la comtesse
De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.
SCÈNE VII.
LA COMTESSE, CHICANEAU.
CHICANEAD.
Madame, on n'entre plus.
LA COMTESSE.
Eh bien! l'ai-je pas dit?
Sans mentir, mes valets me font perdre l'esprit.
Pour les faire lever c'est en vain que je gronde ;
Il faut que tous les jours j'éveille tout mon monde.
CHICANEAU.
D faut absolument qu'il se fasse celer.
LA COMTESSE.
Pour moi, depuis deux jours je ne lui puis parler.
CHICANEAU.
Ma partie est puissante, et j'ai lieu de tout craindre.
LA COMTESSE.
Après ce qu'on m'a fait , il ne faut plus se plaindre.
CHICANEAU.
Si pourtant J'ai bon droit.
LA COMTESSE.
Ah! monsieur! quel arrêt I
CHICANEAU.
Je m'en rapporte à vous. Écoutez, s'il vous plaît.
LA COMTESSE.
Il faut que vous sachiez , monsieur, la perfidie...
CHICANEAU.
Ce n'est rien dans le fond.
LA COMTESSE.
Monsieur, que je vous die.^
CHICANEAU.
Void le fait. Depuis quinze ou vingt ans en çà,
Au travers d'un mien pré certain ânon passa ,
S'y vautra, non sans faire un notable dommage,
194 LES PLAIDEURS.
Dont je formai ma plainte au juge du village.
Je fais saisir l'ànon. Un expert est nommé,
A deux bottes de foin le dégât estimé.
Enfin, au bout d'un an, sentence par laquelle
Nous sommes renvoyés hors de cour. J'en appellOi
Pendant qu'à l'audience on poursuit un arrêt ,
Remarquez bien ceci, madame, s'il vous plaît.
Notre ami Drolichon , qui n'est pas une bête ,
Obtient pour quelque argent un arrêt sur requête;
Et je gagne ma cause. A cela , que fait-on 1
Mon chicaneur s'oppose à l'exécution.
Autre incident : tandis qu'au procès on travaille.
Ma partie en mon pré laisse aller sa volaille.
Ordonné qu'il sera fait rapport à la cour
Du foin que peut manger une poule en un jour :
Le tout joint au procès. Enfin , et toute chose
Demeurant en état, on appointe la cause.
Le cinquième ou sixième avril cinquante-six.
J'écris sur nouveaux frais. Je produis, je fournis
De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires.
Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires,
Griefs et faits nouveaux , baux et procès-verbaux.
J'obtiens lettres royaux, et je m'inscris en faux.
Quatorze appointements, trente exploits, six instances
Six vingts productions, vingt arrêts de défenses,
Arrêt enfin. Je perds ma cause avec dépens.
Estimés environ cinq à six raille francs.
Est-ce là faire droit? Est-ce là comme on juge?
Après quinze ou vingt ans ! Il me reste un refuge :
La requête civile est ouverte pour moi ,
Je ne suis pas rendu. Mais vous, comme je voi,
Vous plaidez?
LA COMTESSB.
Plût à Dieu 1
CHICANEAD.
J'y brûlerai me» livres.
LA GUMXESSS.
Je...
CHICANEAU.
Deux bottes de foin cinq à six mille livres !
LA COMTESSE.
Monsieur, t<yi8 mes procès alloieat être finisj
ACTB PREMIER. l»
11 ne m'en restoit plus que quatre ou cinq petits :
L'un contre mon mari, l'autre contre mon père.
Et contre mes enfants. Ah! monsieur! la misère!
le ne sais quel biais ils ont imaginé ,
Ni tout ce qu'ils ont fait : mais on leur a donné
Un arrêt par lequel , moi vêtue et nourrie,
On me défend, monsieur, de plaider de ma vie.
CUICANBAC.
De plaider?
LA COMTESSE.
De plaider.
GHICANEAV.
Certes, le trait est noir.
J'en suis surpris.
LA COMTJÎSSF..
Monsieur, j'en suis au désespoir.
CHICANBAU.
Comment! lier les mains aux gens de votre sorte 1
Mais cette pension, madame, est-elle forte?
LA COMTESSE.
Je n'en vivrois, monsieur, que trop honnêtement.
Mais vivre sans plaider, est-ce contentement?
CUICANEAU.
Des chicaneurs viendront nous manger jusqu'à l'âme.
Et nous ne dirons mot! Mais, s'il vous plaît, madame,
Depuis qjuand plaidez-vous?
LA COMTESSE.
11 ne m'en souvient pas;
Depuis trente ans, au plus.
CHICAnEAV.
Ce n'est pas trop.
LA COMTESSE.
Hélas l
CHICANBAC.
Et quel âge avez-vous? Vous avez bon visage.
LA COMTESSE.
Hé! quelque soixante ans.
CHICANEAD.
Comment ! c'est le bel âge
Pour plaider.
LA COMTESSE.
Laissez faire, ils ne sont pas au bout
IM LES PLAIDEURS.
J'y vendrai ma chemise; et je veux rien ou tout.
CHICANEAU.
Madame, écoutez-moi. Voici ce qu'il faut faire.
LA COMTESSE.
Oui, monsieur, je vous crois comme mon propre père,
CHICANEAD.
J'iroiB trouver mon juge...
LA COMTESSE.
Oh ! oui , monsieur, j'irai.
CHICANEAU.
Me jeter à ses pieds...
LA COMTESSE.
Oui , je m'y jetterai ;
Je l'ai bien résolu.
CHICANEAU.
Mais daignez donc m'entendre.
LA COMTESSE.
Gai, vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre.
CHICANEAU.
Âvez-vous dit, madame?
LA COMTESSE.
Oui.
CHICANEAU.
J'irois sans façon
Trouver mon juge.
LA COMTESSE.
Hélas! que ce monsieur est bon!
CHICANEAD.
SI VOUS parlez toujours , il faut que je me taise.
LA COMTESSE.
Ahl que vous m'obligez! je ne me sens pas d'aise.
CHICANEAD.
J'irois trouver mon juge, et lui dirois...
LA COMTESSE.
CHICANEAD.
Oui.
Voil
St lui diroit : Monsieur...
LA COMTESSE.
Oui, monsieur.
CHICANEAD.
Liez-nioi.M
ACTE PREMIER. igr|
LA COMTESSE.
HoDsicnr, Je ne veux point être liée.
CIIICANBAD.
A l'autre J
LA COMTESSE.
ie ne la serai point
CHICANEAU.
Quelle humeur est la vôtre?
LA COMTESSE.
Non.
CHICANEAU.
Vous ne sSvez pas, madame, où je viendrai.
LA COMTESSE.
Je plaiderai, monsieur, ou bien je ne pourrai.
CHICANEAU.
Mais...
LA COMTESSE.
Mais je ne veux point, monsieur, que l'on me lie..
CHICANEAU.
Enfin , quand une femme en tête a sa folie...
LA COMTESSE.
Fou vous-même.
CHICANEAU.
Madame!
LA COMTESSE.
Et pourquoi me lier?
CHICANEAU.
Madame...
LA COMTESSE.
Voyez-vous ! il se rend familier.
CHICANEAU.
Hais, madame...
LA COMTESSE.
Un crasseux, qui n'a que sa chicane.
Veut donner de.s avis !
PHICANEAU.
Madame !
LA COMTESSE.
Avec son &ne 1
CHICANEAU.
Vous me poussez.
198 l-liS PLAIDEURS.
LA COMTESSE.
Bonhomme , allez garder vos foins.
CHICANEAU.
Vous m'excédez.
' LA COMTESSE.
Le sot!
CHICANEAU.
Que n'ai-je des témoins!
SCÈNE VIII.
PETIT-JEAN, LA COMTESSE, CHICANEAt
PETIT-JEAN.
Voyez le beau sabbat qu'ils font à notre porte.
Messieurs, allez plus loin tempêter de la sorte.
CHICANEAD.
Monsieur, soyez témoin...
LA COMTESSE.
Que monsieur est un sot
CHICANEAU.
Monsieur, vous l'entendez, retenez bien ce mot.
PETIT-JEAN, à la comtesse.
Ah ! vous ne deviez pas lâcher cette parole.
LA COMTESSE.
Vraiment, c'est bien à lui de me traiter de folle I
PETIT-JEAN.
(A Ghicaneau.)
Folle ! Vous avez tort. Pourquoi l'injurierT
CHICANEAU.
On la conseille.
PETIT-JEAN.
Oh!
LA COMTESSE.
Oui, de me faire lier.
PETIT-JEAN.
Dh ! monsieur 1
CHICANEAU.
Jusqu'au bout que ne m'écoute-t-elleî
PETIT-JEAN.
Oh ! madame !
LA COMTESSF.
Qui ? moi , souffrir qu'on me querelle?
AWTE II. 1»
CHICANEAC.
Une crieusel
PBTIT-JEAS.
Hé! paixl
LA COMTESSE.
Un chicaneur I
PETIT-JEAN.
Uolà
CHICANEAD.
Qai n'ose plus plaider !
LA COMTESSE.
Que t'importe cela?
Qu'est-ce qui t'en revient, faussaire abominable,
Brouillon, voleur?
CHICANEAt.
Et bon , et bon , de par le diable !
Un sergent! un sergent!
LA COMTESSE.
Un huissier! un huissierl
PETIT-JEAN, seul.
Ma foi, juge et plaideurs, il faudroit tout lier.
riK DU PRBUtBR ACTB.
ACTE DEUXIEME
SCÈNE I.
LÉANDRE, L'INTIMÉ.
l'intimé.
Monsieur, encore un coup, je ne puis prvs tout faire i
Puisque je fais l'huissier, faites le commissaire.
En robe sur mes pas il ne faut que venir.
Vous aurez tout moyen de vous entretenir.
Ciiangez en cheveux noirs votre perruque blonde.
Ces plaideurs songent-ils que vous soyez au monde?
Hé ! lorsqu'à votre père ils vont faire leur cour,
A peine seulement' aave^vous s'il est jour.
a» LES PLAIDEURS.
Mais n'admîrez-vous pas cette bonne comtesse
Qu'avec tant de bonheur la fortune m'adresse;
Qui, dès qu'elle me voit, donnant dans le panneaa,
Me charge d'un exploit pour monsieur Chicancau ,
Et le fait assigner pour certaine parole.
Disant qu'il la voudroit faire passer pour folle.
Je dis folle à lier, et pour d'autres excès
Et blasphèmes, toujours l'ornement des procès?
Mais vous ne dites rien de tout mon équipage?
Ai-je bien d'un sergent le port et le visage?
LBANDRE.
Ah ! fort bien !
l'intihé.
Je ne sais, mais Je me sens enfin
L'âme et le dos six fois plus durs que ce matin.
Quoi qu'il en soit, voici l'exploit et votre lettre t
Isabelle l'aura, j'ose vous le promettre.
Mais, pour faire signer le contrat que voici.
Il faut que sur mes pas vous vous rendiez ici.
Vous feindrez d'informer sur toute cette affaire.
Et vous ferez l'amour en présence du père.
LÉANDRE.
Mais ne va pas donner l'exploit pour le billot.
l'intimé.
Le père aura l'exploit, la fille le poulet
Rentrez.
(L'Inlimé va frapper à la porte d'Isabelle.)
SCÈNE IL
ISABELLE, L'INTIMÉ.
ISABELLE.
Qui frappe?
l'intihé.
(A part.)
Ami. C'est la voix d'Isabelle.
ISABELLE.
Demandez-vous quelqu'un , monsieur?
l'intimé.
Mademoiselle,
C'est un petit exploit que j'ose vous prier
De m'accorder l'honneur de vous signifier.
ACTE II. a
I9ABBLLK.
Monsieur, excusez-moi, je n'y puis rien comprendre ••
Mon père va venir, qui pourra vous entendre.
L'iNTIUé.
Il D'est donc pas ici, mademoiselle T
ISABELLE.
Non.
l'intima.
L'exploit, mademoiselle, est mis sous votre nom.
ISABELLE.
Monsieur, vous me prenez pour une autre, sans doute i
Sans avoir de procès, je sais ce qu'il en coûte;
Et si l'on n'aimoit pas à plaider plus que moi.
Vos pareils pourroient bien chercher un autre emploi.
adieu.
l'intimé.
Mais permettez...
ISABELLE.
Je ne veux rien permettre.
l'intimé.
Ce n'est pas un exploit
ISABBL-LB.
Chanson 1
l'intimé.
Cest une lettre.
ISABELLE.
Encor moins.
l'intimé.
Mais lisez.
ISABELLE.
Vous ne m'y tenez pas.
l'intimé.
Cest de monsieur...
ISABELLE.
Adieu.
l'intimé.
Léandre.
If abellb.
Parlez bas.
C'est de monsieur...!
l'intimé.
Que diable l oa a bien de la pe\D«
208 LES PLAIDEURS.
A se faire écouter : je suis tout hors d'iialeine.
ISABELLE.
i\h\ l'Intimé, pardonne à mes sens étonnés;
Donne.
l'intiué.
Vous me deviez fermer la porte au nez.
ISABELLE.
Et qui t'auroit connu déguisé de la sorte?
Mais donne.
L' I N T I H É.
Aux gens de bien ouvre-t-on votre portet
ISABELLE.
fié ! donne donc.
l'intimé.
La peste !
ISABELLE.
Oh ! ne donnez donc pas.
Avec votre billet retournez sur vos pas.
l'intimé.
Tenez. Une autre fois ne soyez pas si prompte.
SCÈNE m.
CHICANEAD, ISABELLE, L'INTIMÉ.
CHICANEAU.
Oui, je suis donc un sot, un voleur, à son compte?
Un sergent s'est chargé de la remercier.
Et je lui vais servir un plat de mon métier.
Je serois bien fâché que ce fût à refaire,
Ni qu'elle m'envoyât assigner la première.
Mais un homme ici parle à ma fille ! Comment!
Elle lit un bïlléir Ah! c'est de quelque amant.
Approchons.
ISABELLE.
Tout de bon, ton maître est-il sincéreî
Le croirai-jeï
l'intiué.
11 ne dort non plus que votre père.
(Apercevant Chicaneaa.)
Il se tourmente; il vous... fera voir aujourd'hui
Que l'on ne gagne rien à plaider contre lui.
ACTB IL
-203
ISABELLE, apercevant GbicsBean.
C'est mon père!
(A l'Iptimé.)
Vraiment, vous leur pouvez apprendre
Que, si l'on nous poursuit, nous saurons nous défendre
(Déchirant le billet.)
Tenez , voilà le cas qu'on fait de votre exploit.
CHICANEAU.
Comment ! c'est un exploit que ma fille lisoit !
Ah ! tu seras un jour l'honneur de ta famille :
Tu défendras ton bien. Viens, mon sang, viens, ma flUe.
Va, je t'achèterai le Praticien français.
Mais, diantre! il ne faut pas déchirer les exploits.
ISABELLE, à l'Intimé.
Au moins, dites-leur bien que je ne les crains guère :
I) me feront plaisir : je les mets à pis faire.
CHICANEAD.
Uôl ne te fâche point.
ISABELLE, à l'Intimé.
Adieu, monsieur.
SCÈNE IV.
CHICANEAU, L'INTIMÉ.
l'intiué, se mettant en état d'écrire.
Or çà.
Verbalisons.
CHICANEAU.
Monsieur, de grâce, excusez-la :
Elle n'est pas instruite; et puis, si bon vous semble,
En voici les morceaux que je vais mettre ensemble.
l'intimé.
Non.
CHtCAIfBAI).
Je le lirai bien.
l'intihiî.
Je ne suis pas méchant :
J'en ai sur moi copie.
CHICANEAD.
Ah ! le trait est touchant.
Mais je ne sais pourquoi, plus je vous envisage,
Kt moins ie me remets, monsieur, votre visac»
804 LBS PLAIDEURS
Je connois force huissiers.
l'intimé.
Informez-vous de mo..
Je m'acquitte assez bien de mon petit emploi.
GHICANBAO.
Soit. Pour qui venez-vous?
l'intimé.
Pour une brave dame,
Monsieur, qui vous honore, et de toute son àme
Voudroit que vous vinssiez, à ma sommation.
Lui faire un petit mot de réparation.
CHICANEAU.
De réparation? Je n'ai blessé personne.
l'intimé.
Je le crois : vous avez , monsieur, l'âme trop bonne.
CHICANEAU.
Que demandez-vous donc?
l'intimé.
Elle voudroit, monsieur.
Que devant des témoins vous lui fissiez l'honneur
De l'avouer pour sage , et point extravagante.
CHICANEAU.
Parbleu , c'est ma comtesse !
l'intimé.
Elle est votre servante.
CHICANEAU.
Je suis son serviteur.
Monsieur.
l'intimé.
Vous êtes obligeant.
CHICANEAU.
Oui , vous pouvez l'assurer qu'un sergent
Lui doit porter pour moi tout ce qu'elle demande.
Eh quoi doncl les battus, ma foi, paieront l'amende!
Voyons ce qu'elle chante. Hon... Sixième janvier,
Pour avoir faussement dit qu'il fallait lier,
Étant à ce porté par esprit de chicane,
Haute et puissante dame Yolande Cudasne,
Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et cœtera,
Il soit dit que sur l'heure il se transportera
Au logis de la dame; et là, d'une voix claire.
Devant qitalr» témoins assistés d'un notaire,
ACTE II. «6
( Zeste ! ) ledit Hiérome avotiera hautement
Qu'il la tient pour sensée et de bon jugement...
Le Bon. C'est donc le nom de votre seigneurie 7
l'intimé.
(A part.)
Pour vous servir. Il faut payer d'effronterie.
CHICANEAD.
Le Bon I Jamais exploit ne fut signé Le Bon.
Monsieur Le Bon...
l'intimé.
Monsieur.
CHICANBAD.
Vous êtes un fripon.
l'intimé.
Monsieur, pardonnez-moi, je suis fort honnête homme.
CHICANBAD.
Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome.
l'intimé.
Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer :
Vous aurez la bonté de me le bien payer.
CHICANBAD.
Moi, payer? En soufiQets.
l'intimé.
Vous êtes trop honnête t
Vous me le paierez bien.
CHICANBAD.
Oh ! tu me romps la tête.
Tiens, voilà ton paiement.
l'intimé.
Un soufQet ! Écrivons :
Lequel Hiérome, après plusieurs rébellions,
Auroit atteint, frappé, moi sergent, à la joue.
Et fait tomber, du coup, mon chapeau dans la bout.
CHICANBAD, lui donnant un coup de pied.
Ajoute cela.
l'intimé.
Bor. : c'est de l'argent comptant;
J'en avois bien besoin. Et, de ce non content,
Auroit avec le pied réitéré. Courage!
Outre plus, le tiisdit seroit venu, de rage,
Pour lacérer ledit présent procès-verbal.
allons , mon cher monsieur^ cela ne va pas mal.
Î06 LES PLAIDEURS.
Ne TOUS relâchez point.
CHtCANBAD.
Coquin!
l'intimé.
Ne vous déplaise ,
Quelques coups de bâton, et }e suis à mon aise.
CHICANEAU tenant un bâton.
Oui-da : je verrai bien s'il est sergent.
l'intimé, en posture d'écrire.
Tôt donc,
Frappez : j'ai quatre enfants à nourrir.
CHICANEAt).
Ah! pardon,
IWonsieur, pour un sergent je ne pouvois vous prendre}
Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre.
Je saurai réparer ce soupçon outrageant.
Oui , vous êtes sergent, monsieur, et très-sergent.
Touchez là : vos pareils sont gens que je révère;
Et j'ai toujours été nourri par feu mon père
Dans la crainte de Dieu , monsieur, et des sergents.
l'intimé.
Non, à si bon marché Ton ne bat point les gens.
CHICANEAU.
Monsieur, point de procès.
l'intimé.
Serviteur. Contumace,
Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah!
CHICANEAU.
De grâce.
Rendez-les-moi plutôt.
l'intimé.
Suffit qu'ils soient reçus.
Je ne les voadrois pas donner pour mille écus.
SCÈNE V.
LÉ ANDRE, en robe de commissaire: CHICANEAU,
L'INTIMÉ.
l'intimé.
Voici fort à propos monsieur le commissaire
Monsieur, votre présence est ici nécessaire.
Tel que vous me voyez , monsieur ici présent
ACTB IL an
M'a d'uD fort grand soufiQet fait un petit présent,
LÉANDKK:
A VOUS, monsieur?
l'intima.
A moi , parlant à ma personne.
Item, un coup de pied; plus, les noms qu'il me donne.
LÉANDRE.
Avez-Tous des témoins?
L'iHTiai.
Monsieur, tâtez plutôt t
Le soufQet sur ma joue est encore tout chaud.
LÉANDRE.
Pris en flagrant délit, affaire criminelle.
CHICANEAO.
Foin de moi I
L'iNTIHé.
Plus, sa fille, au moins soi-disant telle,
A mis un mien papier en morceaux , protestant
Qu'on lui feroit plaisir, et que d'un œil content
Elle nous déSoit.
LÉARDRB, à riatimé.
Faites venir la fille.
L'esprit de contumace est dans cette famille.
CHICANEAD, i part.
Il faut absolument qu'on m'ait ensorcelé :
Si j'en connois pas un, je veux être étranglé.
LÉANDRE.
Comment! battre un huissier! Mais voici la rebelle.
SCÈNE VI.
LÉANDRE, ISABELLE, CHICANEAU, L'INTIMÉ.
l'intimé, i Isabelle.
Vous le recounoissez?
LÉANDRE.
Eh bien, mademoiselle.
C'est donc vous qui tantôt braviez notre officier.
Et qui si hautement osiez nous défier?
Votre nom?
ISABELLO.
Isabelle.
L
206 LES PLAIDEURS.
LÉANDRE.
Écrivez. Et votre âget
ISABELLE.
Dix-huit ans.
CHICANEAD.
Elle en a quelque peu davantage;
Mais n'importe.
LéANDRE.
Êtes-vous en pouvoir de mari î
ISABELLE.
Non, monsieur.
LÉANDBE.
Vous riez? Écrivez qu'elle a ri ».
CHICANEAD.
Monsieur, ne parlons point de maris à des filles?
Voyez-vous, ce sont là des secrets de familles.
LÉANDRE.
Mettez qu'il interrompt.
CHICANEAU.
Eh ! Je n'y pensois pas.
Prends bien garde, ma fille, à ce que tu diras.
LÉANDRE.
Là, ne vous troublez point. Répondez à votre aise.
On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise.
N'avez-vous pas reçu de l'huissier que voilà
Certain papier tantôt?
ISABELLE.
Oui, monsieur,
CHICANEAC.
Bon cela.
LÉANDRE.
Avez-vous déclliré ce papier sans le lire!
ISABELLE.
Monsieur, je l'ai lu.
CHICANEAD.
Bon.
LÉANDRE, à rintimj.
Continuez d'écrire.
1. L'autenr nous offre ici le modèle d'un interrogatoire naïf «t
comique. La scène est neuve, pleine de goût et de grâces, et da
meilleur genre de olaisanterie. (Oboffbot.)
ACTE II. SO*
(A Isabelle.)
Et pourquoi l'avez-voQS déchiré?
ISABELLE.
J'avois peur
Que mon père ne prit l'affaire trop à cœur.
Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa lecture.
CHICANEAC.
Et tu fuis les procès? C'est méchanceté pure.
LéANDRE.
Vous ne l'avez donc pas déchiré par dépit ,
Ou par mépris de ceux qui vous l'avoient écritt
ISABELLE.
Monsieur, Je n'ai pour eux ni mépris ni colère.
LÉANDRE, à riatimé.
Écrives.
CHICANEAD.
Je vous dis qu'elle tient de son père;
Elle répond fort bien.
LÉANDRE.
Vous montrez cependant
Pour tous les gens de robe un mépris évident.
ISABELLE.
Une robe toujours m'avoit choqué la vue;
Mais cette aversion à présent diminue.
CHICANEAD.
La pauvre enfant! Va, va, je te marierai bien
Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte rien.
LÉANDRE.
A la justice donc vous voulez satisfaire?
ISABELLE.
Monsieur, Je ferai tout pour ne vous pas déplaire
l'intiué.
Monsieur, faites signer.
LÉANDRE.
Dans les occasions
Soutiendrez-vous au moins vos dépositions?
ISABELLE.
Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est constante*
LÉANDRE.
Signez. Cela va bien , la justice est contente.
Çà, ne signez-vous pas, monsieur?
it.
L
klO LES PLAIDEURS.
CBICANEAU.
Oui-da, galment
A tout ce qu'elle a dit je signe aveuglément.
LÉANDRE, bas i Isabelle.
Tout va bien. A mes vœux le succès est conforme t
II signe an bon contrat écrit en bonne forme «
Et sera condamné tantôt sur son écrit.
CHICANBAD, à part.
Que lui dit-il ? Il est charmé de son esprit.
LÉANDRE.
Adieu. Soyez toujours aussi sage que belle t
Tout ira bien. Huissier, remenez-la chez elle.
Et vous, monsieur, marchez.
GHICANEAO.
Où, monsieur?
LiAHDRE.
Suivez-moi.
GHICANEAO.
Où donc)
LÉANDRB.
Vous le saurez. Marchez, de par le roi.
CHICANEAD.
Coznmect :
SCÈNE VII.
LÉANDRE, GHICANEAO, PETIT-JEaN.
PETIT-JEAN.
Holà-! quelqu'un n'a-t-il point vu mon maître
Quel chemin a-t-il pris? la porte, ou la fenëtref
LÉANDHB. *
A l'autre I
PETIT-IEAN.
Je ne sais qu'est devenu son fils;
Et pour le père, il est où le diable l'a mis.
U me redemandoit sans cesse ses épices;
Et j'ai tout bonnement couru dans les offices
Cliercher la boite au poivre; et lui, pendant cela,
Est disparu.
AUTB IL
SCÈNE VIII.
DANDIN, i une lucarne du toit; LÉANDRE,
CHICANEAU, L'INTIMÉ, PETIT-JEAN.
DANDIN.
Paix ! paix ! que l'on se taise là.
LÉANDRE.
Hé ! grand Dieu !
PETIT-JEAN.
Le voilà, ma foi, dans les gouttières.
DANDIN.
Quelles gens êtes-vous? Quelles sont vos affaires?
Qui sont ces gens en robe? Êtes-vous avocats?
Çà, parlez.
PETIT-JEAN.
Vous verrez qu'il va juger les chats.
DANDIN.
Avez-vous eu le soin de voir mon secrétaire t
Allez lui demander si je sais votre uffaire.
LéANDRE.
11 faut bien que je l'aille arracher de ces lieux.
Sur votre prisonnier, huissier, ayez les yeux.
PETIT-JEAN.
Ho! ho! monsieur l
211
LÉANDRE.
Tais-toi, sur les yeux de ta tête.
Et suis-moi.
SCÈNE IX.
LA COMTESSE, DANDIN, CHICANEAU, L'INTIMÉ.
DANDIN.
Dépêchez, donnez votre requête.
CHICANEAU.
Monsieur, sans votre aveu, l'on me fait prisonnier.
LA COMTESSE.
Eh! mon Dieu! j'aperçois monsieur dans son grenier.
Que fait-il là?
l'intimk.
Madame, il y donne audience.
Le champ vous est ouverC
81» LES PLAIDEURS.
CHICANEAU.
On me fait violence.
Monsieur, on m'injurie; et je venois ici
IVIe plaindre à vous.
LA COHTESSE.
Monsieur, je viens me plaindre aussi.
CHICANEAU ET LA COMTESSE.
Vous voyez devant vous mon adverse partie.
l'intimé.
Parbleu ! je veux me mettre aussi de la partie.
LA COMTESSE, CHICANEAU ET L'INTIMÉ.
Monsieur, je viens ici pour un petit exploit.
CHICANEAU.
Hé! messieurs f tour à tour exposons notre droit.
LA COMTESSE.
Son droit? Tout ce qu'il dit sont autant d'impostures.
DANDIN.
Qu'est-ce qu'on vous a fait?
LA COMTESSE, CHICANEAD ET L'iNTIHË.
On m'a dit des injures.
l'intimé, continuant.
Outre un soufQet, monsieur, que j'ai reçu plus qu'eux.
CHICANEAU.
Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux.
LA COMTESSE.
Monsieur, père Cordon vous dira mon affaire.
l'intimé.
Monsieur, je suis b&tard de votre apothicaire
DANDin.
Vos qualités?
LA COHTBSSB.
Je suis comtesse.
l'intimé.
Huissier.
CHICANEAU.
Bourgeois.
Messieurs...
DANDIN, te retirant de la Inume du toit.
Parlez toujours : je vous entends tous trois.
GHICANEAO.
Monsieur...
ACTB IL tll
l'intimé.
Bon! le voilà qui fausse compagnie.
LA COMTESSE.
Hélas!
CHICANEAD.
Eli quoi ! déjà l'audience est finie?
Je n'ai pas eu le temps de lui dire deux mot&.
SCÈNE X.
LÉANDREf sans robe; CHICANEAn,
LA COMTESSE, L'INTIMÉ.
LÉANDRE.
Messieurs, voulez-vous bien nous laisser en reposT
CHICANEAU.
Monsieur, peut-on entrer?
LÉANDRE.
Non , monsieur, ou je meures
CHICANEAD.
Eh! pourquoi? J'aurai fait en une petite heure.
En deux heures au plus.
LÉANDRE.
On n'entre point, monsieur.
LA COMTESSE.
C'est bien fait de fermer la porte à ce crieur.
Mais moi...
LÉANDRE.
L'on n'entre point, madame, je vous jure.
LA COMTESSE.
Oh! monsieur, j'entrerai.
LÉANDRE.
Peut-être.
LA COMTESSE.
J'en sois sûre*
LÉANDRE.
Par la fenêtre donc?
LA COMTESSE.
Par la porte.
LÉANDRE.
Il faut voir.
CHICANEAD.
Quand je devrois ici demeurer jusqu'au soir.
su LES PLAIDEURS.
SCÈNE XL
LÉANDRE, CHICANEAU, LA COMTESSE,
L'INTIMÉ, PETIT-JEAN.
PETIT-JEAN, i Léandre.
On ne l'entendra pas, quelque chose qu'il fasse.
Parbleu : je l'ai fourré dans notre salle basse,
Tout auprès de la cave.
LÉANDRE.
En un mot comme en œnt,
On ne voit point mon père.
CHICANEAD.
Eh bien donc! Si pourtant
Sur toute cette affaire il faut que Je le voie.
(Dandin paroît par le soupirail.)
Mais que vois-je? Ah! c'est lui que le ciel nous renvolel
LÉANDRE.
Qaoi I par le soupirail !
PETIT-JEAN.
Il a le diable au corps.
CHICANEAU.
Monsieur...
DANDIN.
L'impertinent ! Sans lui j'étois dehors.
CHICANEAD.
Monsieur...
DANDIN.
Retirez-vous , vous êtes une bête.
CHICANEAD.
Monsieur, voulez-vous bien...
DANDIN.
Vous me rompez la tête.
CniCANEAO.
ôlonsieur. J'ai commandé...
DANDIN.
Taisez-vous, vous dit-on.
CHICANEAD.
Que l'on port&t chez vous...
DANDIN.
Qu'on le mène en prisooo
CHICANEAD.
Certain quartaut de vin*
ACTE II. 2tt
SANDIN.
Hé! je n'en ai que faire.
CHICANEAD.
C'est de très-bon muscat.
OAM>IN.
Redites votre affaire.
LiiANDBE, i l'Intimé.
II fant les entourer ici de tous côtt^s.
LA COMTESSE.
Monsieur, il va tous dire autant de faussetés.
CHICANEAD.
Monsieur, Je tous dis vrai.
DARDIR.
Mon Dieu, laissez-la dire!
LA COHTBSSE.
Monsieur, écootez>moi.
DANDIN.
Souffrez que Je respire.
CHICANEAD.
Monsieur...
DANOIS.
Vous m'étranglez.
LA COMTESSE.
Tournez les yeux vers mot
DANDIN.
Elle m'étrangle... Àyl ay!
CHICANEAD.
Vous m'entraînez , ma foi 1
Prenez garde. Je tombe.
PETIT-JEAN.
Ils sont, sur ma parole.
L'un et l'autre encavés.
LÉANDRE.
Vite, que l'on y vole.
Courez à leur secours. Mais au moins Je prétends
Que monsieur Chicaneau, puisqu'il est là-dedans.
N'en sorte d'aujourd'hui. L'Intimé , prends-y garde.
l'intimé.
Gardez le soupirail.
LéANDRB.
Va vite , Je le garde.
«IB LES PLAIDEURS.
SCÈNE XII.
LA COMTESSE, LÉANDRE.
LA COMTESSE.
Misérable ! il s'en va lui prévenir l'esprit.
(Par le soupirail.)
Monsieur, ne croyez rien de tout ce qu'il vous dit :
11 n'a point de témoins : c'est un menteur.
LÉANDRE.
Madame ,
Que leur contez-vous là? Peut-être ils rendent l'àmc.
LA COMTESSE.
Il lui fera, monsieur, croire ce qu'il voudra.
Souffrez que j'entre.
LÉANDRE.
Oh! non! personne n'entrera.
LA COMTESSE.
Je le vois bien, monsieur, le vin muscat opère
Aussi bien sur le fils que sur l'esprit du père.
Patience , je vais protester comme il faut
Contre monsieur le juge et contre le quartaut.
LÉANDRE.
Allez donc, et cessez de nous rompre la tète.
Que de fous ! Je ne fus jamais à telle fête.
SCÈNE XIII.
DANDIN, LÉANDRE, L'INTIMÉ.
l'intimé.
Uonsieur, où courez-vous? C'est vous mettre en danger;
ii vous boitez tout bas.
DANDIN.
Je veux aller juger.
LÉANDRE.
Comment! mon père! Allons, permettez qu'on vous panse.
Vite, un chirurgien.
DANDIN.
Qu'il vienne à l'audience.
LÉANDRE.
Héi mon père! arrêtez...
DANDIN.
Oh ! je vois ce que c'est.
ACTE II. 2n
Tu prétends faire ici de moi ce qu'il te platt;
Tu ne gardes pour moi respect ni complaisance :
Je ne puis prononcer une seule sentence.
Achève, prends ce sac, prends vite.
LÉANDRB.
Hé ! doucement,
Mon père. Il faut trouver quelque accommodement.
Si pour vous, sans juger, la vie est un supplice.
Si vous êtes pressé de rendre la justice ,
Il ne faut point sortir pour cela de chez vous :
Exercez le talent, et jugez parmi nous.
DANDIN.
Ne raillons point ici de la magistrature :
Vois-tu? je ne veux point être un juge en peinture.
LéANDRE.
~ Vous serez, au contraire, un juge sans appel,
Et juge du civil comme du criminel.
Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences :
Tout vous sera chez vous matière de sentences.
Un valet manque-t-il de rendre un verre net.
Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
DARDIN.
C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.
Et mes vacations, qui les paiera? Personne?
LÉANDRE.
Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.
DANOIN.
Il parle, ce me semble, assez pertinemment.
LÉANDRE.
Contre un de vos voisins...
SCÈNfi XIV.
DANDIN, LÉANDRE, L'INTIMÉ, PETIT-JEAN.
PETIT-JEAN.
Arrête ! arrête! attrape!
LÉANDRE, i. l'Intimé.
Ah! c'est mon prisonnier, sans doute, qui s'échappe!
l'intihé.
Non, non, ne craignez rien.
PETIT-JEAN.
Tout est perdu... Citron.M
%n LBS PLAIDEURS.
Votre chien... rîent là-bas de manger un chapon.
Rien n'est sûr devant lui : ce qu'il trouve, il l'emporte.
LÉANDRE.
Bon, voilà pour mon père une cause. Main-forte!
Qu'on se mette après lui. Courez tous.
DANDIN.
Point de bruit ,
Tout doaxl Un amené sans scandale suffit.
LÉANDRE.
Çà, mon père, il faut faire un exemple authentique:
Jugez sévèrement ce voleur domestique.
DANDIN.
Mais je veux faire au moins la chose avec éclat.
Il faut de part et d'autre avoir un avocat.
Nous n'en avons pas un.
LÉANDRE.
Eh bien! il en faut faire.
Voilà votre portier et votre secrétaire ;
Vous en ferez, je crois, d'excellents avocats ;
Ils sont fort ignorants.
l'intimé.
Non pas, monsieur, non pas.
J'endormirai monsieur tout aussi bien qu'un autre.
PETIT-JEAN.
Pour moi , Je ne sais rien ; n'attendez rien du nôtre.
LÉANDRE.
C'est ta première cause , et l'on te la fera.
PETIT-JEAN.
Mais je ne sais pas lire.
LÉANDRE.
Eh ! l'on te soufflera.
BANDIN.
Allons nous préparer. Çà , messieurs , point d'intrigue.
Fermons l'œil aux présents, et l'oreille à la brigue.
Vous, maître Petit-Jean, serez le demandeur;
Vous, maître l'Intimé, soyez le défendeur.
PIR DU BKUXlàMK ACTB.
▲CTB III. ttt
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
LÉ INDRE, CHICANEAD» LE SODFFLELn.
CHICANEAC.
Oui, uionsieur, c'est ainsi qu'il ont conduit l'affaire.
L'buissier m'est inconnu , comme le commissaire.
Je ne mens pas d'un mou
LÉANDHE.
Oui je crois tout cela;
Mws , si vous m'en croyez , vous les laisserez là.
E*\ vaîn vous prétendez les pousser l'un et l'aiitre.
Vous troublerez bien moins leur repos que le vôtre.
L's trois quarts de vos biens sont déjà dépensés
A 'aire enfler des sacs l'un sur l'autre entassés;
El dans une poursuite à vous-même contraire...
CHICANEAU.
Vraiment vous me donnez un conseil salutaire;
Et devart qu'il soit peu je veux en profiter :
Mais je ous prie au moins de bien solliciter.
Puisque nonsiear Dandin va donner audience.
Je vais f; Jre venir ma fille en diligence.
On peut l'interroger, elle est de bonne foi ;
Et même elle saura mieux répondre que moL
LÉANDRE.
Allez et revenez, l'on vous fera justice.
LE SOUFFLEUR.
Qael homme!
SCÈNE II.
LÉANDRE, LE SOUFFLEUR.
LÉANDRE.
Je me sers d'un étrange artifice;
Mais mon père est un homme à se désespérer;
Et d'une cause en l'air il le faut bien leurrer.
D'ailleurs j'ai mou dessein, et je veux qu'il coudama*
«20 LES PLAIDEURS.
Ce fou qui réduit tout au pied de la chicane.
Mais voici tous nos gens qui marclient sur nos pas.
SCÈNE III.
DANDIN, LÉANDRE, L'INTIMÉ etPETIT-JEAN
en robe; LE SOUFFLEUR.
DANDIN.
Çà, qu'êtes-vous ici?
LÉANDRE.
Ce sont les avocats.
DANDIN, au Bouilleur.
Vous?
LE SOUFFLEUR.
Je viens secourir leur mémoire troublée.
DANDIN.
Je vous entends. Et vous?
LÉANDRE.
Moi ? Je suis l'assemblée
DANDIN.
Commencez donc.
LE SOUFFLEUR.
Messieurs.
PETIT-JEAN.
Oh ! prenez-le plus bas t
Si vous souCQez si haut , l'on ne m'entendra pas.
Messieurs...
DANDIN.
Couvrez-vous.
PETIT-JEAN.
Oh! mes...
DANDIN.
Couvrez-vous, vous dis-je.
PKTIT-JBAN.
Oh ! monsieur ! Je sais bien à quoi l'honneur m'oblige.
DANDIN.
Ne te couvre donc pas.
PETIT-JEAN, se eonvrant.
(Au louiHear.)
Messieurs... Vous, doucement}
Ce que Je sais le mieux , c'est mon commencement.
ACTB III. m
Mossienrs, quand je regarde avec exactitude
LMncoQStance du monde et sa vicissitude ;
Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents.
Pas «ne étoile fixe, et tant d'astres errants;
Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune
Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune;
(Babyloniens.)
Quand je vois les États des Babiboniens
(Persans.) (Macédoniens.)
Transférés des Serpents aux Nacédoniens;
(Romains.) (Despotique.)
Quand je vois les Lorrains , de l'état dépotique,
(Démocratique.)
Passer au démocrite, et puis au monarchique;
Quand je vois le Japon...
l'intimé.
Quand aura-t-il tout tuî
PETIT-JEAN.
Oh! pourquoi celui-là m'a-t-il interrompu?
Je ne dirai plus rien.
DANDIN.
Avocat incommode,
Que ne lui laissiez-vous finir sa période?
Je suois sang et eau , pour voir si du Japon
Il viendroit à bon port au fait de son chapon;
Et vouo l'interrompez par un discours frivole.
Parlez donc, avocat.
PETIT-JEAN.
J'ai perdu la parole.
LéANDRE.
Achève , Petit-Jean : c'est fort bien débuté.
Mais que font là tes bras pendants à ton côtéî
Te voilà sur tes pieds droit comme une statue,
dégourdis-toi. Courage; allons, qu'on s'évertue.
PETIT-JEAN, remuant les bras.
Quand.... je vois... Quand... je vois...
LÉANDRE.
Dis donc ce que ta voit.
PETIT-JKAN.
Oh dame! on ne court pas deux lièvres à la fois.
Ll 40DFFLEDR.
Ou lit .
L
as* LES PLAIOBURS.
PETIT-JEAN.
Ou lit...
LE SOOFFLKOn.
Dans la...
PETIT-JEAN.
Dans la...
LE SOUFFLEUR.
Métamorphose...
PETIT-JEAN.
Comment?
LE SOUFFLEUR.
'Que la métem...
PETIT-JEAN.
Que la métem...
LE SOUFFLEUR.
Psycose...
PETIT-JEAN.
Psycose...
LE SOUFFLEUR.
Hé ! le cheval !
PETIT-JEAN.
Et le cheval...
LE SOUFFLEUR.
£ncorl
PETIT-JEAN.
Encor...
LE SOUFFLEUR.
Le chien !
PETIT-JEAN.
Le chien...
LE SOUFFLEUR.
Le butor I
PETIT-JEAN.
Le butor.M
LE SOUFFLEUR. '
Peste de l'avocat !
PETIT-JEAN.
Ah ! peste de toi-même 1
Voyez cet autre avec sa face de carême I
Va-t'en au diable.
DANDIN.
Et vous, venez au fait. Un mot
ACTB II. Ut
Du fait.
PETIT-JEA».
Eh! faut-il tant tourner autour du pot?
Ils me lont dire aussi des mots longs d'une toise.
De grands mots qui tiendroient d'ici jusqu'à Pontoise,
Pour moi , je ne sais point tant faire de façon
Pour dire qu'un matin vient de prendre un chapon.
Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne ;
Qu'il a mangé là-bas un bon chapon du Maine;
Que la première fois que je l'y trouverai.
Son procès est tout fait, et je l'assommerai.
LÉANDRB.
Belle conclusion , et digne de l'exordel
PKTIT-JBAN.
On l'entend bien toujours. Qui voudra mordre j Tnorde<
DAIIDIII.
Appelez les témoins.
LÉANDRB.
(Test bien dit, s'il le peut»
Les témoins sont fort chers, et n'en a pas qui vent.
PKTIT-JBAN.
Nous en avons pourtant, et qui sont sans reprocha
DANDIN.
Faites-les donc venir.
PETIT-JEAN.
Je les ai dans ma poche.
Tenez : voilà la tête et les pieds du cbapont
Voyez-les, et Jugez.
l'intibé.
3e les récuse.
DANDIN.
Boni
Pourquoi les récuser?
l'intihé.
Monsieur, ils sont du Maine.
DANDIN.
n est vrai que du Mans il en vient par douzaine.
l'intima.
Messieurs...
DANDIlf.
Serez-TODB long, avocat? dites-moL
tM LES PLAIDEURS.
L'iHTIMâ.
Je ne réponds de rien.
DANDIN.
Il est de bonne foi.
l'intimé, d'un ton finissant en fausset.
Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable.
Tout ce que les mortels ont de plus redoutable,
Semble s'être assemblé contre nous par hasar,
Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car,
D'un côté, le crédit du défunt m'épouvante;
Et, de l'autre côté, l'éloquence éclatante
De maître Petit-Jean m' éblouit.
DANDIN.
Avocat,
De votre ton vous-même adoucissez l'éclat.
L'iNTlMB.
(D'un ton ordinaire.) (Du bean ton.)
Oui-dà, j'en ai plusieurs... Mais quelque défiance
Que nous doive donner la susdite éloquence ,
Et le susdit crédit; ce néanmoins, messieurs.
L'ancre de vos bontés nous rassure. D'ailleurs,
Devant le grand Dandin l'innocence est hardie;
Oui , devant ce Caton de Basse-Normandie ,
Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni :
Victrix cotisa diis placuit, sed vida Catom.
DAN DIN.
Vraiment, il plaide bien.
l'intimé.
Sans craindre aucune chosaj
Je prends donc la parole, et je viens à ma cause.
Aristote , primo, péri Politicon,
Dit fort bien...
DANDIN.
Avocat, il s'agit d'un chapon,
Et non point d' Aristote et de sa politique.
l'intimé.
Oui; mais l'autorité du Péripatétique
Prouveroit que le bien et le mal...
DANDIN.
Je prêtons
Qu' Aristote n'a point d'autorité céans.
Au fait...
ACTE III. £2!
l'intimé.
Pausanias, en ses Corinthiaqucs...
DANDIR.
Aa fait.
L'iNTIHé.
Rebuffe...
DANDin.
Au fait, vous dis-je.
L'iNTIHé.
Le grand Jacques.»
DANDIN.
An fait, au fait , au fait.
L'iNTIUé.
Hermenopul, m Prompt.,»
DANDIIf.
Ob je te Tais Juger.
l'intimé.
Oh! vous êtes si prompt 1
(Yite.)
Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine t
Il y trouve un chapon , lequel a bonne mine.
Or, celui pour lequel je parle est affamé.
Celui contre lequel je parle autem plumé;
Et celui pour lequel je suis prend en cachette
Celui contre lequel je parle. L'on décrète :
On le prend. Avocat pour et contre appelé;
Jour pris. Je dois parler, je parle, j'ai parlé.
DANDIN.
Ta, t4, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire I
Il dil fort posément ce dont on n'a que faire ,
Et court le grand galop quand il est à son fait.
l'intimé.
Hais le premier, monsieur, c'est le beau.
DANDIN.
Cest le laid.
A-t-on jamais plaidé d'une telle méthode?
Mais qu'en dit l'assemblée?
LÉANDBB.
Il est fort à la mode.
h'inTïuiy d'un ton véhémeat.
Qu'arrlve-t-il, messieurs? On vient. Comment vient-onl
On poursuit ma partie. On force une maison.
226 LES PLAIDBDRS
Quelle maison? maison de notre propre jugel
On brise le cellier qui nous sert de refuge !
De TOl , de brigandage on nous déclare auteurs !
On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs,
A maître Petit-Jean , messieurs. Je vous atteste t
Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste,
De vi, paragraphe, messieurs... Caponibus,
Est manifestement contraire à cet abus?
Et quand il seroit vrai que Citron, ma partie,
Auroit mangé, messieurs, le tout, ou bien partie
Dudit chapon : qu'on mette en compensation
Ce que nous avons fait avant cette action.
Quand ma partie a-t-elle été réprimandée?
Par qui votre maison a-t-elle été gardée?
Quand avons-nous manqué d'aboyer un larron ?
Témoin trois procureurs, dont icelui Citron
A déchiré la robe. On en verra les pièces.
Pour nous Justifier, voulez-vous d'autres pièces?
PBTIT-JB&N.
Hattre Adam...
l'intima.
Laissez-nous.
PETIN-lEAN.
L'Intimé...
l'intiué.
Laissez-noua,
rsTiT-jBAn.
S'enroue.
l'intimé.
Hé, laissez-nous! Euh, euhl
DANDIN.
Reposez-vous,
Et concluez.
l'intimé, d'un ton pesant.
Puis donc qu'on nous permet de prendre
Haleine , et que l'on nous défend de nous étendre.
Je vais sans rien omettre, et sans prévariquer^
Gompendieusement énoncer, expliquer,
Exposer à vos yeux l'idée universelle
De ma cause et des faits renfermés en icelle.
DANOIS.
U auroit plus t6t fait do dire tout vingt fois.
ACTB III. arj
Que de l'abréger une. Homme, ou qui que tu sois.
Diable , conclus ; ou bien que le ciel te confonde l
L'iHTIHé.
Je finis.
DARDin.
Ahl
l'intimé.
Avant la naissance du monde...
BARDIN, bâilknt.
Avocat , ah ! passons au déluge.
l'intimé.
Avant donc
La naissance du monde et sa création ,
Le monde, l'univers, tout, la nature entière
Étoit ensevelie au fond de la matière.
Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et Feau,
Enfoncés, entassés, ne faisoient qu'un monceau.
Une confusion , une masse sans forme ,
Un désordre , un chaos, une cohue énorme :
Unos erat toto natvrs vcltds in orbe,
QCEM GR2CI DIXERB chaos, HCmS INDIGESTAQHE HOLBS.
(Dandin eudormi se laisse tomber.)
LÉANDBE.
Quelle chute 1 Mon père !
FETIT-JBAH.
Ay, monsieur! Comme il dorti
LÉANDRB.
Mon père, éveillez-rous.
PETIT-JEAN.
Monsieur, ètes-yous mortT
LBANDRB.
Mon père!
OANDIN.
Ehbien7ehbien?Quoi?qu'e8t-ceîAh! ah! quel bommel
Certes , Je n'ai jamais dormi d'un si bon somme.
LÉANDBE.
Mon père, il faut Juger.
DANDIH.
Aux galères.
LÉANDRB.
Uo chien
Aux galères I
tu LBS PLAIDBURS.
DANDIN.
Ma foi ! je n'y conçois plus rien ;
De monde, de chaos, j'ai la tôte troublée.
Hé! concluez.
l'intimé, lui présentant de petits chiens.
Venez , famille désolée ;
Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins.
Venez faire parler vos esprits enfantins.
Oui , messieurs , vous voyez ici notre misère :
Nous sommes orphelins; rendez-nous notre pèrei
Notre père, par qui nous fûmes engendrés,
Notre père , qui nous...
DANDIN.
Tirez, tirez, tirez.
l'intimé.
Notre père, messieurs..
Ds ont pissé partout.
DANDIN.
Tirez donc. Quels vacarmes !
l'intimé.
Monsieur, voyez nos larmes.
DANDIN.
Ouf! Je me sens déjîi pris de compassion.
Ce que c'est qu'à propos toucher la passion !
Je suis bien empêché. La vérité me presse;
Le crime est avéré ; lui-môme il le confesse.
Mais s'il est condamné, l'embarras est égal.
Voilà bien des enfants réduits à l'hôpital.
Mais je suis occupé , je ne veux voir personne.
SCÈNE IV.
DANDIN, LÉANDRE, GHICANEÂU, ISABELLE,
PETIT-JEAN, L'INTIMÉ.
CHICANBAD.
Monsieur...
DANDIN, à Petit- Jean et i l'Intimé.
Oui , pour vous seuls l'audience se donne.
(Â Ghicaneau.)
Adieu. Mais, s'il vous plaît, quel est cet enfant-làt
CHICANEAC.
C'est ma fille , monsieur.
JICTB III. ISS
DANDIIf.
Hé! tôt, rappelez-lK.
ISABELLE.
YoQs êtes occupé.
DANDIN.
Moi ! Je n'ai point d'affaire.
(A Chicanean.)
Que ne me disiez-vous que tous étiez son pèret
CHICANBAD.
Monsieur...
DANDIN.
Elle sait mieux votre affaire que vous.
(A Isabelle.)
Dites... Qu'elle est jolie, et qu'elle a les yeux douxl
Ce n'est pas tout, ma fille, il faut de la sagesse.
Je suis tout réjoui de voir cette jeunesse.
Savez-vous que j'étois un compère autrefois?
On a parlé de nous.
ISABELLE.
Ah ! monsieur, je vous crois.
DANDIN.
Dis-nous : à qui veux-tu faire perdre la cause?
ISABELLE.
A personne.
DANDIN.
Pour toi Je ferai toute chose.
Parle donc.
ISABELLE.
Je vous ai trop d'obligation.
DANDIN.
N'avez-vous Jamais vu donner la question?
ISABELLE.
Non; et ne le verrai, que je crois, de ma vie.
DANDIN.
Venez, Je vous en veux faire passer l'envie.
ISABELLE.
Eh ! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux T
DANDIN.
Bon! Gela fait toujours passer une heure ou deux.
CHICANEAU.
Monsieur, Je viens ici pour vous dire...
S80 LBS PLAIDEURS.
L^ANDRE.
Mon père,
Je TOI» vais en deux mots dire toute l'affaire :
C'est pour un mariage. Et vous saurez d'abord
Qu'il ne tient plus qu'à vous, et que tout est d'accord
Di fille le veut bien ; son amant le respire;
Ce que la fille veut, le père le désire.
C'est à vous de juger.
DANDIN, se rasseyant
Mariez au plus tôt :
Dès demîûn, si l'on veut; aujourd'hui, s'il le faut.
LÉANORE.
Mademoiselle, allons, voilà votre beau-père <
Saluez-le.
CHICANEAD.
Comment?
DANDIN.
Quel est donc ce mystère?
LÉANDRE.
Ce que vous avez dit se fait de point en point.
DANDIN.
Puisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point.
CHICANEAU.
Hais on ne donne pas une fille sans elle.
LÉANDRE.
Sans doute ; et j'en croirai la charmante Isabelle.
CHICANEAU.
Es-tu muette? Allons, c'est à toi de parler.
Parle.
ISABELLE.
Je n'ose pas, mon père, en appeler.
CHICANEAU.
BIiùs j'en appelle , moi.
LÉANDRE, loi montrant vu papier.
Voyez cette écriture.
Vous n'appellerez pas de votre signature?
CHICANEAU.
Plalt-il?
DATIDTN.
C'est un contrat en fort bonne façon.
CHICANEAU.
Je vois qu'on m'a surpris ; mais j'en aurai raison i
ACTB III. SU
De plus de vingt procès ceci sera la source.
On a la fille; soit : on n'aura pas la bourse.
LÉANDRE.
Eh! monsieur! qui tous dit qu'on tous demande rient
Laissez-nous votre fille, et gardez votre bien.
CBICANEAD.
Ahl
LÉANDRE.
Uon père, êtes-vous content de l'audience T
DANDIN.
Oui-da. Que les procès viennent en abondance.
Et je passe avec vous le reste de mes jours.
Mais que les avocats soient désormais plus courts.
Et notre criminel?
LÉANDRE.
Ne parlons que de Joie t
Grâce! grftcel mon père.
DANDIN.
Eh bien, qu'on le renvoiet
C'est en votre faveur, ma bru, ce que j'en fais.
4)Jon8 nous délasser à voir d'autres procès.
BtU !>■• PLAIDBOBS.
BRITANNIGUS
TRAGÉDIE
1669
A MONSEIGNEUR
LE
DUC DE CHEVREUSE*
MORSEieilEU»,
Vous serez peut-être étonné de Toir votre nom à la tet
de cet ouvrage; et si je vous avois demandé la permiano
de vous l'ofirir, je doute si je l'aurois obtenue. Mais ce
seroit être en quelque sorte ingrat que de cacher plus long
temps au monde les bontés dont vous m'avez toujours ho-
noré. Quelle apparence qu'un homme qui ne travaille que
pour la gloire se puisse taire d'une protection aussi glo-
rieuse que la vôtre!
Non, MoNSBiGNEDR, il m'est trop avantageux que l'on
sache que mes amis mêmes ne vous sont pas indifférents,
que vous prenez part à tous mes ouvrages, et que vous
m'avez procuré l'honneur de lire celui-ci devant un homme
dont toutes les heures sont précieuses *. Vous fûtes témoin
avec quelle pénétration d'esprit il Jugea de l'économie de la
1. Charlss-Honoré d'Albert , dnc de Lnynes , de Chevreose , et de
Chaulnes, pair de France, né le 7 octobre 1646, et connu soos le
nom de duc de Cherreose. Son père avoit fait bâtir un petit château
«ur le terrain même de Port-Royal. Il étoit intimement lié avec lei
solitaires. C'est pour lui qu'avoit été faite la Logique de Port-Royal.
Il fut ami intime du duc de Beanvillien, son beau- frère , et de Féne-
lon. Il mourut à Paris, le 5 novembre 1712, treize ans après Racine.
2. On ne peut guère douter qu'il ne soit ici question du grand
Colbert, beau-père du duc de CbeTreuse, lequel avoit épousé sa fille
atnée.
e36 ÈPITRB DËDICATOIRB.
pièce , et combien l'idée qu'il s'est formée d'une excellente
tragédie est au delà de tout ce que j'ai pu concevoir.
Ne craignez pas. Monseigneur, que je m'engage plus
avant, et que, n'osant le louer en face, je m'adresse à vous
pour le louer avec plus de liberté. Je sais qu'il seroit dans
gereux de le fatiguer de ses louanges; et j'ose dire que cette
même modestie, qui vous est commune avec lui, n'est pas
un des moindres liens qui vous attachent l'un à l'autre.
La modération n'est qu'une vertu ordinaire quand elle
ne se rencontre qu'avec des qualités ordinaires. Mais qu'avec
toutes les qualités et du cœur et de l'esprit, qu'avec un
jugement qui , ce semble , ne devroit être le fruit que de
l'expérience de plusieurs années , qu'avec mille belles con-
noissances que vous ne sauriez cacher à vos amis particu-
liers, vous ayez encore cette sage retenue que tout le monde
admire en vous, c'est sans doute une vertu rare en un siècle
où l'on fait vanité des moindres choses. Mais je me laisse
emporter insensiblement à la tentation de parler de vous;
il faut qu'elle soit bien violente, puisque je n'ai pu y résis-
ter dans une lettre où je n'avois autre dessein que de vooi
témoigner avec combien de respect je suis,
UONSEIGNEDR,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
RACINE.
PREMIÈRE PRÉFACE
De tous les ouvrages que j'ai donnés au public, il n'y en
a point qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni plus de
censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'aie pris pour tra-
vailler cette tragédie, il semble qu'autant que je me suis
efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont
efforcés de la décrier : il n'y a point de cabale qu'ils n'aient
faite , point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en
» qui ont pris même le parti de Néron contre moi : ils ont
dit que je le faisois trop cruel. Pour moi, je croyois que le
nom seul de Néron faisoit entench-e quelque chose de plus
que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire,
et veulent dire qu'il étoit honnête homme dans ses pre-
mières années : il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir
que, s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours
été un très -méchant homme. Il ne s'agit point dans ma
tragédie des affaires du dehors : Néron est ici dans son par-
ticulier et dans sa famille; et ils me dispenseront de leur
rapporter tous les passages qui pourroient aisément leur
prouver que je n'ai point de réparation à lui faire.
D'autres ont dit, au contraire, que je l'avois fait trop
bon. J'avoue que je ne ra'étois pas formé l'idée d'un bon
homme en la personne de Néron : Je i'ai toujours regardé
comme un monstre. Mais c'est Ici un monstre naissant. H
n'a pas encore mis le feu à Rome; il n'a pas encore tué sa
mère, SA femme, ses gouverneurs : à cela près, il me sem-
23S PREMIÈRE PRÉFACE.
ble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que
personne ne le méconnoisse.
Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse, et se sont
plaints que j'en eusse fait un très -méchant homme, et le
confident de Néron. Il suffit d'un passive pour leur répon-
dre, a Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de
« Narcisse, parce que cet affranchi avoit une conformité
« merveilleuse avec les vices du prince encore cachés :
« Cujus àbditis adhuc vitiis miré congruebat^. »
Les autres se sont scandalisés que j'eusse choisi un
homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une
tragédie. Je leur ai déclaré, dans la préface d'Andromaque,
le sentiment d'Âristote sur le héros de la tragédie^ et que,
bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque
imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune
prince de dix-sept ans , qui a beaucoup de cœur, beaucoup
d'amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité ,
qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très-
capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davan-
toge.
« Mais, disent-ils, ce prince n'entroit que dans sa quin-
« zième année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui et Nar-
« cisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu. » Je n'aurois point
parlé de cette objection, si elle n'avoit été faite avec cha-
leur par un homme* qui s'est donné la liberté de faire
régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit,
quoique ce changement soit bien plus considérable dans la
chronologie, où l'on suppute les temps par les années des
empereurs.
Junie ne manque pas non plus de censeurs : ils disent que
d'une vieille coquette, nommée Junia Silana, j'en ai fût
une jeune fille très-sage. Qu'auroient-ils à me répondre, si
Je leur disois que cette Junie est un personnage inventé,
1. Tacit. , Annal, lib. XHI, cap. 1.
2. Corneille, qui, dans Héraclius, fait régner vingt ans Tempe
reur Phocas, lequel n'eu a régné que huit-
PREMifiRB PREPACB. t39
«omme l'Emilie de Cinna, comme la Sabine d'Horace?
Hais j'ai à leur dire que, s'ils avoient bien lu l'histoire,
ils auroient trouvé une Junia Calvina, de la famille d'Au-
gaste, sœur de Silanus, à qui Claudius avoit promis Octa-
vie. Cette Junie étoit Jeune, belle, et, comme dit Sénèque,
festivissima omnium puellarum^. Elle aimoit tendrement
son frère; et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous
deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un
peu d'indiscrétion. Si je la présente plus retenue qu'elle
n'étoit, je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de recti-
fiw les mœurs d'un personnage, surtout lorsqu'il n'est pas
connu.
L'on trouve étrange qu'elle paroisse sur le théâtre après
la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est
grande de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez
touchants qu'elle passe chez Octavic. « Mais, disent-ils,
■ cela ne valoit pas la peine de la faire revenir, un autre
« l'auroit pu raconter pour elle. » Ils ne savent pas qu'une
des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les
choses qui ne se peuvent passer en action , et que tous les
anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui
n'ont autre chose à dire, sinon qu'ils viennent d'un endroit,
et qu'ils s'en retournent en un auu i-
« Tout cela est inutile, disent mes censeurs : la pièce est
• finie an récit de la mort de Britannicus, et l'on ne devroit
« point écouter le reste. » On l'écoute pourtant, et même
avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi,
j'ai toujours compris que la tragédie étant l'imitation d'une
action complète, où plusieurs personnes concourent, cette
action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation
elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle
en use presque partout : c'est ainsi que dans VAntigone il
emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et
la punition de Créon après la mort de cette princesse, que
1. c La plus eqjoaée des jeunes âllea. »
MO PREMIERS PRâFACB.
'en a{ employé aux imprécations d'Agrippine, à la retraite
Le Junie, à la punition de Narcisse, et au désespoir de
iNéron, après la mort de Britannicus.
Que faudroit-il faire pour contenter des juges si difficiles)
Ia chose seroit aisée , pour peu qu'on voulût trahir le bon
sens. Il ne faudroit que s'écarter du naturel pour se Jeter
lans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée
do peu de matière, telle que doit être une action qui se
passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa
fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et
les passions des personnages, il faudroit remplir cette même
action de quantité d'incidents qui ne se pourroient passer
qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'au-
tant plus surprenants qu'ils seroient moins vraisemblables,
d'une infinité de déclamations où l'on feroit dire aux acteurs
tout le contraire de ce qu'ils devroient dire. Il faudroit, par
exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudroit
faire haïr de sa maîtresse , de gaieté de cœur, un Lacédé-
monien grand parleur*, un conquérant qui ne débiteroit
que des maximes d'amour, une femme qui donneroit des
leçons de fierté à des conquérants : voilà sans doute de quoi
fairn récrier tous ces messieurs. Mais que diroit cependant
le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de
plaire? De quel front oserois-je me montrer, pour ainsi
dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que
j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir de la pensée
d'un ancien , voilà les véritables spectateurs que nous de-
vons nous proposer; et nous devons sans cesse nous deman-
der : que diroient Homère et Virgile, s'ils lisoient ces vers?
que diroit Soplwcle, s'il voyoit représenter cette scèneî
Quoi qu'il en soit , Je n'ai point prétendu empêcher qu'on
ne parlât contre mes ouvrages ; je l'auroîs prétendu inuti-
1. Racine désigne ici plusieurs tragédies de Corneille : La Moht
DB PoMptfs, Skrtorius, AoésiLAs; on ne sait quel est et héros
ivre qui veut ie faire licûr de sa maîtresse (dans le commentaire de
La Harpe, il est désigné par Attila).
PREMIËRB PRËPACB. S4t
lement : Quid de te alii loquantur ipsi videant, dit Cicéron ;
sed loquentur tamen < .
ïe prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite
préface, que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie.
11 n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand oo
se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même
sem ble n'avoir fait des prologues que pour se justifier contre
les critiques d'un vieux poëte malintentionné, malevoli
veleris poetœ, et qui venoit briguer des voix contre lui jus-
qu'aux heures où l'on représentoit ses comédies.
I Occœpta est agi :
t Bsclamat, etc. > *
On me pouvoit faire une difUculté qn'on ne m'a point faite.
Hai3 ce qui est échappé aux spectateurs pourra être remar-
qué par les lecteurs. C'est que je fais entrer Junie dans les
vestales, où, selon Aulu-Gelle, on ne recevoit personne
au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple
prend ici Junie sous sa protection; et j'ai cru qu'en consi-
dération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il
pouvoit la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il
a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes
qui avoicnt mérité ce privilège.
Enfin, je suis très- persuadé qu'on me peut faire bien
d'autres critiques , sur lesquelles je n'aurois d'autre parti à
prendre que celui d'en profiter à l'avenir. Mais je plains
fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public.
Ceux qui voient le mieux nos défauts sont ceux qui les dis-
simulent le plus volontiers : ils nous pardonnent les en-
droits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont
donné du plaisir. Il n'y a rien , au contraire, de plus injuste
1. « Cest aux antres à prendre garde comment ils parleront de
vous ; mais soyez sûr qu'ils en parleront, de quelque manière que ce
•oit. » {De Itqnibl., lib. VI.)
2. t A peine a-tron levé la toile , que le voilà qui s'écrie, etc. *
( P. Tbrbnt., Eunuch., Prolog.) — On ne peut pas douter que Racine
n'ait voulu désigner ici le grand CorneiUa
U
«48 PREMIERE PREFACE.
qu'un ignorant : il croit toujours que l'admiration est le
partage des gens qui ne savent rien ; il condamne toute une
pièce pour une scène qu'il n'approuve pas; il s'attaque
même aux endroits les plus éclatants, pour faire croire qu'il
a de l'esprit; et pour peu que nous résistions à ses senti-
ments, il nous. traite de présomptueux qui ne veulent croire
personne, et ne songe pas qu'il tire quelquefois plus de va-
nité d'une critique fort mauvaise, que nous n'en tirons d'une
fcssez bonne pièce de théâtre.
« Homine imperito nunquam qaidqaam iqjustins '. >
1. Racine a lui-même traduit très-exactement ce vers de Térence,
lorsqu'il a dit : c II n'y a rien de plus injnata qu'an ignorant, a
SECONDE PRÉFACE
fo\d celîe de mes tragédies que Je puis dire qae j'ai le
plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit
pas d'abord à mes espérances : à peine elle parut sur le
théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui sembloient
la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée seroit
à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies.
Mais enfin il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera tou-
jours des ouvrages qui auront quelque bonté : les critique»
86 sont évanouies , la pièce est demeurée. C'est maintenant
celle des miennes que la cour et le public revoient le plus
volontiers. Et si j'ai fait quelque chose de solide, et qui mé-
rite quelque louange, la plupart des connoisseurs demeurent
d'accord que c'est ce même Britannicus.
A la vérité J'avois travaillé sur des modèles qui m'avoient
extrêmement soutenu dans la peinture que je voulois faire
de la cour d'Agrippine et de Néron. J'avois copié mes per-
sonnages d'après le plus grand peintre de l'antiquité, je
veux dire d'après Tacite, et j'étois alors si rempli de la lec-
ture de cet excellent historien , qu'il n'y a presque pas un
trait éclatant dans ma tragédie dont il ne m'ait donné l'idée
Pavois voulu mettre dans ce recueil un extrait des plus
beaux endroits que j'ai tâché d'imiter; mais j'ai trouvé que
cet extrait tiendroit presque autant de place que la tragédie.
Ainsi le lecteur trouvera bon que je le renvoie à cet auteur,
qui aussi bien est entre les mains de tout le monde ; et je
J44 SECONDE PREPAO1&
me contenterai de rapporter ici quelques-uns de ses passages
sur chacun des personnages que j'introduis sur la scène.
Pour commencer par Néron , il faut se souvenir qu'il es
ici dans les premières années de son règne, qui ont été
heureuses, comme l'on sait. Ainsi, il ne m'a pas été permis
de le représenter aussi méchant qu'il l'a été depuis. Je n9
le représente pas non plus comme un homme vertueux, car
il ne l'a jamais été. Il n'a pas encore tué sa mère, sa femme,
ses gouverneurs ; mais il a en lui les semences de tous ces
crimes : il commence à vouloir secouer le joug ; il les hait
les uns et les autres; il leur cache sa haine sous de fausses
caresses, factus naturâ velare odium fallacibus bîanditiis '.
En un mot, c'est ici un monstre naissant, mais qui n'ose
encore se déclarer, et qui cherche des couleurs à ses mé-
chantes actions : Hactenus Nero flaçjitiis et sceleribus vela-
menta quœsivit*. Il ne pouvoit souffrir Octavie, princesse
d'une bonté et d'une vertu exemplaires, fato quodam, an
quia prœvalent illicita; metuebaturque ne in stupra femi-
narum illustrium prorumperet '.
Je lui donne Narcisse pour confident. J'ai suivi en cela
Tacite, qui dit que Néron porta impatiemment la mort de
Narcisse; parce que cet affranchi avoit une conformité mer-
veilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus
abditis adhuc vitiis miré congruebat. Ce passage prouve
deux choses : il prouve et que Néron étoit déjà vicieux, mais
qu'il dissimuloit ses vices, et que Narcisse l'entretenoit dans
ses mauvaises inclinations.
J'ai choisi Burrhus pour opposer un honnête homme à
cette peste de cour; et je l'ai choisi plutôt que Sénèque; en
voici la raison : ils étoient tous deux gouverneurs de la jeu-
nesse de Néron, l'un pour les armes, et l'autre pour les
lettres; et ils étoient fameux, Burrhus pour son expérience
dans les armes et pour la sévérité de ses mœurs, militari-
bus curis et severitate morum; Sénèque pour son éloquence
1. Tacit., Annal, lib. XIV, cap. 56. — 8. Idem, ibid.,hh. XIU,
cap 47. — 8. Idem, ibid., U\ XIII, cap. 13.
SECONDS PRËPâCR. fO
et le tour agréable de son esprit, Seneca prœcepHs eloquen-
ticB et comitaie honestâ^. Burrhus, après sa mort, fut extrê-
mement regretté à cause de sa vertu : Civitati grande desi-
derium ejus mansit per memoriam virtutis*.
Toute leur peine étoit de résister à l'orgueil et à la
férocité d'Agrippine, quœ, cunctis malœ dominationis cupi-
dinibus flagrans, habebat in partibus Pallantem\ Je ne
dis que ce mot d'Agrippine, car il y auroit trop de choses à
en dire. C'est elle que je me suis surtout eftbrcé de bien
exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce
d'Agrippine que la mort de Britannicus. Cette mort fut un
coup de foudre pour elle; et il parut, dit Tacite, par sa
frayeur et par sa consternation, qu'elle étoit aussi innocente
de cette mort qu'Octavie. Agrippine perdoit en lui sa der-
nière espérance, et ce crime lui en faisoit craindre un plus
grand : Sibi supremum auxilium ereptum, et parricidii
exemplum intelligebat*.
L'âge de Britannicus étoit si connu , qu'il ne m'a pas été
permis de le représenter autrement que comme un jeune
prince qui avoit beaucoup de cœur, beaucoup d'amour et
beaucoup de franchise, qualités ordinaires d'un jeune
homme. Il avoit quinze ans, et on dit qu'il avoit beaucoitp
d'esprit, soit qu'on dise vrai, ou que ses malheurs aient fait
croire cela de lui, sans qu'il ait pu en donner des marques :
Neque segnem et fuisse indolem ferunt; sive verum, seu, pe-
riculis commendatus, retinuit famam sine experimento ».
Il ne faut pas s'étonner s'il n'a auprès de lui qu'un aussi
méchant homme que Narcisse; car il y avoit longtemps
qu'on avoit donné ordre qu'il n'y eût auprès de Britannicus
que des gens qui n'eussent ni foi ni honneur : Nam, ut
proximus quisque Dritanmco, neque (as neque fidem, pensi
haberet, olim provisum erat*.
Il me reste à parler de Junie. Il ne la faut pas confondre
1. Tacit., Annal, lib. XIII, cap. 2. — 2. Idem, iWd.,lib. xrv,
eap. 51.— 3. Idem, ibid., lib, Xin, cap. 2.-4. Idem, ibid., lib, Xin.
cap. 16, — 5. Idem, ibid., lib. XII, cap. 26. — 6. Idem, ibid.,
lib. xni , cap. 15.
[
«4fl SECONDE PRÊFACB.
avec une vieille coquette qui s'appeloit Junia Silana. C'est
ici une autre Junie, que Tacite appelle Junia Calvina, de la
famille d'Auguste, sœur de Silanus, à qui Claudius avoil
promis Octavie. Cette Junie étoit jeune, belle, et, comme
dit Sénèque, fesHvissima omnium puellarum. Son frère e»
elle s'aimoient vendrement; et leurs ennemis, dit Tacite,
les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent
coupables que d'un peu d'indiscrétion. Elle "Jécut Jusqu'au
règne de Vespasiea.
Je la fais entrer dans les vestales, quoique, selon Aulu-
Gelle, on n'y reçût Jamais personne au-dessous de six ans ,
ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa
{HTotection; et j'ai cru qu'en considération de sa naissance
de sa vertu et de son malheur, il pouvoit la dispenser de
l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour
le consulat tant de grands hommes qui avoient mérité ce
privil^e'.
I. Bacine semble confondre ici la république avec la monarchie :
* peuple n'était rien sous les empereurs ; sa protection était inutile
•t même nuisible. Le droit qu'aurait eu le peuple de faire entrer
ïnnie dans les vestales malgré les lois n'est qu'une supposition p«Q
vraisamblable.
BRITANNICUS
PERSONNAGES
NÉRON, empereur, fils d'Agrippine,
BRITANNICUS.filsde l'empereur Claudius et de Messalina.
AGRirPINE, veuve de Domitius .finobarbus, père de Néron,
et , en secondes noces , veuve de l'empereur Claudius.
JUNIE, amante de Britannicus.
BURRHUS, gouverneur de Néron.
NARCISSE, gouverneur de Britannicus.
ALBINE, confidente d'Agrippine.
«AHOSS.
La teint at à Rame, dan» une ehcmlbri <fu paiaii de Néron,
BRITANNICUS
TRAGÉDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
AGRIPPINE, ALBINE.
ALBINE.
Quoi! tandis que Néron s'abandonne au sommeil.
Faut-il que vous veniez attendre son réveil ?
Qu'errant dans le palais, sans suite et sans escorte,
La mère de César veille seule à sa porte ?
Madame, retournez dans votre appartement.
AGRIPPINE.
Albine, il ne faut pas s'éloigner un moment.
Je veux l'attendre ici : les chagrins qu'il me cause
M'occuperont assez tout le temps qu'il repose.
Tout ce que j'ai prédit n'est que trop assuré :
Contre Britannicus Néron s'est déclaré.
L'impatient Néron cesse de se contraindre;
Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.
Britannicus le gêne, Albine; et chaque jour
Je sens que je deviens importune à mon tour.
ALBINB.
Quoi ! vous à qui Néron doit le jour qu'il respire.
Qui l'avez appelé de si loin à l'empire?
Vous qui, déshéritant le fils de Qaudius,
Avez nommé César l'heureux Domitius?
Tout lui parle, madame, en faveur d'Agrippinet
Il vous doit son amour.
âCniPPINB.
Il me le doit, Albine i
«50 BRITANNICUS. --
Tout, s'il est généreux, lui prescrit cette loi}
Mais tout, s'il est ingrat, lui parle contre moi.
A L B I N E.
S'il est ingrat, madame ? A h I toute sa conduite
Marque dans son devoir une Sime trop instruite.
Depuis trois ans entiers, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait
Qui ne promette à Rome un empereur parfait?
Rome, depuis trois ans, par ses soins gouvernée,
, Au temps oe ses consuls croit être retournée :
'Il ht gouverne en père. Enfin, Néron naissant
A toutes les vertus d'Auguste vieillissant.
AGRIPPINB.
Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste t
Il commence , il est vrai , par où finit Auguste ;
Mais crains que, l'avenir détruisant le passé,
Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé.
Il se déguise en vain : je lis sur son visage
Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage;
Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang
La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon ilanc '.
Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices :
De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices;
Mais, sa feinte bonté se tournant en fureur.
Les délices de Rome en devinrent l'horreur.
Que m'importe, après tout, que Néron, plus fidèle.
D'une longue vertu laisse un jour le modèle?
Ai-)e mis dans sa main le timon de l'État
Pour le conduire au gré du peuple et du sénat?
Ah! que de la patrie il soit, s'il veut, le père :
Mais qu'il songe un peu plus qu'Agrippine est sa mère.
De quel nom cependant pouvons-nous appeler
L'attentat que le jour vient de nous révéler?
Il sait, car leur amour ne peut être ignorée,
Que de Britannicus Junie est adorée :
Et ce même Néron , que la vertu conduit.
Fait enlever Junie au milieu de la nuit !
Que veut-il ? Est-ce haine , est-ce amour qui l'inspire?
Gherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ;
Ou plutdt n'est-ce point que sa malignité
1. Agrippine était petite-fille de Claudius Drusus Néron , fils d«
Tibérius Claudia* Néron et de Livie.
ACTE PREMIER. «
Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté?
ALBINE.
Vous, leur fq>pui, madame?
ACaiPPINB.
Arrête, chère Albine;
Je sais que J'ai moi seule avancé leur ruine;
Que du trône , où le sang l'a dû faire monter,
Britannicus par moi s'est vu précipiter.
Par moi seule , éloigné de l'hymen a'Octavie ,
Le frère de Junie abandonna la vie ,
Silanùs, sur qui Claude avoit jeté les yeux,
Et qui comptoit Auguste au rang de ses aïeux.
Néron jouit de tout : et moi , pour récompense,
Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance.
Afin que quelque jour, par une même loi ,
Britannicus la tienne entre mon fils et md.
ALBINB.
Quel dessein!
AGRIPPINE.
Je m'assure un port dans la tempête.
Néron m'échappera , si ce frein ne l'arrête.
ALBINE.
Mais prendre contre un fils tant de soins superflus t
AGRIPPINE.
Je le craindrois bientàt, s'il ne me craignoit plus.
ALBINE.
One juste frayeur vous alarme peut-être.
Mais si Néron pour vous n'est plus ce qu'il doit être,
Du moins son changement ne vient pas jusqu'à nous.
Et ce sont des secrets entre César et vous.
Quelques titres nouveaux que Rome lui défère ,
Néron n'en reçoit point qu'il ne donne à sa mère.
Sa prodigue amitié ne se réserve rien :
Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien ;
A peine parle-t-on de la triste Octavie.
Auguste votre aïeul honora moins Livie :
Kéron devant sa m re a permis le premier
Qu'on portât les faisceaux couronnés de laurier
Quels effets voulez-vous de sa reconnoissanceT
AGRIPPINE.
Un peu moins de respect , et plus de confiance.
Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit :
«5S BRITANNICUS
Je vois mes honneurs croître , et tomber mon crédit.
Non, non, le temps n'est plus que Néron, jeune encore,
Me renvoyoit les vœux d'une cour qui l'adore;
Lorsqu'il se reposoit sur moi de tout l'État;
Que mon ordre au palais assembloit le sénat,
Et que derrière un voile, invisible et présente,
J'étois de ce grand corps l'âme toute-puissante.
Des volontés de Rome alors mal assuré,
Néron de sa grandeur n'étoit point enivré.
Ce jour, ce triste jour frappe encor ma mémoire.
Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire,
Quand les ambassadeurs de tant de rois divers
Vinrent le reconnoître au nom de l'univers.
Sur son trône avec lui j'allois prendre ma place :
J'ignore quel conseil prépara ma disgrâce;
Quoi qu'il en soit, Néron , d'aussi loin qu'il me vu.
Laissa sur son visage éclater son dépit.
Mon cœur même en conçut un malheureux augure.
L'ingrat, d'un faux respect colorant son injure.
Se leva par avance ; et courant m'cmbrasscr,
Il m'écarta du trône où je m'allois placer.
Depuis ce coup fatal le pouvoir d'Agrippine
Vers sa chute à grands pas chaque jour s'achemine.
L'ombre seule m'en reste; et l'on n'implore plus
Que le nom de Sénèque, et l'appui de Burrhus.
ALBINE.
Ah ! si de ce soupçon votre âme est prévenue.
Pourquoi nonirissez-vous le venin qui vous tue?
Allez avec César vous éclaircir du moins.
AGRIPPINE.
César ne me voit plus, Albine, sans témoins :
En public, à mon heure, on me donne audience.
Sa réponse est dictée, et même son silence.
Je vois deux surveillants, ses maîtres et les miens,
Présider l'un ou l'autre à tous nos entretiens.
Mais je le poursuivrai d'autant plus qu'il m'évite :
De son désordre, Albine, il faut que je profite.
J'entends du bruit; on ouvre. Allons subitement
Lui demander raison de cet enlèvement :
Surprenons, s'il se peut, les secrets de son âme.
Mais quoi ! déjà Burrhus sort de chez lui !
ACTE PREMIER. ^Z
SCÈNE IL
AGRIPPINE, BURRHUS, ALBINE.
BORRBDS-
Madanie,
Au nom de l'empereur j'allois vous informer
D'un ordre qui d'abord a pu vous alarmer,
Mais qui n'est que l'effet d'une sage conduite,
Dont César a voulu que vous soyez instruite.
AGRIPPINE.
Puisqu'il le veut, entrons : il m'en instruira mieux.
BURRUUS.
César pour quelque temps s'est soustrait à nos yeux.
Déjà par une porte au public moires connue
L'un et l'autre consul vous avoie at prévenue ,
Madame. Mais souffrez que je ristourne exprès...
AGRirPINE.
Non , je ne tiouble point se? augustes secrets;
Cependant voulez-vous q>''4vec moins de contrainte
L'un et l'autre une fois nous nous parlions sans feintef
BURRUUS.
Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d'horrenr,
AGRIPPINE.
Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur î
Ne le verrai-je plus qu'à titre d'importiuie?
Ai-je donc élevé si haut votre fortune
Pour mettre une barrière entre mon fils et moiî
Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foi?
l'ntre Sénèque et vous disputez-vous la gloire
A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire ?
Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat,
Pour être, sous son nom, les maîtres de l'État?
Certes, plus je médite, et moins je me figure
Que vous m'osiez compter pour votre créature.
Vous, dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition
Dans les honneurs obscurs de quelque légion ' ;
Et moi , qui sur le trône ai suivi mes ancêtres ,
Moi , fille, femme, sœur et mère de vos maîtres !
Que prétendez-vous donc? Pensez-vous que ma voix
1.' Burrhus n'était que tribun, lorsque Agrippine le clioisit pool
être gouverneur de Néron et préfet det cohortes prétoriennes.
1&
«54 BRITANNICUS.
Ait fait UG empereur pour m'en imposer trois ?
Néron iVest plus enfant : n'est-il pas temps qu'il régne 7
Jusqu'à quand voulez- vous que l'empereur vous craigne!
Ne sauroit-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux?
Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux?
Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère;
Qu'il imite, s'il peut, Germanicus mon père.
Parmi tant de héros je n'ose me placer ;
Mais il est des vertus que je lui puis tracer :
Je puis l'instruire au moins combien sa confidence
Entre un sujet et lui doit laisser de distance.
BCRRHUS.
Je ne m'étois chargé dans cette occasion
Que d'excuser Gésw d'-une seule action ;
Mais puisque, sans vouloir que je le justifie.
Vous me rendez garant du reste de sa vie.
Je répondrai, madame, avec la liberté
D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
Vous m'avez de César confié la jeunesse.
Je l'avoue; et je dois m'en souvenir sans cesse.
Mais vous avois-je fait serment de le trahir,
D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir 7
Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde t
Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde.
J'en dois compte, madame, à l'empire romain ,
Qui croit voir son salut ou sa perte en ma niaia.
Ah! si dans l'ignorance il le falloit instruire,
N'avoit-on que Sénèque et moi pour le séduire?
Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs?
Falloit-il dans l'exil chercher des corrupteurs ?
La cour de Claudius , en esclaves fertile ,
Pour deux que l'on cherchoit en eût présenté mille,
Qui tous auroient brigué l'honneur de l'avilir :
Dans une longue enfance ils l'auroient fait vieillir.
De qvioi vous plaignez-vous; madame? On vous révère r
Ainsi que par César, on jure par sa mère.
L'empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour
Mettre à vos pieds l'empire, et grossir votre cour;
Mais le doit-il , madame? et sa reconnoissanoe
Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance?
Toujours humble, toujours le timide Néron
N'ose-t-il Être ugustc et César (lue de nojn?
ACTE PHEMIBR. tSB
Vous le dirai-Je enfin? Rome le justifie.
Rome, à trois affranchis si longtemps asservie,
A peine respirant du joug qu'elle a porté,
Du règne de Néron compte sa liberté.
Que dis-je? la vertu semble même renaître.
Tout l'empire n'est plus la dépouille d'un maître;
Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats;
César nomme les chefs sur la foi des soldats ;
rhraséas au sénat, Corbulon dans l'armée,
Sont encore innocents, malgré leur renommée;
Les déserts , autrefois peuplés de sénateurs ,
Ne sont plus habités que par leurs délateurs.
Qu'importe que César continue à nous croire ,
Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire;
Pourvu que dans le cour» d'un règne florissant
Rome soit toujours libre, et César tout-puissant 7
Mais , madame , Néron sufiit pour se conduire.
J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire.
Sur ses aieux, sans doute, il n'a qu'à se régler;
Pour bien faire, Néron n'a qn'h se ressembler.
Heureux si ses vertus, l'une à l'autre enchaînées.
Ramènent tous les ans ses premières années?
AGRIPPINB.
Ainsi, sur l'avenir n'osant vous assurer,
Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer.
Mais vous qui , jusqu'ici content de votre ouvrage»
Venez de ses vertus nous rendre témoignage.
Expliquez-nous pourquoi , devenu ravisseur,
Néron de Silanus fait enlever la soeur?
Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie
Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie?
De quoi l'accuse-t-il ? Et par quel attentat
Devient-elle en un jour criminelle d'État :
Elle qui, tàns orgueil jusqu'alors élevée,
N'auroit point vu Néron, s'il ne l'eût enlevée;
Et qui même auroit mis au rang de ses bienfaits
L'heureuse liberté de ne le voir jamais?
BVIIRUUS.
Je sai^5 que d'aucun crime elle n'est soupçonnée;
Mais jusqu'ici César ne l'a point condamnée.
Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux :
Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux.
Ï50 BRITANNICUS.
Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle
Peuvent de son époux faire un prince rebella;
Que le sang de César ne se doit allier
Qu'à ceux à qui César le veut bien confier ;
Kt vous-même avouerez qu'il ne seroit pas juste
Qu'on disposât sans lui de la nièce d'Auguste.
AGRIPPINF.
Je vous entends : Néron m'apprend par votre voix
Qu'en vain Britannicus s'assure sur mon choix.
En vain , pour détourner ses yeux de sa misère
J'ai flatté son amour d'un hymen qu'il espère :
A ma confusion, Néron veut faire voir
Qu'Agrippiae promet par delà son pouvoir.
Rome de ma faveur est trop préoccupée :
Il veut par cet affront qu'elle soit détrompée,
Et que tout l'univers appienne avec terreur
A ne confondre plus mon fils et l'empereur.
Il le peut. Toutefois j'ose encore lui dire
Qu'il doit avant ce coup affermir son empire;
Et qu'en me réduisant à la nécessité
D'éprouver contre lui ma foible autorité,
11 expose la sienne; et que dans la balance
Mon nom peut-être aura plus de poids qu'il ne pease.
BU R RU us.
Quoi , madame ! toujours soupçonner son respect !
Ne peut-il faire un pas qui ne vous soit suspect?
L'empereur vous croit-il du parti de Junle?
Avec Britannicus vous croit-il réunie?
Quoi ! de vos ennemis devenez-vous l'appui
Pour trouver un prétexte à vous plaindre de lui ?
Sur le moindre discours qu'on pourra vous redire,
Serez-vous toujours prête à partager l'empire?
Vous craindrez-vous saus cesse; et vos embrassementi
Ne se passeront-ils qu'en éclaircissements ?
Ah! quittez d'un censeur la triste diligence;
D'une mère facile affectez l'indulgence;
Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater;
Et n'avertissez point la cour de vous quitter.
AGRIPPINE.
F,t qui s'honoreroit de l'appui d'Agrippine,
Lorsque Néron lui-même annonce ma ruine,
Lorsque de sa présence il seniblo me bannir.
ACTE PRBMIBR.
Quand Burrhus à sa porte ose me retenirT
BURRHDS.
Madame , Je vois bien qu'il est temps de me taire ^
Et que ma liberté commence à vous déplaire.
La douleur est injuste : et toutes les raisons
Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons.
Voici Britannicus. Je lui cède ma place.
Je vous laisse écouter et plaindre sa disgrâce.
Et peut-être, madame, en accuser les soins
De ceux que l'empereur a consultes le moins.
SCÈNE III.
BRirANNICDS, AGRIPPINE, NARCISSE, ALBINE.
AGRIPPINE.
Ah ! prince, où courez-vous? Quelle ardeur inquiète
Parmi vos ennemis en aveugle vous jette?
Que venez-vous chercher ?
BRITANNICUS.
Ce que je cherche? Ah dieux ;
Tout ce que j'ai perdu, madame, est en ces lieux.
De mille affreux soldats Junie environnée
S'est vue en ce palais indignement traînée.
Hélas ! de quelle horreur ses timides esprits
A ce nouveau spectacle auront été surpris ?
Enfin on me l'enlève. Une loi trop sévère
Va séparer deux cœurs qu'assembloit leur misère :
Sans doute on ne veut pas que, mêlant nos douleurs,
Nous nous aidions l'un l'autre à porter nos malheurs.
AGRIPPINE.
Il suffit. Comme vous je ressens vos injures;
Mes plaintes ont déjà précédé vos murmures.
Mais je ne prétends pas qu'un impuissant courroux
Dégage ma parole et m'acquitte envers vous.
Je ne m'explique point. Si vous voulez m'entendre^
Suivez-moi chez Pallas, où je vais vous attendre.
SCÈNE IV.
BRITANNICUS, NARCISSE.
BRITANNICCS.
La croirai-je, Narcisse? et dois-je sur sa foi
iSi
258 BRITANNICUS.
La prendra pour arbitre entre son fils et moi?
Qu'en dis-tu î N'est-ce pas cette même Agrippine
Que mon père épousa jadis pour ma ruine,
Et qui, si je t'en crois, a de ses derniers jours,
Trop lents pour ses desseins, précipité le cours?
NAHCISSE.
N'importe. Elle se sent comme vous outragée;
A vous donner Junie elle s'est engagée;
Unissez vos chagrins, liez vos intérêts :
Ce palais retentit en vain de vos regrets :
Tandis qu'on vous verra d'une voix suppliante
Semer ici la plainte et non pas l'épouvante.
Que vos ressentiments se perdront en discours.
Il n'en faut pas douter, vous vous plaindrez toujours.
BRITA!» NICnS.
Ah, Narcisse ! tu sais si de la servitude
Je prétends faire encore une longue habitude;
Tu sais si pour jamais, de ma chute étonné.
Je renonce à l'empire où j'étois destiné.
Mais je suis seul cncor : les amis de mon père
Sont autant d'inconnus que glace ma misère,
Et ma jeunesse môme écarte loin de moi
Tous ceux qui dans le cœur me réservent leur foi.
Pour moi , depuis un an qu'un peu d'expérience
M'a donné de mon sort la triste connoissance,
Que vois-je autour de moi , que des amis vendus
Qui sont de tous mes pas les témoins assidus ,
Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme,
Trafiquent avec lui des secrets de mon âme ?
Quoi qu'il en soit, Narcisse, on me vend tous les joun i
Il prévoit mes desseins , il entend mes discours ;
Comme toi , dans mon cœur il sait ce qui se passe.
Que t'en semble, Narcisse?
NAnCISSB.
Ah ! quelle &me assez basse..
C'est à vous de choisir des confidents discrets,
Seigneur, et de ne pas prodiguer vos secrets.
BRITANNICDS.
N&rcisse , ta dis vrai ; mais cette défiance
Est toujours d'un grand cœur la dernière sciencei
On le trompe longtemps. Mais enfin je te croi ,
Ou plutôt Je fais vœu de ne croire que toi.
1
ACTB II. «»
Mon père, il m'en souvient, m'assura ae ton eèle :
Seul de ses affranchis tu m'es toujours fidèle ;
Tes yeux, sur ma conduite incessamment ouTertg,
M'ont sauvé jusqu'ici de mille écueils couverts.
Va donc voir si le bruit de ce nouvel orage
Aura de nos amis excité le courage;
Examine leurs yeux, observe leurs discours;
Vois si j'en puis attendre un fidèle secours.
Surtout dans ce palais remarque avec adresse
Avec quel soin Néron fait garder la princesse :
Sache si du péril ses beaux yeux sont remis.
Et si son entretien m'est encore permis.
Cependant de Néron je vais trouver la mère
Chez Pallas , comme toi l'affranchi de mon père :
Je vais la voir, l'aigrir, la suivre, et, s'il se peut,
M'engager sous son nom dus loin au'elle ne veut.
FIN DU PBBUIBB ACTB.
ACTE DEUXIEME
SCÈNE I.
NÉRON, BURRHUS, NARCISSE, gabdbs.
NÉRON.
N'en doutez point, Burrhus : malgré ses injustices.
C'est ma mère, et je veux ignorer ses caprices.
Mais je ne prétends plus ignorer ni souffrir
Le ministre insolent qui les ose nourrir.
Pallas de ses conseils empoisonne ma mère;
Il séduit, chaque jour, Britannicus mon frère;
Ils l'écoutent lui seul : et qui suivroit leurs pas.
Les trouveroit peut-être assemblés chez Pallas.
C'en est trop. De tous deux il faut que je l'écarté.
Pour la dernière fois, qu'il s'éloigne, qu'il parte t
Je le feux, je l'ordonne; et que la fin du jour
Ne le retrouve plus dans Rome ou dans ma coar«
260 BRITANNICUS.
Allez : cet ordre importe au salut de l'empire.
(Aux gardes.)
Vous, Narcisse, approchez. Et vous, qu'on se retire.
SCÈNE IL
NÉRON, NARCISSE.
NARCISSE.
Grâces aux dieux , seigneur, Junie entre vos mains
Vous assure aujourd'hui du reste des Romains.
Vos ennemis , déchus de leur vaine espérance ,
Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance.
Mais que vois-]e? Vous-même, inquiet, étonné.
Plus que Britannicus paroissez consterné.
Que présage à met yeux cette tristesse obscure,
Et ces sombres regards errants à l'aventure ?
Tout vous rit : la fortune obéit à vos vœux.
NÉRON.
Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.
NARCISSE.
Vous !
NÉRON.
Depuis un moment ; mais pour toute ma via.
J'aime, que dis-je, aimer? j'idolâtre Junie.
NARCISSE.
Vous l'aimez!
NÉRON.
Excité d'un désir curieux ,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux.
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes.
Qui brilloient au travers des flambeaux et des arme»
Belle sans ornement , dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu? Je ne sais si cette négligence.
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence.
El le farouche aspect de ses fiers ravisseurs ,
Relevoient de ses yeux les timides douceurs.
Ouoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue.
J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :
Immobile, saisi d'un long étonnement.
Je l'ai laissé passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire»
A.CTB II. Ml
De son image en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyois lui parler;
J'aimois jusqu'à ses pleurs que je faisois couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandois grâce t
J'employois les soupirs, et môme la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
Mais je m'en fais peut-être une trop belle image r
Elle m'est apparue avec trop d'avantage :
■Narcisse, qu'en dis-tu î
NARCISSE.
Quoi, seigneur! croira-t-on
Qu'elle ait pa si longtemps se cacher à Néron 1
NÉRON.
Tu le sais bien , Narcisse. Et soit que sa colère
M'imputât le malheur qui lui ravit son frère ;
Soit que son cœur, jaloux d'une austère fierté,
Enviât à nos j'eux sa naissante beauté;
Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée.
Elle se déroboit même à sa renommée :
Et c'est cette vertu , si nouvelle à la cour.
Dont la persévérance irrite mon amour.
Quoi , Narcisse , tandis qu'il n'est point de Romaine
Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine,
Qui , dès qu'à ses regards elle ose se fier.
Sur le cœur de César ne les vienne essayer;
Seule, dans son palais, la modeste Junre
Regarde leurs honneurs comme une ignominie.
Fuit, et ne daigne pas peut-être s'informer
Si César est aimable , ou bien s'il sait aimer l
Dis-moi : Britannicus l'aime-t-il ?
NARCISSE.
Quoi! s'il l'aime.
Seigneur?
NÉRON.
Si Jeune encor, se ccnnolt-il lui-même 7
D'un regard enchanteur connolt-il le poison 7
NARCISSE.
Seigneur, l'amour toujours n'attend pas la raison.
N'en doutez point, il l'aime. Instruits par tant de charmes,
Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes ;
k ses moindres désirs il sait s'accommoder;
208 BRITANNICUH.
Et peut-être déjà sait-il persuader.
IliRON.
Que dis-tu? Sar son cœur il auroit quelque empire?
NARCISSE.
Je ne sais. Mais, seigneur, ce que je puis vous <Ure,
Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux.
Le cœur plein d'un courroux qu'il cachoit à vosyeoi;
D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude,
Las de votre grandeur et de sa servitude,
Entre l'impatience et la crainte flottant,
n alloit voir Junie , et revenoit content.
NÉRON.
D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire,
Narcisse , il doit plutôt souhaiter sa colère :
Néron impunément ne sera pas jaloux.
NARCISSE.
Vous? Et de quoi , seigneur, vous inquiétez-vousT
Junie a pu le plaindre et partager ses peines :
Elle n'a vu couler de larmes que les siennes;
Mais aujourd'hui , seigneur, que ses yeux dessillés.
Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez ,
Verront autour de vous les rois sans diadème.
Inconnus dans la foule , et son amant lui-même ,
Attachés sur vos yeux , s'honorer d'un regard
Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard ;
Quand elle vous verra, de ce degré de gloire,
Venir en soupirant avouer sa victoire ;
Maître, n'en doutez point, d'un cœur déjà charmé.
Commandez qu'on vous aime, et vous serez umé.
NÉRON.
A combien de chagrins il faut que Je m'apprête i
Que d'importunités !
NARCISSE.
Quoi donc! qui vous arrête,
Seigneur?
N^RON.
Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus,
Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus*.
Non que pour Octavie un reste de tendresse
1. Il suffit de ces vers pour faire sentir que ces trois an$ de vertui
n'étaient que trois ans de contrainte et d'hypocrisie. (Laharpb.)
ACTB II. 883
/
M'attache à son hymen et plaigne sa jeunesse :
Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soinB, i
Rarement de ses pleurs daignent être témoins.
Trop heureux , si bientôt la faveur d'un divorce
Me soulageoit d'un joug qu'on m'imposa par force!
Le ciel même en secret semble la condamner :
Ses vœux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner.
Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche :
D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche;
L'empire vainement demande un héritier.
NARCISSE.
Que tardez-vous, seigneur, à la répudier?
L'empire, votre cœur, tout condamne Octavie,
Auguste , votre aïeul , soupiroit pour Livie ;
Par un double divorce ils s'unirent tous deux ;
Et vous devez l'empire à ce divorce heureux.
Tibère , que l'hymen plaça dans sa famille ,
Osa bien à ses yeux répudier sa fille.
Vous seul, jusques ici, contraire à vos désirs.
N'osez par un divorce assurer vos plaisirs.
NÉRON.
Et ne connois-tu pas l'implacable Agrippine?
Mon amour inquiet déjà se l'imagine
Qui m'amène Octavie, et d'un œil enflammé
Atteste les saints droits d'un nœud qu'elle a formé;
Et, portant à mon cœur des atteintes plus rades,
Me fait un long récit de mes ingratitudes.
De quel front soutenir ce fâcheux entretien?
NARCISSE.
N'ôtes-vous pas, seigneur, votre maître et le sien?
Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle?
Vivez , régnez pour vous : c'est trop régner pour elle.
Craignez-vous? Mais, seigneur, vous ne la craignez pas;
Vous venez de bannir le superbe Pallas,
Pallas, dont tous savez qu'elle soutient l'audace.
NÉRON.
Éloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace.
J'écoute vos conseils, j'ose les approuver;
Je m'excite contre elle , et tâche à la braver t
Mais , je t'expose ici mon âme toute nue ,
Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue,
Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir
804 BRITANNICUS.
De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon deroir;
Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle
Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'ellej '
Mais enfin mes efforts ne me servent de rien :
Mon génie étonné tremble devant le sien.
Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance ,
Que je la fuis partout, que môme je l'offense ,
Et que, de temps en temps, j'irrite ses ennuis,
Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis.
Mais je t'arrête trop : retire-toi, Narcisse;
Britannicus poùrroit t'accuser d'artifice.
iNAnCISSE.
Non , non ; Britannicus s'abandonne à ma foi :
Par son ordre , seigneur, il croit que je vous voi ,
Que je m'informe ici de tout ce qui le touche ,
Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche.
Impatient, surtout, de revoir ses amours,
n attend de mes soins ce fidèle secours.
NÉRON.
J'y consens; porte-lui cette douce nouvelle:
Il la verra.
NARCISSE.
Seigneur, bannissez-le loin d'elle.
N ÉRON.
J'ai mes raisons, Narcisse; et tu peux concevoir
Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir.
Cependant vante-lui ton heureux stratagème;
Dis-lui qu'en sa faveur on me trompe moi-même ,
Qu'il la voit sans mon ordre. On ouvre; la voici.
Va retrouver ton maître , et l'amener ici.
SCÈNE III.
NÉRON, JUNIE.
NÉRON.
Vous vous troublez, madame, et change/: de visage I
Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage?
JUNIE.
Beigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur;
J'allois voir Octavie, et non pas l'empereur.
NÉRON.
Je le sais bien , madame, et n'ai pu sans enyie
ACTB II. %a
Apprendre vos bontés pour l'heureuse Octavie.
JUME.
Vous, seigneur?
NÉRON.
Pensez-vous, madame, qu'en ces lieux
Seule pour tous connoltre, Octavie ait des yeux?
JDNIB.
Et quel autre, seigneur, voulez-vous que j'implore!
A qui demanderai-je un crime que j'ignoreî
Vous qui le punissez, vous ne l'ignorez pas :
De grâce , apprenez-moi , seigneur, mes attentats.
NÉRON.
Quoi! madame, est-ce donc une légère offense
De m'avoir si longtemps caché votre présence?
Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir.
Les avez-vous reçus pour les ensevelir ?
L'heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes
Croître , loin de nos yeux , son amour et vos charmesf
Pourquoi, de cette gloire exclus jusqu'à ce jour,
M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour»?
On dit plus : vous souffrez, sans eu être offensée.
Qu'il vous ose, madame, expliquer sa pensée :
Car je ne croirai point que sans me consulter
La sévère Junie ait voulu le flatter.
Ni qu'elle ait consenti d'aimer et d'être aimée ,
Sans que j'en sois instruit que par la renommée.
JDNIE.
Je ne vous nierai point, seigneur, que ses soupirs
M'ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.
Il n'a point détourné ses regards d'une fille
Seul reste du débris d'une illustre famille :
Peut-être il se souvient qu'en un temps plus heureux
Son père me nomma pour l'objet de ses vœux.
Il m'aime; il obéit à l'empereur son père.
Et j'ose dire encore, à vous, à votre mère :
Vos désirs sont toujours si conformes aux siens...
NÉRON.
Ma mère a ses desseins , madame ; et j'ai les mieaa.
Ne parlons plus ici de Claude et d'Agrippine;
Ce n'est point par leur choix que je me détermine.
1. Ces traits d'une galanterie un peu romanesque deviennent tra-
giques, lorsqu'on songe que c'est Néron qui parle. (Aiuii Martim.)
«68 BRITANNICUS.
C'est à moi seul, madame, à répondre de vous;
Et je veux de ma main vous choisir uxi époux.
JUNIE.
Ah! seigneur! songez-vous que toute autre alliance
F era honte aux Césars , auteurs de ma naissance?
NÉROn.
Non, madame, l'époux dont je vous entretiens
Peut San* honte assembler vos aïeux et les siens;
Vous pouvez, sans rougir, consentira sa flamme.
JDNIE.
Et quel est donc, seigneur, cet époux?
NÉRON.
Moi , madame.
JUNIE.
Vous!
NÉRON.
Je vous nommerois, madame, un autre nom,
Si j'en savois quelque autre au-dessus de Néron.
Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire.
J'ai parcouru des yeux la cour, Rome et l'empire.
Plus j'ai cherché, madame, et plus je cherche encor
En quelles mains je dois confier ce trésor;
Plus je vois que César, digne seul de vous plaire,
En doit être lui seul l'heureux dépositaire.
Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains
A qui Rome a commis l'empire des humains.
Vous-même , consultez vos premières années :
Claudius à son fils les avoit destinées ;
Mais c'étoit en un temps où de l'empire entiei
n croyoit quelque jour le nommer l'héritier.
Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire.
C'est à vous de fesser du côté de l'empire.
"Sn vain de ce présent ils m'auroient honoré,
Si votre cœur devoit en être séparé;
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes
Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes
Des jours toujours à plaindre et toujours enviés.
Je ne vais quelquefois ikspirer à vos pieds.
Qu'Ociavie à vos yeux ne fasse point d'ombrago .
Romt, aussi bien que moi, vous donne son suffrage»
Répudie Octavie, et me fait dénouer
Cb bymea que le ciel ne veut point avouer.
* ACTE II. 267
Songez-y donc, mad£,me, et pesez en vons-même
Ce choix digne des soins d'un prince qni votis ai:nc,
Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés.
Digne de l'univers à qui vous vouj devez.
JDNIE.
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me vois, dans le cours d'une même journée,
Comme une criminelle amenée en ces lieux ;
Et lorsque avec frayeur je parois h. vos yeux.
Que sur mon innocence à peine je me fie.
Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.
J'ose dire pourtant que je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu'une fille
Qui vit presque en naissant éteindre sa famille,
Qui , dans l'obscurité nourrissant sa douleur.
S'est fait une vertu conforme à son malheur.
Passe subitement de cette nuit profonde
Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde.
Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté,
Et dont une autre enfin remplit la majesté 1
NÉRON.
Je vous ai déjà dit que je la répudie * :
Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie.
N'accusez point ici mon choix d'aveuglement;
Je vous réponds de vous; consentez seulement.
Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire;
Et ne préférez point à la solide gloire
Des honneurs dont César prétend vous revêtir,
La gloire d'un refus sujet au repentir.
J 0 Jl I B.
Le ciel connoît, seigneur, le fond de ma pensée.
Je ne me fiatte point d'une gloire insensée :
Je sais de vos présents mesurer la grandeur;
Alais plus ce rang sur moi répandroit de splendeuP,
Plus il me feroit honte , et mettroit en lumière
Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière,
SKRON.
C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin ,
Madame ; et l'amitié ne peut aller plus loin.
1 . La plus légère contradiction fait passer aabitement Néron de la
gslanterîe à rincivilité. { QmomorJ
ÏCS BRITANNICUS.
Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère t
La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère i
Et pour Britannicus...
JUNIE.
Il a su me toucher,
Seigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher.
Cette sincérité, sans doute, est peu discrète;
Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète
Absente de la cour, je n'ai pas dû penser.
Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer.
J'aime Britannicus. Je lui fus destinée
Quand l'empire devoit suivre son hyménée :
Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté,
Ses honneurs abolis, son palais déserté,
La fuite d'une cour que sa chute a bannie,
Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ;
Vos jours toujours sereins cjuîent dans les plaisirs.*
L'empire en est pour rous l'inépuisable source;
Ou, si quelque chagrin en interrompt la course*.
Tout l'univers, soigneux de les entretenir.
S'empresse à l'effacer de votre souvenir.
Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse,
Il ne voit, dans son sort, que moi qui s'intéresse,
Et n'a pour tout plaisir, seigneur, que quelques pleurs
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
NÉRON.
Et ce sont cm plaisirs et ces pleurs que j'envie.
Que tout autre que lui me paieroit de sa vie.
Mais je garde à ce prince un traitement plus doux :
Madame , il va bientôt paroltre devant vous.
JUME.
Ah! seigneur! vos vertus m'ont toujours rassurée.
MéRON.
Je pouvois de ces lieux lui défendre l'entrée ;
Mais, madame, je veux prévenir le danger
Où son ressentiment le pourroit engager.
J" ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-même
1. £a œtirse pour le cours paraît un mot commandé par la ritco,
et de plus présente an sens faux. La course des plaisirs exprime leui
fuite rapide : 1« cours, au contraire , signifie leur durée.
(OBorrBOT.)
ACTB IL 960
Entende son arrêt de la bouche qu'il aime.
Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous
Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De son bannissement prenez sur vous l'offense ;
Et, soit par vos discours, soit par votre silence.
Du moins par vos froideurs , faites-lui concevoir
Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.
JDNIE.
Moi! que je lui prononce un arrêt si sévère!
Ma bouche mille fois lui Jura le contraire.
Quand même jusque-là je pourrois me trahir,
Mes yeux lui défendront, seigneur, de m'obéir.
NÉRON.
Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame.
Renfermez votre amour dans le fond de votre âme :
Vous n'aurez point pour moi de langages secrets;
J'entendrai des regards que vous croirez muets;
Et sa perte sera l'infaillible salaire
D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.
JCNIE.
Hélas! si j'ose encor former quelques souhaits.
Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais !
SCÈNE IV.
NÉRON, JUNIE, NARCISSE.
NARCISS .
Britannicus, seigneur, demande la princesse;
Il approche.
NÉRON
Qu'il vienne.
JDNIC.
Ah! seigneur!
HéRON.
Je vous laisse.
Sa fortune dépend de vous plus que de moi :
Madame, en le voyant, songez que Je vous voi.
SCÈNE V.
JUNIE, NARCISSE.
JDNIE.
Ah! cher Narcisse, cours au-devant de ton maître;
Dis-lui... Je suis perdue! et je le vois paroUre,
ne BRITANNICUS.
SCÈNE VI.
BRITANNICUS, JUNIE, NARCISSE.
BRITANNICCS.
Madame, quel bonheur me rapproche de vousî
Quoi! je puis donc jouir d'un entretien si doux?
Mais, parmi ce plaisir, quel chagrin me dévore!
Hélas! puis-je espérer de vous revoir encore?
Faut-il que je dérobe, avec mille détours,
Un bonheur que vos yeux m'accordoient tous le» jours
Quelle nuit! Quel réveil! Vos pleurs, votre présence
N'ont point de ces cruels désarmé l'insolence!
Que faisoit votre amant? Quel démon envieux
M'a refusé l'honneur de mourir à vos yeux?
Hélas ! dans la frayeur dont vous étiez atteinte ,
M'avez-vous en secret adressé quelque plainte?
Ma princesse, avez-vous daigné me souhaiter?
Songiez-vous aux douleurs que vous m'alliez coûter?
Vous ne me dites rien ! Quel accueil ! Quelle glace!
Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce?
Parlez: noua sommes seuls. Notre ennemi, trompé,
Tandis que je vous parle, est ailleurs occupé.
Ménageons les moments de cette heureuse absence.
JUNIE.
Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance :
Ces murs mêmes, seigneur, peuvent avoir des yeux;
Et jamais l'empereur n'est absent de ces lieux.
BRITANNICCS.
Et depuis quand, madame, êtes-vous si craintive?
Quoi! déjà votre amour souffre qu'on le captive?
Qu'est devenu ce cœur qui me juroit toujours
De faire à Néron même envier nos amours?
Mais bannissez, madame, une inutile crainte :
La foi dans tous les cœurs n'est pas encore éteinte;
Chacun semble des yeux approuver mon courroux ;
La mère de Néron se déclare pour nous.
Rome> de sa conduite aile-même offensée...
JUNIE.
Ah! seigneur! vous parlez contre votre pensée.
Vous-même , vous m'avez avoué mille fois
Que Rome le louoit d'une commune voix ;
Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage.
ACTE II. 571
Saus doute la douleur tous dicte ce langage.
BRITANNICCS.
Ce discoure me surprend , il le faut avouer :
Je ne vous cherchois pas pour l'entendre louer.
Quoi ! pour vous confier la douleur qui m'accable,
A peine je dérobe un moment favorable ;
Et ce moment si cher, madame, est consumé
A louer l'ennemi dont je suis opprimé !
Qui vous rend à vous-même , en un jour, si contrairel
Quoi! môme vos regards ont appris à se taire?
Que vois-je? Vous craignez de rencontrer mes yeux!
Néron vous plairoit-il? Vous serois-je odieux?
Ah! si je le croyoisî... Au nom des dieux, madame,
Éclaircissez le trouble où vous jetez mon âme.
Parlez. Ne suis-je plus dans votre souvenir?
JCNIE.
Retirez-vous, seigneur ; Tempereur va venir.
BRITANNICnS.
Après ce coup, Narcisse, à qui dois-je m'attendre?
SCÈNE VIL
NÉRON, JUNIE, NARCISSE.
IfÉROR.
Madame...
JDNIE.
Non , seigneur, je ne puis rien entendre.
Vous êtes obéi. Laissez couler du moins
Des larmes dont ses yeux ne seront pas témoins.
SCÈNE VIII.
NÉRON, NARCISSE.
NÉROB.
Eh bien ! de leur amour tu vois la violence,
Narcisse : elle a paru jusque dans son silence 1
Elle aime mon rival, je ne puis l'ignorer;
Mais je mettrai ma joie à le désespérer.
Je me fais de sa peine une image charmante * ;
Et je l'ai vu douter du cœur de son amante.
1. Une imagt eharmanie dt sa peine es» atroce de pensée et (Ttx-
pressioD, Néron devait parler ainsL (Lahakpi.)
«72 BRITANNICUS.
Je la suis. Mon rival t'attend pour éclater :
Par de nouveaux soupçons , va , cours le tourmenter
Et tandis qu'à mes yeux on le pleure , on l'adore ,
Fais-lui payer bien cher un bonheur qu'il ignore.
NARCISSE, seul.
La fortune t'appelle une seconde fois ,
Narcisse; voudrois-tu résister à sa voixî
Suivons jusques au bout ses ordres favorables;
Et , pour nous rendre heureux , perdons les misérables.
FIN DC DBnXlàXB ACTB.
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
NÉRON, BURRHUS.
BURRHUS.
Pallas obéira, seigneur.
NÉRON.
Et de quel œil
Ma mère a-t-elle vu confondre son orgueil î
BDRRHDS.
Ne doutez point, seigneur, que ce coup ne la frappe;
Qu'en reproches bientôt sa douleur ne s'échappe.
Ses transports dès longtemps commencent d'éclater;
A d'inutiles cris puissent-ils s'arrêter !
NÉRON.
Quoi! de quelque dessein la croyez-vous capable?
BURRHUS.
Âgrippine, seigneur, est toujours redoutable :
Rome et tous vos soldats révèrent ses aïeux;
Germanicus son père est présent à leurs yeux.
Elle sait son pouvoir; vous savez son courage;
Et ce qui me la fait redouter davantage ,
C'est que vous appuyez vous-même son courroux ,
Et que vous lui donnez des armes contre vous.
i.CTB III. J73
NÉROR.
Moi, BurrhusT
BDRRHDS.
Cet amour, seigneur, qui tous possède..
NÉRON.
Je vous entends, Burrhus. Le mal est sans remède :
Mon cœur s'en est plus dit que vous ne m'en direz ;
Il faut que j'aime enfin.
BURRHUS.
Vous vous le figurez ,
Seigneur; et, satisfait de quelque résistance,
Vous redoutez un mal foible dans sa naissance.
Mais si dans son devoir votre cœur affermi
Vouloit ne point s'entendre avec son ennemi ;
Si de vos premiers ans vous consultiez la gloire;
Si vous daigniez, seigneur, rappeler la mémoire
Des vertus d'Octavie indignes de ce prix ,
Et de sou chaste amour vainqueur de vos mépris
Surtout si, de Junie évitant la présence,
Vous condamniez vos yeux à quelques jours d'absence;
Croyez-moi , quelque amour qui semble vous charmer,
On n'aime point, seigneur, si l'on ne veut aimer.
NÉRON.
Je vous croirai, Burrhus, lorsque dans les alarmes
Il faudra soutenir la gloire de nos armes ,
Ou lorsque, plus tranquille, assis dans le sénat.
Il faudra décider du destin de l'état;
Je m'en reposerai sur votre expérience.
Mais, croyez-moi, l'amour est une autre science,
Burrhus; et je fcrois quelque difficulté
D'abaisser jusque-là votre sévérité.
Adieu. Je souffre trop , éloigné de Junie
SCÈNE II.
BURRHUS.
Enfin, Burrnug, Néron découvre son génie t
Cette férocité que tu croyois fléchir,
De tes foibles liens est prête à s'affranchir.
En quels excès peut-être elle va se répandre I
O dieux! en ce malheur quel conseil dois-je prendre!
Sénèque, dont les soins me devroient soulager,
«74 BR1TA.NNICUS.
Occupé loin de Rome , ignore ce danger.
Mais quoi! si d'Agrippine excitant la tendresse
Je pouvois... La voici : mon bonheur me l'adresse.
SCÈNE III.
AGRIPPINE, BURRHUS, ALBINE.
AGRIPPIRK.
Eh bien! je me trompois, Burrhus, dans mes soupçons?
Et vous vous signalez par d'illustres leçons !
On exile Pallas , dont le crime peut-êue
Est d'avoir à l'empire élevé votre maître.
Vous le savez trop bien ; Jamais , sans ses avis ,
Claude qu'il gouvernoit n'eût adopté mon fils.
Que dis-jeî A son épouse on donne une rivale -,
On affranchit Néron de la foi conjugale :
Digne emploi d'un ministre ennemi des flatteurs ,
Choisi pour mettre un frein à ses jeunes ardeurs ,
De les flatter lui-même, et nourrir dans son âme
Le mépris de sa mère et l'oubli de sa femme !
BURRHUS.
Madame, jusqu'ici c'est trop tôt m'accuser-,
L'empereur n'a rien fait qu'on ne puisse excuser.
N'imputez qu'à Pallas un exil nécessaire :
Son orgueil dès longtemps exigeoit ce salaire ;
Et l'empereur ne fait qu'accomplir à regret
Ce que toute la cour demandoit en secret.
Le reste est un malheur qui n'est point sans ressource :
Des larmes d'Octavie on peut tarir la source.
Mais calmez vos transports ; par un chemin plus doux ,
Vous lui pourrez plus tôt ramener son époux :
Les menaces, les cris, le rendront plus farouche.
AGKIPPINE.
Ah ! l'on s'efforce en vain de me fermer I3 bouche.
Je vois que mon silence irrite vos dédains;
Et c'est trop respecter l'ouvrage de mes mains.
Pallas n'emporte pas tout l'appui d'Agrippine :
Le ciel m'en laisse assez pour venger ma ruine.
Le fils de Claudius commence à ressentir
Des crimes dont je n'ai que le seul repentir.
J'irai, n'en doutez point, le montrera l'armée,
Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée,
Leur faire, à mon exemple ^ expier leur erreur.
A.CTB III. y»
On verra d'un côté le <\Is d'un empereur
Redemandant la foi jurée à sa famille ,
Et de Germanicus on entendra la fille;
De l'autre, l'on verra le fils d'^nobarbus *,
Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,
Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même.
Partagent à mes yeux l'autorité suprême.
De nos crimes communs je veux qu'on soit instruit;
On saura les chemins par où je l'ai conduit.
Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses ,
J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses;
Je confesserai tout, exils, assassinats.
Poison même...
BDRRHCS.
Madame , ils ne vous croiront pas :
Ils sauront récuser l'injuste stratagème
D'un témoin irrité qui s'accuse lui-môme.
Pour moi, qui le premier secondai vos desseins,
Qui fis même jurer l'armée entre ses mains.
Je ne me repens point de ce zèle sincère.
Madame, c'est un fils qui succède à son père.
En adoptant Néron, Claudius par son choix
De son fils et du vôtre a confondu les droits.
Rome l'a pu choisir. Ainsi , sans être injuste.
Elle choisit Tibère adopté par Auguste * ;
Et le jeune Agrippa, de son sang descendu.
Se vit exclu du rang vainement prétendu.
Sur tant de fondements sa puissance établie
Par vous-même aujourd'hui ne peut être afToiblie .
Et, s'il m'écoute encor, madame, sa bonté
Vous en fera bientôt perdre la volonté.
J'ai commencé , Je vais poursuivre niou ouvrage.
SCÈNE IV.
AGRIPPINE, ALBINE.
ALBINt:.
Dans quel emportement la douleur vous engage ,
Madame! L'empereur puisse-t-il l'ignorer î
1. Quand elle est irritée , elle ne l'appelle ni César, ni Néron , iC
rempereur, ni son fils : c'est le fils d'^nobarbus. (Louis Rac:hb.}
9. Rome ne choisit pas plus Tibère que Néron. (Gkoffkov.)
876 BRITANNICUS.
AGRIPPINE.
Ah! lui-nièine à mes yeux puisse-t-il se montrer
ALBINE.
Madame, au nom des dieux, cachez votre colère
Quoi! pour les intérêts de la sœur ou du frère,
Faut-il sacrifier le repos de vos jours?
Contraindrez-vous César jusque dans ses amours?
AGRIPPINE.
Quoi ! tu ne vois donc pas jusqu'où l'on me ravale
Albine? C'est à moi qu'on donne une rivale.
Bientôt, si je ne romps ce funeste lien.
Ma place est occupée, et je ne suis plus rien.
Jusqu'ici d'un vain titre Octavie honorée ,
Inutile à la cour, en étoit ignorée :
Les grâces, les honneurs par moi seule versés,
M'attiroient des mortels les vœux intéressés.
Une autre de César a surpris la tendresse :
Elle aura le pouvoir d'épouse et de maîtresse;
Le fruit de tant de soins, la pompe des Césars,
Tout deviendra le prix d'un seul de ses regards.
Que dis-je? l'on m'évite, et déjà délaissée...
Ah! je ne puis, Albine, en souffrir la pensée.
Quand je devrois du ciel hâter l'arrêt fatal ,
Néron, l'ingrat Néron... Mais voici son rivalf.
SCÈNE V.
BRITANNICUS, AGRIPPINE, NARCISSE, ALBINK.
BRITANNICUS.
Nos ennemis communs ne sont pas invincibles.
Madame; nos malheurs trouvent des cœurs scnsihirs :
Vos amis et les miens , j usqu'alors si secrets ,
Tandis que nous perdions le temps en vains regrets.
Animés du courroux qu'allume l'injustice.
Viennent de confier leur douleur à Narcisse.
Néron n'est pas encor tranquille possesseur
De l'ingrate qu'il aime au mépris de ma sœur.
Si vous êtes toujours sensible à son injure,
On peut dans son devoir ramener le parjure.
Lft moitié du sénat's'intéresse pour nous :
Sylla, Pison, Plautus..
ACTE m. m
AGRIPPINE.
Prince, que dites-vous î
Sylla, Pison, Plautus, les chefs de la noblesse!
BRITANNICCS.
Madame, je vois bien que ce discours vous blesse)
Et que votre courroux, tremblant, irrésolu,
Craint déjà d'obtenir tout ce qu'il a voulu.
Non , vous avez trop bien établi ma disgrâce ;
D'aucun ami pour moi ne redoutez l'audace :
Il ne m'en reste plus; et vos soins trop prudents
Les ont tous écartés ou séduits dès longtemps.
AGRIPPIRE.
Seigneur, à vos soupçons donnez moins de créance t
Notre salut dépend de notre intelligence.
J'ai promis , il suffit. Malgré vos ennemis ,
Je ne révoque rien de ce que j'ai promis.
Le coupable Néron fuit en viin ma colère :
Tôt ou tard il faudra qu'il entende sa mère.
J'essaierai tour à tour la force et la douceur;
Ou moi-môme , avec moi conduisant votre sœur.
J'irai semer partout ma crainte et ses alarmes ,
Et ranger tous les cœurs du parti de ses larmes.
Adieu. J'assiégerai Néron de toutes parts.
Vous, si vous m'en croyez, évitez ses regards.
SCÈ?;E VI.
BRITANNICUS, NARCISSE.
BRITANMCUS.
Ne m'as-tu point flatté d'une fausse espérance?
Puis-je sur ton récit fonder quelque assurance,
Narcisse?
NARCISSE.
Oui. Mais, seigneur, ce n'est pas en ces lieus
Qu'il faut développer ce mystère à vos yeux.
Sortons. Qu'attendez-vous?
BRITANNICUS.
Ce que j'attends, Narcisse?
Hélas 1
NARCISSE.
Expliquez-vous.
BRITANNICUS.
bij par ton artifice,
13
tn BRITANNICUS.
Je pouvois revoir...
NAKCISSB.
Qui?
BRITANNICUS.
J'en rougis. Mais enfla
D'un cœar moins agité j'attendrois mon destin.
NARCISSE.
Après tous mes discours, vous la croyez fldèleî
BRITANNICDS.
Non, Je la crois, Narcisse, ingrate, criminelle,
Digne de mon courroux; mais je sens, malgré moi.
Que je ne le crois pas autant que je le doi.
Dans ses égarements , mon cœur opiniâtre
Lui prête des raisons , l'excuse , l'idolâtre.
Je voudrois vaincre enfin mon incrédulité;
Je la voudrois haïr avec tranquillité.
Et qui croira qu'un cœur si grand en apparence,
D'une infidèle cour ennemi dès l'enfance.
Renonce à tant de gloire, et, dès le premier jour.
Trame une perfidie inouïe à la cour?
NARCISSE.
Et qui sait si l'ingrate, en sa longue retraite.
N'a point de l'empereur médité la défaite?
Trop sûre que ses yeux ne pouvoient se caclier.
Peut-être elle fuyoit pour se faire chercher.
Pour exciter Néron par la gloire pénible
De vaincre u^e fierté jusqu'alors invincible.
BRITANNICDS.
Je ne la puis donc voir ?
NARCISSE.
Seigneur, en ce moment
Elle reçoit les voeux de son nouvel amant.
BRITANNICUS.
Hé bien! Narcisse, allons. Mais que vois-je? Cest elle.
NARCISSE, à part.
Ah I dieux ! A l'empereur portons cette nouvelle.
SCÈNE VII.
BRITANNICUS, JUNIE.
JUNIE.
Retirez-vous , seigneur, et fuyez un courroux
Que ma persévérance allume contre voub.
ACTE IIL tn
Néron est irrité. Je me suis échappée
Tandis qu'à l'arrêter sa mère est occupée.
Adieu; réservez-vous, sans blesser mon amour.
Au plaisir de me voir justifier un Jour.
Votre image sans cesse est présente à mon àme i
Rien ne l'en peut bannir.
BRITAIINICOS.
Je vous entends, madame.
Vous voulez que ma fuite assure vos désirs,
Que je laisse un champ libre à vos nouveaux soupirs.
Sans doute , en me voyant , une pudeur secrète
Ne vous laisse goûter qu'une joie inquiète.
Hé bien , il faut partir !
JUNIE.
Seigneur, sans m'imputer^.
BRITAIiniCDS.
Ah ! TOUS deviez du moins plus longtemps disputer.
Je ne murmure point qu'une amitié commune
Se range du parti que flatte la fortune ;
Que l'éclat d'un empire ait pu vous éblouir ;
Qu'aux dépens de ma sœur vous en vouliez jouir;
Mais que, de ces grandeurs comme une autre occupa _
Vous m'en ayez paru si longtemps détrompée;
Non , je l'avoue encor, mon cœur désespéré
Contre ce seul malheur n'étoit point préparé.
J'ai vu sur ma mine élever l'injustice;
De mes persécuteurs j'ai vu le ciel complice;
Tant d'horreurs n'avoient point épuisé son courroox,
Madame; il me restoit d'être oublié de vous.
JDNIE.
Dans un temps plus heureux, ma juste impatience
Vous feroit repentir de votre défiance ;
Mais Néron vous menace : en ce pressant danger.
Seigneur, j'ai d'autres soins que de vous affliger.
Allez , rassurez-vous , et cessez de vous plaindre :
Néron nous écoutoit, et m'ordonnoit de feindre.
BRITANItICDS.
Quoi I le cruel...
JDNIB.
Témoin de tout notre entretien.
880 BRITâNNICUS.
D'un visage sévère examinoit le mien ,
Prêt à faire sur vous éclater la vengeance
D'un geste confident de notre intelligence.
BRITANNICUS.
Néron nous écoutoit, madame! mais, hélas!
Vos yeux auraient pu feindre , et ne m'abuser pas
Ils pouvoient me nommer l'auteur de cet outrage l
L'amour est-il muet , ou n'a-t-il qu'un langage?
De quel trouble un regard pouvoit me préserver I
Il falloit...
jnNiE.
Il falloit me taire et vous sauver.
Combien de fois, hélas! puisqu'il faut vous le dire,
Mon cœur de son désordre alloit-il vous instruire!
De combien de soupirs interrompant le cours,
Ai-je évité vos yeux que je cherchois toujours!
Quel tourment de se taire en voyant ce qu'on aime,
De l'entendre gémir, de l'affliger soi-même.
Lorsque par un regard on peut le consoler !
Mais quels pleurs ce regard auroit-il fait couler !
Ah ! dans ce souvenir, inquiète, troublée,
Je ne me sentois pas assez dissimulée :
De mon front effrayé je craignois la pâleur;
Je trouvois mes regards trop pleins de ma douleur;
Sans cesse il me sembloit que Néron en colère
Me venoit reprocher trop de soin de vous plaire;
Je craignois mon amour vainement renfermé;
Enfin, j'aurois voulu n'avoir jamais aimé.
Hélas ! pour son bonheur, seigneur, et pour le nôtre.
Il n'est que trop instruit de mon cœur et du vôtre !
Allez, encore un coup, cachez-vous à ses yeux :
Mon cœur plus à loisir vous éclaircira mieux.
De mille autres secrets j'aurois compte à vous rendre.
BRITANNICUS.
Ah I n'en voilà que trop : c'est trop me faire entendre,
Madame, mon bonheur, mon crime, vos bontés.
Et savez- vous pour moi tout ce que vous c[uittezT
(Se jetant aux pieds de Jnnie.)
Quand pourrai-je à vos pieds expier ce reproche?
J U N I E.
Que faites-TOus? Hélas! votre rival s'approche.
ACTB lli. 281
SCÈNE VIII.
NÉRON, BRITANNICUS, JUNIE.
NÉRON.
Prince, continuez des transports si charmants >,
Je conçois vos bontés par ses remerclments.
Madame : à vos genoux je viens de le surprendre.
Mais il auroit aussi quelque grâce à me rendre :
Ce lieu le favorise, et je vous y retiens
Pour lui faciliter de si doux entretiens. ;
BRITANNICUS.
Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie
Partout où sa bonté consent que je la voie;
Et l'aspect de ces lieux oii vous la retenez
N'a rien dont mes regards doivent être étonnés.
NÉRON.
Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse
Qu'il faut qu'on me respecte et que l'on m'obéissel
BRITANNICUS.
Ils ne nous ont pas vus l'un et l'autre élever,
Moi pour vous obéir, et vous pour me braver;
Et ne s'attendoient pas , lorsqu'ils nous virent naître,
Qu'un jour Domitius me dût parler en maître.
NÉRON.
Ainsi par le destin nos vœux sont traversés;
Pobéissois alors, et vous obéissez.
Si vous n'avez appris à vous laisser conduire ,
Vous êtes jeune encore, et l'on peut vous instruira.
BRITANNICUS.
Et qui m'en instruira?
NÉRON.
Tout l'empire à la fois,
Rome. ,
BRITANNICUS.
Rome met-elle au nombre de vos droits
Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force.
Les empoisonnements, le rapt, et le divorce?
NÉRON.
Rome ne porte point ses regards curieux
Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux.
1. Transports si charmants, expression romanesque, mais relavte
id par une ironie amère nt cruello. l'ironie de Néron. ( OBOFFaoT.J
382 BRITANNICUS.
Imitez son respect.
BRITANNICUS.
On sait ce qu'elle en pense.
NÉRON.
Elle se tait du moins : imitez son silence.
BRITANNICUS.
Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.
NÉRON.
Néron de vos discours commence à se lasser.
BRITANNICUS.
Chacun devoit bénir le bonheur de son règne.
NÉRON.
Heureux ou malheureux , il sufBt qu'on me craigne.
BRITANNICUS.
Je connois mal Junie , ou de tels sentiments
Ne mériteront pas ses applaudissements.
NÉRON.
Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire.
Je sais l'art de punir un rival téméraire.
BRITANNICUS.
Pour moi , quelque péril qui me puisse accabler.
Sa seule inimitié peut me faire trembler.
NÉRON.
Souhaitez-la ; c'est tout ce que Je tous puis dire.
BRITANNICUS.
Le bonheur de lui plaire est le seul où j'aspira.
NÉRON.
Elle vous l'a promis, vous lui plairez toujo&rs.
BRITANNICUS.
Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche,
Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.
NÉRON.
Je VOUS entends. Hé bien, gardes!
JDNIB.
Que faites-vontt
C'est votre frère. Hélas! c'est un amant Jaloux.
Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie :
Ah! son bonheur peut-il exciter votre envie!
Souffrez que, de vos cœurs rapprochant les lieng.
Je me cache à vos yeux, et me dérobe aux sieni.
Ma fuite arrêtera vos discordes fatales t
ACTR III. 283
Seigneur, j'irai remplir le nombre des yestalei.
Ne lui disputez plus mes vœux infortunés ;
Souffrez que les dieux seuls en soient iuiportunés.
NÉRON.
L'entreprise, madame, est étrange et soudaine.
Dans son appartement , gardes , qu'on la ramène.
Gardez Britannicus dans celui de sa sœur.
BRITANNICUS.
C'est ainsi que Néron sait disputer un cœur I
JCNIE.
Prince, sacs l'irriter, cédons à cet orage.
NÉRON.
Gardes, obéissez sans tarder davantage.
SCÈNE IX.
NÉRON, BURRHUS.
BURRHDS.
Que voîs-je? O ciel!
NÉRON, sans TOir Bnrrhns.
Ainsi leurs feux sont redoublés
Je reconnois la main qui les a rassemblés.
Âgrippine ne s'est présentée à ma vue.
Ne s'est dans ses discours si longtemps étendue ,
Que pour faire jouer ce ressort odieux.
(Apercevant Barrhus.)
Qu'on sache si ma mère est encore en ces lieux.
Burrhus, dans ce palais je veux qu'on la retienne.
Et qu'au lieu de sa garde on lui donne la mienne.
BURRHDS.
Quoi, seigneur, sans l'ouïr? Une mère!
NÉRON.
Arrêtez :
J'ignore quel projet, Burrhus, vous méditez;
Mais, depuis quelques jours, tout ce que je désire
Trouve en vous un censeur prêt à me contredire.
Répondez-m'en, vous dis-je; ou, sur votre refus.
D'autres me répondront et d'elle et de Burrhus.
Fin DU TKOiaiàMS aOTS.
tSi BRITANNICUS.
ACTE QUATRIEME
SCÈNE I.
AGRIPPINE, BURRHUS.
BURBHDS.
Oui , madame , à loisir vous pourrez vous défendre :
César lui-même ici consent de vous entendre.
Si son ordre au palais vous a fait retenir,
C'est peut-être à dessein de vous entretenir.
Quoi qu'il en soit, si j'ose expliquer ma pensée,
Ne vous souvenez plus qu'il vous ait offensée ;
Préparez-vous plutôt à lui tendre les bras;
Défendez-vous, madame, et ne l'accusez pas.
Vous voyez , c'est lui seul q>ie la cour envisage.
Quoiqu'il soit votre fils, et môme votre ouvrage,
Il est votre empereur. Vous êtes, comme nous.
Sujette à ce pouvoir qu'il a reçu de vous.
Selon qu'il vous menace, ou bien qu'il vous caresse,
La cour autour de vous ou s'écarte ou s'empresse.
C'est son appui qu'on cherche en cherchant votre appuii
Mais voici l'empereur.
AGRIPPINE.
Qu'on me laisse avec lui.
SCÈNE II.
NÉRO?ï, AGRIPPINE.
AGRIPPINE, s'asseyant.
Approchez- vous, Néron, et prenez votre place.
On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse,
l'ignore de quel crime on a pu me noircir :
De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.
Vous régnez : vous savez combien votre naissance
Sntre l'empire et vous avoit mis de distance.
Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés,
Étoient même sans moi d'inutiles degrés.
Quaud dp Britannicus la mère condamnée
ACTB IV.
Laissa de Caudius disputer l'hyménée,
Pari^ii tant de beautés qui briguèrent son choix.
Qui de ses affranchis mendièrent les voix ,
Je souhaitai son lit, dans la seule pensée
De vous laisser au trône où je serois placée.
Je fléchis mon orgueil ; j'allai prier Pallas.
Son maître, chaque jour caressé dans mes bras.
Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce
L'amour où je voulais amener sa tendresse.
Mais ce lien du sang qui nous joignoit tous deux
Écartoit Claudius d'un lit incestueux :
n n'osoit épouser la fille de son frère.
Le sénat fut séduit : une loi moins sévère
Mit Claude dans mon lit, et Rome à mes genoux.
C'étoit beaucoup pour moi, ce n'étoit rien pour vou».
Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille;
Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille :
Silanus, qui l'aimoit, s'en vit abandonné.
Et marqua de son sang ce jour infortuné.
Ce n'étoit rien encore. Çussiez-vous pu prétendre
Qu'uR jour Claude à son fils put préférer son gendrel
De ce même Pallas j'implorai le secours :
Claude vous adopta, vaincu par ses discours.
Vous appela Néron ; et du pouvoir suprême
Voulut , avant le temps , vous faire part lui-même.
C'est alors que chacun, rappelant le passé,
Découvrit mon dessein déjà trop avancé:
Que de Britannicus la disgrâce future
Des amis de son père excita le murmure.
Mes promesses aux uns éblouirent les yeux;
L'exil me délivra des plus séditieux;
Claude même, lassé de ma plainte éternelle,
Éloigna de son fils tous ceux de qui le zèle,
Engagé dès longtemps à suivre son destin ,
Pouvoit du trône encor lui rouvrir le chemio.
Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite
Ceux à qui je voulois qu'on livrât sa conduite ;
J'eus soin de vous nommer, par un contraire choii.
Des gouverneurs que Rome honoroit de sa voix ;
Je fus sourde à la brigue , et crus la renommée;
J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée.
Et ce même Sénèque, et ce même Burrhua,
•88 BRITANNICUS.
Qui depuis... Rome alors estimoit leurs yertus.
De Claude en même temps épuisant les richesses,
Ma main, sous votre nom, répandoit ses largesse».
Les spectacles, les dons, invincibles appas.
Vous attiroient les cœurs du peuple et des soldat».
Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première,
Favorisoient en vous Germanicus mon père.
Cependant Claudius penchoit vers son déclin.
Ses yeux , longtemps fermés, s'ouvrirent à la fin i
Il connut son erreur. Occupé de sa crainte,
Il laissa pour son fils échapper quelque plainte.
Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis.
Ses gardes, son palais, son lit m'étoient soumis.
Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse;
De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse :
Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs.
De son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs.
n mourut. Mille bruits en courent à ma honte.
J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte;
Et tandis que Burrhus alloit secrètement
De l'armée en vos mains exiger le serment.
Que vous marchiez au camp , conduit sous mes auspices
Dans Rome les autels fumoient de sacrifices ;
Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité
Du prince déjà mort demandoit la santé.
Enfin , des légions l'entière obéissance
Ayant de votre empire affermi la puissance.
On vit Claude; et le peuple, étonné de son sort.
Apprit en même temps votre règne et sa mort.
C'est le sincère aveu que je voulois vous faire t
Voilà tous mes forfaits. En voici le salaire :
Du fruit de tant de soins à peine jouissant
En avez-vous six mois paru reconnoissant ,
Que, lassé d'un respect qui vous gênoit peut-être.
Vous avez afi"ecté de ne me plus connoître.
J'ai vu Burrhus , Sénèque , aigrissant vos soupçons ,
De l'infidélité vous tracer des leçons ,
Ravis d'être vaincus dans leur propre science.
J'ai vu favorisés de votre confiance
Othon, Sénécion, jeunes voluptueux.
Et de tous vos plaisirs flatteurs respectuean
Et lo'i^que, vos mépris excitant mes murmures,
ACTB IV. 287
Je Yous ai demandé raison de tant d'injures,
(Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu)
Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu.
Aujourd'hui je promets Junie à votre frère ;
Ils se flattent tous deux du choix de votre mère t
Que faites-vous? Junie , enlevée à la cour.
Devient en une nuit l'objet de votre amour;
Je vois de votre cœur Octavie effacée.
Prête à sortir du lit où je l'avois placée;
Je vois Pallas banni , votre frère arrêté ;
Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté :
Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies.
Et lorsque, convaincu de tant de perfidies,
Vous deviez ne me voir que pour les expier,
C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.
NÉROIf.
Je me souviens toujours que je vous dois l'empire;
Et, sans vous fatiguer du soin de le redire,
Votre bonté, madame, avec tranquillité
Pouvoit se reposer sur ma fidélité.
Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues.
Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues
Que jadis, j'ose ici vous le dire entre nous.
Vous n'aviez, sous mon nom, travaillé que pour vous.
« Tant d'honneurs, dtsoient-ils , et tant de déférences,
a Sont-ce de ses bienfaits de foibles récompenses?
« Quel crime a donc commis ce fils tant condamné?
« Est-ce pour obéir qu'elle l'a couronné?
« N'est-il de son pouvoir que le dépositaire? •
Non que , si jusque-là j'avois pu vous complaire,
Je n'eusse pris plaisir, madame , à vous céder
Ce pouvoir que vos cris sembloient redemander;
Hais Rome veut un maître, et non une maîtresse.
Vous entendiez les bruits qu'excitoit ma foiblesse t
Le sénat chaque jour et le peuple , irrités
De ft'ouir par ma voix dicter vos volontés,
Publioient qu'en mourant Claude avec sa puissance
M'avoit encor laissé sa simple obéissance.
Vous avez vu cent fois nos soldats en courroux
Porter en murmurant leurs aigles devant vous^
Honteux de rabaisser par cet indigne usage
Les héros dont encore elles portent l'innuie.
288 BRITANNICUS.
route autre se seroit rendue à leurs discours;
Vlais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujour?.
\vec Britannicus contre moi réunie,
»'ou8 le fortifiez du parti de Junie;
Et la main de Pallas trame tous ces complots.
Et, lorsque malgré moi j'assure mon repos.
On vous voit de colère et de haine animée.
Vous voulez présenter mon rival à l'armée :
Déjà jusques au camp le bruit en a couru.
ACniPPlNE.
Moi, le faire empereur? Ingrat! l'avez-vous cru?
Quel seroit mon dessein? qu'aurois-je pu prétendre?
Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrois-i': attendre?
Ah! si sous votre empire on ne m'épargne pas,
Si mes accusateurs observent tous mes pas.
Si de leur empereur ils poursuivent la mère,
Que feiois-je au milieu d'une cour étrangère?
Ils me reprocheroient, non des cris impuissants,
Des desseins étouiïés aussitôt que naissants.
Mais des crimes pour vous commis à votre vue.
Et dont je ne serois que trop tôt convaincue.
Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours;
Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours :
Dès vos plus jeunes ans , mes soins et mes tendresses
N'ont arraché de vous que de feintes caresses.
Rien ne vous a pu vaincre ; et votre dureté
Auroit dû dans son cours arrêter ma bonté.
Que je suis malheureuse! Et par quelle infortune
Faut-il que tous mes soins me rendent importune !
Je n'ai qu'un fils. G ciel! qui m'entends aujourd'hui,
T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui?
Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenu;
J'ai vaincu ses mépris; j'ai détourné ma vue
Des malneurs qui dès lors me furent annoncés ;
J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez , c'est assez
Avec ma liberté , que vous m'avez ravie ,
Si vous la souhaitez , prenez encor ma vie ,
Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité
Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.
NERON.
Hé bien donc, prononcez. Que voulez-vous qu'on fasse
ACTB IV. za
AGRIPPINB.
De mes accusateurs qu'on punisse l'audace^
Que de Britannicus on calme le courroux;
Que Junie à son choix puisse prendre un époux;
Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure;
Que vous me permettiez de tous voir à toute heure;
(Apercevant Biirrhas dans le fond du théâtre.)
Que ce même Burrhus , qui nous vient écouter,
A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter.
NÉRON.
Oui, madame. Je veux que ma reconnoissance
Désormais dans les coeurs grave votre puissance;
Et je bénis déjà cette heureuse froideur,
Qui de notre amitié va rallumer l'ardeur.
Quoi que Pallas ait fait, il suffît, je l'oublie;
Avec Britannicus Je me réconcilie ;
Et, quant à cet amour qui nous a séparés.
Je vous fais notre arbitre, et vous nous Jugerez.
Allez donc , et portez cette joie à mon frère.
Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère*.
SCÈNE III.
NÉRON, BDRRHUS
B (] B R H C s.
Que cette paix , seigneur, et ces embrassementa
Vont ofiTrir à mes yeux des spectacles charmants !
Vous savez si Jamais ma voix lui fut contraire.
Si de son amitié J'ai voulu vous distraire.
Et si J'ai mérité cet injuste courroux.
NÉRON.
Je ne vous flatte point, je me plaignois de vous,
Burrhus : je vous ai crus tous deux d'intelligence.
Hais son inimitié vous rend ma confiance.
Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher :
J'embrasse mon rival , mais c'est pour l'étouffer.
BURRHUS.
Quoi, seigneur!
NÉRON.
C'en est trop; il faut que sa ruine
He délivre à jamais des fureurs d'Agrippine.
1. Cette seine est une des plus belle* qu'il j x:\ au théâtre.
(Oboffeoy.)
17
890 BRITANNICUS.
Tant qu'il respirera je ne vis qu'à demi.
Elle m'a fatigué de ce nom ennemi ;
Et je ne prétends pas que sa coupable audace
Une seconde fois lui promette ma place.
BURRHUS.
Elle va donc bientôt pleurer BritannicusT
IféRON.
Avant la fin du Jour je ne le craindrai plus.
B D R R H u s.
Et qui de ce dessein vous inspire l'envie?
NÉROI».
Ma gloire , mon amour, ma sûreté , ma vie.
BDRRHUS.
Non , quoi que vous disiez , cet horrible dessein
Ne fut jamais, seigneur, conçu dans votre sein.
NÉRON.
Burrhus I
B (I R R H D s.
De votre bouche, ô ciel ! puis-je l'apprendre?
Vous-même, sans frémir, avez-vous pu l'entendre?
Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner?
Néron dans tous les cœurs est-il las de régner l
Que dira-t-on de vous? Quelle est votre pensée?
NÉRON.
Quoi! toujours enchaîné de ma gloire passée.
J'aurai devant les youx Je ne sais quel amour
Que le hasard nous donne et nous ôte en un Jour?
Soumis à tous leurs vœux , à mes désirs contraire,
Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire?
BURRHUS.
Et ne suffit-il pas , seigneur, à vos souhaits
Que te bonheur public soit un de vos bienfaits?
C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître.
Vertueux jusqu'ici , vous pouvez toujours l'être :
Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus;
Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus.
Mais, si de vos flatteurs vous suivez la maxime,
îl vous faudra, seigneur, courir de crime en crime
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés,
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.
Britannicus mourant excitera le zèle
De ses amis , tout prêts à nrendre sa querelle.
ACTB IV. -291
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs ,
Qui , même après leur mort , auront des successeur» :
Vous allumez on feu qui ne pourra s'éteindre.
Craint de tout l'univers , il vous faudra tout craindre ,
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets.
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
Ah ! de vos premiers ans l'heureuse expérience
Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence?
Songez-vous au bonheur qui les a signalés ?
Dans quel repos , ô ciel , les avez-vous coulés !
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même :
« Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime;
« On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;
« Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer
« Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage;
« Je vois voler partout les cœurs à mon passage! »
Tels étoient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux!
Le sang le plus abject vous étoit précieux :
Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable
Vous pressoit de souscrire à la mort d'un coupable;
Vous résistiez , seigneur, à leur sévérité ;
Votre cœur s'accusoit de trop de cruauté ;
Et, plaignant les malheurs attachés à l'empire,
« Je voudrois, disiez-vous, ne savoir pas écrire. »
Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur
Ma mort m'épargnera la vue et la douleur :
On ne me verra point survivre à votre gloire.
Si vous allez commettre une action si noire,
(Se jetant aux pieds de Néron.)
Me voilà prêt, seigneur : avant que de partir.
Faites percer ce cœur qui n'y peut consentir;
Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée ;
Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée...
Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur
Je vois que sa vertu frémit de leur fureur.
Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides
Qui vous osent donner ces conseils parricides ;
Appelez votre frère, oubliez dans ses bras...
Ah ! que dcmandez-Tous !
BonniiDS.
Non , il ne vous hait pu
S92 B^ITANNICUS.
Seigneur; on le trahit : je sais son innocence;
Je vous réponds pour lui de son obôissance.
J'y cours. Je vais presser un entretien si doux '.
NÉRON.
Dans mon appartement qu'il m'attende avec vous.
SCÈNE IV.
NÉRON, NARCISSE.
NARCISSE.
Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste :
Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste
A redoublé pour moi ses soins officieux :
Elle a fait expirer un escla(^e à mes yeux;
Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie.
Que le nouveau poison que sa main me confie.
NÉRON.
Narcisse, c'est assez; je reconnois ce soin,
Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.
NARCISSE.
Quoi! pour Britannicus votre haine affoiblie
Mo défend...
NÉRON.
Oui, Narcisse : on nous réconcilie.
NARCISSE.
Je me garderai bien de vous en détourner,
Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner :
Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle.
Il n'est point de secrets que le temps ne révèle i
Il saura que ma main lui devoit présenter
Un poison que votre ordre evoit fait apprêter.
Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire :
Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.
NÉRON.
On répond de son cœur; et je vaincrai le mien.
NARCISSE.
Et l'hymen de Junie en est-il le lient
Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice?
NÉRON.
C'est prendre trop de sois. Quoi qu'il en soit, Narcisse,
1. Le plus grand éloge du diJWHis de Borrhus, c'est qu il pai
Tienna i toucher Néron même, ev .^u'on n'eu Mit pas rarpris.
(Lahabpb.)
A.CTB IV. 293
Je ne le compte plus panni mes ennemis.
NARCISSE.
Agrippine, seigneur, se l'étoit bien promis :
Elle a repris sur tous son souverain empire.
NéRON.
Quoi doncî Qu'a-t-elîe dit? Et que youlez-vous dire)
NARCISSE.
Elle s'en est vantée assez publiquement.
NénoN.
De quoi ?
NABCISSB.
Qu'elle n'avoit qu'à vous voir un moment;
Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,
On verroît succéder un silence modeste;
Que vous-même à la paix souscririez le premier :
Heureux que sa bonté daign&t tout oublier!
NÉRON.
Hais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que Je fasse?
Je n'ai que trop de pente à punir son audace;
Et, si je m'en croyois, ce triomphe indiscret
Seroit bientôt suivi d'un éternel regret.
Mais de tout l'univers quel sera le langage?
Sur les pas des tyrans veux-tu que Je m'engage.
Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur.
Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur?
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
:<i A R c I s s E.
Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides?
Avez-vous prétendu qu'ils se tairoient toujours?
Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours?
De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire?
Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire?
Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus •
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affoiblit votre règne :
Is croiront, en effet, mériter qu'on les craigne,
^u joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés;
ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire s
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté,
Que Je reçus de Claude avec la liberté ,
t94 BRITANNIClJf».
J'ai cent fois , dans le cours de ma gloire passée ,
Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.
D'un empoisonnement vous craignez la noirceur?
Faites périr le frère, abandonnez la sœur;
Rome, sur les autels prodiguant les victimes,
Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes :
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où Jadis la sœur et le frère sont nés.
NénoN.
Narcisse, encore un coup. Je ne puis l'entreprendre.
J'ai promis à Bur^hus , il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore , en lui manquant de foi ,
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J'oppose à ses raisons un courage inutile :
Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille.
NARCISSE.
Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit :
Son adroite vertu ménage son crédit;
Ou plutôt il n'ont tous qu'une même pensée :
Ils verroient par ce coup leur puissance abaissée {
Vous seriez libre alors, seigneur; et, devant vous,
Ces maîtres orgueilleux fléchiroient comme nous.
Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire?
« Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire i
« Il ne dit , il ne fait que ce qu'on lui prescrit :
«I Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
« Pour toute ambition , pour venu singulière ,
« Il excelle à conduire un char dans la carrière ,
H A disputer des prix indignes de ses mains,
a A se donner lui-môme en spectacle aux Romains,
« A venir prodiguer sa voix sur un théâtre ,
« A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre ;
« Tandis que des soldats, de moments en moments,
« Vont arracher pour lui les applaudissements. »
Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire?
WéRON.
Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire'.
1. Ce quatrième acte est sans contredit nn des plus beaux du
thé&tro frangais ; il on est peu qui rassemblent trois scènes capitales
de cette force et de cette variété ( Laharpb.)
PIM DU QUATRIÈUB ACTB.
ACTB ▼.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
BRITANNICUS, JUNIE.
BaiTANHICDS.
Oui, madame, Néron, qai l'aurait pu penser?
Dans son appartement m'attend pour m'embrasstr.
Il y fait de sa cour inviter la Jeunesse;
Il veut que d'un festin la pompe et l'allégresse
Confirment à leurs yeux la foi de nos serments ,
Et réchauffent l'ardeur de nos embrassements ;
II éteint cet amour, source de tant de haine ;
Il vous fait de mon sort arbitre souveraine.
Pour moi, quoique banni du rang de mes aïeux,
Quoique de leur dépouille il se pare à mes yeux;
Depuis qu'à mon amour cessant d'être contraire
Il semble me céder la gloire de vous plaire.
Mon cœur, je l'avouerai, lui pardonne en secret.
Et lui laisse le reste avec moins de regret.
Quoi ! je ne serai plus séparé de vos charmes !
Quoi ! même en ce moment. Je puis voir sans alarmes
Ces yeux que n'ont émus ni soupirs ni terreur.
Qui m'ont sacrifié l'empire et l'empereur!
Ah, madame!... Mais quoi! Quelle nouvelle crainte
Tient parmi mes transports votre Joie en contrainte?
D'où vient qu'en m'écoutant, vos yeux, vos tristes yeux
Avec de longs regards se tournent vers les cieux?
Qu est-ce que vous craignez?
JOIIIE.
Je rignore moi-même;
Mais Je crains.
BRITANNICUS.
Voua m'aimez?
JDNIE.
Hélas! si Je tous
BRITANNICUS.
Néron ne trouble plus notre félicité
M6 BRITANNXCUS.
JDNIB.
Mais me répondez-vous de sa sincéritét
BRITANNICUS.
Quoi! vous le soupçonnez d'une haine couverte?
JUNIE.
Néron m'aimoit tantôt, il juroit votre perte;
il me fuit, il vous cherche : un si grand changement
Peut-il être, seigneur, l'ouvrage d'un moment?
BRITANNICDS.
Jet ouvrage, madame, est un coup d'Agrippine :
Elle a cru que ma perte entraînoit sa ruine.
Grice aux préventions de son esprit jaloux.
Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.
Je m'en fie aux transports qu'elle m'a fait paraître;
Je m'en fie à Burrhus; J'en crois même son maître :
Je crois qu'à mon exemple, impuissant à trahir,
Il hait à cœur ouvert, ou cesse de haïr.
JUNIE.
Seigneur, ne Jugez pas de soq cœur par le vôtre :
Sur des pas difTérents vous marchez l'un et l'autre.
Je ne connois Néron et la cour que d'un Jour;
Mais, si J'ose le dire, hélas! dans cette cour
Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense I
Que la bouche et le cœur sont peu d'intelligence!
Avec combien de Joie on y trahit sa foi !
Quel séjour étranger et pour vous et pour moi !
BRITANNICDS.
Mais que son amitié soit véritable ou feinte ,
Si vous craignez Néron, lui-même est-il sans craintel
Non, non, il n'ira point, par un lâche attentat.
Soulever contre lui le peuple et le sénat.
Que dis-je? Il reconnolt sa dernière injustice.
Ses remords ont paru , même aux yeux de Narcisse.
Ahi s'il vous avoit dit, ma princesse, à quel point...
JUNIE.
Mais Narcisse, seigneur, ne vous trahit-il point?
BRITANNICUS.
Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s'en déflo î
JUNIE.
Et que sais-Je? Il y va, seigneur, de votre vie :
Tout m'est suspect : je crains que tout ne soit séduit]
Je crains Néron; Je crains le malheur qui me suit.
ACTB V.
D'un noîr pressentiment malgré moi prévenue.
Je vous laisse à regret éloigner de ma vue.
Hélas! si cette paix dont vous vous repaissez
Couvroit contre vos jours quelques pièges dressés;
Si Néron, irrité de notre intelligence,
Avoit choisi la nuit pour cacher sa vengeance;
S'il prêparoit ses coups tandis que je vous vois;
Et si je vous parlois pour la dernière fois 1
Ah, prince!
BRITANNICDS.
Vous pleurez ! Ah , ma chère princesse !
Et pour moi jusque-là votre cœur s'intéresse!
Quoi, madame! en un jour où plein de sa grandeur
Néron croit éblouir vos yeux de sa splendeur.
Dans des lieux où chacun me fuit et le révère.
Aux pompes de sa cour préférer ma misère !
Quoi ! dans ce même jour et dans ces mêmes lieui
Refuser un empire, et pleurer à mes yeux!
Mais , madame , arrêtez ces précieuses larmes :
Mon retour va bientôt dissiper vos alarmes.
Je me rendrois suspect par un plus long séjour :
Adieu. Je vais, le cœur tout plein de mon amour.
Au milieu des transports d'une aveugle jeunesse ,
Ne voir, n'entretenir que ma belle princesse.
Adieu.
lUNlB.
Prince...
BRITANNICDS.
On m'attend, madame, il faut partir.
J U N 1 E.
Mais da moins attendez qu'on vous vienne avertir.
SCÈNE II.
BRITANNICDS, AGRIPPINE, JUNIE.
AGRIPPINE.
Prince, que tardez-vous? Partez en diligence.
Néron impatient se plaint de votre absence.
La joie et le plaisir de tous les conviés
Attend , pour éclater, que vous vous embrassiez.
Ne faites point languir une si juste envie;
Allez. Et nous , madame , allons chez Octavie.
298 BRITANNICUS.
BRITANMCUS.
Allez, belle Junie; et, d'un esprit content.
Hâtez-vous d'embrasser ma sœur qui vous attend
Dès que je le pourrai , je reviens sur vos traces,
Madame; et de vos soin» j'irai vous rendre grâces.
•SCÈNE III.
AGRIPPINE, JUNIE.
AGRIPPINB.
Madame, ou je me trompe, ou durant vos adieux
Quelques pleurs répandus ont obscurci vos yeux.
Puis-je savoir quel trouble a formé ce nuageî
Doutez-vous d'une paix dont je fais mon ouvrage 7
JDNIE.
Après tous les ennuis que ce jour m'a coûtés,
Ai-je pu rassurer mes esprits agités?
Hélas! à peine encor je conçois ce miracle.
Quand même à vos bontés je craindrois quelque obstacle,
Le changement, madame, est commun à la cour;
Et toujours quelque crainte accompagne l'amour.
AGRIPPINE.
Il suffit, j*ai parlé, tout a changé de face :
Mes soins à vos soupçons ne laissent point de place.
Je réponds d'une paix jurée entre mes mains;
Néron m'en a donné des gages trop certains.
Ah ! si vous aviez vu par combien de caresse»
Il m'a renouvelé la foi de ses promesses ;
Par quels embrassements il vient de m'arrëter !
Ses bras , dans nos adieux , ne pouvoient me quitter.
Sa facile bonté, sur son front répandue.
Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue i
Il s'épanchoit en fils qui vient en liberté
Dans le sein de »a mère oublier sa fierté.
Mais bientôt reprenant un visage sévère,
Tel que d'un empereur qui consulte sa mère ,
Sa confidence auguste a mis entre mes mains
Des secrets d'où dépend le destin des humain».
Non, il le faut ici confesser à sa gloire.
Son cœur n'enferme point un^ malice noire;
Et nos seuls ennemis, altérant sa bonté «
AbuBoient contre nous de sa facilité :
ACTB V. 299
Mds enfin, h son tour, leur puissance décline;
Rome encore une fois va connoltre Agrippine;
Déjà de ma faveur on adore le bruit.
Cependant en ces lieux n'attendons pas la nuit t
Passons chez Octavie, et donnons-lui le reste
D'un Jour autant heureux que je l'ai cru funeste.
Mais qu'est-ce que j'entends ! Quel tumulte confus I
Que peut-nn faire?
JDNIE.
0 ciel! sauvez Britannicusl
SCÈNE IV.
AGRIPPINE, JUNIE, BURRHUS.
AGRIPPINE.
Burrhus , où coarez-roos? Arrêtez. Que veut dire...
BURRHUS.
Madame, c'en est fait, Britannicus expire.
JUNIE.
Ah! mon prince!
ACRIPPINB;
11 expire?
BURRHUS.
Ou plutôt il est mort.
Madame.
JUNIE.
Pardonnez , madame , à ce transport.
Je vais le secourir, si Je puis , ou le suivre.
SCÈNE V.
AGRIPPINE, BURRHUS.
AGRIPPINE.
Quel attentat, Burrhus!
BURRHUS.
Je n'y pourrai survivre.
Madame ; il faut quitter la cour et l'empereur.
AGRIPPINE.
Quni ! du sang de son frère il n'a point eu d'horreur I
BURRHUS.
Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère.
A peine Tempère» r a vu venir son frère,
BOO BRITANNICUS.
n se lève , il l'embrasse , on se tait -, et soudain
César prend le premier une coupe à la main :
« Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,
« Ma main de cette coupe épanche les prémices,
« Dit-il : Dieux, que j'appelle à cette effusion,
« Venez favoriser notre réunion. »
Par les mêmes serments Britannicus se lie.
La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie;
Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords ,
Le fer ne produit point de si puissants efforts,
Madame : la lumière à ses yeux est ravie;
Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.
Jugez combien ce coup frappe tous les esprits.
La moitié s'épouvante et sort avec des cris;
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage,
Sur les yeux de César composent leur visage'.
Cependant sur son lit il demeure penché,
D'aucun etonnement il ne paroît touché :
« Ce mal dont vous craignez , dit-il , la violence
« A souvent, sans péril, attaqué son enfance. »
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui ,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
Pour moi, dût l'empereur punir ma hardiesse.
D'une odieuse cour j'ai traversé la presse;
Etj'allois, accablé de cet assassinat,
Pleurer Britannicus , César et tout l'État.
AGHIPPINB.
Le ToicL Vous verrez si c'est moi qui l'inspire.
SCÈNE VI.
NÉRON, AGRIPPINE, BURRHUS, NARCISSE
NÉRON, voyant Agrippine.
Dieux !
AGRIPPINE.
Arrêtez, Néron : j'ai deux mots à vous dire
Britannicus est mort : je reconnois les coups;
Je connois l'assassin.
NÉRON.
Et qui , madame T
1. At quibns altlor intellectus, resistunt deflxi, et Neronem ia
MDtes. (Tacitb, Annales, I. XIII.)
ACTB V. 301
AGRIPPINB.
Vous.
NÉRON.
Moi ' Voilà les soupçons dont vous êtes capable.
Il n'est point de malheur dont je ne sois coupable.
Et, si l'on veut, madame, écouter vos discours.
Ma main de Claude même aura tranché les jourt.
Son fils vous étoit cher, sa mort peut vous confondrfBj
Mais des coups du destin je ne puis pas répondre.
AGRIPPINB.
Non, non, Britannicus est mort empoisonné;
Narcisse a Tait le coup, ^ous l'avez ordonné.
NÉRON.
Madame!... Mais qui peut vous tenir ce langage?
NARCISSE.
Hé, seigneur! ce soupçon vous fait-il tant d'outrage î
Britannicus, madame, eut des desseins secrets
Qui vous auroient coûté de plus justes regrets:
Il aspiroit plus loin qu'à l'hymen de Junie;
De vos propres bontés il vous auroit punie.
Il vous trompoit vous-même ; et son cœur offensé
Prétendoit tôt ou tard rappeler le passé.
Soit donc que malgré vous le sort vous ait servie,
Soit qu'instruit des complots qui menaçoient sa vie,
Sur ma fidélité César s'en soit remis.
Laissez les pleurs, madame, à vos seuls ennemis;
Qu'ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres;
Mais vous...
AGRIPPINB.
Poursuis, Néron : avec de tels ministret
Par des faits glorieux tu te vas signaler;
Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer :
Ta main a commencé par le sang de ton frère;
Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère.
Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais;
Tu voudras l'affranchir du joug de mes bienfaits.
Mais je veux que ma mort le soit môme inutile :
Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille
Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi,
Partout, à tout moment, m'offriront devant toi.
Tes remords te suivront comme autant de furies;
Tu croiras les calmer par d'autres barbaries;
Me BRITANNICUS.
Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours,
D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours.
Mais j'espère qu'enfin le ciel, las de tes crimes.
Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes ;
Qu'après t'être couvert de leur sang et du mien ,
Tu te verras forcé de répandre le tien ;
Et ton nomparoîtra, dans la race future.
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure *.
Voilà ce que mon cœur se présage de toi.
Adieu : tu peux sortir.
NÉRON.
Narcisse, suivez-moi.
SCÈNE VIL
AGRIPPINE, BURRHUS.
AGRIPPINE.
Ah ! ciel ! de mes soupçons quelle étoit l'injusticet
Je condamnois Burrhus pour écouter Narcisse I
Burrhus, avez-vous vu quels regards furieux
Néron en me quittant m'a laissés pour adieux ?
C'en est fait, le cruel n'a plus rien qui l'arrête;
Le coup qu'on m'a prédit va tomber sur ma tête.
Il vous accablera vous-même à votre tour
BURRHUS.
Ah, madame! pour moi j'ai vécu trop d'un jour.
Plût au del que sa main, heureusement cruelle.
Eût fait sur moi l'essai de sa fureur nouvelle!
Qu'il ne m'eût pas donné, par ce triste attentat.
Un gage trop certain des malheurs de l'État !
Son crime seul n'est pas ce qui me désespère;
Sa jalousie a pu l'armer contre son frère;
Mais s'il tous faut, madame, expliquer ma douleur^
Néron l'a vu mourir sans changer de couleur.
Ses yeux indifférents ont déjà la constance
D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance.
Qu'il achève, madame, et qu'il fasse périr
Un ministre importun qui ne le peut souffrir.
Hélas! loin de vouloir éviter sa colère,
La plus soudaine mort me sera la plus chère.
L J« n» crois pu que rinvactiT* poian imagiaer rien aa dall
(Labakpb.]
A.CTB V. 30S
SCÈNE VIII.
AGRIPPINE, BURRHUS, ALBINE.
ALBINE.
Ah, madame! ah, seigneur! courez vers rempereur»
Venez sauver César de sa propre fureur :
Il se voit pour jamais séparé de Junie.
AGHIPPinB.
Quoi ! Junie elle-même a terminé sa viet
ALBINB.
Pour accabler César d'un éternel ennui ,
Madame, sans mourir elle est morte pour lui.
Vous savez de ces lieux comme elle s'est ravie:
Elle a feint de passer chez la triste Octavie ;
Mais bientôt elle a pris des chemins écartés.
Où mes yeux ont suivi ses pas précipités.
Des portes du palais elle sort éperdu*.
D'abord elle a d'Auguste aperçu la statue;
Et mouillant de ses pleurs le marbre de ses pieds.
Que de ses bras pressants elle tenoit liés :
« Prince, par ces genoux, dit-elle, que j'embra5r.e,
■ Protège en ce moment le reste de ta race :
« Rome, dans ton palais, vient de voir immoler
« Le seul de tes neveux qui te pût ressembler.
I On veut après sa mort que je lui sois parjure;
« Mais pour lui conserver une foi toujours pure,
« Prince, je me dévoue k ces dieux immortels
« Dont ta vertu t'a fait partager les autels. »
Le peuple cependant, que ce spectacle étonne.
Vole de toutes parts, se presse, l'environne.
S'attendrit à ses pleurs; et, plaignant son ennui,
D'une commune voix la prend sous son appui ;
Ils la mènent au temple , où depuis tant d'années
Au culte des autels nos vierges destinées
Gardent fidèlement le dépôt précieux
Du feu toujours ardent qui brûle pour nos dieux.
César les voit partir sans oser les distraire.
Narcisse, plus hardi, s'empresse pour lui plaire,
II vole vers Junie; et, sans s'épouvanter.
D'une profane main commence à l'arrêter.
De mille coups mortels son audace est punie;
A04 BRITANNICUS.
Son infidèle sang rejaillit sur Junie.
César, de tant d'objets en même temps frappé.
Le laisse entre les mains qui l'ont enveloppé.
Il rentre. Chacun fuit son silence farouche;
Le seul nom de Junie échappe de sa bouche.
Il marche sans dessein ; ses yeux mal assurés
N'osent lever au ciel leurs regards égarés ;
Et l'on craint, si la nuit jointe à la solitude
Vient de son désespoir aigrir l'inquiétude ,
Si vous l'abandonnez plus longtemps sans secours,
Que sa douleur bientôt n'attente sur ses jours.
Le temps presse : courez. Il ne faut qu'un caprice;
Il se perdroit, madame.
AGRIPPINE.
Il se feroit justice.
Mais, BorrhuB, allons voir jusqu'où vont ses transport.
Voyons quel changement produiront ses remords;
S'il voudra désormais suivre d'autres maximes.
B U R R H D s.
Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes t
«m OB ■■iT&Miiioaa.
BÉRÉNICE
TRAGÉDIE
1670
A MONSEIGNEUR
COLBERT
taCSKTAIBB d'État, CONTRdLEUR-aâNÉRAL des FINANCUf
SURINTENDANT DBS BATIMENTS ,
aRAND TRÉSORIER DBS ORDRES DU tZl,
MARQUIS DR SBIOMELAT, ETC.
MO.NSEIGNEDR.
Quelquejuste défiance que j'aie de moi-môme et de mes
ouvrages, j'ose espérer que vous ne condamnerez pas la
liberté que je prends de vous dédier cette tragédie. Vous
ne l'avez pas jugée tout à fait indigne de votre approbation.
Mais ce qui fait son plus grand mérite auprès de vous, c'est,
Monseigneur , que vous avez été témoin du bonheur qu'elle
a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté.
L'on sait que les moindres choses vous deviennent con-
sidérables, pour peu qu'elles puissent servir ou à sa gloire
ou à son plaisir; et c'est ce qui fait qu'au milieu de tan
d'importantes occupations , où le zèle de votre prince et 1
bien public vous tiennent continuellement attaché, vous ne
dédaignez pas quelquefois de descendre jusqu'à nous, pout
nous demander compte de notre loisir.
J'aurois ici une belle occasion de m'étendre sur vo»
louanges, si vous me permettiez de vous louer. Et que ne
dirois-Je point de tant ds itures (jualités qui vous ont attiré
«08 ÉPITRH DÊDICATOIRB.
Tadmi ration de toute la France; 4e cette pénétration à
laquelle rien n'échappe ; de cet esprit vaste qui embrasse,
qui exécute tout à la fois tant de grandes choses; de cette
âme que rien n'étonne, que rien ne fatigue!
Mais, Monseigneur, il faut être plus retenu à vous parler
de vous-même; et je craindrois de m'exposer, par un éloge
importun, à vous faire repentir de l'attention favorable
dont vous m'avez honoré ; il vaut mieux que je songe à la
mériter par quelques nouveaux ouvrages : aussi bien c'est
le plus agréable remerciement qu'on vous puisse faire. Je
suis avec un profond respect,
Monseigneur,
Votre très -humble et très 'obéissant
serviteur,
RACINE.
PREFACE
Titus, reginam Berenicen... cui etiam nuptias pollicitus
ferebatur... statim ab urbe dimisit invitus invitam '.
Cest-à-dire que « Titus, qui aimoit passionnément Béré-
« nice, et qui môme, à ce qu'on croyoit, lui avoit promis
• de répouser, la renvoya de Rome , malgré lui et malgré
■ elle, dès les premiers jours de son empire. » Cette action
est très-rameuse dans l'histoire; et je l'ai trouvée très-
propre pour le théâtre , par la violence des passions qu'elle
y pouvoit exciter. En effet , nous n'avons rien de plus tou-
chant dans tous les poètes , que la séparation d'Énée et de
Didon , dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir
assez de matière pour tout un chant d'un poème héroïque ,
où l'action dure plusieurs jours, ne puisse suffire pour le
sujet d'une tragédie, dont la durée ne doit être que de quel-
ques heures? Il est vrai que je n'ai point poussé Bérénice
Jusqu'à se tuer« comme Didon , parce que Bérénice n'ayant
pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avoit
avec Énée, elle n'est pas obligée, comme elle, de renoncer
à la vie. À cela près, le dernier adieu qu'elle dit à Titus,
et l'effort qu'elle se fait pour s'en séparer, n'est pas le moins
tragique de la pièce; et j'ose dire qu'il renouvelle assez bien
dans le cœur des spectateurs l'énMtioa que le reste y avoit
1. Sun., in Tito, cap X
310 PREFACE.
pu exciter. Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang
et des morts dans une tragédie : il suffit que l'action en
soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les
passions y soient excitées , et que tout s'y ressente de cette
tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.
Je crus que je pourrois rencontrer toutes ces parties dans
mon sujet; mais ce qui m'en plut davantage, c'est que je le
trouvai extrêmement simple. Il y avoit longtemps que je
voulois essayer si je pourrois faire une tragédie avec cette
simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens :
car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés :
« Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple
« et ne soit qu'un. » Ils ont admiré l'AJax de Sophocle, qui
d'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret, à cause de la
fureur où il étoit tombé après le refus qu'on lui avoit fait
des armes d'Achille. Ils ont admiré le Philoctète, dont tout le
sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Her-
cule. L'Œdipe môme, quoique tout plein de reconnoissances,
est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de
nos jours. Nous voyons enfin que les partisans de Térence,
qui rélèvent avec raison au-dessus de tous les poètes
comiques, pour l'élégance de sa diction et pour la vraisem-
blance de ses mœurs, ne laissent pas de confesser que
Pluute a un grand avantage sur lui par la simplicité qui est
dans la plupart des sujets de Plaute. Et c'est sans doute
cette simplicité merveilleuse qui a attiré à ce dernier toutes
les louanges que les anciens lui ont données. Combien
Ménandre étoit-il encore plus simple, puisque Térence est
obligé de prendre deux comédies de ce poëte pour en faire
une des siennes!
Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée
que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite : il n'y a que le
vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vrai»
semblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de
choses qui pourroientàpeine arriver en plusieurs semainesT
il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque
PRËFACB. nn
de peu d'invention. Us ne songent pas qn'ati contraire tonte
l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et qoe
»out ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge
des poètes qui ne sentoient dans leur génie ni assez d'abon-
dance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs
spectateurs par une action simple, soutenue de la violence
4es passions, de la beauté des sentiments, et de l'élégance
de l'expression. Je suis bien éloigné de croire que toutes ces
choses se rencontrent dans mon ouvrage; mais aussi je ne
puis croire que le public me sache mauvais gré de lui avoir
donné une tragédie qui a été honorée de tant de larmes, et
dont la trentième représentation a été aussi suivie que la
première.
Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché
cette même simplicité que J'avois recherchée avec tant do
soin. Ils ont cru qu'une tragédie qui étoit si peu chargée
d'intrigues ne poavoit être selon les règles du théâtre. Je
m'informai s'ils se plaignoient qu'elle les eût ennuyés. On
me dit qu'ils avouoient tous qu'elle n'ennuyoit point, qu'elle
les touchoit même en plusieurs endroits, et qu'ils la ver-
roient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage? Je les
conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne
pas croire qu'une pièce qui les touche , et qui leur donne
du plaisir, puisse être absolument contre les règles. La
principale règle est de plaire et de toucher : toutes les autres
ne sont faites qtie pour pan'enir à cette première; mais
toutes ces règles sont d'un long détail , dont je ne leur con-
seille pas de s'embarrasser : ils ont des occupations plus im-
portantes. Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclair-
cir les difiicultés de la poétique d'Aristote; qu'ils se réservent
le plaisir de pleurer et d'être attendris; et qu'ils me per-
mettent de leur dire ce qu'un musicien disoit à Philippe,
roi de Macédoine, qui prétendoit qu'une chanson n'étoit
pas selon les règles : « A Dieu ne plaise, seigneur, que vous
« soyez jamais si malheureux que de savoir ces choses-là
■ mieux que moi ! •
812 PRÉPACB.
Voilà tout ce que j'ai à dire à ces personnes à qui je fera!
toujours gloire de plaire; car peur le libelle que l'on a fait
contre moi , je crois que les lecteurs me dispenseront volon-
tiers d'y répondre. Et que répondrois-je à un homme * qui
ne pense rien et qui ne sait pas même construire ce qu'il
pense? Il parle de protase* comme s'il entendoit ce mot, et
veut que cette première des quatre parties de la tragédie
soit toujours la plus proche de la dernière, qui est la catas-
trophe. Il se plaint que la trop grande connoissance des
règles l'empôche de se divertir à la comédie. Certainement,
si l'on en juge par sa dissertation, il n'y eut jamais de
plainte plus mal fondée. Il parolt bien qu'il n'a jamais lu
Sophocle, qu'il loue très-injustement d'une grande multi-
plicité d'incidents; et qu'il n'a ro^.me jamais rien lu de la
poétique, que dans quelques préfaces de tragédies. Mais je
lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre, puisque,
heureusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre
d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si
peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas
dire un mot sans plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les
honnêtes gens par res hélas de poche, ces mesdemoiselles
mes règ'.es, et quantité d'autres basses affectations qu'il trou-
vera condamnées dans tous les bons auteurs, s'il se mêle
jamais de les lire?
Toutes ces critiques sont le partage de quatre ou cinq
petits auteurs infortuné?- qui n'ont jamais pu par eux-
mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours
l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse, pour l'attaquer,
non point par jalousie, car sur quel fondement seroient-ils
Jaloux? mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de
leur répondre, et qu'on les tirera de l'obscurité où leurs
propres ouvrages les auroiont laissés toute leur vie.
I. L'abbé de Villars, auteur du C?mtb db Gabalis, et d'une
pesante critique de BâRÉNicK.
i. PsoTASB, l'exposition du sujet.
BÉRÉNICE
PERSONNAGES
TITUS, empereur de Rome.
BÉRÉNICB, reine de ralestine.
ANTIOCHUS, roi de Comagène.
PAULIN, confident de Titus.
ARSACB, confident d'Antiochus.
PHÉNICB, confidente de Bérénice.
RUTILB, Romain.
aUITB DB TITUS.
£a scène est à Rome, dans u» cabinet qui est entre Cappartemfnt
de Titus et celui de Bérénice
BERENICE
trag£die
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
ANTIOCHUS, ARSACE.
ANTIOCHDS.
Arrêtons an moment. La pompe de ces lieux
Je le vois bien , Arsace , est nouvelle à tes yeux.
Souvent ce cabinet, superbe et solitaire.
Des secrets de Titus est le dépositaire.
C'est ici quelquefois qu'il se cache à sa cour.
Lorsqu'il vient à la reine expliquer son amour.
De son appartement cette porte est prochaine ,
Et cette autre conduit dans celui de la reine.
Va chez elle : dis-lui qu'importun à regret
J'ose lui demander un entretien secret.
ARSACE.
Vous, seigneur, importun? vous, cet ami fidèle
Qu'un soin si généreux intéresse pour elle?
Vous , cet Antiochus , son amant autrefois ?
Vous, que l'Orient compte entre ses plus granos rois
Quoi! déjà de Titus épouse en espérance,
Ce rang entre elle et vous met-il tant de distance?
ANTIOCHCS.
Va, dis-je; et, sans vouloir te charger d'autres soins
Vois si je puis bientôt lui parler sans témoins.
316 BÉRâNICB.
SCÈNE II.
ANTIOCHUS.
Hé bien! Antiochus , es-tu toujours le môme?
Pourrai-je, sans trembler, lui dire : Je vous airneî
Mais quoi ! déjà je tremble ; et mon cœur agité
Craint autant ce moment que je l'ai souhaité.
Bérénice autrefois m'ôta toute espérance ;
Elle m'imposa même un éternel silence.
Je me suis tu cinq ans; et, jusques à ce joui\
D'un voile d'amitié j'ai couvert mon amour.
Dois-je croire qu'au rang où Titus la destine
Elle m'écoute mieux que dans la Palestine?
Il l'épouse. Ai-je donc attendu ce moment
Pour me venir encor ili^clarer son amnnt?
Quel fruit me revîenùia d'un aveu témi'raire?
Ah! puisqu'il faut partir, partons sans lui déplaire.
Retirons-nous, sortons; et, sans nous découvrir.
Allons loin de ses yeux l'oublier, ou mourir.
Hé quoi ! souffrir toujours un tourment qu'elle ignorel
Toujours verser des pleurs qu'il faut que je dévore!
Quoi! même en la perdant redouter son courroux!
Belle reine, et pourquoi vous offenseriez-vous?
Viens-je vous demander que vous quittiez l'ompire?
Que vous m'aimiez? Hélas! je ne viens que vous dire
Qu'après m'être longtemps Qattô que mon rival
Trouveroit à ses vœux que que obstacle fatal.
Aujourd'hui qu'il peut tout, que votre hymea s'avance.
Exemple infortuné d'une longue constance.
Après cinq ans d'amour et d'espoir superflus,
Je pars, fidèle encor quand je n'espère plus.
Au lieu de s'offenser, elle pourra me plaindre.
Quoi qu'il en soit, parlons; c'est assez nous contraindre.
Et que peut craindre, hélas! un amant sans espoir
Qui peut bien se résoudre à no Li jamais voir?
SCÈNE III.
ANTIOCHUS, AUSAGE.
ANTIOCHDS.
Arsace, entrerons-nous?
ARSACB.
Seigneur, j'ai vu la reine»
ACTE PREMIER. 317
Mais , peur me faire voir. Je n'ai percé qu'à peine
Les flots toujours nouveaux d'un peuple adorateur
Qu'attire sur ses pas sa prochaine grandeur.
Titus, après liait jours d'une retraite austère,
Cesse enfin de pleurer Vespasien son père :
Cet amant se redonne aux soins de son amour;
Et, si j'en crois, seigneur, l'entretien de la coup.
Peut-être avant la nuit, l'heureuse Bérénice
Change le nom de reine au nom d'impératrice.
. kNTIOCHUS.
Hélas!
ARSACE.
Quoi! ce discours pourroit-il vous troiiMerl
ANTIOCHUS.
Ainsi donc, sans témoins je ne lui puis parler?
ARSACE.
Vous la verrez, seigneur; Bérénice est instruite
Que vous voulez ici la voir seule et sans suite.
La reine d'un regard a daigné m'avertir
Qu'à votre empressement elle alloit consentir;
Et sans doute elle attend le moment favorable
Pour disparoltre aux yeux d'une cour qui l'accable.
ANTIOCHDS.
n suflSt. Cependant n'as-iu nen négligé
Des ordres importants dont je tavois chargé?
ARSACE.
Seigneur, vous connoissez ma prompte obéissance.
Des vaisseaux dans Ostie armés en diligence.
Prêts à quitter le port de moments en moments.
N'attendent pour partir que vos commandements.
Mais qui renvoyez-vous dans votre Comagèneî
ANTIOCHDS.
Arsace, il faut partir quand j'aurai vu la reine.
ARSACE.
Qui doit partir?
ANTIOCHDS.
Moi.
ARSACE.
Vous?
ANTIOCHDS.
En sortant du palaii
Je sors de Rotne, Arsace, et j'en sors pour jamais.
18
nS BÉRÉNICE.
ARSACE.
Je suis surpris sans doute, et c'est avec justice.
Quoi ! depuis si longtemps la reine Bérénice
Vous arrache, seigneur, du sein de vos États;
Depuis trois ans dans Rome elle arrête vos pas;
Et lorsque cette reine, assurant sa conquête.
Vous attend pour témoin de cette illustre fête ;
Quand l'amoureux Titus , devenant son époux ,
Lui prépare un éclat qui rejaillit sur vous...
ANTIOCHCS.
Arsace, laisse-la jouir de sa fortune.
Et quitte un entretien dont le cours m'importune.
ARSACE.
Je vous entends, seigneur : ces mêmes dignités
Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés.
L'inimitié succède à l'amitié trahie.
ANTIOCHUS.
Non, Arsace, Jamais Je ne l'ai moins haie.
ARSACE.
Quoi donc! de sa grandeur déjà trop prévenu,
Le nouvel empereur vous a-t-il méconnu?
Quelque pressentiment de son indifférence
Vous fait-il loin de Rome éviter sa présence?
ANTIOCHUS.
Titus n'a point pour moi paru se démentir i
J'aurois tort de me plaindre.
ARSACB.
Et pourquoi donc partirT
Quel caprice vous rend ennemi de vous-même?
Le ciel met sur le trône un prince qui vous aime,
Un prince qui. Jadis témoin de vos combats,
Vous vit chercher la gloire et la mort sur ses pas,
Et de qui la valeur, par vos soins secondée.
Mit enfin sous le joug la rebelle Judée.
Il se souvient du Jour illustre et douloureux
Qui décida du sort d'un long siège douteux.
Sur leurs triples remparts les ennemis tranquilles
Contemploient sans péril nos assauts inutiles ;
Le bélier impuissant les menaçoit en vain :
Vou seul, seigneur, vous seul , une échelle à la main.
Vous portâtes la mort jusque sur leurs murailles.
Ce Jour presque éclaira vos propre» funérailles :
ACTE PRKMIBR 319
Titus VOUS embrassa mourant entre mes bras ,
Et tout le camp vainqueur pleura votre trépas.
Voici le temps, seigneur, où vous devez attendre
Le fruit de tant de sang qu'ils vous ont vu répandre.
Si, pressé du désir de revoir vos États,
Vous vous lassez de vivre où vous ne rtgnez pas ,
Faut-il que sans honneurs l'Euphrate vous revoie?
Attendez pour partir que César vous renvoie
Triomphant et chargé des titres souverains
Qu'ajoute encore aux rois l'amitié des Romains.
Rien ne peut-il , seigneur, changer votre entreprise?
Vous ne répondez point I
ANTIOCUUS.
Que veux-tu que Je dise?
J'attends de Bérénice un moment d'entretien.
ARSACE.
Hé bien, seigneur?
ANTIOCHDS.
Son sort décidera du mien.
ARSACE.
Comment?
ANTIOCHUS.
Sur son hymen j'attends qu'elle s'expliqua.
Si sa bouche s'accorde avec la voix publique ,
S'il est vrai qu'on l'éiève au trône des Césars,
Si Titus a parlé, s'il l'épouse, je pars.
ARSACE.
Mais qui rend à vos yeux cet hymen si funeste?
ANTIOCHCS.
Quand nous serons partis, je te dirai le reste.
ARSACE.
Dans quel trouble, seigneur, jetez-vous mon esprit I
ANTIOCHUS.
La reine vient. Adieu. Fais tout ce que j'ai dit.
SCÈNE IV.
BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, PHÉNICE.
BéR^NICB.
Enfin je me dérobe à la joie importune
De tant d'amis nouveaux que me fait la fortune '
Je fuis de leurs respects l'inutile longueur.
820 BÉRÉNICE.
Pour chercher un ami qui me parle du cœur.
Il ne faut point mentir, ma juste impatience
Vous accusoit déjà de quelque négligence.
Quoi! cet Antiochus, disois-je, dont les soins
Ont eu tout l'Orient et Rome pour témoins;
Lui que j'ai vu toujours, constant dans mes traverses,
Suivre d'un pas égal mes -fortunes diverses;
Aujourd'hui que le ciel semble me présager
Un honneur qu'avec vous je prétends partager,
Ce même Antinchus, se cachant à ma vue.
Me laisse à la merci d'une foule inconnue!
ANTIOCnilS.
Il est donc vrai, madame? et selon ce discours,
L'hymen va succéder à vos longues amours?
BÉRÉNICE.
Seigneur, je vous veux bien confier mes alarmes :
Ces jours ont vu mes yeux baignés de quelques larmes;
Ce long deuil que Titus imposoit & sa cour
Avoit, môme en secret, suspendu son amour;
Il n'avoit plus pour moi cette ardeur assidue
Lorsqu'il passoit les jours attachés sur ma vue;
Muet, chargé de soins, et les larmes aux yeux,
Il ne me laissoit plus que de tristes adieux.
Jugez de ma douleur, moi dont l'ardeur extrême.
Je vous l'ai dit cent fois, n'aime en lui que lui-même j
Moi qui, loin des grandeurs dont il est revêtu,
Aurois choisi son cœur, et cherché sa vertu.
ANTIOCHUS.
Il a repris pour vous sa tendresse première?
BÉRÉNICE.
Vous fûtes spectateur de cette nuit dernière,
Lorsque, pour seconder ses soins religieux.
Le sénat a placé son père entre le» dieux.
De ce juste devoir sa piété contente
A fait place, seigneur, aux soins de son amante;
Et même en ce moment, sans qu'il m'en ait parlé*
Il est dans le sénat par son ordre assemblé.
Là, de la Palestine il étend la frontière;
Il y joint l'Arabie et la Syrie entière;
Et, si de ses amis j'en dois croire la voix.
Si j'en crois ses serments redoublés mille foU,
Il va sur tant d'État<> couronner Bérénice,
ACTB PREMIER 3?]
Pour joindre à plus de noms le nom d'impératrice.
Il m'en viendra lui-même assurer en ce lieu.
ANTIOCHUS.
Et je viens donc tous dire un éternel adieu.
BénéMCE.
Que dites- Toasî Ali, ciel ! quel adieu ! quel langagol
Prince , tous tous troublez et changez de Tisage I
ANTIOCHDS.
Madame, il faut partir.
Quoi! ne puis-je savoir
Quel sujet...
ANTIOCHUS, à part.
n falloit partir sans la reTOir.
B é n é N I c E.
Que craignez-Tous? parlez : c'est trop longtemps se taire.
Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère?
ANTiocuns.
Au moins souTenez-vous que je cède à vos lois,
Et que TOUS m'écoutez pour la dernière fois.
Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance,
n TOUS souTient des lieux où tous prîtes naissance.
Madame, il tous souTient que mon cœur en ces lieux
Reçut le premier trait qui partit de tos yeux :
Paimai. J'obtins l'aTCu d'Agrippa TOtre frère :
Il vous parla pour moi. Peut-être sans colère
Alliez-vous de mon cœur receToir le tribut;
Titus, pour mon malheur, Tint, tous Tit, et tous j)Iut.
Il parut dcTant tous dans tout l'éclat d'un homme
Qui porte entre ses mains la Tengeance de Rome.
La Judée en pâlit : le triste Antiochus
Se compta le premier au nombre des Taincu».
Bientôt de mon malheur interprète séTère
Votre bouche à la mienne ordonna de se taire.
Je disputai longtemps. Je fis parler mes yeux;
Mes pleurs et mes soupirs vous suivoient en tout
Enfin votre rigueur emporta la balance :
Vous sûtes m'im poser l'exil ou le silence.
11 fallut le promettre, et même le jurer :
Mai!», puisqu'en ce moment j'ose me déclarer,
Lorsque tous m'arrachiez cette injuste promesse,
Mon cœur faisoit serment de tous aimer sans cesse.
IM BÊRÉNICB.
BÉHÉNICB.
Ah ! que me dites-vous?
ANTIOCHUS.
Je me suis tu cinq aui,
Madame , et vais encor me taire plus longtemps.
De mon heureux rival j'accompagnai les armes;
J'espérai de verser mon sang après mes larmes,
Ou qu'au moins, jusqu'à vous porté par mille exploits,
Mon nom pourroit parler, au défaut de ma voix.
Le ciel sembla promettre une fin à ma peine :
Vous pleurâtes ma mort, hélas! trop peu certaine.
Inutiles périls ! Quelle étoit mon erreur !
La valeur de Titus surpassoit ma fureur.
Il faut qu'à sa vertu mon estime réponde.
Quoique attendu, madame, à l'empire du monde*
Chéri de l'univers, enfin aimé de vous.
Il sembloit à lui seul appeler tous les coups.
Tandis que, sans espoir, ha!, lassé de vivre.
Son malheureux rival ne sembloit que le suivre.
Je vois que votre cœur m'applaudit en secret :
Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret,
Et que, trop attentive à ce récit funeste,
En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siégo aussi cruel que lent.
Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant
Des flammes, de la faim, des fureurs intestines
Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines.
Rome vous vit, madame, arriver avec lui.
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui."
Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon coeur vous avoit adorée.
Je vous redemandoie à vos tristes États;
Je cherchois en pleurant les traces de vos
Mais enfin, succombant à ma mélancolie.
Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie.
r,.e sort m'y réservoit le dernier de ses coups.
Titus en m'embrassant m'amena devant vous ♦
Up voile d'amitié vous trompa l'un et l'autre,
Et mon amour devint le confident du vôtre.
Mais toujours quelque espoir flattoit mes déplaisirs :
Rome, Vespasiea, traversoieot vo» soupirs;
ACTE PREMIER. 323
Après tant de combatâ Titus cédoit peat-être.
Vespasien est mort , et Titus est le maître.
Que ne fuyois-Je alors! J'ai voulu quelques jours
De son nouvel empire examiner le cours.
Mon sort est accompli : votre gloire s'apprête.
Assez d'autres, sans moi, témoins de cette fôte,
A vos heureux transports viendront joindre les leur» :
Pour moi, qui ne pourrois y mêler que des pleurs.
D'un inutile amour trop constante victime ,
Heureux dans mes malheurs d'en avoir pu sans crime
r.onter toute l'histoire aux yeux qui les ont faits.
Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.
BÉRÉNICE.
Seigneur, je n'ai pas cru que, danS une journée
Qui doit avec César unir ma destinée ,
11 fût quelque mortel qui pût impunément
Se venir à mes yeux déclarer mon amant.
Mais de mon amitié mon silence est un gage ;
J'oublie, en sa faveur, un discours qui m'outrage.
Je n'en ai point troublé le cours injurieux;
Je fais plus, à regret je reçois vos adieux.
Le ciel sait qu'au milieu des honneurs qu'il m'e
Je n'attendois que vous pour témoin de ma joie
Avec tout l'univers j'honorois vos vertus;
Titus vous chérissoit, vous admiriez Titus.
Cent fois je me suis fait une douceur extrême
D'entretenir Titus dans un autre lui-même
A?rTIOCH0S.
Et c'est ce que je fuis. J'évite, mais trop tard
Ces cruels entretiens où je n'ai point de part.
Je fuis Titus : je fuis ce nom qui m'inqui^te^
Ce nom qu'à tous moments votre bouche répète
Que vous dirai-je enfin? Je fuis des yeux distraits^
Qui, me voyant toujours, ne me voyoient jamais.
Adieu. Je vais, le cœur trop plein de votre image.
Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.
Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur
Remplisse l'univers du bruit de mon ma heur :
Madame, le seul bruit d'une mort que j'implore
Vous fera souvenir que je vivois encore.
Adieu.
«M
SCÈNE V.
BÉRÉNICE, PHÉNICE.
PHÉNICE.
^ue Je le plains I Tant de fidélité ,
ifadame, méritoit plus de prospérité.
Ne le plaignez-vous pas?
BÉRéNICB.
Cette prompte retraite
Me laisse, Je l'avoue, une douleur secrète.
PHéniCE.
Je l'aurois retenu.
BÉRÉNICE.
Qui? moi le retenir!
J'en dois perdre plutôt Jusques au souvenir.
Ta veux donc que je flatte une ardeur insensée?
PHÉNICE.
Titus n'a point encore expliqué sa pensée.
Rome vous voit, madame, avec des yeux jaloux ;
La rigueur de ses lois m'épouvante pour vous :
L'hymen chez les Romains n'admet qu'une Romaine
Rome hait tous les rois; et Bérénice est reine.
BÉRÉNICE.
]e temps n'est plus, Phénice, où Je pouvois trembler
iîtus m'aime; il peut tout; il n'a pjus qu'à parler.
Il verra le sénat m'apporter ses hommages ,
Et le peuple de fleurs couronner ses images.
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ' ?
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur?
Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée.
Ces aigles, ces faisceaux , ce peuple, cette armée.
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,
i^ ui tous de mon amant empruntoient leur éclat;
l^^tte pourpre, cet or, que rehaussoit sa gloire,
Et ces lauriers encor témoins de sa victoire; i
Tous ces yeux qu'on voyoit venir de toutes parts
Confondre sur lui seul leurs avides regards;
Ce port majestueux, cetf« doivre présence...
Ciel! avec quel respect et quelle complaisance
l. Il s'agit ici de l'apothéose de Vespa«ien, cérémonie i laqaella
son fils Titus présidait (Gboffboy.)
ACTB ÏI.
Tous les cœurs en secret l'assuroient de leur foi!
Parle : peut-on le voir sans penser, comme moi,
Qu en quelque obscurité que le sort l'eût fait oaltre.
I^ monde en le voyant eût reconnu son maître?
Mais, Phénice, où m'emporte un souvenir charmant?
Cependant Rome entière, en ce même moment.
Fait des vœux pour Titus, et, par des sacrifices,
Ue son règne naissant consacre les prémices.
Que tardons-nous? Allons, pour son empire heureux
Au cel qui le protège, offrir aussi nos vœux.
Aussitôt, sans l'attendre, et sans être attendue.
Je reviens le chercher, et dans cette entrevue
Dire tout ce qu'aux cœurs l'un de l'autre content»
Inspirent des transports retenus si longtemps.
32i
rm DO PKKMIEB AOT«.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I.
TITDS, PAULIN, soitb.
TITO s.
A-t-on TU de ma part le roi de Comagèneî
Sait-il que je l'attends?
PAULIN.
J'ai couru chez la reine :
Dans son appartement ce prince avoit paru;
Il en étoit sorti , lorsque j'y suis couru.
De vos ordres, seigneur, j'ai dit qu'on l'avertis»,
TITUS.
n suffit. Et que fait la reine B( réaiceî
Paulin.
La reine, en ce moment, se/isiWe à vos bonv^a.
Umrge le ciel de vœux pour vos prcspéritè».
Ule sortoit, seigneur.
326 BfiRËNICB.
TITDS.
Trop aimable princesse!
Hélas 1
PAULIN.
En sa faveur d'où naît cette tristesse T
L'Orient presque entier va fléchir sous sa loi t
Vous la plaignez I
TITUS.
Paulin , qu'on vous laisse avec moL
SCÈNE IL
TITUS, PAULIN.
TITUS.
Hé bien , de mes desseins Rome encore incertaine
Attend que deviendra le destin de la reine,
Paulin ; et les secrets de son cœur et du mien
Sont de tout l'univers devenus l'entretien.
Voici le temps enfin qu'il faut que je m'explique.
De la reine ou de moi que dit la voix publique?
Parlez ; qu'attendez<-TOus ?
PAULIN.
J'entends de tous côtés
Publier vos vertus , seigneur, et ses beautés.
TITUS.
Que dit-on des soupirs que je pousse pour elle?
Quel succès attend-on d'un amour si fidèle?
PAULIN.
Vous pouvez tout : idmez, cessez d'être amoureux.
La cour sera toujours du parti de vos vœux.
TITUS.
Et je l'ai vue aussi cette cour peu sincère,
A ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire.
Des crimes de Méron approuver les horreurs ;
Je l'ai vue & genoux consacrer ses fureurs.
Je ne prends point pour juge une cour idolâtre,
Paulin : je me propose un plus noble thé&tre;
Et, sans prêter l'oreille à la voix des flatteurs.
Je veux par votre bouche entendre tous les cœurs :
Vous me l'avez promis. Le respect et la crainte
Ferment autour de moi le passage à la plainte;
Pour mieux voir, cher Paulin, et pour enrendre mieux,
A.CTB II.
Je vous ai demandé des oreilles , des yeux i
i ai mis môme à ce prix mon amitié secrète ;
J 'ai Toola qut des cœurs vous fussiez l'interpr.^te ;
Qu'au travers des flatteurs votre sincérité
fit toujours Jusqu'à moi passer la vérité.
Parlez donc. Que faut-il que Bérénice espèreT
Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère?
0 ois-Je croire qu'assise au trône des Césars
One si belle reine offensât ses regords?
PACLI.N.
N'en doutez poini , seigneur ; soit raison , soit caprice,
Rome ne l'attend point pour son impératrice.
On sait qu'elle est cha/mante, et de si belles mains
Semblent vous demander l'empire des humains;
Elle a même, dit-on, le cœur d'une Romaine;
Elle a mille vertus ; mais , seigneur, elle e^t reine :
Rome , par une loi qui ne se peut changer.
N'admet avec son sang aucun sang étranger.
Et ne reconnoît point les fruits illégitimes
Qui naissent d'un hymea .;Dntraire à ses maximes.
D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois,
Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois
Attacha pour jamais une haine puissante;
Et quoiqu'à ses Césars fidèle, obéissante.
Cette haine , seigneur, leste de sa fierté ,
Survit dans tous les cœurs après la liberté.
Jules, qui le premier la soumit à ses armes.
Qui fit taire les lois dans le bruit de» alarmes,
Brûla pour Cléopâtre; et, sans se déclarer.
Seule dans l'Orient la laissa soupirer.
Antoine, qui l'aima Jusqu'à l'idolàirie.
Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie.
Sans oser toutefois se nommer son époux :
Rome l'alla chercher Jusques à ses genoux.
Et ne désarma point sa fureur vengeresse.
Qu'elle n'eût accablé l'amant et la maltresse.
Depuis ce temps, seigneur, Caliguia, Néron,
Monstres dont à regret Je cite ici le aom.
Et qui, ne conservant que la ligure d'homme.
Foulèrent à leurs pieds toutes les loi« de Rome.
iOnt craint cette loi seule, et n'ont point à nos yeu»
Allumé le flambeau d'un bymen odieux
327
S28 BËRÉNICB.
Vous m'avez commandé surtout d'fttre sincère.
De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère ,
De» fers de Claudius Félix encor flétri ,
De deux reines, seigneur, devenir le mari;
Et, s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse.
Ces deux reines étoient du sang de Bérénice.
Et TOUS croiriez pouvoir, sans blesser nos regari!" .
Faire entrer une reine au lit de nos Césars ,
Tandis que l'Orient dans le lit de ses reines
Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes!
Cest ce que les Romains pensent de votre amour :
Et je ne réponds pas, avant la fin du jour,
Que le sénat, chargé des vœux de tout l'empire.
Ne vous redise ici ce que je viens de dire;
Et que Rome avec lui, tombant à vos genoux.
Ne vous demande un choix dip;ne d'elle et de vous.
Vous pouvez préparer, seigneur, votre réponse.
TITOS.
Hélas! à quel amour on veut que je renonce 1
PAULIN.
Cet amour est ardent, il le faut confesser.
TITUS.
Plu» ardent mille fois que tu ne peux penser,
Paulin. Je me suis fait un plaisir nécessaire
De la voir chaque jour, de l'aimer, de lui plaire.
J'ai fait plus, je n'ai rien de secret à tes yeux.
J'ai pour elle cent fois rendu grâces aux dieux
D'avoir choisi mon père au fond de l'Idumée,
D'avoir rangé sous lui l'Orient et l'armée.
Et, soulevant encor le reste des humains,
Rémi» Rome sanglante en ses paisibles mains.
J'ai même souhaité la place de mon père;
Moi, Paulin, qui, cent fois, si le sort moins sévère
Eût voulu de sa vie étendre les liens,
Aurois donné mes jours pour prolonger les sien» :
Tout cela ( qu'un amant sait mal ce qu'il désire ! )
Dan» l'espoir d'élever Bérénice à l'empire,
De reconnoitre uvi jour son amour et sa foi ,
Et de voir à ses pieds tout In monde avec moi.
Malgré tout mon amour, Paulin, et tous ses charmes
Après mille serments appuyés de mes larmes ,
Maintenant que je puis couronner tant d'attraits.
actb lu -m
Maintenant que je l'aime encor plus que jamais,
Lorsqu'un heureux hymen, joignant nos destinées,
Peut payer en un jour les vœux de cinq années.
Je vais, Paulin... O ciel! puis-je le déclarer!
PADLIN.
Quoi, seigneur?
Pour jamais je vais m'en séparer.
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se rendre :
Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t'entendre ,
Je voulois que ton zèle achevât en secret
De confondre un amour qui se tait à regret.
Bérénice a longtemps balancé la victoire;
Et si je penche enfin du côté de ma gloire.
Crois qu'il m'en a coûté , pour vaincre tant d'amour.
Des combats dont mon cœur saignera plus d'un jour.
J'aimois, je soupirois dans une paix profonde :
On autre étoit chargé de l'empire du monde.
Maître de mon destin, libre dans mes soupirs.
Je ne rendois qu'à moi compte de mes désirs.
Mais à peine le ciel eut rappelé mon père ,
Dès que ma triste main eut fermé sa paupière.
De mon aimable erreur je fus désabusé :
Je sentis le fardeau qui m'étoit imposé ;
Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime.
Il falîoit, cher Paulin, renoncer à moi-même;
Et que le choix des dieux, contraire à mes amours,
Livroit à l'univers le reste de mes jours.
Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle :
Quelle honte pour moi, quel présage pour elle.
Si, dès le premier pas, renversant tous ses droits,
Je fondois mon bonheur sur le débris des lois !
Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice.
J'y voulus préparer la triste Bérénice ;
Mais par où commencer? Vingt fois, depuis huit Jours.
J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours ;
Et, dès le premier mot, ma langue embarrassée
Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée,
respérois que du moins mon trouble et ma douleur
Lui feroient pressentir notre commun malheur ;
Hais, sans me soupçonner, sensible à mes alarmes,
830 BERENICB.
Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes.
Et ne prévoit rien moins, dans cette obscurité,
Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité.
Enfin, J'ai ce matin rappelé ma constance :
Il faut la voir, Paulin, et rompre le silence.
J'attends Antiochus pour lui recommander
Ce dépôt précieux que je ne puis garder :
Jusque dans l'Orient je veux qu'il la ramène.
Demain Rome avec lui verra partir la reine.
Elle en sera bientôt instruite par ma voix;
Et je vais lui parler pour la dernière fois.
PAULIN.
Je n'attendois pas moins de cet amour de gloire
Qui partout après vous attacha la victoire.
La Judée asservie , et ses remparts fumants
De cette noble ardeur éternels monuments.
Me répondoient assez que votre grand courage
Ne voudroit pas, seigneur, détruire son ouvrage;
Et qu'un héros vainqueur de tant de nations
Sauroit bien tôt ou tard vaincre ses passions.
TITO s.
Ah! que sous de beaux noms cette gloire est cruellfîî
Combien mes tristes yeux la trouveroient plus belle.
S'il ne fa Doit encor qu'affronter le trépas!
Que dis-je? Cette ardeur que j'ai pour ses appas,
Bérénice en mon sein l'a jadis allumée.
Tu ne l'ignores pas : toujours la renommée
Avec le même éclat n'a pas semé mon nom;
Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron ,
S'égaroit, cher Paulin , par l'exemple abusée.
Et suivoit du plaisir la pente trop aisée.
Bérénice me plut. Que ne fait point un cœur
Pour plaire à ce qu'il aime, et gagner son vainqueur I
Je prodiguai mon sang : tout fit place à mes armes :
Je rerins triomphant. Mais le sang et les larmes
Ne me suffisoient pas pour mériter ses vœux :
J'entrepris le bonheur de mille malheureux :
On vit de toutes parts mes bontés se répandre :
Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendre.
Quand je pouvois paroître à ses yeux satisfaits
Chargé de mille cœurs conquis par mes bienfaits!
ACTB II. 331
Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle!
Tout ce que je lui dois va retomber sur elle.
Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus,
Je lui dirai : Partez, et ne me voyez plus.
H é quoi , seigneur ! hé quoi ! cette magnificence
Qui va jusqu'à l'Euphrate étendre sa puissance,
Tant d'honneurs dont l'excès a surpris le sénat
Vous laissent-ils encor craindre le nom d'ingrat?
Sur cent peuptes noureaux Bérénice commande.
TITUS.
Foibles amusements d'une douleur si grande!
Je connois Bérénice, et ne sais que trop bien
Que son cœur n'a jamais demandé que le mien.
Je l'aimai ; je lui plus. Depuis cette journée ,
(DoÎ8-Je dire funeste, hélas! ou fortunée?;
Sans avoir, en aimant, d'objet que son amour,
Étrangère dans Rome, incojinue à la cour.
Elle passe ses jours, Paulin, sans rion prétendre
Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre.
Encor, si quelquefois un peu moins assidu
Je passe le moment où je suis attendu.
Je la revois bientôt de pleurs toute trempée :
Ma main à les sécher est longtemps occupée.
Enfin tout ce qu'amour a de nœuds plus puissants^
Doux reproches, transports sans cesse renaissants.
Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle.
Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle.
Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois.
Et crois toujours la voir pour la première fois '.
N'y songeons plus. Allons, cher Paulin : plus j'y pense,
Plus je sens chanceler ma cruelle constance.
Quelle nouvelle, ô ciel! je lui vais annoncer I
Encore un coup, allons, il n'y faut plus penser.
Je connois mon devoir, c'est à moi de le suivre t
Je n'examine point si j'y pourrai survivre.
1. Ces vers sont connus de tout le monde : on en a fait mille app^
-cations : ils sont naturels et pleins de sentiment : mais ce qui les rend
encore meilleon, c'est qu'ils terminent un morcean charmant.
(yoi.TAiRK.)
338 BËRËNICB.
SCÈNE III.
TITUS, PAULIN, RUTILE.
RDTILE.
Bérénice , seigneur, demande à vous parler.
TITDS.
Paulin \
PAULIN.
Quoi! déjà vous semblez reculer 1
De vos nobles projets, seigneur, qu'il vous souvienne •
Voici le temps.
TITUS.
Hé bien, voyons-la. Qu'elle vienne.
SCÈNE IV.
TITUS, BÉRÉNICE, PAULIN, PHÉNICB.
BÉRÉNICE.
Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret
De votre solitude interrompt le secret.
Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée
Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,
Est-il juste, seigneur, que seule en ce moment
Je demeure sans voix et sans ressentiment !
Mais, seigneur (car je sais que cet ami sincère
Du secret de nos cœurs connolt tout le mystère).
Votre deuil est fini, rien n'arrête vos pas.
Vous êtes seul enfin , et ne me cherchez pas !
J'entends que vous m'offrez un nouveau diadème.
Et ne puis cependant vous entendre vous-même.
Hélas! plus de repos, seigneur, et moins d'éclat :
Votre amour ne peut-il paroltre qu'au sénat?
Ah, Titus! (car enfin l'amour fuit la contrainte
De tous ces noms que suit le respect et la crainte)
De quel soin votre amour va-t-il s'importuner?
N'a-t-il que des États qu'il me puisse donner?
Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche?
Un soupir, un regard, un mot de votre bouche,
Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien :
Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.
Tous vos moments sont-ils dévoués à l'empire?
ACTE II. 333
Ce cœur, après huit Jours, n'a-t-il rien à me dire?
Qu'un mot va rassurer mes timides esprits!
Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris?
Dans vos secrets discours étois-je intéressée.
Seigneur? étois-Je au moins présente à la pensée?
TITUS.
N'en doutez point , madame; et j'atteste les dieux
Que toujours Bérénice est présente à mes yeux.
L'absence ni le temps, je vous le jure encore.
Ne vous peuvent ravir ce cœur qui vous adore.
BÉRÉNICE.
Hô quoi! vous me jurez une éternelle ardeur,
Et vous me la jurez avec cette froideur!
Pourquoi même du ciel attester la puissance?
Faut-il par des serments vaincre ma défiance?
Mon cœur ne prétend point, seigneur, tous démentir,
Et je TOUS en croirai sur un simple soupir.
TITUS.
Uadame...
BÉRÉNICE.
Hé bien , seigneur 7 Mais quoi ! sans me répondre,
Vous détournez les yeux, et semblez vous confondre l
Ne m'offrirez-vous plus qu'un visage interdit?
Toujours la mort d'un père occupe votre esprit :
Rien ne peut-il charmer l'ennui qui vous dévore?
TITUS.
Plût aux dieux que mon père, hélas! vécût encore!
Que je vivois heureux !
BÉRÉNICE.
Seigneur, tous ces regrets
De votre piété sont de justes effets.
Hais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire :
Vous devez d'autres soins à Rome, à votre gloire i
De mon propre intérêt je n'ose vous parler.
Bérénice autrefois pouvoit vous consoler :
Avec plus de plaisir vous m'avez écoutée.
De combien de malheurs pour vous persécutée.
Vous ai-je, pour un mot, sacrifié mes pleurs!
Vous regrettez un père : hélas! foibles douleurs l
Et moi (ce souvenir me fait frémir encore).
On Touloit m'arracher de tout ce que j'adore;
Mai, dont tous connoisses le trouble et le tourment
1».
834 BÉRÉNICB.
Quano vous ne me quittez que pour quelque moment^
Moi , qui mourrois le jour qu'on voudroit m'interdire
De vous...
TITOS.
Madame, hélas! que me venez-vous direi
Quel temps choisissez-vous? Ah ! de grâce , arrêtez :
C'est trop pour un ingrat prodiguer vos bontés.
BÉRÉNICE.
Pour un ingrat, seigneur! Et le pouvez-vous être?
Ainsi donc mes bontés vous fatiguent peut-êtreî
TiTns.
Non, madame : jamais, puisqu'il faut vous parler,
Mon cœur de plus de feux ne se sentit brûler.
Mais...
BÉRlfNICE.
Achevez.
TITDS.
Hélas I
BÉRéNICB.
Parlez.
TITDS.
BÉBiNICB.
Rome... l'empire...
Hé bien?
TITCS.
Sortons, Paulin : je ne lui puis rien dire.
SCÈNE V.
BÉRÉNICE, PHÉNICE.
BÉRÉNICE.
Quoi! me quitter sitôt! et ne me dire rieni
Chère Phénice, hélas! quel funeste entretien l
Qu'ai-je fait? Que veut-il î Et que dit ce silence?
PHÉNICE.
Comme vous, je me perds d'autant plus que j'y pense.
Mais ne s'ofifre-t-il rien à votre souvenir
Qui contre vous , madame , ait pu le prévenir î
Voyez, examinez.
BÉRÉNICE.
Hélas! tu peux m'en croire t
Plus Je VBBX da passé rappeler 1* mémoire ,
335
Du Jour que je lo vis jusqu'à ce triste jour.
Plus je vois qu'on me peut reprocher trop d'amour.
Mais tu nous entendois. II ne faut rien me taire :
Parle. N'ai-je rien dit qui lui puisse déplaire?
Que sais-je? J'ai peut-être avec trop de chaleur
Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur...
N'est-ce point que de Rome il redoute la haine î
Il craint peut-être, il craint d'épouser une reine.
Hélas! s'il étoit vrai... Mais non, il a cent fois
Rassuré mon amour contre leurs dures lois;
Cent fois... Ah ! au'il m'explique un silence si rude t
Je ne respire pas dans cette incertitude.
Moi , je vivrois, Phénice, et je pourrois penser
Qu'il me néglige, ou bien que j'ai pu l'offenser!
Retournons sur ses pas. Mais, quand je m'examine,
Je crois de ce désordre entrevoir l'origine,
Phex.ice : il aura su tout ce qui s'est passé;
L'amour d'Antiochus l'a peut-être offensé.
n attend, m'a-t-on dit, le roi de Comagène.
Ne cherchons point ailleurs le sujet de ma peine.
Sans doute ce chagrin qui vient de m'alarmer
N'est qu'un léger soupçon facile à désarmer.
Je ne te vante point cette foible victoire,
Titus : ah! plût au ciel que, sans blesser ta gloire.
Un rival plus puissant vouJôt 'osnter ma foi ,
Et pût mettre à mes pieds plus d'empires que t<H;
Que de sceptres sans nombre il put payer ma flamme;
Que ton amoor n'eût rien à donner que ton âme!
C'est alors , cher Titus , qu'aimé , victorieux ,
Tu verrois de quel prix ton cœur est à mes yeux.
Allons, Phénice, un mot pourra le satisfaire.
Rassurons-nous, mon cœur, je puis encor lui plaire}
Je me comptois trop tôt au rang des malheureux t
'x Titug est Jaloux, Titus est amoureux.
riH sn Dinxiim actb.
336 BERENICB.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I.
TITDS, ANTIOCHUS, ARSACE.
TITCS.
Qnot! prince, vous partiez! Quelle raison subite
Presse votre départ, ou plutôt votre fuite?
Vouliez-vous me cacher jusques à vos adieux?
Est-ce comme ennemi que vous quittez ces lieux?
Que diront, avec moi, la cour, Rome, l'empire?
Mais, comme votre ami, que ne puis-je point dire?
De quoi m'accusez-vous? Vous avois-je sans choix
Confondu Jusqu'ici dans la foule des rois?
Mon cœur vous fut ouvert tant qu'a vécu mon père :
C'étoit le seul présent que Je pouvois vous faire;
Et lorsque avec mon cœur ma main peut s'épancher,
Vous fuyez mes bienfaits tout prêts à vous chercher I
Pt-nsez-vous qu'oubliant ma fortune passée
Sur ma seule grandeur j'arrête ma pensée.
Et que tous mes amis s'y présentent de loin
Comme autant d'inconnus dont Je n'ai plus besoin?
Vous-même, à mes regards qui vouliez vous soustraire,
Prince, plus que Jamais vous m'êtes nécessaire.
ANTIOCHCS.
Moi, seigneur?
TITDS.
Vous.
ANTIOCHCS.
Hélas! d'un prince malheurem
Que pouvez-vou9, seigneur, attendre que des vœux?
TITHS.
Je n'ai pas oublié, prince, que ma victoire
Devoit à vos exploits la moitié de sa gloire;
Que Rome vit passer au nombre des vaincus
Plus d'un captif chargé des fers d'Antiochus;
Que dans le Capitole elle voit attachées
ACTE III. sn
Les dépouilles des Juifs par vos mains arrachées.
Je n'attends pas de vous de ces sanglants exploits.
Et Je veux seulement emprunter votre voix.
Je sais que Bérénice, à vos soins redevable.
Croit posséder en vous un ami véritable :
Elle ne voit dans Rome et n'écoute que vous ;
Vous ne faites qu'un cœur et qu'une &me avec nous.
Au nom d'une amitié si constante et si belle ,
Employez le pouvoir que vous avez sur elle :
Voyez-la de ma paru <
ANTIOCIIUS.
Edoi , puroitre à ses yeux !
La reine, pour Jamais, a reçu mes adieux.
TITUS.
Prince, il faut que pour moi vous lui parliez encore.
ANTIOCHDS.
Ah ! parlez-lui , seigneur. La reine vous adore :
Pourquoi vous dérober vous-même en ce moment
Le plaisir de lui faire un aveu si charmant?
Elle l'attend , seigneur, avec impatience.
Je réponds , en partant , de son obéissance ;
Et même elle m'a dit que, prêt à l'épouser.
Vous ne la verrez plus que pour l'y disposer.
TITUS.
Ah! qu'un aveu si doux auroit lieu de me plaire!
Que Je serois heureux, si J'avois à le faire 1
Mes transports aujourd'hui s'attendoient d'éclater;
Cependant aujourd'hui , prince, il faut la quitter.
AKTiocncs.
La quitter! Vous, seigneur?
TITDS.
Telle est ma destinée r
Pour elle et pour Titus il n'est plus d'hyménée.
D'un espoir si charmant je me flattois en vain :
Prince , il faut avec vous qu'elle parte demain.
ANTIOCHOS.
Qu'entends-Je? O ciel !
T I T c s.
Plaignez ma grandeur importuae t
Matlre de l'univers. Je règle sa fortune;
Je puis faire les rois. Je puis les déposer;
Cependant de mon cœur je ne puis disposer ;
838 BËRÉNICB.
Rome, contre les rois de tout temps soulevée,
Dédaigne une beauté dans la pourpre élevée :
L'éclat du diadème , et cent rois pour a!eux ,
Déshonorent ma flamme , et blessent tous les yeux.
Mon cœur, libre d'ailleurs, sans craindre les murmure».
Peut brûler & son choix dans des flammes obscures ;
Et Rome avec plaisir recevroit de ma main
La moins digne beauté qu'elle cache en son sein.
Jules céda lui-même au torrent qui m'entraîne.
M le peuple demain ne voit partir la reine ,
Demain elle entendra ce peuple furieux
Me venir demander son départ à ses yeux.
Sauvons de cet affront mon nom et sa mémoire ;
Et, puisqu'il faut céder, cédons à notre gloire.
Ma bouche et mes regards, muets depuis huit jours.
L'auront pu préparer à ce triste discours :
Et même en ce moment, inquiète, empressée.
Elle veut qu'à ses yeux j'explique ma pensée.
D'un amant interdit soulagez le tourment :
Épargnez à mon cœur cet éclaircissement.
Allez, expliquez-lui mon trouble et mon silence;
Surtout, qu'elle me laisse éviter sa présence :
Soyez le seul témoin de ses pleurs et des miens ;
Portez-lui mes adieux , et recevez les siens.
Fuyons tous deux, fuyons un spectacle funeste
Qui de notre constance accableroit le reste.
Si l'espoir de régner et de vivre en mon cœur
Peut de son infortune adoucir la rigueur.
Ah, prince! Jurez-lui que, toujours trop fidèle,
Gémissant dans ma cour, et plus exilé qii'ellc ,
Portant jusqu'au tombeau le nom de son amant.
Mon règne ne sera qu'un long bannissement,
Si le ciel, non content de me l'avoir ravie.
Veut encor m'affliger par une longue vie.
Vous , que l'amitié seule attache sur ses pas ,
Prince, dans son malheur ne l'abandonnez pas :
Que l'Orient vous voie arriver à sa suite ;
Que ce soit un triomphe, et non paô une fuite;
Qu'une amitié si belle ait d'éternels liens;
Que mon nom soit toujours dans tous vos entretien».
'Pour rendre vos États plus voisins l'un de l'autre,
L'Euphrate bornera son empire et le vôtre.
A.CTB III. SS9
Je sais que le sénat , tout plein de TOtî« iiom ,
D'une commune voix confirmera ce don.
Je joins la Cilicie à votre Comagène. „^
Adieu. Ne quittei point ma princesse, ma reins.
Tout ce qui de mon cœur fut l'unique désir,
Tout ce que j'aimerai jusqu'au dernier soupir.
SCÈNE II.
ANTIOCHUS, ARSACE,
ARSACC.
Ainsi le ciel s'apprête à vous rendre justice :
Vous partirez , seigneur, mais avec Bérénice.
Loin de vous la ravir, on va vous la livTer.
ANTIOCHUS.
Arsace, laisse-moi le temps de respire^
Ce changement est grand , ma surprise est extrême :
Titus entre mes mains remet tout ce qu'il aime!
Dois-je croire, grands dieux! ce que je viens d'ouii'î
Et, quand je lecroirois, dois-je m'en réjouir?
ARSACE.
Biais , moi-même , seigneur, que faut-il que je cr<rfc 7
Quel obstacle nouveau s'oppose à votre joieî
Me trompiez-vous tantôt au sortir de ces lieux.
Lorsque encor tout ému de vos derniers adieux ,
Tremblant d'avoir osé s'expliquer devant elle ,
Votre cœur me contoit son audace nouvelle?
Vous fuyiez un hymen qui vous faisoit trembler.
Cet hymen est rompu : quel soin peut vous troubler î
Suivez les doux transports où l'amour vous invite.
ANTIOCHUS.
Arsace , je me vois chaîné de sa conduite ;
Je jouirai longtemps de ses chers entretiens;
Ses yeux mômes pourront s'accoutumer aux miens \
Et peut-être son cœur fera la différence
Des froideur» de Titus à ma persévérance.
Titus m'accable ici du poids de sa grandeur :
Tout disparolt dans Rome auprès de sa splendeur %
Mais, quoique l'Orient soit plein de sa mémoire,
Bérénice y verra des traces de ma gloire.
ARSACB.
N'en doutez point, seigneur, tout saccède à vos vœux.
S40 BBRËNICB.
ANTIOCIIDS.
Ah! que nous nous plaisons à nous tremper tous deuxi
AllSACB.
Et pourquoi nous tromper?
ANTIOCIIUS.
Quoi ! Je lui pourrois plairel
Bérénice à mes vœux ne seroit plus contraire?
Bérénice d'un mot flattejçoit mes douleurs?
Penses-tu seulement qu^, parmi ses malheurs,
Quand l'univers entier négligeroTt ses charmes,
L'ingrate me permit de lui donner des larmes,
Ou qu'elle s'abaissât jusques à recevoir
Des soins qu'à mon amour elle croiroit devoir?
Ans A CE.
Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce?
Sa fortune , seigneur, va prendre une autre face :
Titus la quitte.
ANTIOGHUS.
Hélas! de ce grand changement
n ne me reviendra que le nouveau tourment
D'apprendre par ses pleurs à quel point elle l'aime :
Je la verrai gémir; je la plaindrai moi-même.
Pour fruit de tant d'amour. J'aurai le triste emploi
De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi.
ABSACK.
Quoi ! ne vous plairez-vous qu'à vous gêner sans cesse?
Jamais dans un grand cœur vit-on plus de foiblesse?
Ouvrez les yeux , seigneur, et songeons entre nous
Par combien de raisons Bérénice est à vous.
Puisque aujourd'hui Titus ne prétend plus lui plaire,
Songez que votre hymen lui devient nécessaire.
ANTIOCBDS.
Nécessaire?
A BSA CF..
A ses pleurs accordez quelques jours;
De ses premiers sanglots laissez passer le cours :
Tout parlera pour vous, le dépit, la vengeance.
L'absence de Titus, le temps, votre présence.
Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir.
Vos deux États voisins qui cherchent à s'unir;
L'iutérèt, la raison, l'amitié , tout vous lie.
Acra m. 34j
ANTiocncs.
Ah! Je respire, Arsace; et tu me rends la vie s
J'accepte avec plaisir un présage si doux.
Que tardons-nous? Faisons ce qu'on attend de nous.
Entrons chez Bérénice ; et , puisqu'on nous l'ordonne,
Allons lui déclarer que Titus l'abandonne...
Mais plutôt demeurons. Que faisois-jc? Est-ce à moi,
Arsace, à me cliarger de ce cruel emploi?
Soit vertu, soit amour, mon cœur s'en effarouche.
L'aimable Bérénice entendroit de ma bouche
Qu'on l'abandonne! Ah! reine! et qui l'auroit pensé
Que ce mot dût Jamais vous être prononcé !
ARSACE.
La haine sur Titus tombera tout entière.
Seigneur, si tous parlez , ce n'est qu'à sa prière.
ANTIOCHDS.
Non , ne la voyons point ; respectons sa douleur t
Assez d'autres viendront lui conter son malheur.
Et ne la crois-tu pas assez infortunée
D'apprendre à quel mépris Titus l'a condamnée.
Sans lui donner encor le déplaisir fatal
D'apprendre ce mépris par son propre rival?
Encore un coup, fuyons; et, par cette nouvelle.
N'allons point nous charger d'une haine immortelle.
A R s A C B.
Ah! la voici, seigneur; prenez votre parti.
ANTIOCIirS.
O ciel !
SCÈNE III.
BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, ARSACE, PHÉNICE.
n ^. n é N I c E.
Hé quoi, seigneur ! vous n'êtes point parti!
ANTiOCHDS.
Madame , je vois bien que vous êtes déçue ,
Et que c'étoit César que cherchoit votre vue.
Mais n'accusez que lui, si, ma'gré mes adieux.
De ma présence encor J'importune vos yeux.
Peut-être en ce moment je serois dans Ostie ,
S'il ne m'eût do sa cour défendu la sortie.
Ui BËRÉNICB.
BÉRÉNICE.
Il VOUS cherche vous seul. Il nous évite tous.
ANTiocnus.
Il ne m*a retenu que pour parler de vous.
BÉRÉNICE.
De moi , prince T
ANTIOCHOS.
Oui, madame.
BÉRÉNICE.
Et qu'a-t-il pu tous
ANTIOCRUS.
Mille autres mieux que moi pourront vous en instruire.
RÉRÉNICE.
Quoi, seigneur!...
ANTIOCHUS.
Suspendez votre ressentiment.
D'autres , loin de se taire en ce même moment ,
Triompheroient peut-être, et, pleins de confiance,
Céderoient avec joie à votre impatience ;
Mais moi, toujours tremt)iant, moi, vous le savez bien,
A qui votre repos est plus cher que le mien ,
Pour ne le point troubler, j'aime mieux vous déplaire.
Et crains votre douleur plus que votre colère.
Avant la fin du jour vous me justifierez.
Adieu, madame.
BÉRÉNICE.
O ciel ! quel discours ! Demeurez.
Prince , c'est trop cacher mon trouble à votre vue :
Vous voyez devant vous une reine éperdue ,
Qui , la mort dans le sein , vous demande deux mets-
Vous craignez , dites-vous , de troubler mon repos ;
Et vos refus cruels, loin d'épargner ma peine,
Excitent ma douleur, ma colère, ma haine.
Seigneur, si mon repos vous est si précieux ,
Si moi-môme jamais je fus chère à vos yeux,
Éclairclsses le trouble où vous voyez mon ^me !
Que vous a dit Titus?
ANTIOCHOS.
Au nom des dieux , madame.»
BÉRÉNICE.
Quoi! vous craignez si peu de me désobéir I
▲CTB IIL MX
ANTIOCHCS
Je n'ai qu'à toqs parler pour me faire haïr.
BÉRéniCE.
Je veux que vous parliez.
AIfTIOCHDS.
Dieux ! quelle violence i
Uadame , encore un coup , tous louerez mon silence.
BÉRÉNICE.
Prince, dès ce moment contentez mes souhaits,
Ou soyez de ma haine assuré pour Jamais.
ANTIOCHCS.
Madame, après cela, je ne puis plus me taire.
Hé bien , vous le voulez , il faut vous satisfaire.
Mais ne vous flattez point : Je vais vous annoncer
Peut-être des malheurs où vous n'osez penser.
Je connois votre cœur : vous devez vous attendre
Que je le vais frapper par l'endroit le plus tendre.
Titus m'a commandé...
BéRÉNIGE.
Quoi î
ÀRTIOGHCS.
De vous déclarer
Qu'à jamais Tan de l'autre il faut vous séparer.
BÉnéNICB.
Nous séparer 1 Qui 7 Moi 7 Titus de Bérénice?
ANTIOCHUS.
Il faut que devant vous Je lui rende Justice :
Tout ce que , dans un cœur sensible et généreux ,
L'amour au désespoir peut rassembler d'affreux.
Je l'ai vu dans le sien. Il pleure , il vous adore.
Mais enfin que lui sert de vous aimer encore?
Une reine est suspecte à l'empire romain,
n faut vous séparer, et vous partez demain.
BéRÉNICB.
Nous séparer! Hélas, Phénice!
PHÉniCB.
Hé bien , madains ,
Il faut ici montrer la grand sur de votre àme.
Ce coup sans doute est rude ; il doit vous étonner.
BÉRÉNICE.
Après tant de serments, Titus m'abandonner!
Titus qui mejuroit... Non, je ne le pois croire*
tu BÉRÊNICB.
Il ne me quitte point, il y va de sa gloire.
Contre son innocence on veut me prévenir.
Ce piège n'est tendu que pour nous désunir
Titus m'aime , Titus ne veut point que je meure,
liions le voir : Je veux lui parler tout à l'heure.
iUuns.
ANTIOCHDS.
Quoi I TOUS pourriez ici me regarder...
BÉRÉNICE.
Vous le souhaitez trop pour me persuader.
Nc;::, J3 ne vous crois point. Mais, quoi qu'il en puisse éXi%
Pour jamais à mes yeux gardez-vous de paroltre.
(A Fhéaice.)
Ne m'abandonne point dans l'état où je suis.
Hélas ! pour me tromper je fais ce que je puis.
SCÈNE IV.
ANTIOCHUS, ARSACE.
ANTIOCHUS.
Ne me trompé-je point? L'ai-je bien entendue?
Que je me garde , moi , de paroltre à sa vue I
Je m'en garderai bien. Et ne partois-je pas,
Si Titus malgré moi n'eût arrêté mes pas?
Sans doute il faut partir. Continuons, Arsace.
Elle croit m'affliger-, sa haine me fait gt&ce.
Tu me voyois tantôt inquiet, égaré;
Je partois amoureux , jaloux , désespéré ;
Et maintenant, Arsace, après cette défense,
Je partirai peut-être avec indifférence.
ARSACE.
Uoins que jamais, seigneur, il faut vous éloigasTi
ANTIOCHUS.
Moi ! je demeurerai pour me voir dédaigner 7
Des froideurs de Titus je serai responsable?
Je me verrai puni parce qu'il est coupable?
AvciC quelle injustice et quelle indignité
Elle doute, à mes yeux, de ma sincérité !
Titus l'aime, dit-elle, et moi je l'ai trahie.
L'ingrate I m'accuser de cette «erlidie 1
ACTE IV. 345
Et dans quel temps encorî dans le moment fatal
Que j'élaie à ses yeux les pleurs de mon rival ;
Que, pour la consoler, je le faisois paroître
/amoureux et constant, plus qu'il ne l'est peut-^tre
A R s A C s.
Et de quel soin , seigneur, vous allez-Tons troubler)
Laissez à ce torrent le temps de s'écouler :
Dans huit jours, dans un mois, n'importe, il faut qu'il pa&%
Demeurez seulement.
ANTiocnns.
Non , je la quitte, Arsace.
Je sens qu'à sa douleur je pourrois compatir :
Ma gloire, mon repos, tout m'excite à partir.
Allons; et de si loin évitons la cruelle.
Que de longtemps, Arsace, on ne nous parle d'elle
Toutefois il nous reste encore assez de jour :
Je vais dans mon palais attendre ton retour.
Va voir si sa douleur ne l'a point trop saisie.
Cours ; et partons du moins assurés de sa vie.
riN DU TXOIBlftMB ACTB.
ACTE QUATRIÈME
SCENE I.
BÉRÉNICE.
Phénice ne vient point ! Moments trop rigourrux^
Que vous paroissez lents à mes rapides vœuxl
Je m'agite, je cours, languissante, abattue;
La force m'abandonne, et le repos me tue.
Phénice ne vient point ! Ah I que cette longueur
D'un présage funeste épouvante mon cœur !
Phénice n'aura point de réponse à me rendre t
Titus, l'ingrat Titus n'a point voulu l'entend.c;
Il fuit, il se dérobe à ma juste fureur.
848 BÉaBNICQ.
SCÈNE IL
BÉRÉNICE, PHÉNICE.
BéRérsrcE.
Chère Phénlce, hé bien ! as-tu vu l'empereur?
Qu'a-t-il dit? Viendra-t-il ?
PHÉIfICB.
Oui, Je l'ai vu, madame,
Et J'ai peint à ses yeux le trouble de votre àme.
J'ai va couler de» pleurs qu'il vouloit retenir.
BÉRéNICB.
Vient-Il î
PR^RICE.
N'en doutez point , madame , il va venir.
Mais voulez-vous paroltre en ce désordre extrême ?
Remettez-vous, madame, et rentrez en vous-môme.
Laissez-moi relever ces voiles détachés ,
Et ces cheveux épars dont vos yeux sont cachés
Souffrez que de vos pleurs Je répare l'outrage.
BÉnéNICE. .
Laisse, laisse, Phénlce : il verra son ouvrage.
Eh que m'importe, hélas! de ces vains ornements.
Si ma foi , si mes pleurs , si mes gémissements ,
rjais que dis-Je? mes pleurs ! si ma perte certaine,
Si ma mort toute prête enfin ne le ramène.
Dis-moi, que produiront tes secours superflus,
Et tout ce foible éclat qui ne le touche plus?
FH^NICE.
Pourquoi lui faites-vods cet injuste reproche?
J'entends du bruit, madame, et l'empereur s'approche.
Venez , fuyez la foule , et rentrons promptement ;
Vous l'entretiendrez seul dans votre appartement.
SCÈNE III.
TITUS, PAULIN, SUITE.
TITDS.
De la reine , Paulin , flattez l'inquiétude i
Je vais la voir. Je veux un peu de solitude :
Que l'on me laisse.
PAULIN, à put.
Q ciel 1 que Je crainq oe combat I
ACTB IV. ?n
Grands dieux , sauvez sa gloire et l'honneur de l'État !
Voyons la reine.
SCÈNE IV.
TITDS.
Hé bien! Titus, que viens-tu faire t
Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire?
Tes adieux sont-ils prêts? Tes-tu bien consulté?
Ton cœur te promet-il assez de cruauté?
Car enfin au combat qui pour toi se prépare
C'est peu d'être constant, il faut être barbare.
Soutiendrai-Je ces yeux dont la douce langueur
Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur?
Quand Je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes,
attachés sur les miens, m'accabler de leurs larmes,
Me souviendrai-je alors de mon triste devoir?
Pourrai-Je dire enfin : Je ne veux plus vous voir?
Je viens percer un cœur qnp j'adore , oui m'aime.
Et pourquoi le percer? Qui l'ordonne? Moi-mêmu i
Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits?
L'entendons-nous crier autour de ce palais?
Vois-Je l'État penchant au bord du précipice?
Ke le puis-je sauver que par ce sacrifice?
Tout se tait; et moi seul, trop prompt à me troubler,
Tavance des malheurs que je puis reculer.
Et qui sait si , sensible aux vertus de la reine ,
Rome ne voudra point l'avouer pour Romaine?
Rome peut par son choix Justifier le mien.
Non , non , encore un coup, ne précipitons rien.
Que Rome, avec ses lois, mette dans la balance
Tant de pleurs, tant d'amour, tant de persévérance;
Rome sera pour nous... Titus, ouvre les yeuxl
Quel air respires-tu? N'es-tu pas dans ces lieux
Où la haine des rois, avec le lait sucée.
Par crainte oo par amour ne peut être efTacée?
Rome Jugea ta reine en condamnant ses rois.
N'as-tu pas en naissant entendu cette voix ?
Et n'as-tu pas encore oui la renommée
Tannoncer ton devoir Jusque dans ton année?
Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas ,
Ce que Rome en Jugeoit ne l'entendis-to pas?
S48 BÉRâNICB.
Faut-il dcnc tant de fois te le faire redire?
Ah, lâche! fais l'amour, et renonce à l'empire:
Au bout de l'univers va, cours te confiner.
Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.
Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire
Qui dévoient dans les cœurs consacrer ma mémoire?
Depuis huit jours je règne, et, jusques à ce jour,
Qu'ai-je fait pour l'honneur? J'ai tout fait pour l'amour.
D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre?
• Où sont ces heureux jours que je faisois attendre?
Quels pleurs ai-je sèches? Dans quels yeux satisfaits
Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits?
L'univers a-t-il vu changer ses destinées?
Sais-je combien le ciel m'a compté de journées?
Et de ce peu de jours si longtemps attendus.
Ah, malheureux l combien j'en ai déjà perdus!
Ne tardons plus : faisons ce que l'honneur exige;
Rompons le seul lien...
SCÈNE V.
TITUS, BÉRÉNICE.
BÉRÉNICE, en sortant de son appartement.
Non, laissez-moi, vous dis-je.
En vain tous vos conseils me retiennent ici.
11 faut que je le voie. Ah, seigneur! vous voici !
Hé bien , il est donc vrai que Titus m'abandonne !
Il faut nous séparer! et c'est lui qui l'ordonne!
TITUS.
N'accablez point, madame, un prince malheureux.
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux.
Un trouble assez cruel m'agite et me dévore.
Sans que des pleurs si chers mo déchirent encore.
Rappelez bien plutôt ce cœur qui , tant de fois,
M'a fait de mon devoir reconnoître la voix :
Il en est temps. Forcez votre amour à se taire ;
Et d'un œil que la gloire et la raison éclaire
Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur.
Vous-même, contre vous, fortifiez mon cœur-,
Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma foiblesse,
A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse;
Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleure,
ACTE IV, 349
Que la gloire du moins soutienne nos douleurs i
Et que tout l'univers reconnoisse sans peine
Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine.
Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer.
BÉIléNICE.
4h! cruel! est-il temps de me le déclarer?
Qu'avez-vous fait? Hélas! je me suis crue aimée;
Ah plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois
Quand je vous l'avouai pour la première fois?
A quel excès d'amour m'avez-vous amenée!
Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée,
• Où vas-tu t'engager, et quel est ton espoir?
■ Ne donne point un cœur qu'on ne peut recevoir. •
Ne l'avez-vous reçu , cruel , que pour le rendre
Quand de vos seules mains ce cœur voudroit dépendre
Tout l'empire a vingt fois conspiré contre nous.
11 étoit temps encor : que ne me quittiez-vous ?
Mille raisons alors consoloient ma misère :
Je pouvois de ma mort accuser votre père,
Le peuple, le sénat, tout l'empire romain,
Tout l'univers, plutôt qu'une si chère main.
Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,
M'avoit à mon malheur dès longtemps préparée.
Je n'aurois pas, seigneur, reçu ce coup cruel
Dans le temps que j'espère un bonheur immortel.
Quand votre heureux amour peut tout ce qu'il désire.
Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,
Lorsque tout l'univers fléchit à vos genoux ,
Enfin quand je n'ai plus à redouter que vous.
TITUS.
Et c'est moi seul aussi qui pouvois me détruire.
Je pouvois vivre alors et me laisser séduire :
Mon coeur se gardoit bien d'aller dans l'avenir
Chercher ce qui pouvoit un jour nous désunir.
Je voulois qu'à mes vœux rien ne fût invincible,
le n'examinois rien , j'espérois l'impossible.
Que sais-je? j'espérois de mourir à vos yeux ,
Avant que d'en venir à ces cruels adieux.
Les obstacles sembloient renouveler ma flamme.
Tout l'empire parloit : mais la gloire, madame.
Ne s'étoit point eacor fait entendre à mon cœur
ao
350 BÉRÉNICE
Du ton dont elle parle au cœur d'un empereur.
Je sais tous les tourments où ce dessein me livre :
Je sens bien que sans vous je ne saurois plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt à s'éloigner;
Mais il ne s'agit plus de vivre , il faut régner.
BÉRÉNICE.
Hé bien ! régnez , cruel , contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J'attendois, pour vous croire,
Que cette même bouche , après mille serments
D'un amour qui devoit unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle.
M'ordonnât elle-même une absence étemelle.
Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n'écoute plus rien : et, pour jamais, adieu...
Pour jamais! Ah! seigneur: songez- vous en vous-mêm
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ;
Qufc le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice ,
Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus î
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus!
L'ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.
TITUS,
Je n'aurai pas, madame, à compter tant de jours :
Tespëre que bientôt la triste renommée
Vous fera confesser que vous étiez aimée.
Vous verrez que Titus n'a pu, sans expirer...
BÉRÉNICE.
Ah ! seigneur ! s'il est vrai , pourquoi nous séparer?
le ne vous parle point d'un heureux hyménée.
Rome à ne plus vous voir m'a-t-elle condamnée?
Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez?
TITUS.
Hélas ! vous pouvez tout , madame : demeurez :
le n'y résiste point. Mais je sens ma foîblesse :
Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse ,
Et sans cesse veiller à retenir mes pas.
Que vers vous à toute heure entraînent vos appas.
due dis-Je ! En ce moment mon cœur, hors de lui>môme,
ACTB IV. gS]
S'oublie, et se souvient sealement qu'il voas aime.
BÉR^MCE.
Hé bien ! seignenr, hé bien ! qu'en peut-il arriver?
Voyez- vous les Romains prêts à se soulever?
TITUS.
Et qui sait de quel œil ils prendront cette injure?
S'ils parlent , si les cris succèdent au murmure ,
Faudra-t-il par le sang justifier mon choix?
S'ils se taisent, madame, et me vendent leurs lois,
A quoi m'exposez-vous ? Par quelle complaisance
Faudra-t-il quelque jour payer leur patience?
Que n'oseront-ils point alors me demander?
Main tiendrai -je des lois que je ne puis garder?
BénéMCE.
Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice !
TITOS.
Je les compte pour rien ! Ah ciel ! quelle injustice !
BénéNiCB.
Quoi ! pour d'injustes lois que vous pouvei changer.
En d'éternels chagrins vous-même vous plonj^er!
Rome a ses droits, seigneur : n'avez-vous pas les vôtres?
Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres?
Dites, parlez.
TITOS.
Hélas ! que vous me déchirez I
BÉRÉNICE.
Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez!
TITtS.
Oui, madame, il est vrai, je pleure, je soupire.
Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai l'empire,
Rome me fit jurer de maintenir ses droits :
Je dois les maintenir. Déjà, plus d'une fois,
Rome a de mes pareils exercé la constance.
Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance.
Vous les verriez toujours à ses ordres soumis :
L'un , jaloux de sa foi , va chez les ennemis
Chercher, avec la mort , la peine toute prête ;
D'un fils victorieux l'autre proscrit la tête ;
L'autre avec des yeux secs, et presque indifférents,
Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirants.
Malheureux ! mais toujours la patrie et la gloire
Ont parmi les Romains reniDorté la victoire.
Kï BéRÉNICB-
Je Bais qu'en vous quittant le malheureux Titua
Passe l'austérité de toutes leurs vertus ;
Qu'elle n'approche point de cet effort insigne;
Mais, madame, après tout, me croyez-vous indigne
De laisser un exemple à la postérité ,
Qui, sans de grands efforts, ne puisse être imitét
BéRÉMCR.
Non , je crois tout facile à votre barbarie :
Je vous crois digne, ingrat, de m'arracher la vie.
De tous vos sentiments mon cœur est éclairci.
Je ne vous parle plus de me laisser ici ;
Qui? moi, j'aurois voulu, honteuse et méprisée,
D'un peuple qui me hait soutenir la risée?
J'ai voulu vous pousser Jusques à ce refus!
C'en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus.
N'attendez pas ici que j'éclate en injures,
Que j'atteste le ciel , ennemi des parjures ;
Non : si le cieî encore est touché de mes pleurs.
Je le prie, en mourant, d'oublier mes doiiieurs.
Si je forme des vœux contre votre injustice ,
Si, devant que mourir, la triste Bérénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,
Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre cœur.
Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée;
Que ma douleur présente, et ma bonté passée ,
Mon sang, qu'en ce palais je veux même verser,
Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser :
Et, sans me repentir de ma persévérance.
Je me remets sur eux de toute ma vengeance.
Adieu.
SCÈNE VI.
TITUS, PAULIN.
PAULIN.
Dans quel dessein vient-elle de sortir,
Seigneur? Est-elle enfin disposée à partir?
TITUS.
Paulin, Je suis perdu, je n'y pourrai survivre :
La reine veat mourir. Allons, il faut la suivre.
Courons à son secours.
PAULIN.
Hé quoi ! n'avez-vou» pu
ACTB IV. tSI
Ordonné dès tantôt qu'on observe ses pasT
Ses femmes, à toute heure autour d'elle empressées,
Sauront la détourner de ces tristes pensées.
Non, non, ne craignez rien. Voilà les plus grands coapi
Seigneur ; continuez , la victoire est à vous.
Je sais que sans pitié vous n'avez pu l'entendre;
Moi»mème, en la voyant, Je n'ai pn m'en défendre.
Mais regardez plus loin : songez, en ce malheur,
Quelle gloire va suivre un moment de douleur.
Quels applaudissements l'univers vous prépare,
Quel rang dans l'avenir...
TITCS,
Non, Je suis un barbare;
Moi-même je me hais. Néron, tant détesté.
N'a point à cet excès poussé sa cruauté.
Je ne souffrirai point que Bérénice expire.
Allons, Rome en dira ce qu'elle en voudra dire.
PADLI N.
Quoi, seigneur I
TITUS.
Je ne sais , Paulin , ce qae Je dis t
L'excès de la douleur accable mes esprits.
PAULIN.
Ne troublez point le cours de votre renommée :
Déjà de vos adieux la nouvelle est semée ;
Rome, qui gémissoit, triomphe avec raison;
Tous les temples ouverts fument en votre nom ;
Et le peuple, élevant vos vertus jusqu'aux nues.
Va partout de lauriers couronner vos statues.
TITUS.
AI). Rome! Ah, Bérénice! Ah, prince malheureux!
Pourquoi suis-je empereur? Pourquoi suis-Je amoureoxl
SCÈNE VIL
TITUS, ANTIOCHUS, PAULIN, ARSACE.
ANTIOCHCS.
Qu'avez-vous fait, seigneur? l'aimable Bérénice
Va peut-être expirer dans les bras de Phénlce.
Elle n'entend ni pleurs, ni conseil, ni raison;
Elle implore à grands cris le fer et le poison.
Vous seul vous lui pouvez arracher cette envie :
29.
VA BBRBNICR.
On vous nomme, et ce nom la rappelle à la vie.
Ses yeux, toujours tournés vers votre appartement ,
Semblent vous demander de moment en moment.
Je n'y puis résister, ce spectacle me tue.
Que tardez- vous? allez vous montrer à sa vue.
Sauvez tant de vertus, de grâces, de beauté,
Ou renoncez, seigneur, à toute humanité.
Dites un mot.
TITOS.
Hélas ! quel mot puis-Je lui dire?
Moi-même, en ce moment, sais-Je si Je respire?
SCÈNE VIII.
TITUS, ANTIOCHUS, PAULIN, ARSACE, RUTILE.
mOTILB.
Seigneur, tous les tribuns, les consuls, le sénat.
Viennent vous demander au nom de tout l'État.
Un grand peuple les suit, qui , plein d'impatience,
Dans votre appartement attend votre présence.
TITOS.
Je vous entends, grands dieux! vous voulez rassurer
Ce cœur que vous voyez tout prêt à s'égarer !
PADLIN.
Venez, seigneur, passons dans la chambre prochaine
Allons voir le sénat.
ANTIOCHDS.
Ahl courez chez la reine.
PAULIN.
Quoi! TOUS pourriez, seigneur, par cette indignité,
De l'empire à vos pieds fouler la majesté?
Rome...
TITUS.
Il suffit, Paulin, nous allons les entendre.
(A Antioehns.)
Prince, de ce devoir Je ne puis me défendre.
Vcyes la reine. Allez. J'espère, à mon retour.
Qu'elle ne pourra plus douter de mon amour.
rm DO QUATmiiiMB Aova.
ACTB V. 3»
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
ARSACE.
Où pourrai-Je trouver ce prince trop fidèle 1
Ciel , conduisez mes pas . et secondez mon zèle :
Faites qu'en ce moment Je lui puisse annoncer
Un bonheur où peut-être il n'ose plus penser !
SCÈNE IL
ANTIOCHDS, ARSACE.
ARSACE.
Ah ! quel heureux destin en ces lieux vous renvoie,
Seigneur?
ANTIOCHDS.
Si mon retour t'apporte quelque joie,
Arsace , rends-en gr&ce à mon seul désespoir.
ARSACE.
La reine part, seigneur.
ANTIOCHDS.
Elle part?
ARSACE.
Dès ce soir t
Ses ordres sont donnés. Elle s'est offensée
Que Titus à ses pleurs l'ait si longtemps laissée.
Un généreux dépit succède à sa fureur :
Bérénice renonce à Rome , à l'empereur,
Et même veut partir avant que Rome instruite
Puisse voir son désordre et Jouir de sa fuite.
Elle écrit à César.
ANTIOCHDS.
O ciel ! qui l'aurait cmT
Et TliusT
ARSACE.
A ses yeux Titus n'a point paru.
Le oeaple avec transport l'arrête et l'enTironne,
856 BÊRâNICB.
Applaudissant aux noms que le sénat lui donne;
Et ces noms, ces respects, ces applaudissement»»
Deviennent pour Titus autant d'engagements.
Qui, le liant, seigneur, d'une honorable chaîne.
Malgré tous ses soupirs et les pleure de la reine,
Fixent dans son devoir ses vœux irrésolus.
C'en est fait : et peut-être il ne la verra plus.
ANTIOCHUS.
Que de sujets d'espoir, Arsace! je l'avoue :
Mais d'un soin si cruel la fortune me joue;
J'ai vu tous mes projets tant de fois démentis.
Que j'écoute en tremblant tout ce que tu me dis ;
Et mon cœur, prévenu d'une crainte importune,
Croit, même en espérant, irriter la fortune.
Mais que vois-je ! Titus porte vers nous ses pas !
Que veut-il T
SCÈNE III.
TITDS, ANTIOCHUS, ARSACE.
TITDS, à sa suite.
Demeurez : qu'on ne me suive pas.
(Â Antiocbus.)
Enfin, prince, je viens dégager ma promesse.
Bérénice m'occupe et m'afflige sans cesse.
Je viens, le cœur percé de vos pleurs et des siens.
Calmer des déplaisirs moins cruels que les miens.
Venez , prince , venez : je veux bien que vous-même
Pour la dernière fois vous voyiez si je l'aime.
SCÈNE IV.
ANTIOCHUS, ARSACE.
ANTIOCHUS.
Hé bien ! voilà l'espoir que tu m'avois rendu 1
Et tu vois le triomphe où j'étois attendu!
Bérénice partoit justement irritée!
Pour ne la plus revoir, Titus l'avoit quittée !
Qu'ai-je donc fait, grands dieux? Quel coars infortané
A ma funeste vie aviez-vous destiné?
Tous mes moments ne sont qu'un éternel passage
De la crainte à l'espoir, de l'espoir à la rage.
ACTB ▼. tS)
Et Je respire encor! Bérénice! Titus I
Dieux cruels! de mes pleurs vous ne tous rirez pms.
SCÈNE V.
TITUS, BÉRÉNICE, PHÉNICE.
BÉRÉNICE.
Non , Je n'écoute rien. Me voilà résolue :
Je veux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue T
Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir?
N'êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir.
TITUS.
liais, de gr&ce, écoutez.
BÉRÉNICB.
Il c'est plus temps.
TITUS.
Madame,
Un mot.
BÉBÉNICB.
Non.
TITOS.
Dans quel trouble elle jette mon àmel
Ma princesse, d'où vient ce changement soudain?
BÉRÉNICE.
Cen est fait. Vous voulez que je parte demain;
Et moi, j'ai résolu de partir tout à l'heure :
Et je pars.
TITUS.
Demeurez.
BÉRÉNICB.
Ingrat! que Je demeure!
Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux
Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux?
Ne l'entendez-vous pas cette cruelle joie,
Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie?
Quel crime, quelle offense, a pu les animer?
Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?
TITUS.
Écoutez-vous, madame, une foule insensée?
BÉRÉNICE.
Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée.
Tout cet appartement préparé par vos soioB»
358 BÊRÉNICB.
Ces lieux, de mon amour si longtemps les témoins,
Qui sembloient pour jamais me répondre du vôti -•,
Ces festons, où nos noms enlacés l'un dans l'auiro
A mes tristes regards viennent partout s'offrir,
Sont autant d'imposteurs que Je ne puis souffrir.
Allons, Phénice.
TITUS.
0 ciel! que vous êtes injuste 1
BÉRÉNICE.
Retournez , retournez vers ce sénat auguste
Qui vient vous applaudir de votre cruauté.
Hé bien ! avec plaisir l'avez-vous écouté?
Êtes-vous pleinement content de votre gloire?
Avez-vous bien promis d'oublier ma mémoire?
Mais ce n'est pas assez expier vos amours :
Avez-vous bien promis de me haïr toujours?
TITCS.
Non, Je n'ai rien promis. Moi, que Je vous haïsse!
Que je puisse Jamais oublier Bérénice I
Ah dieux! dans quel moment son injuste rigueur
De ce cruel soupçon vient affliger mon cœur!
Connoissez-moi , madame; et, depuis cinq années,
.Comptez tous les moments et toutes les journées
Où, par plus de transports et par plus de soupirs,
Je vous ai de mon cœur exprimé les désirs :
Ce jour surpasse tout. Jamais, je le confesse ^
Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse;
Et jamais...
BénéNICE.
Vous m'aimez, vous me le soutenez;
Et cependant Je pars, et vous me l'ordonnez I
Quoi! dans mon désespoir trouvez-vous tant de charmes
Craignez-vous que mes yeux versent trop pea de lannetf
Que me sert de ce cœur l'inutile retour?
Ah, cruel! par pitié, montrez-moi moins d'amours
Ne me rappelez point une trop chère idée.
Et laissez-moi du moins partir persuadée
Que, déjà de votre âme exilée en secret,
l'abandonne un ingrat qui me perd sans regret.
(Titas lit une lettre.)
Vous m'avez arraché ce que je viens d'écrire.
Voilà de votre amour tout ce aue ie désire :
A.GTB V n»
Usez, ingrat, lisez, et me laissez sortir.
TITUS.
Vous ne sortirez point, je n'y pois consentir.
Quoi! ce départ n'est donc qu'un cruel stratagème!
Vous cherchez à mourir I et de tout ce que j'aime
D ne restera plus qu'un triste souvenir !
f}u'on cherche Antiochus; qu'on le fasse venir.
CBéréuiee m laÏMa tomber inr on siège.)
SCÈNE VI.
TITUS, BÉRÉNICE.
TITOS.
Madame, il faut vous faire un aveu véritable t
Lorsque j'envisageai le moment redoutable
Où, pressé par les lois d'un austère devoir,
n falloit pour jamais renoncer 2i vous voir;
Quand de ce triste adieu je prévis les approches ,
Mes craintes, mes combats, vos larmes, vos approches,
Je préparai mon âme à toutes les douleurs
Que peut faire sentir le plus grand des malheurs;
Mais, quoi que je craignisse, 11 faut que je le die,
Je n'en avois prévu que la moindre partie;
Je croyois ma vertu moins prête à succomber.
Et j'ai honte du trouble où je la vois tomber.
J'ai vu devant mes yeux Rome entière assemblée ;
Lo sénat m'a parlé; mais mon âme accablée
Ëcoutoit sans entendre, et ne leur a laissé.
Pour prix de leurs transports , qu'un silence glacé.
Rome de votre sort est encore incertaine :
Moi-même à tous moments je me souviens à peine
Si je suis empereur, ou si je suis Romain.
Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein :
Mon amour m'entralnoit; et je venois peut-être
Pour me chercher moi-même, et pour me reconnoltre
Qu'ai-je trouvé? Je vois la mort peinte en vos yem;
Je vois pour la chercher que tous quittez ces lieux :
C'en est trop. Ha douleur, à cette ûiste vue.
A son dernier excès est eniin parvenue ;
Je ressens tous les maux que je puis ressentir
Mais Je vois le chemin par où J'en puis sortir.
Ne TOUS attendez point que, las de tant d'alarmes,
Seo BÉRÈNICB.
Par un heureux hymen je tarisse vos larmes s
En quelque extrémité que vous m'ayez réduit^
Ma gloire inexorable à toute heure me suit ;
Sans cesse elle présente à mon âme étonnée
L'empire incompatible avec votre hyménée,
Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits,
Je dois vous épouser encor moins que jamais.
Oui, madame; et je dois moins encore vous dire
Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire.
De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers,
Soupirer avec vous au bout d^ l'univers.
Vous-môme rougiriez Se ma lâche conduite :
Vous verriez à regret marcher à votre suite
Un indigne empereur sans empire, sans cour.
Vil spectacle aux Immains des foiblesses d'amour *.
Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie ^
Il est, vous le savez , une plus noble voie;
Je me suis vu, madame, enseigner ce chemin.
Et par plus d'un héros, et par plus d'un Romain :
Lorsque trop de malheurs ont lassé leur constance.
Ils ont tous expliqué cette persévérance
Dont le sort s'attachoit à les persécuter.
Gomme un ordre secret de n'y plus résister.
Si vos pleurs plus longtemps viennent frapper ma vne
Si toujours à mourir je vous vois résolue,
S'il faut qu'à tout moment je tremble pour vos jouir» ,
Si vous ne me jurez d'en respecter le cours,
Madame, k d'autres pleurs vous devez vous attendre;
En l'état où je suis je puis tout entreprendre :
Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux
N'ensanglante à la fia nos funestes adieux.
B^RÉMCF.
Hélas!
TITI S.
Non, il n'est rien dont je ne sois capable.
Vous voilà de mes jours maintenant responsable.
Bongez-y bien , madame : et si je vous suis cher...
1. Tout ce qae dit Titus est d'une éloquence admirable : le sent»-
ment, la noblesse, la bienséance, rextrëme élégance du style, tout
M réunit pour faire de ce discours un des morceaux qui honorent I«
phu notre langue poétiqub. ^Okoffrov.)
88)
SCENE VII.
TITDS, BÉRÉNICE, ANTIOCHUS.
TITt».
Venez, prince, venez. Je vous ai fait chercher.
Soyez ici témoin de toute ma foiblesse ;
Voyez si c'est aimer avec peu de tendresse.
Jagez-nous.
ANTIOCHUS.
Je erols tout : Je vous connois tous deux.
Mais connoisscz vous-même un prince niallieureux.
Vous m'avez honoré, seigneur, de votre estime;
Et moi , Je puis ici vous le Jurer sacs crime,
A vos plus chers amis J'ai dispotd C3 rang;
Je l'ai disputé même aux dépens de mon sang.
Vous m'avez malgré moi confié, l'un et l'autre,
La reine, son amour, et vous, seigneur, le vôtre
La reine qui m'entend peut me désavouer;
Elle m'a vu toujours ardent à vous louer,
Répondre par mes soins à votre confldeoca.
Vous croyez m'en devoir quelque reconnoissance i
Uais le pourriez- vous croire, en ce moment fatalt
Qu'un ami si fidèle étoit votre rirait
TITO S.
lion rirai 1
Ai%Tiocnus.
II est temps que je vous éclaircisse.
Oui , seigneur, j'ai toujours adoré Bérénice.
Pour ne la plus aimer J'ai cent fois combattu!
Je n'ai pu l'oublier; au moms je me suis tû.
De votre changement la flatteuse apparence
M'avoit rendu tantôt quelque foible espérance :
Les larmes de la reine ont éteint cet espoir.
Ses yeux, baignés de pleurs, demandoient à vous voir <
Je suis venu , seigneur, vous appeler moi-même ;
Vous êtes revenu. Vous aimez, on vous aime;
Vous vous êtes rendu : Je n'en ai point douté.
Pour la dernière fois je me suis consulté;
J'ai fait de mon courage une épreuve dernière ;
Je viens de rappeler ma raison tout entière :
Jamais je ne me suis senti plus amoureux.
«I
à
*B BâRÉNICB.
n faut d'autres efforts pour rompre tant de nœuds
Ce n'est qu'en expirant que je puis les détruire;
J'y cours. Voilà de quoi j'ai voulu vous instruire.
Oui, madame, vers vous j'ai rappelé ses pas:
Mes soins ont réussi , je ne m'en repens pas.
Puisse le ciel verser sur toutes vos années
Mille prospérités l'une à l'autre enchaînées I
Ou , s'il vous garde encore un reste de courroux
Je conjure les dieux d'épuiser tous les coups
Qui pourroient menacer une si belle vie ,
Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie.
BÉRéNiCE, se levant.
Arrêtez, arrêtez! Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l'envisage.
Partout du désespoir je rencontre l'image ,
Je ne vois que des pleurs, et je n'entends parler
Que de trouble, d'horreurs , de sang prêt à couler.
(A Titu«.)
Mon cœur vous est connu , seigneur, et je puis dire
Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire :
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars,
N'ont point, vous le savez , attiré mes regards.
J'aimois, seigneur, j'aimois, je voulois être aimée.
Ce jour, je l'avouerai , je me suis alarmée :
J'ai cru que votre amour alloit finir son cours.
Te connois mon erreur, et vous m'aimez toujours.
Votre cœur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes :
Bérénice, seigneur, ne va»t point tant d'alarmes,
Ni que par votre amour l'univers malheureux.
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux ,
Et que de vos vertus il goûte les prémices.
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d'un Téritable amour.
Ce n'est pas tout: je veux, en ce moment funept(\
Par un dernier effort couronner tout le reste :
Je vivrai, je suivrai vos ordr s absolus.
Adieu, seigneur, régnez: je ne vous Terrai plus.
(A AntiocfauB.)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même
Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime
««
Pour aller loin de Rome écouter d'autres vœux.
Vivez , et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite :
Je l'aime. Je le fuis; Titus m'aime, il me quitte;
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers
De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas.
(A Titas.)
Pour la dernière fois, adieu, seigneur.
ANTIOCHCS.
Hélas»!
1. (^ue de beautés dedétaill et quel charme inexprimable rdgne
presque toujours dans la diction! Pardonnons à Corneillu de n'avoir
jamais connu cette pureté ni cette élégance. Maiscommeutse peut-il
faire que personne, depuis Racine, n'ait approché de ce style an
chanteur? Bst-ce on don d<j la nature? Est-ce le fruit d'untravai
assidu? C'est l'efifet de l'un et de l'autre. Il n'est pas étonnant que
personne ne soit arrivé à ce point de perfection ; mais il l'est quele
public ait depuis applaudi avec transport à des pièces qui à peine
étaient écrites en français, dans lesquelles il n'y avait ni connaissanc«
du cœur faomain, ni bon sens, ni poéaie. (Yoltaikx.)
FIN DB OiltâMIOB.
BAJAZET
TRAGÉDIE
1674
PREMIÈRE PREFACE
IW *
Quoique le sujet de cette tragédie ne soit encore dans
lacune histoire imprimée, il est pourtant très-véritable.
Cest une aventure arrivée dans le sérail , il n'y a pas plus
de trente ans. M. le comte de Cézy étoit alors ambassadeur
à Constantinople. Il fut instruit de toutes les particularités
de la mort de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la
coar qui se souviennent de les lui avoir entendu conter
lorsqu'il fut de retour en France. H. le chevalier de Nan-
tooillet est du nombre de ces personnes , et c'est à lui qu6
]e suis redevable de cette histoire, et même du dessein que
J'ai pris d'en former une tragédie. J'ai été obligé pour cela
de changer quelques circonstances ; mais comme ce chan-
gement n'est pas fort considérable. Je ne pense pas aussi
qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale
chose à quoi Je me suit attaché, c'a été de ne rien changer
^i aux mœon ni aux coutumes de la nation; et J'ai pris
soin de ne rien avancer qui ne f&t conforme à l'histoire des
Turcs et à la nouvelle Relation de l'empire ottoman , que
l'on a traduite de l'anglois. Surtout Je dois beaucoup aux
tvls de M. de La Haye, qui a en la bonté de m'éclaircir sur
toutes les difficultés que Je lui ai proposées.
1. Cette préface eat celle que Racine mit en tôte de la première
édition de U tragédie de Bajazet, imprimée séparément, et publiée
le SO février 1672, aix temainea après !a première repréeentattoa.
SECONDE PRÉFACE
Saltan Amurat, ou sultaa Morat', empereur des Turcs,
celui qui prit Babylone en 1638, a eu quatre frères. Le
premier, c'est à savoir Osman , fut empereur avant lui, et
régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires
lui dtèrent l'empire et la vie. Le second se nommoit Orcan.
Amurat, dès les premiers jours de son règne, le fit étran-
gler. Le troisième étoit Bajazet, prince de grande espé-
rance : et c'est lui qui est le héros de ma tragédie. Amurat,
ou par politique, ou par amitié, l'avoit épargné jusqu'au
siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan
victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire
mourir : ce qui fut conduit et exécuté à peu près de la ma-
nière que je le représente. Amurat avoit encore un frère,
^qui fut depuis le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat
négligea comme un prince stupide, qui ne lui donnoit point
d'ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd'hui, est
&ls de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet.
Lss particularités de la mort de Bajazet ne sont encore
dans aucune histoire imprimée. M. le comte de Cézy étoit
ambassadeur à Constantinople lorsque cette aventure tra-
gique arriva dans le sérail. Il fut instruit des amours de
Bajazet et des jalousies de la sultane ; il vit mCme plusieurs
l. Amuràl IV. eurnommé l'fntrépide, El* d'Achmet I", salué em-
perear au mois de septembre 1S''^3, à l'Age de quinze ans. Il mourut
i qiurant»-daux , de* tuitcM do ses débauches, le 8 février 1640.
SECONDB PRÉPACB. 80»
fols Bajazet, à qui on permettoit de se promener quelque-
fois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noirs.
M. le comte de Cézy disoit que c'étoit un prince de bonne
mine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort : il y a
encore plusieurs personnes de qualité qui se souviennent
de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu'il fut de retour
en France.
Quelques lecteurs pourront s'étonner qu'on ait osé mettre
sur la scène une histoire si récente; mais je n'ai rien vu
dans les règles du poëme dramatique qui dût me détourner
de mon entreprise. A la vérité, je ne conseillerois pas à un
auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi
moderne que celle-ci , si elle s'étoit passée dans le pays où
11 veut faire représenter sa tragédie ; ni de mettre des héros
sur le thé&tre qui auroient été connus de la plupart des
spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regar-
dés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les
personnages que nous avons vus de si près. On peut dire
que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure
qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia.
L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop
irande proximité des temps : car le peui^le ne met guère de
ditTérence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans
de lui, et ce qui en est h mille lieues. C'est ce qui fait, par
eicmple, que les personnages turcs, quelque modernes
qu'ils soient, ont de la dignité sur notre thé&tre : on les
regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs
et des coutumes toutes différentes. Nous avons si pen de
commerce avec les princes, et les autres personnes qui
vivent dans le sérail, que nous les consid<^rons, pour oinsi
dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que
le nôtre.
Cétoitàpeu près de cette manière que les Persans étoient
anciennement considérés des Athéniens. Aussi le po^te
Eschyle ne fît point de difTiculté d'introduire dans un» vj a-
gédie la mère de Xerxès, qui étoit peut-être encore virante,
u.
afTT SBCUNDB PRÉPACa
et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation
de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cepen-
dant ce même Eschyle s'étoit trouvé en personne à la ba^
tidlle de Salamine, où Xerxès avoit été vaincu, et il s'étoit
jTOavé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père
le Xeraès, dans la plaine de Marathon : car Eschyle étoit
lomme de guerre, et il étoit frère de ce fameux Cynégire,
ioat il est tant parlé dans l'antiquité, et qui mourut si glo-
rieusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse >.
1. Dan* toutes les édition* aLtérieares i celle de 1697, le para-
^«phe folTant tenninoit cette préface :
t Je me ntii attaché i bien «xpnmer dans ma tragédie ce que noos
I savons des moeon et des maximes des Tuics. Quelques gens ont
I dit que mes héroTiies étoient trop savantes en amour, et trop déli-
I cates pour des femmes nées parmi des peuples qui passent ici pour
I barbares. Mais, sans parler de tout ce qu'on lit dans les relations
I des voyageurs, il me semble qu'il suffit de dire que la scène est
( dans le sér&ll. En effet , y a-t-il une cour au monde où la jalousie
I et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de
I rivales sont enfermées ensemble , et où toutes ces femmes n'ont
I i ADt d'autre étude, dans une éternelle oigiveté, que d'apprendre A
I plaireetisefkireaimerTLes hommes vraisemblablement n'y aiment
r pas avec la même délicatesse. Aussi ai-je pris soin de mettre une
I grande différence entre la passion de Bajazet et las tendresses de
I se* amantes. Il garde au milieu de son amour la férocité de sa na-
I tion. Bt si l'on trouve étrange qu'il consente pIutAt de mourir que
I d'abandonner ce qu'il aime, et d'épouser ce qu'il n'aime pas, il ne
I faut que lire l'histoire des Turcs : on verra partout le mépna qu'ils
I font de la vie : on verra en plusietirs endroits i quels excès ils por-
f tent le* passions; et ce que la simple amitié est capable de leur
I faire faire : témoin un des fils de Soliman, qui se tua lui-même
I sur le corps de soc frère atné qu'il aimoit tendrement, et que l'on
« avoit fait mourir pour loi assurer l'empire *. s
* t'igaow» pourquoi Haoïnti a tupprimj eci r^SeziODs; e'ett un» szcol-
l* .> répons* aox atùsctloBS fiUsa ooaire !•• saraetirs* de U trtfédie <lt'
ajaut. (Osofiaoï.)
1
BAJAZET
PERSONNAGES
BâJAZET, frèra du lultan Amuiat.
BOX ANE, Boltane favorite du solUn Amarat
ATALIDB, fille da lang ottoman.
ACOMAT, grand-yizir.
OSMIN, confident du grand-TizIr.
Z ATI MB, escIaYe de la snltaae.
ZAIKB, eacrara d'Atalide.
la teène est à Constanlinople, autrement dite Bymnct,
dans le sérail du Grand -Seigneur.
BAJAZET
TRAGÉDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
ACOMAT, OSMIN.
ACOUAT.
Viens, suis-moi. La sultane eu ce lieu se doit rendre*.
Je pourrai cependant te parler et t'en tendre.
OSHIN.
Et depuis quand, seigneur, entre-t-on dans ces lieui
Dont l'accès étoit môme interdit à nos yeux?
Jadis une mort prompte eût suivi cette audace.
ACOMAT.
Quand tu seras instruit de tout ce qui se passe ,
Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus.
Mais, laissons, cher Osmin, les discours superfias.
Que ton retour tardoit à mon impatience !
El que d'un œil content je te vois dans Byzance!
Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris
Un voyage si long, pour moi seul entrepris.
De ce qu'ont vu tes yeux parle en témoin sincère;
Songe que du récit, Osmin, que tu vas faire.
Dépendent les destins de l'empire ottoman.
Qu'as-tu vu dans l'armée, et que fait le sultan?
1. C«tte acèae a tonjoois été regardée comme le plus parfait m»,
dèle de l'exposition d'un sujet. (Louis Racwb.) Quelle netteté I
Comme tous les caractères sont annoncés I Avec quelle heureuse fa-
cilité tout est développé I Quel art admirable dans cette exposition
de BajasetI (Voltairb.)
874 BAJAZBT.
OSUIN.
Babylone, seigneur, à son prince fidèle,
V oyoit sans s'étonner notre armée autour d'ellei
Les Persans rassemblés marchoient à son secours,
Et du camp d'Amurat s'approchoient tous les jour*.
Lui-même, fatigué d'un long siège inutile ,
Sembloit vouloir laisser Babylone tranquille;
Et, sans renouveler ses assauts impuissants,
Résolu de combattre, attendoit les Persans.
Mais, comme vous sav-ez, malgré ma diligence.
Un long chemin sépare et le camp et Byzance ;
Mille obstacles divers m'ont môme traversé :
Et Je puis ignorer tout ce qui s'est passé.
ACOMAT.
Que faisoient cependant nos braves janissaires?
Rendent-ils au sultan des hommages sincères?
Dans le secret des cœurs, Osmin, n'as-tu rien luî
Amurat Jouit-il d'un pouvoir absolu?
OSMIN.
Amurat est content, si nous le voulons croire.
Et sembloit se promettre une heureuse victoire.
Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir :
Il affecte un repos dont il ne peut jouir.
C'est en xain que , forçant ses soupçons ordinaires ,
II se rend accessible à tous les janissaires :
Il se souvient toujours que son inimitié
Voulut de ce grand corps retrancher la moitié.
Lorsque, pour affermir sa puissance nouvelle,
II Touloit, disoit-il, sortir de leur tutelle.
Moi-môme j'ai souvent entendu leurs discours;
Comme il les craint sans cesse, ils le craignent toujours t
Ses caresses n'ont point efîacé cette injure.
votre absence est pour eux un sujet de murmure :
Ils regrettent le temps à leur grand coeur si doux,
Lorsqa'assurés de vaincre ils combattoient sous vous.
ACOHAT.
Quoii m crois, cher Osmin, que ma gloire passée
Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée?
Crois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir.
Et qu'ils reconnoltroient la voix de leur vizir 1
OSUIN.
Le succès du combat réglera leur conduite {
actb prbmibr. tn
n faut voir du sultan la victoire ou la fuite.
Quoique à regret, seigneur, ils marchent sous ses lois,
Da ont k soutenir le bruit de leurs exploits :
Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années \
Hais enfin le succès dépend des destinées.
Si l'heureux Amurat, secondant leur grand cœui,
Aux champs de Bahylone est déclaré vainqueur.
Vous les verrez, soumis, rapporter dans Byzance
L'exemple d'une aveugle et basse obéissdnce;
Mais si dans le combat le destin plus puissant
Marque de quelque affront son ecipire naissant,
S'il fuit, ne doutez point que, tiers de sa disgrâce^
A la haine bientôt ils ne joignent l'audace ,
Et n'expliquent, seigneur, la perte du combat
Comme un arrêt du ciel qui réprouve Amurat.
Cependant, s'il en faut croire la renommée.
Il a depuis trois mois fait partir de l'armée
Un esclave chargé de quelque ordre secret.
Tout le camp interdit trembloit pour Bajazet :
On craignait qu' Amurat, par un ordre sévère,
N^envoy&t demander la tète de son frère.
ACOUAT.
Tel étoit son dessein : cet esclave est Tenu{
D a montré son ordre , et n'a rien obtenu.
OSHIIf.
Quoi ! seigneur, le sultan reverra son visage ,
Sans que de vos respects il lui porte ce gage?
ACOMAT.
Cet esclave n'est plus : an ordre, cher Osmin,
L'a fait précipiter dans le fond de l'Euxlo.
osM m.
Mais le saltan , surpris d'une trop longue absence.
En cherchera bientôt la cause et la vengeance.
Que loi répondrei-voasi
ACOMAT.
Peut-être avant ce temps
Je saurai l'occuper de soins plus Importants.
Je sais bien qa'Amnrat a juré ma ruine;
Je sais à son retour l'accueil qu'il me destine.
Tu vols, pour m'arracher du cœur de set soldats.
Qu'il va chercher sans moi les sièges , les combats
h commande l'armée : «t moi , dans une ville
37(i BAJAZET.
Il me laisse exercer un pouvoir inutile.
Quel emploi, quel séjour, Osmin, pour un vizir!
Mais j'ai plus dignement employé ce loisir :
J'ai su lui préparer des craintes et des veilles j
Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.
OSHIN.
Quoi donc? qu'avez-vous fait?
ACOUAT.
J'espère qu'aujourd'hui
Bajazet se déclare, et Roxane avec lui.
OSMIN.
Quoi! Roxane, seigneur, qu'Amurat a choisie
Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie
Dépeuplent leurs états et remplissent sa courî
Car on dit qu'elle seule a fixé son amour;
Et môme il a voulu que l'heureuse Roxane,
Avant qu'elle eût un fils, prit le nom de sultane.
ACOMAT.
n a fait plus pour elle, Osmin : il a voulu
Qu'elle eût, dans son absence, uu pouvoir abscio.
Tu sais de nos sultans les rigueurt ordinaires :
Le frère rarement laisse jouir t>cs frèies
De l'honneur dangereux d'«cre sortis d'un sang
Qui les a de trop près aipprochés de son rang.
L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
Traîne, exemp*. de péril, une éternelle enfance:
Indigne également de vivre et de mourir.
On l'abasidonne aux mains qui daignent le nourrir
L'autre, trop redoutable, et trop digne d'envie.
Voit sans cesse An.urat armé contre sa vie.
Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps
La molle oisiveté des enfants des sultans.
Il vint chercher la guerre au sortir de l'enfance,
Et même en fit sous moi la noble expérience.
Toi-même tu l'as vu courir dans les combats
Emporunt après lui tous les cœurs des soldats,
Et goûter, tout sanglant, le plaisir et la gloire
Que donne aux jeunes cœurs la première victoire.
Mais , malgré ses soupçons , le cruel Amurat,
Avant qu'un fils naissant eût rassuré l'État,
N"»8oit sacrifier ce frère à sa vengeance.
Ni dit sang ottoman proscrire l'espérance.
ACTE PREMIER. 377
Ainsi donc pour un temps Amurat désarme
Laissa dans le sérail Bajazet enfermé.
"41 partit, et voulut que, fidèle à sa haine,
Et des jours de son frère arbitre souveraine,
Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons,
Le fît sacrifier à ses moindres soupçons.
Pour moi, demeuré seul, une juste colère
Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère.
J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein,
Lui montrai d'Amurat le retour incertain,
I^s murmures du camp, la fortune des armes j
Je plaignis Bajazet, je lui vantai ses charmes,
Qui, par un soin jaloux dans l'ombre retenus,
Si voisins de ses yeux , leur étoient inconnus.
Que te dirai-je enfin? la sultane éperdue
N'eut plus d'autre désir que celui de sa vue.
osHirs.
Mais pouvoient-ils tromper tant de jaloux regards
Qui semblent mettre entre eux d'invincibles rempartsT
ACOUAT.
Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle
De la mort d'Amurat fit courir la nouvelle.
La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer.
Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.
Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent;
De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent ;
Et les dons achevant d'ébranler leur devoir.
Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir,
l'oxane vit le prince; elle ne put lui taire
L'ordre dont elle seule étoit dépositaire.
Bajazet est aimable; il vit que son salut
Dépendoit de lui plaire, et bientôt il lui plut.
Tout conspirait pour lui : ses soins , sa complaisance .
Ce secret découvert, et cette intelligence.
Soupirs d'autant plus doux qu'il lesfalJoit celer,
L'embarras irritant de ne s'oser parler.
Môme témérité, périls, craintes communes,
Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes.
Ceux mêmes dont les yeux les dévoient éclairer
Sortis de leur devoir, n'osèrent y rentrer,
OSKIN.
Quoi ! Roxane d'abord leur découvrant son &me
n& BAJAZBT.
Osa-t-elle à leurs yeux faire éclater sa flammet
ACOMAT.
Ils l'ignorent encore ; et jusques à ce jour,
Atalide a prêté son nom à cet amour.
Du père d'Amurat Atalide est la nièce ;
Et même avec ses fils partageant sa tendresse ,
Elle a vu son enfance élevée avec eux.
Du prince, en apparence, elle reçoit les vœux;
Mais elle les reçoit pour les rendre à Roxane,
Et veut bien , sous son nom , qu'il aime la sultane;.
Cependant, cher Osmin, pour s'appuyer de moi,
L'un et l'autre ont promis Atalide à ma foi.
OSMIN.
Quoi! vous l'aimez, seigneur?
AGOMAT.
Voudrois-ta qu'à mon àg«
Je fisse de l'amour le vil apprentissage?
Qa'un cœur qu'ont endurci la fatigue et les ans
Suivit d'un vain plaisir les conseils imprudents?
C'est par d'autres attraits qu'elle plaît à ma vue t
J'aime en elle le sang dont elle est descendue.
Par elle Bajazet, en m'approcliant de lui.
Me va, contre lui-même, assurer un appui.
Dn vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage;
A peine ils l'ont choisi , qu'ils craignent leur ouvrage.
Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir.
Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir.
Bajazet aujourd'hui m'honore et me caresse;
Ses périls tous les jours réveillent sa tendresse:
Ce même Bajazet, sur le trône afi°ciini,
Méconnottra peut-être un inutile ami.
Et moi , si mon devoir, si ma foi ne l'arrête,
S'il ose quelque jour me demander ma tête...
Je ne m'explique point , Osmin , mais je prétends
Que du moins il faudra la demander longtemps.
Je sais rendre aux sultans de fidèles services;
Mais je laisse au vulpaire adorer leurs caprices.
Et ne me pique point du scrupule insensé
De bénir mon trépas quand ils l'ont prononcé.
Voilà donc de ces lieux ce qui m'ouvre l'entrée.
Et comme enfin Roxane i mes yeux s'est montrée*
Inviùble d'abord . elle euteodoit ma voix.
ACTE PREMIER. 379
Et craignoit du sérail les rigoureuses lois ;
Mais enfin , bannissant cette importune crainte
Qui dans nos entretiens jetoit trop de contrainte,
Elle-même a choisi cet endroit écarté,
Où nos cœurs à nos yeux parlent en liberté.
Par un chemin obscur une esclave me guide,
I" t... Mais on vient : c'est elle et sa chère Atalide.
Demeure; et, s'il le faut, sois prêt à confirmer
Le récit important dont je vais l'informer ».
SCÈNE II.
ROXANE, ATALIDE, ACOMAT, OSMIN,
ZATIME, ZAÏRE.
ACOUAT.
La vérité s'accorde avec la renommée ,
Madame. Osmin a vu le sultan et l'armée.
Le superbe Amurat est toujours inquiet;
Et toujours tous les cœurs penchent vers Bajazet :
D'une commune voix ils l'appellent au trône.
Cependant les Persans marcholent vers Babylone,
Et bientôt les deux camps au pied de son rempart
Dévoient de la bataille éprouver le hasard.
Ce combat doit, dit-on, fixer nos destinées;
Et même, si d'Osmin je compte les Journées,
Le nel en a déjà réglé l'événement.
Et le sultan triomphe ou fuit en ce moment.
Déclarons-nous, madame, et rompons. le silence:
Fermons-lui dès ce jour les portes de Byzance;
Et, sans nous informer s'il triomphe ou s'il fuit.
Croyez-moi , h&tons-nous d'en prévenir le bruit.
SU fuit, que craignez-vousî s'il triomphe au contraire,
Le conseil le plus prompt est le plus salutaire.
Vous voudrez, mais trop tard, soustraire à son pouvoir
Un peuple dans ses murs prêt à le recevoir.
Pour moi, j'ai su déjà par mes brigues secrètes
Gagner de notre loi les sacrés interprètes :
Je sais combien, crédule en sa dévotion,
I. Acomat me paraît l'effort de l'esprit humain. Je ne vols rien
4aiit l'antiquité ni ches le« moderne* qui aoit dans ce caractère.
(YOLTAIKI.)
g}10 BAJAZET.
Le peuple suit le frein de la religion.
Souffrez que Bajazet voie enfin la lumière t
Des murs de ce palais ouvrez-lui la barrière;
Déployez en son nom cet étendard fatal,
Des extrêmes périls l'ordinaire signal.
Les peuples, prévenus de ce nom favorable.
Savent que sa vertu le rend seule coupable.
D'ailleurs, un bruit confus, par mes soins confirméi
Fait croire heureusement à ce peuple alarmé
Qu'Amurat le dédaigne, et veut loin de Byzance
Transporter désormais son trône et sa présence.
Déclarons le péril dont son frère est pressé;
Montrons l'ordre cruel qui vous fut adressé;
Surtout qu'il se déclare et se montre lui-même,
Et fasse voir ce front digne du diadème.
R 0 X A N E.
Il sufTit. Je tiendrai tout ce que J'ai promis.
Allez , brave Acomat , assembler vos amis :
De tous leurs sentiments venez me rendre compte;
Je vous rendrai moi-môme une réponse prompte.
Je verrai Bajazet. Je ne puis dire rien.
Sans savoir si son cœur s'accorde avec le mien.
Allez, et revenez.
SCÈNE III.
ROXANE, ATALIDE, ZATIME, ZAÏRE.
ROXANE.
Enfin, belle Atalide,
n faut de nos destins que Bajazet décide.
Pour la dernière fois je le vais consulter :
Je vais savoir s'il m'aime.
ATALIDE.
Est-il temps d'en douter,
Madame? H&tez-vous d'achever votre ouvrage.
Vous avez du vizir entendu le langage;
Bajazet vous est cher : savez-vous si demain
Sa liberté, ses jours, seront en votre mainî
Peut-être en ce moment A murât en furie
S'approche pour trancher une si belle vie.
Et pourquoi de son cœur doutez-vous anjourd'huit
▲ CTB PRBMIBR.
381
ROXANE.
Mais m'en répondez-vous, vous qui parlez pour lui?
ATALIDB.
Quoi, madame! les soins qu'il a pris pour vous plaire.
Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire.
Ses périls, ses respects, et surtout vos appas.
Tout cela de son cœur ne vous répond-il pas?
Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.
ROXANB.
Hélas! pour mon repos que ne le puis-je croirel
Pourquoi faut-ll au moins que , pour me consoler.
L'ingrat ne parle pas comme on le fait parler!
Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance.
Du trouble de son cœur jouissant par avance,
Moi-même j'ai voulu m'assurer de sa foi ,
Et l'ai fait en secret amener devant moi.
Peut-être trop d'amour me rend trop difficile;
Mais, sans vous fatiguer d'un récit inutile.
Je ne retrouvois point ce trouble, cette ardeur
Que m'avoit tant promis an discours trop flatteur.
Enfin, si je lui donne et la vie et l'empire,
Ces gages incertains ne me peuvent suffire.
ATALIDE.
Quoi donc! à son amour qu'allez-voas proposer?
R 0 X A N B.
S'il m'aime , dès ce jour il me doit épouser.
ATALIDE.
Cfous épouser! O ciel ! que prétendez-vous faire!
ROXANE.
Je sais que des sultans l'usage m'est contraire;
Je sais qu'ils se sont fait une superbe loi
De ne point à l'bymen assujettir leur foi.
Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse.
Ils daignent quelquefois choisir une maltresse;
Mais, toujours inquiète avec tous ses appas.
Esclave , elle reçoit son maître dans ses bras ;
Et, sans sortir du joug où leur loi la condamne,
!1 faut qu'un fils naissant la déclare sultane.
Amurat plus ardent , et seul jusqu'à ce jour,
A Toulu que l'on dût ce titre à son amour.
J'en reçus la puissance aussi bien que le titre;
Et des jours de son frère il me laissa l'arbitro.
882 BAJAZBT.
Mais ce mèma Amurat ne me promit Jamais
Que l'hymen dût un jour couronner ses bienfaits î
Et moi, qui n'aspirois qu'à cette seule gloire,
De ses autres bienfaits J'ai perdu la mémoire.
Toutefois, que sert-il de me Justifier?
Bajazet, il est vrai, m'a tout fait oublier.
Malgré tous ses malheurs, plus heureux que son frère,
Il m'a plu , sans peut-être aspirer à me plaire :
Femmes, gardes, vizir, pour lui j'ai tout séduit;
En un mot, vous voyei Jusqu'où je l'ai conduit.
Grâces à mon amour, je me suis bien servie
Du pouvoir qu'Amurat me donna sur sa vie.
Bajazet touche presque au trône des sultans :
Il ne faut plus qu'un pas ; mais c'est où je l'attends.
Malgré tout mon amour, si, dans cette journée.
Il ne m'attache à lui par un juste hyménée;
S'il ose m'alléguer une odieuse loi ;
Quand je fais tout pour lui, s'il ne fait tout pour moi|
Dès le même moment, sans songer si je l'aime.
Sans consulter enfin si Je me perds moi-même'.
J'abandonne l'ingrat, et le laisse rentrer
Dans l'état malheureux d'où je l'ai su tirer.
Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce :
Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.
Je ne vous presse point de vouloir aujourd'hui
Me prêter votre voix pour m'expliquer à lui :
Je veux que, devant moi, sa bouthe et son visage
Me découvrent son cœur sans me laisser d'ombrage;
Que lui-même, en secret amené dans ces lieux,
Sans être préparé se présente à mes yeux.
Adieu. Vous saurez tout après cette entrevue.
SCÈNE IV.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDE.
Zaïre, c'en est fait, Atalide est perdue!
lAIRB.
Vous?
1. Ces yen contiennent le germe de toute l'intrigue; ils motivent
•t préparent la catastrophe : ils fixent avec précision le caractère de
Bozaae «t la natore de son amoai. GnorrROv.)
ACTE PRBMIER.
ATALIDE.
Je prévois déjà tout ce qu'il faut prévoir.
Mon unique espérance est dans mon désespoir.
SAIRE.
Mais, madame, pourquoi?
Si tu venois d'entendre
Quel funeste dessein Roxane vient de prendre.
Quelles conditions elle veut imposer!
Bajazet doit périr, dit-elle, ou l'épouser.
S'il se rend, que deviens-je en ce malheur extrême?
Et, s'il ne se rend pas, que devient-il lui-mémeî
ZAÏRE.
Je conçois ce malheur. Mais, à ne point mentir.
Votre amoor, dès longtemps, a dû le pressentir.
ATALIDE.
Ah! Zaïre, l'amour a-t-il tant de prudence!
Tout sembloit avec nous être d'intelligence :
Roxane, se livrant tout entière à ma foi.
Du cœur de Bajazet se reposoit sur moi,
M'abandonnoit le soin de tout ce qui le touche.
Le voyoit par mes yeux, lui parloit par ma bouche;
Et je croyois toucher au bienheureux moment
Où j'allois par ses mains couronner mon amant.
Le ciel s'est déclaré contre mon artifice.
Et que falloit-il donc, Zaïre, que je fisse?
A l'erreur de Roxane ai-je dû m'op poser.
Et perdre mon amant pour la désabuser?
Avant que dans son cœur cette amour fût formée,
J'aimois, et je pouvois m'assurer d'être aimée.
Dès nos plus jeunes ans, tu t'en souviens assez.
L'amour serra les nœuds par le sang commencés.
Élevée avec lui dans le sein de sa mère ,
J'appris à distinguer Bajazet de son frère;
Elle-même avec joie unit nos volontés :
Et , quoique après sa mort l'un de l'autre écartés ,
Conservant, sans nous voir, le désir de nous plaire,
Nous avons su toujours nous aimer et nous taire.
Roxane, qui depuis, loin de s'en défier,
A ses desseins secrets voulut ra'associer.
Ne put voir sans amour ce héros trop aimable :
Elle courut lui tendre une main favorable.
383
Î84 BAJAZKT.
Bajazet étonné rendit grâce à ses soins.
Lui rendit des respects : pouvoit-il faire moins?
Mais qu'aisément l'amour croit tout ce qu'il souhaite I
De ses moindres respects Roxane satisfaite
Nous engagea tous deux, par sa facilité,
A la laisser jouir de sa crédulité.
Zaïre, il faut pourtant avouer ma foiblesse :
D'un mouvement Jaloux je ne fus pas maîtresse.
Ma rivale, accablant mon amant de bienfaits,
Opposoit un empire à mes foibles attraits:
Mille soins la rendoient présente à sa mémoire;
Elle l'entretenoit de sa prochaine gloire :
Et moi, je ne puis rien. Mon cœur, pour tout discours,
N'avoit que des soupirs qu'il répéloit toujours.
Le ciel seul sait combien j'en ai versé de larmes.
Mais enfin Bajazet dissipa mes alarmes :
Je condamnai mes pleurs, et jusques aujourd'hui
Je l'ai pressé de feindre , et J'ai parlé pour lui.
Hélas ! tout est fini : Roxane méprisée
Bientôt de son erreur sera désabusée.
Car enfin Bajazet ne sait point se cacher;
Je connois sa vertu prompte à s'effaroucher.
Il faut qu'à tous moments, tremblante et secourable,
Je donne & ses discours un sens plus favorable.
iJajazet va se perdre. Ahl si, comme autrefois,
Ma rivale eût voulu lui parler par ma voix !
Au moins, si J'avois pu préparer son visage 1
Mais, Zaïre, je puis l'attendre à son passage;
D'un mot ou d'un regard je puis le secourir.
Qu'il l'épouse, en un mot, plutôt que de périr.
Si Roxane le veut, sans doute il faut qu'il meure.
Il se perdra, te dis-Je. Atalide, demeure;
Laisse , sans t'alarmer, ton amant sur sa foi.
Penses-tu mériter qu'on se perde pour toi?
Peut-être Bajazet, secondant ton envie.
Plus que tu ne voudras aura soin de sa vie.
ZAÏRE.
Ah I dans quels soins , madame , allez-vous vous plonger }
Toujours avant le temps faut-il vous aflQigerî
Voup "'en pouvez douter, Bajazet vous adore.
Suspendez ou cachez l'ennui qui vous dévore;
N'allex point par vos pleurs déclarer vos amours.
ACTB IL
La main qui Ta sauvé le sauvera toujourf -
Poui"vu qu'entretenue en son erreur fatale,
Roxane Jusqu'au bout ignore sa rivale.
Venez en d'autres lieux enfermer vos regrets
Et de leur entrevue attendre le succès.
ATALIDE.
Hé bien , Zaïre , allons. Et toi , si ta justice
De deux jeunes amants veut punir l'artifice,
O ciel ! si notre amour est condamné de toi,
Je sois la plus coupable , épuise tout sur moi I
riN DO PRBMIBR ACTK.
ACTE DEUXIEME
SCENE T.
BAJAZET, ROXANE,
ROXANE.
Prince, l'heure fatale est enfin arrivée
Qu'à votre liberté le ciel a réservée.
Rien ne me retient plus; et je puis, dès ce jour.
Accomplir le dessein qu'a formé mon amour.
Non que vous assurant d'un triomphe facile,
Je mette entre vos mains un empire tranquille;
Je fais ce que je puis, je vous l'avois promis:
J'arme votre valeur contre vos ennemis.
J'écarte de vos jours un péril manifeste;
Votre vertu, seig;neur, achèvera le reste.
Osmin a vu l'armée; elle penche pour vous;
Les chefs de notre loi conspirent avec nous;
Le vizir Acomat vous répond de Byzance;
Et moi , vous le savez , je tiens sous ma puissancfl -
Cette fou'e de chefs, d'esclaves, de muets.
Peuple que dans ses murs renferme ce palais,
Et dont à ma faveur les unies asservies
M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs \-\c^
386 BAJAZET
Commencez maintenant : c'est à vous de courir
Dans le champ glorieux que j'ai su vous ouvrir
Vous n'entreprenez point une injuste carrière.
Vous repoussez, seigneur, une main meurlrièrb.
L'exemple en est commun; et, parmi les sultans.
Ce chemin à l'empire a conduit de tous temp?.
Mais, pour mieux commencer, hâtons nous l'un etl'autre
D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.
Montrez à l'univers, en m'attachant à vous,
Que, quand je vous servois, je servois mon époux;
Et, par le nœud sacré d'un heureux hyménée,
Justifiez la fgi que je vous ai donnée.
BAJAZET.
Ah! que proposez-vous, madame?
ROXANr,.
Hé quoi, seigneu/
Quel obstacle secret trouble notre bonheur?
BAJAZET.
Madame, ignorez-vous que l'orgueil de l'empire...
Que ne m'épargnez-vous la douleur de le dire?
ROXANE.
Oui, je sais que depuis qu'un de vos empereurs,
Bajazet, d'un barbare éprouvant les fureurs,
Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée,
Et par toute l'Asie à sa suite traînée ,
De l'honneur ottoman ses successeurs jaloux
Ont daigné rareineut prendre le nom d'époux.
Mais l'amour ne suit point ces lois imaginaires;
Et, sans vous rappeler des exemples vulgaires,
Soliman ( vous savez qu'entre tous vos meux ,
Dont l'univers a craint le bras victorieux,
Nul n'éleva si haut la grandeur ottomane).
Ce Soliman jeta les yeux sur Roxelane.
Malgré tout son orgueil , ce monarque si fier,
A son trône, à sou lit daigna lassocier,
Sans qu'elle eût d'autres droits au rang d'impératricei,
Qu'un peu d'attraits peut-être, et beaucoup d'artifice.
BAJAZET.
Il est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis,
Ce qu'étoit Soliman, et le peu que je suis,
Soliman jouissoit d'une pleine puissance :
L'Egypte ramenée à son obéissance;
&CTB II. an
Rhodes , aes Ottomans ce re<ToutaT)le écueil «
De tous ses défenseurs devenu le cercueil :
i)u Danube asservi les rives désolées;
i)e l'empire persan les bornes reculées;
Dans leurs climats brûlants les Africains dompté»,
^aisoient taire les lois devant ses volontés.
Que suis-jeî J'attends tout du peuple et de l'année :
lies malheurs font encor toute ma renommée.
infortuné , proscrit , incertain de régner,
Dois-je irriter les cœurs au lieu do les gagner?
rémoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères?
Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères?
Songez, sans me flatter du sort de Soliman,
Au meurtre tout récent du malheureux Osman :
Dans leur rébellion , les chefs des Janissaires ,
Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires ,
Se crurent à sa perte assez autorisés
Par le fatal hymen que vous me proposez.
Que vous dirai-Je enfin? Maître de leur suffrage.
Peut-être avec le temps j'oserai davantage.
Ne précipitons rien ; et daignez commencer
A me mettre en état de vous récompenser.
ROXAHC.
Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence;
Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance :
Vous avez pressenti Jusqu'au moindre danger
Où mon amour trop prompt vous alloit engager.
Pour vous, pour votre honneur, vous en craignez les suitesi
Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.
Mais avez-vous prévu , si vous ne m'épousez ,
Les périls plus certains où vous vous exposez?
Songez-vous que, sans moi, tout vous devient contraire?
Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire?
Songez-vous que Je tiens les portes du palais;
Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais;
Que j'ai sur votre vie un empire suprême;
Que TOUS ne respirez qu'autant que je vous aime?
Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus,
Songez-Tous, en an mot, que vous ne seriez plus?
BAJAIBT.
Oui , je tiens tout de vous; et J'avois lieu de croire
Que c'étoit pour vous-même une assez grande gloire ,
3^;« BAJAZBT.
Kf voyant devant moi tout l'empire à genoux,
D' m'eniendre avouer que je tiens tout de vous.
fi-, ne m'en défends pC/int ; ma bouclie le confesse,
i-.'j mon respect saura le confirmer sans cesse :
tî vous dois tout mon sang; ma vie est votre bien,
"tl ais enfin voulez-vous... • \
nOXANE.
Non, je ne veux plus rieiL
Ne m'importune plus de tes raisons forcées :
Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées.
Je ne te presse plus, ingrat, d'y consentir :
Rentre dans le néant dont je t'ai fait sortir.
Car enfin qui m'arrête? et quelle autre assurance
Demanderois-je encor de son indifférence?
L'ingrat est-il touché de mes empressements?
L'amour même entre-t-il dans ses raisonnements?
Ah! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse.
Que mes propres périls t'assurent de ta grâce ;
Qu'engagée avec toi par de si forts liens.
Je ne puis séparer tes intérêts des miens.
Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère;
Il m'aime, tu le sais; et, malgré sa colère.
Dans ton perfide sang je puis tout expier,
Et ta mort suffira pour me justifier.
N'en doute point; j'y cours; et, dès ce moment mëmeM.
Bajazet, écoutez; je sens que je vous aime :
Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir t
Le chemin est encore ouvert au repentir.
Ne désespérez point une amante en furie.
S'il m'échappoit un mot, c'est fait de votre vie.
BAJAZET.
Vous pouvez me l'ôter, elle est entre vos mains :
Peut-être que ma mort, utile à vos desseins,
De l'heureux Amurat obtenant votre grâce.
Vous rendra dans son cœur votre première place.
ROXANB.
Dans son cœurî Ah! crois-tu, quand il le voudroit bienj,
Que, si je perds l'espoir de régner dans le tien,
D'une si douce erreur si longtemps possédée,
Je puisse désormais souffrir une autre idée,
Ni que Je vive enfin , si je ne vis pour toiî
le te donne, cruel, des armes contre moi,
ACTE II. 3»
Sans doute; et Je devrois retenir ma foiblesse :
Ta vas en triompher. Oui , je te le confesse,
J'afTectois à tes yeux une fausse fierté :
De toi dépend ma Joie et ma félicité :
De ma sanglante mort ta mort sera suivie.
Quel fruit de tant de soins que J'ai pris pour ta Tial
Tu soupires enfin , et semblés te troubler :
Achève, parle.
BAJASET.
O del! que ne puis-Je parler I
ROXANE.
Quoi donc! Que dites-vousî et que viens-Je d'entendre?
Vous avez des secrets que je ne puis apprendre?
Quoi! de vos sentiments Je ne puis m'éclaircir7
BAJAZBT.
Madame, encore un coup, c'est à vous de choisir t
Daignez m'ouvrir au trône un chemin légitime ;
Ou bien, me voilà prêt, prenez votre victime.
ROIANB.
Ah ! c'en est trop enfin , tu seras satisfait.
Holà! gardes, qu'on vienne.
SCÈNE IL
BAJAZET, ROXANE, ACOMAT.
ftOXARE.
Acomat, c'en est faic
Vous pouvez retourner. Je n'ai rien à vous dire.
Du sultan Amurat je reconnois l'empire :
Sortez. Que le sérail soit désormais fermé ;
Et que tout rentre ici dans l'ordre accoutumé.
SCÈNE III.
BAJAZET, ACOMAT.
ACOHAT.
Seigneur, qu'ai-Je entendu? Quelle surprise extrôo
Qu'allez-vous devenir? Que deviens-Je moi-même?
D'où naît ce changement? Qui dois-]e en accuser.
O dell
BAIAZBT.
D ne faut point ici vous abuser.
390 BAJAZBT.
Roxane est offensée et court à la vengeacce >
Un obstacle éternel rompt notre inteUigencc
Vlïir, songez à vous. Je vous en averti;
Et, sans compter sur moi, prenez votre parti.
ACOMAT.
Quoi! \
BAJAZET.
Vous ei vos amis, cherchez quelque retraite.
Je sais dans quels périls mon amitié vous jette ;
Et j'espérois un Jour vous mieux récompenser.
Mais, c'en est fait, vous-dis-Je; 11 n'y faut plus penseft
ACOHAT.
£t quel est donc , seigneur, cet obstacle invincible?
Tantôt dans le sérail J'ai laissé tout paisible.
Quelle fureur saisit votre esprit et le sien T
BAJAZET.
Elle veut, Acomat, que Je l'épouse!
ACOMAT.
Hé bien?
L'usage des sultans à ses voeux est contraire;
Mais cet usage, enfin, est-ce une loi sévère,
Qu'aux dépens de vos jours vous deviez observer?
La plus sainte des lois, ah! c'est de vous sauver.
Et d'arracher, seigneur, d'une mort manifeste ,
Le sang des Ottomans dont vous faites le reste I
BAJAZBT.
Ce reste malheureux seroit trop acheté.
S'il faut le conserver par une lâcheté.
ACOMAT.
Et pourquoi vous en faire une image si noire)
L'hjrmen de Soliman ternit-il sa mémoire?
Cependant Soliman n'étoit pas menacé
Des périls évidents dont vous êtes pressé.
BAJAZBT.
Et ce sont ces périls et ce soin de ma vie
Qui d'un servile hymen feroient l'ignominie.
Soliman n'avoit point ce prétexte odieux ;
Bon esclave trouva grâce devant ses yeux;
Et, sans sabir le >ng d'un hymen nécessaire,
Il loi fit de son cœur un présent volontaire.
ACOMAT.
HHa voot aimez Roxane.
ACTB II. W»
BAJAZET.
Acomat, c'est assez.
Je me plidns de mon sort moins que vous ne pensei.
La mort n'est point pour moi le comble des disgrâces ;
J'osai, tout jeune encor, la chercher sur tos traccsi
Et l'indigne prison où je suis renfermé
A la Toir de plus près m'a même accoutumé ;
Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée :
Elle finit le cours d'ane vie agitée.
Hélas ! si Je la quitte avec quelque regret...
Pardonnez, Acomat, je plains avec sujet
Des cœurs dont les bontés trop mal récompensi5ea
M'avaient pris pour objet de toutes leurs pensées.
ACOMAT.
Ah! si nous périssons, n'en accusez que tous.
Seigneur : dites un mot, et vous nous sauvez tous.
Tout ce qui reste ici de braves lanissaires,
De la religion les saints dépositaires ,
Du peuple byzantin ceux qui plus respectés
Par leur exemple seul règlent ses volontés ,
Sont prêts de vous conduire à la porte sacrée
D'où les nouveaux sultans font leur première entrée.
BAJAZET.
Hé bien , brave Acomat , si je leur suis si clier.
Que des mains de Roxaue ils viennent m'arracher.
Du sérail, s'il le faut, venez forcer la porte;
Entrez accompagné de leur vaillante escorte.
J'aime mieux en sortir sanglant, couvert de coups,
Que chargé malgré moi du nom de son époux :
Peut-être je saurai, dans ce désordre extrême,
Par un beau désespoir me secourir moi-même ;
Attendre, en combattant, l'effet de votre foi.
Et vous donner le temps de venir jusqu'à moi.
ACOMAT.
Hé! pourral-Je empêcher, malgré ma diligence.
Que Roxane d'un coup n'assure sa vengeancel
Alors qu'aura servi ce zèle Impétueux,
Qu à charger vos amis d'un crime infructueux?
Promettes : affranchi d'un péril qui vous presse,
Vous verres de quel poids sera votre promesse.
BAJAEKT.
M9il
S9» BAJAZBT.
AGOHAT.
Ne rougissez point : le sang des Ottomans
Ne doit point en esclave obéir aux serments.
Consultez ces héros que le droit de la guerre
Mena victorieux jusqu'au bout de la terre :
Libres dans leur victoire, et maîtres de leur foi ,
L'intérêt de l'État fut leur unique loi;
Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée
Que sur la foi promise et rarement gardée.
Je m'emporte, seigneur.
BAJAZET.
Oui, je sais, Âcomat,
Jusqu'où les a portés l'intérêt de l'État.
Mais ces mêmes héros, prodigues de leur vie,
Ne la rachetoient point par une perfidie.
ACOUAT.
O courage Inflexible! O trop constante foi,
Que, même en périssant, j'admire malgré moil
Faut-il qu'en un moment un scrupule timide
Perde... Mais quel bonheur nous envoie Atalidet
SCÈNE IV.
BAJAZET, ATALIDE, ACOMAT.
ACOHAT.
Ah ! madame ! venez avec moi vous unir.
Il se perd.
ATALIDE.
C'est de quoi je viens l'entretenir.
Mais laissez-nous : Roxane , & sa perte animée ,
Veut que de ce palais la porte soit fermée.
Toutefois, Acomat, ne vous éloignez pas :
Peut-être on vous fera revenir sur vos pas.
SCÈNE V.
BAJAZET, ATALIDE.
BAJAZET.
Hé bien ! c'est maintenant qu'il faut que je vous laiftse.
Le ciel punit ma feinte, et confond votre adresse;
Rien ne m'a pu parer contre ses derniers coups :
Il falloit ou mourir, ou n'être plus à vous.
ACTE IL 393
De quoi nous a serirî cette indif^ne contralnteT
Jb ineurs plus tard : voilà tout le fruit de ma feint«.
Je TOUS l'avois prédit : mais vous l'avez voulu;
J'ai reculé vos pleurs autant que je l'ai pu.
Bell* Atalide, au nom de cette complaisance.
Daignez de la sultane éviter la présence :
Vos pleurs vous trabiroient, cachez-les à ses yeaXi
Et ne prolongez point de dangereux adieux.
ATALIDB.
Non, seigneur. Vos bontés pour une infortunée
Ont assez disputé contre la destinée.
Il vous en coûte trop pour vouloir m'épargner :
Il faut vous rendre; il faut me quitter et régner.
BAJAZET.
Vous quitter I
ATALIDB.
Je le veux. Je me suis consultée.
De mille soins Jaloux jusqu'alors agitée ,
11 est vrai, je n'ai pu concevoir sans effroi
Que Bajazet pût vivre et n'être plus à moi;
Et lorsque quelquefois de ma rivale heureuse
Je me représentois l'image douloureuse.
Votre mort (pardonnez aux fureurs des amants)
Ne me paroissoit pas le plus grand des tourments
Biais à mes tristes yeux votre mort préparée
Dans toute son horreur ne s'étoit pas montrée t
Je ne vous voyois pas, ainsi que je vous vois.
Prêt à me dire adieu pour la dernière fois.
Seigneur, Je sais trop bien avec quelle constance
Vous allez de la mort affronter la présence ,
Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs
De me prouver sa foi dans ses derniers soupirs;
Mais, hélas! épargnez une âme plus timide;
Uesurez vos malheurs aux forces d'Atalide;
Et ne m'exposez point aux plus vives douleurs
Qui Jamais d'une amante épuisèrent les pleurs!
BAJAZET.
Et que deviendrez-vous, si , dès cette Journée,
Je célèbre à vos yeux ce funeste hyménée?
ATALIDE.
lie vous informez point ce que Je deviendrai.
PfU-être à mon destin, seigneur. J'obéirai.
«M BâJAZBT.
Que sals-JeT A ma douleur Je chercherai des chsrmea.
Je songerai peut-être, au milieu de mes larmes,
Qu'à vous perdre pour moi vous étiez résolu;
Que vous vivez; qu'enfin c'est moi qui l'ai voulu.
B A J A Z ^T.
Non , vous ne verrez point cette fête cruelle.
Plus vous me commandez de vous être infidèle,
Madame, plus je vois combien vous méritez
De ne point obtenir ce que vous souhaitez.
Quoi! cet amour si tendre, et né dans notre enfance,
Dont les feux avec nous ont crû dans le silence;
Vos larmes que ma main pou voit seule arrêter;
Mes serments redoublés de ne vous point quitter i
Tout cela finiroit par une perfidie I
J'épouserois, et quiî ( s'il faut que Je le die)
Une esclave attachée à ses seuls intérêts,
Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts ,
Qui m'offre, ou son hymen, ou la mort infailliblej
Tandis qu'à mes périls Atalide sensible,
Et trop digne du sang qui lui donna le jour.
Veut me sacrifier Jusques à son amour?
Ah! qu'au Jaloux sultan ma tête soit portée,
Puisqu'il faut à ce prix qu'elle soit rachetéel
ATALIDE.
Seigneur, vous pourriez vivre , et ne me point trahir.
BAJAZBT.
Parlez : si je le pais, Je suis prêt d'obéir.
ATALIDE.
La sultane vous aime; et, malgré sa colère.
Si vous preniez, seigneur, plus de soin de lui plidre;
Si vos soupirs daignoient lui faire pressentir
Qu'un Jour...
BAJ AZET.
Je vous entends : Je n'y puis consentir.
Ne vous figurez point que, dans cette journée.
D'un lâche désespoir ma vertu consternée
Craigne les soins d'un trône où je pourrois monter.
Et par un prompt trépas cherche à les éviter.
J'écoute trop peut-être une imprudente audace ;
Mais , sans cesse occupé des grands noms de ma race,
Jespérois que, fuyant an indigne repos,
Je prendrois quelque place entre tant de héros.
ACTB IL M»
Maib , quelque ambition , quelque amour qui me brûle,
Je ne puis plus tromper une amante crédule.
En rain , pour me saurer, Je rous l'aurois promis :
Et ma bouche et mes yeux , du mensonge ennemis ,
Peut-être, dans le temps que Je voudrois lui plaire,
Feroient par leur désordre un effet tout contraire;
Et de mes froids soupirs ses regards offensés
Verroient trop que mon cœur ne les a point poussés.
O ciel ! combien de fois Je l'aurois éclaircie,
Si Je n'eusse à sa haine exposé que ma vie;
Si Je n'avois pas craint que ses soupçons Jaloux
N'eussent trop aisément remonté Jusqu'à vous!
Et J'irois l'abuser d'une fausse promesse!
Je me parjureroisi Et, par cette bassesse...
ih ! loin de m'ordonner cet indigne détour.
Si votre coeur étoit moins plein de son amour,
le vous verrois , sans doute , en rougir la première
Mais, pour vous épargner une injuste prière,
Adieu ; Je vais trouver Roxane de ce pas.
Et Je vous quitte.
ATALIDE.
Et moi , Je ne vous quitte pas.
Venez, cruel, venez. Je vais vous y conduire;
Et de tous nos secrets c'est moi qui veux l'instruire.
Puisque, malgré mes pleurs, mon amant furieux
8e fait tant de plaisirs d'expirer k mes yeux,
Roxane, malgré vous, nous Joindra l'un et l'autre :
Elle aura plus de soif de mon sang que du vôtre \
Et je pourrai donner à vos yeux effrayés
Le spectacle sanglant que vous me prépariez.
BAJAZET.
0 ciel ! que faites-vous?
ATALIUB.
Cruel! pouvez-vou8 croire
Que je sois moins que vous jalouse de ma gloire
Pensez-vous que cent fois, en vous faisant parler,
Ma rougeur ne fût pas prête à me déceler?
Mais on me présentoit votre perte prochaine.
Pourquoi faut-il, ingrat! quand la mien ue est certaine.
Que vous n'osiez pour moi ce que j'osois pour vous?
Peut-être II sufOra d'un mot un peu plus doux;
Roxane dans son cœur peut-être vous pardonne.
Ml BAJAZBT.
Vou4-même, vous voyez le temps qu'elle vous donne t
k-t-elle, en vous quittant, fait sortir le vizir?
Des gardes à mes yeux viennent-ils vous saisir?
Enfin, dans sa fureur implorant mon adresse,
Ses pleurs ne m'orit-ila pas découvert sa tendresse?
Peut-être elle n'attend qu'un espoir incertain
Qui lui fasse tomber les armes de la main.
Allez, seigneur, sauvez votre vie et la mienne.
BAJAZET.
Hé bien... Mais quels discours faut-il que Je lui tienne T
ATALIDB.
Ab ! daignez sur ce choix ne me point consulter.
L'occasion , le ciel pourra vous les dicter.
Allez : entre elle et vous Je ne dois point paroltre:
Votre trouble ou le mien nous feroit reconnoître.
Allez : encore un coup, je n'ose m'y trouver.
Dites... tout ce qu'il faut, seigneur, pour vous sauver.
FIN DU DBUXlàllB ACTB.
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDB.
Zaïre, il est donc vrai, sa grâce est prononcée?
ZAÏRE.
le TOUS l'ai dit, madame : une esclave empressée,
Qui couroit de Roxane accomplir le désir,
Aux portes du sérail a reçu le vizir.
Ils ne m'ont point parlé; mais , mieux qu'aucun langage.
Le transport du vizir marquoit sur son visage
Qu'un heureux changement le rappelle au palais,
Et qu'il y vient signer une éternelle paix.
Roxane a pris, sans doute, une plus douce voie.
ATALIDE.
Ainsi, de toutes parts, les slaisirs et la joie
ACTE III. 3B7
M'abandonnent, Zaïre, et marchent sur leurs pas.
J'ai fait ce que j'ai dû; je ne m'en repens pas.
ZAÏRE.
Quoi, madame! Quelle est cette nouvelle alarme?
ATALIDE.
Et ne t'a^t-on point dit, Zaïre, par quel charme,
Ou, pour mieux dire enfin, par quel engagement
Bajazet a pu faire un si prompt changement?
Hcxane en sa fureur paroissoft inflexible;
A-t-elle de son cœur quelque gage infaillible?
Parle. L'épouse-t-il ?
ZAÏRE.
Je n'en ai rien appris.
Mais enfin s'il n'a pu se sauver qu'à ce prix;
S'il fait ce que vous-même avez su lui prescrire,
S'il l'épouse, en un mot...
ATALIDE.
S'il l'épouse, Zaïre!
ZAÏRE.
Quoi I vous repentez-vous des généreux discours
Que vous dictoit le soin de conserver ses jours?
ATALIDE.
Non , non : il ne fera que ce qu'il a dû faire.
Sentiments trop jaloux , c'est à vous de vous taire t
Si Bajazet l'épouse, il suit mes volontés;
Respectez ma vertu qui vous a'surmontés;
 CCS nobles conseils ne mêlez point le v6tre;
Et, loin de me le peindro entre les bras d'une autre.
Laissez-moi sans regret me le représenter
Au trône où mon amour l'a forcé de monter.
Oui, je me reconnois, je suis toujours la même.
Je voulois qu'il m'aimât, chère Zaïre; il m'aime:
Et du moins cet espoir me console aujourd'hui
Que je vais mourir digne et contente de lui.
ZAÏRE.
Mourir! Quoi! vous auriez un dessein si funeste?
ATALIDE.
J'ai cédé mon amant; tu t'étonnes du reste!
Peux -tu compter, Zaïre, au nombre des malheurs
Une mort qui prévient et finit tant de pleurs?
Qu'il vive, c'est assez. Je l'ai voulu, sans doute;
Et Je le veux toujours, quelque prix qu'il m'en coûte.
as
398 BAJAZBT.
Je n'examine point ma joie ou mon ennai *
J'aime assez mon amant pour renoncer à lai.
Mais, hélas! il peut bien penser avec justice
Que, si j'ai pu lui faire un si grand sacrifice.
Ce cœur, qui de ses jours prend ce funeste soin,
L'aime trop pour vouloir en être le témoin,
.lions, je veux savoir...
ZAÏRE.
Modérez-vous , de grâce :
On vient vous informer de tout ce qui se passe.
C'est le vizir.
SCÈNE II.
ATALIDE, ACOMAT, ZAÏRE.
ACOMAT.
Enfla, nos amants sont d'accord,
Madame ; un calme heureux nous remet dans le [tort.
La sultane a laissé désarmer sa colère;
Elle m'a déclaré sa volonté dernière;
Et, tandis qu'elle montre au peuple épouvanté
Du prophète divin l'étendard redouté,
Qu'à marcher sur mes pas Bajazet se dispose
Je vais de ce signal faire entendre la cause ,
Remplir tous les esprits d'une juste terreur.
Et proclamer enfin le nouvel empereur.
Cependant permettez que je vous renouvelle
Le souvenir du prix qu'on promit à mon zèle.
N'attendez point de moi ces doux emportements.
Tels que j'en vois paroître au cœur de ces amants;
Mais si, par d'autres soins, plus dignes de mon âge,
Par de profonds respects, par un long esclavage.
Tel que nous le devons au sang de nos sultans ,
Je puis...
ATALIDE.
Vous m'en pourrez instruire avec le temps.
Avec le temps aussi vous pourrez me connoitre.
Mais quels sont ces transports qu'ils vous ont fait paroître?
ACOMAT.
Madame, doutez- vous des soupirs enflammes
De deux jeunes amants l'un de l'autre charmés?
ATALIDE.
Non; mais, à dire Traî, ce miracle m'étonne.
ACTE III 9»
Et d:t-on à quel prix Roxane lui pardonnnT
L*épouse-t-il enfin ?
ACOUAT.
Madame, je le croL
Voici tout ce qui vient d'arriver devant moi s
Surpris, je l'avouerai, de leur fureur commune.
Querellant les amants, l'amour et la fortune,
J'étois de ce palais sorti désespéré.
Déjà, sur un vaisseau dans le port préparé.
Chargeant de mon débris les reliques plus chères.
Je méditoi^ ma fuite aux terres étrangères.
Dans ce triste dessein au palais rappelé ,
Plein de joie et d'espoir, j'ai couru, j'ai volé.
La porte du sérail à ma voix s'ei>i ouverte.
Et d'abord une esclave à mes yeux s'est offerte.
Qui m'a conduit sans bruit dans un appartemtuit
Où Roxane attentive écoutait son amant.
Tout gardoit devant eux un auguste silence:
Moi-même, résistant à mon impatience.
Et respectant de loin leur secret entretien ,
J'ai longtemps, immobile, observé leur maintien.
Enfin, avec des yeux qui découvroient son âme,
L'une a tendu la main pour gage de sa flamme;
L'autre, avec des regards éloquents, pleins d'amour,
L'a de ses feux, madame, assurée à son touc
ATALI0E.
Hélas 1
ACOUAT.
Es m'ont alors aperçu l'un et l'autre.
• Voilà, m'a-t-elle dit, votre prince et k notre.
o Je vais, brave Acomat, le remettre en vos mains.
« Allez lui préparer les honneurs souverains;
« Qu'un peuple obéissant l'atiende dans le temple :
« Le sérail va bientôt vous eu donner l'exemple. •
Aux pieds de Bajazet alors je suis tombé ;
Et soudain à leurs yeux je me suis dérobé :
Trop heureux d'avoir pu, par un récit tiùtle.
De leur paix, en passant, vous conter la nouvelle.
Et m'acquitter vers vous de mes respects profonds ^ I
Je vais le couronner, niadarae, et j'en réponds.
1. On ne dit pis if acquitter de ta rtspcctt, comme on dit s'acqtritt;:
dt $et dtvoirt. (D'Ouver.)
400 BAJAZET.
SCÈNE III.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDE.
Allons, retirons-nous, ne troublons point leur joie,
ZAÏRE.
Ah, madame! croyez...
A7ALIDE.
Que veux-tu que je croie?
Quoi doncl à ce spectacle irai-je m'exposer?
Tu vois que c'en est fait, ils se vont épouser;
La sultane est contente; il l'assure qu'il l'aiiiic.
Mais je ne m'en plains pas, je l'ai voulu inoi-mûme.
Cependant croyois-tu, quand, jaloux de sa foi,
Il s'alloit plein d'amour sacrifier pour moi ;
Lorsque son cœur, tantôt m'exprimant sa tendresse,
Refusoit à Roxane une s>imple promessR;
Quand mes larmes en vain tàclioient do l'émouvoir;
Quand je m'applaudissois de leur peu de pouvoir,
Croyois-tu que son cceur, contre toute a[)parence.
Pour la persuader trouvât tant d'éloquence?
Ah! peut-Ctre, après tout, que sans trop se forcer.
Tout ce qu'il a pu dire, il a pu le penser.
Peut-être en la voyant, plus sensible pour elle.
Il a vu dans ses yeux quelque grâce nouvelle;
Elle aura devant lui fait parler ses douleurs;
Elle l'aime ; un empire autorise ses pleurs :
Tant d'amour touche enfin une àme généreuse.
Hélas! qi:e de raisons contre une malheurensol
ZAïnE.
Mais ce succès, madame, est encore incertain.
Attendez.
ATALIDE.
Non, vois-tu, je le nierois en vain.
Je ne prends point plaisir à croître ma misère;
Je sais pour se sauver tout ce qu'il a dû faire.
Quand mes pleurs vers Roxane ont rappelé ses pas,
Je n'ai point prétendu qu'il ne m'obélt pas :
Mais après les adieux que je venois d'entendre.
Après tous les transports d'une douleur si tendre,
Je sais qu'il n'a point dû lui faire remarquer
ACTE III. 401
La jn'o vt les transports qu'on vient de m'expllquer.
Toi-iiu"nic, juge-nous, et vois si je Ri'abiise :
Pourquoi de ce conseil moi seule suis-je excluse
Au sort de Bajazet ai-je si peu de part?
A me cliercher lui-môme attendroit-il si tard,
N'étoii que de son cœur le trop juste reproche
Lui fait peut-être, hélas! éviter cette approche!
Mais non, je lui veux bien épargner ce souci :
11 ne me Terra plus.
ZAÏRE.
Madame, le voici.
SCÈNE IV.
BAJAZET, ATALIDE, ZAÏRE.
C'en est fait, j'ai parlé, vous êtes obéie.
Vous n'avez plus, madame, à craindre pour ma vie;
Et je serois heureux, si la foi , si l'honneur,
Ne me reprochoient point mon injuste bonheur;
Si mon cœur, dont le trouble en secret me condamne,
Pouvoit me pardonner aussi bien que Roxane.
Mais enfin je me vois les armes à la main ;
Je suis libre; et je puis contre un frère inhumain ,
Non plu» par un silence aidé de votre adresse.
Disputer en ces lieux le cœur de sa maîtresse.
Mais par de vrais combats, par de nobles dangers,
Moi-même le cherchant aux climats étrangers,
Lui disputer les cœurs du peuple et de l'armée,
El pour juge entre nous prendre la renommée.
Que voivje? Qu'avez-vous? Vous pleurez * !
ATALIDE.
Non, seigneur!
Je ne murmure point contre votre bonheur :
le ciel, le juste ciel vous devoit ce miracle.
\ ous savez si jamais j'y formai quelque obstacle :
Tant que j'ai respiré, vos yeux me sont témoins
Que votre seul péril occupoit tous mes soins;
1, Voilà le germe du Zaïre, vous pleurez. La situation est plus
vive dacs Zaïre : le mot est mieux placé. (Gbofphot.)
4M BAJAZET.
Et puisqu'il ne pouvoit finir qu'avec ma rie,
C'est sans regret aussi que je la sacrifie.
Il est vrai, si le ciel eût écouté mes vœux ,
Qu'il pouvoit m'accorder un trépas plus heureux :
Vous n'en auriez pas moins épousé ma rivale;
Vous pouviez l'assurer de la foi conjugale;
Mais vous n'auriez pas Joint à ce titre d'époux
Tous ces gages d'amour qu'elle a reçus de von?
Roxane s'estimoit assez récompensée :
Et j'aurois en mourant cette douce pensée,
Que, vous ayant moi-même imposé cette loi.
Je vous ai vêts Roxane envoyé plein de moi;
Qu'emportant chez les morts toute votre tendresse.
Ce n'est point un amant en vous qug je lui laisse.
BAJAZBT.
Que parlez-vous, madame, et d'époux et d'amant?
O ciel! de ce discours quel est le fondement?
Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle?
Moi, J'aimerois Roxane, ou je vivrois pour elle.
Madame! Ah! croyez-vous que, loin de le penser.
Ma bouche seulement eût pu le prononcer?
Mais l'un ni l'autre enfin n'étoit point nécessaire :
La sultane a suivi son penchant ordinaire;
Et, soit qu'elle ait d'abord expliqué mon retour
Comme un gage certain qui marquoit mon amonr;
Soit que le temps trop cher la pressât de se rendre ,
A peine ai-je parlé , que , sans presque m'entendre.
Ses pleurs précipités ont coupé mes discours:
Elle met dans ma main sa fortune, ses jours,
Et, se fiant enfin à ma reconnoissance ,
D'un hymen infaillible a formé l'espérance.
Moi-môme, rougissant de sa crédulité.
Et d'un amour si tendre et si peu mérité.
Dans ma confusion, que Roxane, madame,
Attrîbuoit encore à l'excès de ma flamme ,
Je me trouvois barbare, injuste, criminel.
Croyez qu'il m'a fallu, dans ce moment cruel.
Pour garder jusqu'au bout un silence perfide.
Rappeler tout l'amour que j'ai pour Atalide.
Cependant, quand je viens, après de tels efTorts,
Chercher quelque secours contre tous mes remords ,
Vous-même contre moi je vous vois, irritée,
ACTE iri.
Reprocher votre mort à mon àme agitée;
Je vois enfin , je vois qu'en ce même moment
Tout ce que je vous dis vous touche foibleraeni.
Madame, finissons et mon trouble et le vôtre.
Ne nous affligeons point vainement l'un et l'autre.
Rcxane n'est pas loin ; laissez agir ma foi :
J'irai , bien plus content et de vous et de moi.
Détromper son amour d'une feinte forcée.
Que je n'allois tantôt déguiser ma pensée.
La voici.
ATALIDZ.
Juste ciel! où va-t-il s'exposer!
Si voua m'aimez , gardez de la désabuser.
SCÈNE V.
BAJAZET, ROXÂNE, ATALIDE, ZAIHE.
Venez, seigneur, venez : il est temps de paroî're.
Et que tout le sérail reconnaisse son maître :
Tout ce peuple nombreux dont il est habité, ■
Assemblé par mon ordre, attend ma volonté.
Mes esclaves gagnés , que le reste va suivre ,
Sont les premiers sujets que mon amour vous liue.
L'auriez-vous cru, madame, et qu'un si prompt retour
Fit à tant de fureur succéder tant d'amourî
Tantôt, à me venger fixe et déterminée,
Je jurois qu'il voyoit sa dernière journée :
A peine cependant Bajazet m'a parlé;
L'amour fit le serment, l'amour l'a violé.
J'ai cru dans son désordre entrevoir sa tendresse :
J'ai prononcé sa grâce, et je crois sa promesse.
Oui , je vous ai promis et j'ai donné ma foi
De n'oublier jamais tout ce que je vous doi;
J'ai juré que mes soins, ma juste complaisance.
Vous répondront toujours de ma reconnoissance.
Si je puis à ce prix mériter vos bienfaits
Je vais de vos bontés attendre les effets
404
BAJAZBT.
SCÈNE VI.
ROXANE, ATALIDE, ZAÏRE.
ROXANE.
De quel étonnement, 6 ciel ! suis-je frappée !
Est-ce un songe? et mes yeux ne m'ont-ils point troiiipéel
Quel est ce sombre accueil, et ce discours glacé
Qui semble révoquer tout ce qui s'est passé?
Sur quel espoir croit-il que je me sois rendue,
Et qu'il ait regagné mon amitié perdue ?
J'ai cru qu'il me juroit que jusques à la mort
Son amour me laissoit maîtresse de son sort.
Se repent-il déjà de m'avoir apaisée?
Mais moi-môme tantôt me serois-je abusée?
Ah!... Mais il vous parloit : quels étoient ses discours,
Madame?
ATALIDE.
Moi, madame! Il vous aime toujours.
ROXANE.
1) y va de sa vie, au moins, que je le croie.
Mais, de grâce, parmi tant de sujets de joie,
Répondez-môi , comment pouvez-vous expliquer
Ce chagrin qu'en sortant il m'a fait remarquer?
ATALIDE.
Madame, ce chagrin n'a point frappé ma vue.
II m'a de vos bontés longtemps entretenue :
11 en étoit tout plein quand je l'ai rencontré :
J'ai cru le voir sortir tel qu'il étoit entré.
Mais, madame, après tout, faut-il être surprise
Que, tout prêt d'achever cette grande entreprise,
Bajazet s'inquiète, et qu'il laisse échapper
Quelque marque des soins qui doivent l'occuper?
ROXANE.
Je vois qu'à l'excuser votre adresse est extrême :
Vous parlez mieux pour lui qu'il ne parle lui-mèn.9
ATALIDE.
Et quel autre intérêt...
ROXANE.
Madame* c'est assez ;
ACTE III. 40B
Je conçois vos raisons mieux que vous ne pensei.
Laissez-moi : j'ai besoin d'un peu de solitude.
Ce jour me jette aussi dans quelque inquiétude :
J'ai, comme Bajazet, mon chagrin et mes soins;
Et Je veux un moment y penser sans témoins.
SCÈNE VII.
ROXANE.
De tout ce que je vois que faut-il que je pense?
Tous deux à me tromper sont-ils d'intelligence?
Pouiquoi ce changement, ce discours, ce départ?
N'ai-je pas môme entre eux surpris quelque regard!
Bajazet interdit! Atalide étonnée!
O ciel ! à cet affront m'auriez-vous condamnée?
De mon aveugle amour seroient-ce là les fruits?
Tant de jours douloureux, tant d'inquiètes nuits;
Mes brigues, mes complots, ma trahison fatale,
FTaurais-je tout tenté que pour une rivale?
Mais peut-être qu'aussi , trop prompte à m'afiQiger,
J'observe de trop près un chagrin passager :
rimpute à son amour l'effet de son caprice.
N'ef Vil pas jusqu'au bout conduit son artifice?
Prêt à voir le succès de son déguisement ,
Quoi! ne pouvoit-il pas feindre encore un niomtiiit?
Non, non, rassurons-nous : trop d'amour m'intimide.
Et pourquoi dans son cœur redouter Atalide?
Quel seroit son dessein? qu'a-t-elle fait pour lui?
Qui de nous deux enfin le couronne aujourd'hui?
Mais, hélas! de l'amour ignorons-nous l'empire?
Si par quelque autre charme Atalide l'attire,
Qu'importe qu'il nous doive et le sceptre et le jour?
Les bienfaits dans un cœur balancentr-ils l'amour?
Et sans chercher plus loin, quand l'ingrat me sut plaire,
Ai-je mieux reconnu les bontés de son frère?
Ah! si d'une autre chaîne il n'étoit point lié,
L'offre de mon hymen l'eût-il tant effrayé?
N'eùt-il pas sans regret secondé mon envie?
L'eût-il refusé, même aux dépens de sa vie?
Que de juste» raisons... Mais qui vient me parlcrl
Que veut-onî
X3
«W BAJAZET.
SCÈNE VIII.
ROXANE, ZATIME.
ZATTHC
Pardonnez si j'ose vous troubler t
Mais, madame, un esclave arrive de l'armée;
Et, quoique sur la mer la porte fût fermée,
Les gardes , sans tarder, l'ont ouverte à genoux ,
Aux ordres du sultan, qui s'adressent à vous.
Mais ce qui me surprend , c'est Orcan qui l'envMe,
ROXANR.
Orcan 1
ZATIM E.
Oui , de tous ceux q^ie le sultan emploie,
Orcan, le plus fidèle à servir *es desseins.
Né sous le ciel brûlant des plus noirs Africains.
Madame, il vous demande avec impatience.
Mais j'ai cru vous devoir avertir par avance ;
Et, souhaitant surtout qu'il ne vous surprît pas.
Dans votre appartement j'ai retenu ses pas.
ROXANE.
Quel malheur imprévu vient encor me confondre?
Quel peut être cet ordre? et que puis-je répondre!
Il n'en faut point douter, le sultan inquiet
Une seconde fois condamne Bajazet.
On ne peut sur ses jours sans moi rien entreprendre s
Tout m'obéit id. Mais dois-je le défendre?
Quel est mon empereur? Bajazet? Amuratî
J'ai trahi l'nn; mais l'autre est peut-ôtre un ingrat».
Le temps presse. Que faire en ce doute funeste?
Allons, employons bien le moment qui nous reste.
Ils ont beau se cacher, l'amour le plus discret
Laisse par quelque marque échapper son secret.
Observons Bajazet; étonnons Ataiide;
Et couronnons l'amant, on perdons le perfide.
1. Ce yets heureux et précis ezp!:qae parfaitement le trouble de
Rozaoe . Le parti qu'elle prend laisse le spectateur dans une vive
attente et excite pnissammeDt la curiosité. ( Gkoffhot.)
riN DU TBOISlèlfl ACTX.
ACTB IV. «n
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDE.
Ab! sais-tu mes frayeurs? sais-tu que dans cea lieu
J'ai vu du fier Orcan le visage odieux?
En ce moment fatal, que je crains sa venue.
Que je crains... Mais dis-moi, Bajazet t'a-t-il vue?
Qu'a-t-il dit? se rend-il, Zaïre, à œes raisons!
Ira-t-il voir Roxane et calmer ses soupçons 7
ZAIKE.
Il ne peut plus la voir sans qu'elle le commande:
Roxane ainsi l'ordonne, elle veut qu'il l'attende.
Sans doute à cet esclave elle vetit le cacher.
J'ai feint en le voyant de ne le point chercher.
J'ai rendu votre lettre, et j'ai pris sa réponse.
Madame , vous verrez ce qu'elle vous annonce.
ATALIDE lit :
« Après tant d'injustes détours,
« Faut-il qu'à feindre encor votre amour me conviel
« Mais je veux bien prendre soin d'une vie
« Dont vous jurez que dépendent vos jours.
• Je verrai la sultane; et, par ma complaisance,
« Par de nouveaux serments de ma reconnoissance,
a J'apaiserai, si je puis, son courroux.
« N'exigez rien de plus : ni la mort, ni vous-môme,
« Ne me ferez jamais prononcer que je l'aime,
■ Puisque jamais je n'aimerai que vous. »
Hélas! que me dit-il? Croit-il que je l'ignore?
Ne sais-je pas assez qu'il m'aime, qu'il m'adore?
Est-ce ainsi qu'à mes vœux il sait s'accommoder?
C'est Roxane, et non moi , qu'il faut persuader.
De quelle crainte encor me laisse-t-il saisie!
Funeste aveuglement! perfide jalousie!
Récit menteur, soupçon que je n'ai pu celer.
108 BAJAZBT.
Falloit-il vous entendre, ou falloit-il parler?
C'étoit fait, mon bonheur surpassoit mon aiientet
J'étois aimée, heureuse; et Roxane contente.
Zaïre, s'il se peut, retourne sur tes pas :
Qu'il l'apaise. Ces mots ne me suffisent pas :
Que sa bouche , ses yeux , tout l'assure qu'il l'aime :
Qu'elle le croie enfin. Que ne puis-je moi-même.
Échauffant par mes pleurs ses soins trop languissanro.
Mettre dans ses discours tout l'amour que je sens!
&Iais à d'autres périls je crains de le commettre.
> ZAÏRE.
Roxane vient à vous.
ATALIDe.
Ah! cachons cette lettre!
SCÈNE II.
ROXANE, ATALIDE, ZATIME, ZAÏRE.
ROXANE, à Zatime.
Viens. J'ai reçu cet ordre. Il faut l'intimider.
ATALIDE, à Zaïre.
Va , cours ; et t&che enfin de le persuader.
SCÈNE III.
ROXANE, ATALIDE, ZATIXIE.
ROXANE.
Madame, J'ai reçu des lettres de l'armée.
De toaice qui s'y passe êtes-vous informée?
ATALIDE.
On m'a dit que du camp un esclave est venu :
Le reste est un secret qui ne m'est pas connu.
ROXANE.
Amurat est heureux : la fortune est changée,
lAadame , et sous ses lois Babylone est rangée.
ATALIDE.
Hé quoi, madame! Osmin...
ROXANE.
Étoit mal avertf^
E% depuis son départ cet esd^vâ eet par^'
C'en est fait
ACTE IV. 409
ATALIDE, i part.
Quel revers !
ROX ANE.
Pour comble do disgrâces.
Le sultan, qui renvoie, est parti sur ses traces.
ATALIDE.
Quoi! les Persans armés no l'arrôtent donc pas?
nOXANE.
Non, madame : vers nous il revient à grands pas.
ATALIDE.
Que je vous plains, madame! et qu'il est nécessaire
D'achever promptement ce que vous vouliez faire !
ROXANE.
n est tard de vouloir s'opposer au vainqueur.
ATALIDE, à part.
O ciel!
ROXANB.
Le temps n'a point adouci sa rigueur. ^
Vous voyez dans mes mains sa volonté suprême.
ATALIDE.
Et que vous mande-t-iH
ROXANE.
Voyez : lisez vous-même.
Vous connoissez, madame, et la lettre et le seing.
ATALIDE.
Du cruel Amurat je reconnois la main.
(Elle lit.)
« Avant que Babylone éprouvât ma puissance,
« Je vous ai fait porter mes ordres absolus ;
« Je ne veux point douter de votre obéissance ,
• Et crois que maintenant Bajazet ne vit plus.
« Je laisse sous mes lois Babylone asservie,
« Et confirme en partant mon ordre souverain.
« Vous, si vous avez soin de votre propre vie,
■ Ne vous montrez à moi que sa tête à la main. ■
ItOXANB.
Hé bienT
ATALIDE, i part.
Cache tes pleurs, malheureuse Atalide
ROXANL
Que vous semble?
410
BAJAZET.
ATALIDE.
11 poursuit son dessein parricid>i.
Mais il pense proscrire un prince sans appui :
Il ne sait pas l'amour qui vous parle pour lui;
Que vous et Bajazet vous ne faites qu'unî âme;
Que plutôt, s'il le faut, vous mourrez...
ROXANE.
Moi, madamel
Je voudrois le sauver, je ne le puis haïr;
Mais...
ATALIDE.
Quoi doncî qu'avez-vous résolu ?
n 0 X A \ E.
D'obéir.
ATALIDE.
D'obéir!
BOXANE.
Et que faire en ce péril extrême'
Il le faut.
ATALIDE.
Quoiî ce prince aimable... qui vous aime,
Verra finir ses jours qu'il vous a destinés !
ROXANE.
n le faut; et déjà mes ordres sont donnés.
ATALIDE.
Je me meurs.
ZATIME.
Elle tombe, et ne vit plus qu'à peine.
ROXANE.
Allez, conduisez-la dans la chambre prochaine;
Mais au moins observez ses regards , ses discours ,
Tout ce qui convaincra leurs perfides amours.
SCÈNE IV.
ROXANE.
Ma rivale à mes yeux s'est enfin déclarée.
Voilà sur quelle foi je m'étois assurée!
Depuis six mois entiers j'ai cru que, nuit et Jour,
Ardente elle veilloit au soin de mon amour :
ACTE IV.
Et c'est moi qui, du sien ministre trop fidèle.
Semble depuis six mois ne veiller que pour elle;
Qui me suis appliquée à chercher les moyen»
De lui faciliter tant d'heureuT entretiens;
Et qui même souvent, prévenant son envie.
Ai hâté les moments les plus doux de sa vie.
Ce n'est pas tout : il faut maintenant m'éclaircir
Si dans sa perfidie elle a su réussir ;
n faut... Mais que pourrois-je apprendre davantage!
Mon malheur n'est-il pas écrit sur son visage?
Vois-je pas, au travers de son saisissement,
Un cœur dans ses douleurs content de son amant?
Exempte des soupçons dont je suis tourmentée ,
Ce n'est que pour ses jours qu'elle est épouvantée.
N'importe : poursuivons. Elle peut, comme moi,
Sur des gages trompeurs s'assurer de sa foi.
Pour le faire expliquer, tendons-lui quelque piège.
Mais quel indigne emploi moi-m^me m'imposé-je !
Quoi donc I à me gêner appliquant mes esprits,
J'irai faire à mes yeux éclater ses mépris?
Lui-môme il peut prévoir et tromper mon adresse.
D'ailleurs, l'ordre, l'esclave, et le vizir me presse.
Il faut prendre parti : l'on m'attend. Faisons u:ie«'> :
Sur tout ce que j'ai vu fermons plutôt les yeux ;
Laissons de leur amour la recherche importune;
Poussons à bout l'ingrat, et tentons la fortune;
Voyons si , par mes soins sur le trône élevé ,
II osera trahir l'amour qui l'a sauvé.
Et si, de mes bienfaits lâchement libérale»
Sa main en osera couronner ma rivale.
Je saurai bien toujours retrouver le moment
De punir, s'il le f;iut, la rivale et l'amant:
Dans ma juste fureur observant le perfide.
Je saurai le surprendre avec son Atalide;
Et, d'un même poignard les unissant tous deux.
Les percer l'un et l'autre, et moi-même après eux.
Voilà, n'en doutons point, le parti qu'il faut prendre.
le Teux tout ignorer i.
1. Ce monologae est cité comme l'un des morceaax fal ont le
oiieax inspiré la. célèbre Cbampmeslé. !>« nos jours, M'^ Rachel en
a tiré un parti marreilleux. (P. L.)
41S BAJAZBT.
SCÈNE V.
ROXANE, ZATIME.
ROXANE.
Ah ! que viens-tu m'apprendre ,
Zatime? Bajazet en est-il amoureux?
Vois-tu, dans ses discours, qu'ils s'entendent tous deux]
ZATIHE.
Elle n'a point parlé : toujours évanouie ,
Madame , elle ne marque aucun reste de vie
Que par de longs soupirs et des gémissements
Qu'il semble que son cœur va suivre à tous moments.
Vos femmes, dont le soin à l'envi la soulage,
Ont découvert son sein pour leur donner passage.
Moi-même , avec ardeur secondant ce dessein ,
J'ai trouvé ce billet enfermé dans son sein :
Du prince votre amant j'ai reconnu la lettre.
Et j'ai «u qu'en vos mains je devois le remettre.
ROXANE.
Donne... Pourquoi frémir? et quel trouble soudain
Me glace à cet objet, et fait trembler ma m^in?
Il peut l'avoir écrit sans m'avoir offensée ; •
Il peut même... Lisons, et voyons sa pensée :
« ni la mort, ni vous-même,
K Ne me ferez jamais prononcer que je l'aime,
« Puisque jamais je n'aimerai que vous. »
Ah ! de la trahison me voilà donc instruite !
Je reconnois l'appât dont ils m'avoient séduite.
Ainsi donc mon amour étoit récompensé.
Lâche, indigne du jour que je t'avois laissél
Ah ! je respire enfin ; et ma joie est extrême
Que le traître, une fois, se soit trahi lui-même.
Libre des soins cruels où j'allois m'engager,
Ma tranquille fureur n'a plus qu'à se venger.
Qu'il meure : vengeons-nous. Courez : qu'on le saisisse
Que la main des muets s'arme pour son supplice;
Qc'ib viennent préparer ces nœuds infortunés
Pa» qui de ses pareils les jours sont terminés.
Cours I Zatime, sois prompte à servir ma colère.
ACTE IV, 4n
ZATIMB.
Ah, madame!
♦ R O X A N E.
Quoi donc?
ZATIME.
Si, sans trop vous déplaire,
Dans les justes transports, madame, où je vous vois,
J'osois vous faire entendre une timide voix :
Bajazet, il est vrai, trop indigne de vivre,
Aux mains de ces cruels mérite qu'on le livre;
Mais, tout ingrat qu'il est, croyez-vous aujourd'hui
Qu'Amurat ne soit pas plus à craindre que lui?
Et qui sait si déjà quelque bouche infidèle
Ne l'a point averti de votre amour nouvelle?
Des cœurs comme le sien, vous le savez assez,
Ne se regagnent plus quand ils sont offensés;
Et la plus prompte mort, dans ce moment sévère,
Devient de leur amour la marque la plus chère,
n 0 X A N R.
Avec quelle insolence et quelle cruauté
Ils se jouoient tous deux de ma crédulité !
Quel penchant, quel plaisir je sentois à les croircl
Tu ne remportois pas une grande victoire ,
Perfide , en abusant ce cœur préoccupé ,
Qui lui-même craignoit de se voir détrompé!
Moi qui , de ce haut rang qui me rendoit si fière,
Dans le sein du maliieur t'ai cherché la première
Pour attacher des jours tranquilles, fortunés,
Aux périls dont tes jours étcient environnés.
Après tant de bontés, de soins, d'ardeurs extrêmes.
Tu ne saurois jamais prononcer que tu m'aimes I
Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer?
Tu pleures, malheureuse! Ah! tu devois pleurer
Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée.
Tu conçus de le voir la première pensée.
Tu pleures! et l'ingrat, tout prêt à te trahir,
Prépare les discours dont il veut t'éblouir;
Pour plaire à ta rivale, il prend soin de sa vie.
Ah, traître! tu mourras!... Quoi! tu n'es point partie?
Va. Mais nous-méme allons, précipitons nos pas :
Qu'il me voie, attentive au soin de son trépas.
Lui montrer à la fois, et l'ordre de son frère.
414 BAJâZGT.
Et de sa trahison ve gage trop sincère.
Toi, Zatime, retiens ma rivale en ces lieux.
Qu'il n'ait, en expirant, que ses cris pour adieux, ♦
Qu'elle soit cependant fidèlement servie;
Prends soin d'elle : ma haine a besoin de sa vie.
Ah ! si pour son amant facile à s'attendrir,
La peur de son trépas la fit presque mourir,
Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle
De le montrer bientôt pâle et mort devant elle,
De voir sur cet objet ses regards arrêtés
Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés !
Va, retiens-la. Surtout, garde bien le silence.
Moi... Mais qui vient ici différer ma vengeance?
SCÈNE VI.
ROXANE, ACOMAT, OSMIN.
ACOHAT.
Que faites-vous, madame? en quels retardements
D'un jour si précieux perdez-vous les moments?
Byzance , par mes soins presque entière assemblée»
Interroge ses chefs, de leur crainte troublée;
Et tous pour s'expliquer, ainsi que mes amis
Attendent le signal que vous m'aviez promis.
D'où vient que, sans répondre h leur impatience,
Le sérail cependant garde un triste silence?
Déclarez-vous, madame; et, ?;ans plus différer...
B0XA\'E.
Oui, vous serez content, je vais me déclarer.
ACOMAT.
Madame, quel regard, et quelle voix sévère.
Malgré votre discours, m'assurent du contraire?
Quoi ! déjà votre amour, des obstacles vaincu...
B 0 X A N E.
Bajazet est un traître, et n'a que trop vécu.
ACOMAT.
Lui!
R 0 X A s E.
Pour moi, pour vous-môme, également perfide»
n nous trompoit tous deux.
ACOMAT.
Comment?
ACTB IV. 415
KO X ANE.
Cette Atalide»
Qui même n'étoit pas un assez digne prix
De tout ce que pour Ini tous avei enlrepriv..
ACOVAT.
Hé bien?
BOXAÏTE.
Lisez : jugez , après cette insolence.
Si nous devons d'un traître embrasser la défense.
Obéissons plutôt à la juste rigueur
D'Amurat qui s'approche et retourne vainqueur i
Et, livrant sans regret un indigne complice.
Apaisons le sultan par un prompt sacrifice.
A c OH AT, lui rendant le billet.
Oui, puisque jusque-là l'ingi-at m'ose outrager.
Moi-même, s'il le faut, je m'offre à vous venger.
Madame. Laissez-moi nous laver l'un et l'autre
Du crime que sa vie a jeté sur la ntitre.
Montrez-moi le chemin, j'j cours.
•oxaub.
Non, Acomat:
Laissez-moi le plaisir de confondre rîngrat.
Je veux voir son désordre, et jouir de sa honte.
Je perdrois ma vengeance en la rendant si prompte.
Je vais tout préparer. Vous, cependant, allez
Disperser proraptement vos amis assemblés.
SCÈNE VII.
ACOMAT, OSMIN.
ACOBAT.
Demeure : il n'est pas temps, cher Osmin, que je 8ort«.
OSUfIf.
Quoi ! jusque-là, seigneur, votre amour vous transporte
N'avez-vous pas poussé la vengeance assez loin?
Voulex-voos de sa mort être encor le témoin î
ACOMAT.
Que veux-iu dire? Es-tu toi-même si crédule
Que de me soupçonner d'un courroux ridicule
Moi , jaloux ! Plût au ciel que me manquant de M
L'imprudent B^azet n'eût offensé que moi 1
416 BAJAZET.
OSMIN.
El pourquoi donc, seigneur, au lieu de le défendre.M'
ACOMAT.
Eh! la sultane est-elle en état de m'entendre?
Ne voyois-tu pas bien , quand je l'allois trouver,
Que j'allois avec lui me perdre ou me sauver?
Ah! de tant de conseils événement sinistre!
Prince aveugle! ou plutôt trop aveugle ministre.
Il te sied bien d'avoir en de si Jeunes mains ,
Chargé d'ans et d'honneurs, confié tes desseins.
Et laissé d'un vizir la fortune flottante
Suivre de ces amants la conduite imprudente!
OSMIN.
Hé ! laissez-les entre eux exercer leur courroux t
Bajazet veut périr ; seigneur, songez à vous.
Qui peut de vos desseins révéler le mystère,
Sinon quelques amis engagés à se taire ?
Vous «errez par sa mort le sultan adouci.
ACOMAT.
Roxane en sa fureur peut raisonner ainsi :
Mais moi qui vois plus loin; qui, par un long usage.
Des maximes du trône ai fait l'apprentissage ;
Qui, d'emplois en emplois, vieilli sous trois sultans,
Ai vu de mes pareils les malheuis éclatants.
Je sais, sans me flatter, que de sa seule audace
On homme tel que moi doit attendre sa grâce.
Et qu'une mort sanglante est l'unique traité
Qui reste entre l'esclave et le maître irrité.
OSMIN.
Fuyez donc.
ACOMAT.
J'approuvois tantôt cette pensée :
Mou entreprise alors étoit moins avancée;
Mais il m'est désormais trop dur de reculer.
Par une belle chute il faut me signaler.
Et laisser un débris du moins après ma fuite,
Qui de mes ennemis retarde la poursuite.
Bajazet vit encor : pourquoi nous étonner?
Acomat de plus loin a su le ramener.
Sauvons-le malgré lui de ce péril extrême,
Pour nous, pour nos amis, pour Roxane elle-mP.me.
Tu vois combien son cœur, prêt à le protéger.
ICTB iT. 417
A retenu mon bras trop prompt à la venger.
Je connois peu l'amour; mais j'ose te répondre
Qu'il n'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre;
Que nous avons du temps. Malgré soa désespoir,
[\oxane l'aime encore , Osmin , et le va voir.
os MIN.
Enfin , que vous inspire une si noble audace?
Si Roxane l'ordonne, il faut quitter la place :
Ce palais est tout plein...
ACOMAT.
Oui, d'esclaves obscurs,
Nourris, loin de la guerre, à l'ombre de ses murs.
Mais toi , dont la valeur, d'Âmurat oubliée ,
Par de communs chagrins à mon sort s'est liée ,
Voudras-tu jusqu'au bout seconder mes fureurs?
OSMIN.
Seigneur, vous m'offensez : si vous mourez, je meurs.
ACOMAT.
D'amis et de soldats une troupe hardie
Aux portes du palais attend notre sortie;
La sultane d'ailleurs se fie à mes discours :
Nourri dans le sérail, j'en connois les détours;
Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure ;
Ne tardons plus, marchons; et, s'il faut que je meure ,
Mourons; moi, cher Osmin, comme un vizir; et toi.
Comme le favori a'un homme tel que moi.
FIN DC ÇUAIBiftUK ACTM.
418
BAJAZBT.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
ATALIDE.
Hélas! Je cherche en vain : rien ne s'offre à ma vue.
Malheureuse! Comment puis-je l'avoir perdue?
Ciel , aurois-tu permis que mon funeste amour
Exposât mon amant tant de fois en un jour?
Que, pour dernier malheur, cette lettre fatale
Fût encor parvenue aux yeux de ma rivale?
J'étois en ce lieu même ; et ma timide main ,
Quand Roxane a paru , l'a cachée en mon sein.
Sa présence a surpris mon àme désolée;
Ses menaces, sa voix , un ordre m'a troublée :
J'ai senti défaillir ma force et mes esprits :
Ses femmes m'entouroient quand je les ai repris;
A mes yeux étonnés leur troupe est disparue.
Ahl trop cruelles mains, qui m'avez secourue,
Vous m'avez v«ndu cher vos secours inhumains;
Et par vous ceite lettre a passé dans ses mains.
Quels desseins mainteiiaui occupent sa pensée?
Sur qui sera d'abord sa vengeance exercée?
Quel sang pourra suffire à son ressentiment?
Ah! Bajazet est mort, ou meurt en ce moment.
Cependant on m'arrête , on me tient enfermée.
On ouvre : de son sort je vais être informée.
SCÈNE II.
ROXANE, ATALIDE, ZATIME, gardes,
EOXANE, à Atalide.
Retirez-vous.
ATALIDE.
Madame... excusez l'embarras...
ROXANE.
Retirez-vous, vous dis-je; et ne répliquez pa».
Gardes, qu'on la retienne.
Acr« r
4!«
SCÈNE III.
ROXANE, ZATIME.
ROXARE.
Oui , tout est prêt, Zatime
Orcan et les muets attendent leur victime.
Je suis pourtant toujours maltresse de son sort:
Je pais le retenir. Mais s'il sort , il est mort.
Vient-il?
ZATIHE.
Oui , sur mes pas un esclave l'amène :
Et, loin de soupçonner sa disgrâce prochaine,
n m'a paru, madame, avec empressement
Sortir, pour votis chercher, de son appartement.
ROXANE.
Ame lâche, et trop digne enfin d'être déçue.
Peux-tu souffrir èncor qu'il paroisse à ta vuet
Crois-tu par tes discours le vaincre ou l'étonner?
Quand même il se reiidroit, peux-tu lui pardonner?
Quoi 1 ne devrois-tu pas être déjà vengée?
Ne crois-tu pas encore être assez outragée?
Sans perdre tant d'efforts sur ce cœur endurci.
Que ne le laissons-nous périr?... Mais le voici.
SCÈNE IV.
8AJAZET, ROXAKE.
K 0 X A N K.
Je ne vous ferai point des reproches frivoles i
Les moments sont trop clicrs pour les perdre en paroles.
Mes soins vous, sont connus : en un mot, vous vivez;
Et je ne vous dirois que ce que vous savez.
Malgré tout mon amour, si je n'ai pu vous plaire ,
Je n'en murmure point; quoiqu'à ne vous rien taire,
Ce même amour peut-être, et ces mêmes bienfaite,
Auroient dû suppléer à mes foibles attraits.
Mais je m'étonne enfin que, pour reconnoissance,
Pour prix de tant d'amour, de tant de confiance.
Vous ayez si longtemps, par des détours si bas.
Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.
420 B V J l Z R I .
BAJAZET.
Qui? moi, madame?
ROXANE.
Oui, toi. Voudrois-tu point encore
ftle nier un mépris que tu crois que j'ignore?
Ne prétendrois-tu point, par tes fausses couleurs,
Déguiser un amour qui te retient ailleurs;
Et me jurer enfin , d'une bouche perfide,
'Icut ce que tu ne sens que pour ton Atalide?
BAJ AZETr
Atalide, madame! 0 ciel! qui vous a dit...
ROXANE.
Tiens, perfide, regarde, et démens cet écriL
BAJAZET, après avoir regardé la lettre.
Je ne vous dis plus rien : cette lettre sincère
D'un malheureux amour contient tout le mystère;
Vous savez un secret que, tout prêt à s'ouvrir,
IVIon cœur à mille fois voulu vous découvrir.
J'aime, je le confesse, et devant que votre àme,
Prévenant mon espoir, m'eût déclaré sa flamme,
Déjà, plein d'un amour dès l'enfance formé,
A tout autre désir mon cœur étoit fermé.
Vous me vîntes ofTrir et la vie et l'empire;
Et même votre amour, si j'ose vous le dire.
Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi
De tous mes sentiments vous répondit pour moi.
Je connus votre erreur. Mais que pouvois-je faire'i
Je vis en même temps qu'elle vous étoit chère.
Combien Je trône tente un cœur ambitieux!
Un si noble présent me fit ouvrir les yeux.
Je chéris, j'acceptai, sans taider davantage.
L'heureuse occasion de sortir d'esclavage.
D'autant plus qu'il falloit l'accepter ou périr,;
D'autant plus que vous-même, ardente à me l'offrir,
Vous ne craigniez rien tant que d'être refusée;
Que môme mes refus vous auroient exposée;
Qu'aj)rès avoir osé me voir et me parler.
Il étoit dangereux pour vous de reculer.
Cependant, je n'en veux pour témoins que vos plaintes,
A.i-je pu vous tromper par des promesses feintes?
Songez combien de fois vous m'avez reproché
Un silence témoin de mon trouble caché :
ACTB V. 4SI
Plus l'effet de vos soins et ma gloire étolent proches ,
Plus mon cœur interdit se faisoit de reproches.
Le ciel, qui m'entendoit, sait bien qu'en mêrue temps
Je ne m'arrêtois pas à des vœux impuissants :
Et si l'effet enfin , suivant mon espérance ,
Eût ouvert un champ libre à ma reconnoissance.
J'aurais, par tant d'honneurs, par tant de dignités.
Contenté votre orgueil et payé vos bontés,
Que vous-même peut-être...
ROXARE.
Et que pourrois-tu faire?
Sans l'offre de ton cœur, par où peux-tu me plaire?
Quels seroient de tes vœux les inutiles fruits?
Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis?
Mfiitresse du sérail, arbitre de ta vie,
Et même de l'État, qu'Amurat me confie,
Sultane, et, ce qu'en vain j'ai cru trouver en toi,
Souveraine d'un cœur qui n'eût aimé que moi t
Dans ce comble de gloire où je suis arrivée ,
A quel indigne honneur m'avois-tu réservée?
Traînerois-je en ces lieux un sort infortuné ,
Vil rebut d'un ingrat que j'aurois couronné.
De mon rang descendue, à mille autres égale,
Ou la première esclave enfin de ma rivale î
ï^aissons ces vains discours; et, sans m'importuner.
Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner?
J'ai l'ordre d'Amurat, et je puis t'y soustraire.
Mais tu n'as qu'un moment : parle.
BAJAZBT.
Que faut-il faire?
R 0 X A N E.
Ma rivale est ici : suis-moi sans différer;
Dans les mains des muets viens la voir expirer;
Et, libre d'un amour à ta gloire funeste,
\ien3 m'engager ta foi : le temps fera le reste.
Ta gr&ce est à ce prix , si tu veux l'obtenir.
EAJAÎET.
Je ne l'accepterois que pour vous en punir;
()ae pour faire éclater aux yeux de tout l'empire
Eiiorreur et le mépris que cette offre m'inspire.
•Mais à quelle fureur me laissant emporter,
Goalre ses tristes jours vais-je vous irriter!
24
422 BAJAZBT.
De mes emportements elle n'est pointcomplice,
Ni de mon amour même et de mon injustice:
Loin de me retenir par des conseils jaloux.
Elle me conjuroit de me donner à vous.
En un mot, séparez ses vertus de mon crime.
Poursuivez, s'il le faut, un courroux légitime;
Aux ordres d'Amurat hâtez-vous d'obéir ;
Mais laissez-moi du moins mourir sans vous hair
Amurat avec moi ne l'a point condamnée :
Épargnez une vie assez infortunée.
Ajoutez cette grâce à tant d'autres bontés.
Madame; et si jamais je vous fus cher...
R 0 X A iN £.
Sortez.
SCÈNE V.
ROXANE, ZATIME.
ROXANE.
Pour la dernière fois, perfide, tu m'as vue,
Et tu vas rencontrer la peine qui t'est due.
ZATIME.
Atalide à vos pieds demande à se jeter,
Et vous prie un moment de vouloir l'écouter,
Madame : elle vous veut faire l'aveu fidèle
D'un secret important qui vous touche plus qu'elle.
ROXANE.
Oui, qu'elle vienne. Et toi, suis Bajazet qui sort.
Et, quand il sera temps, viens m'annrendre son sort.
SGÈN'E VI.
ROXANE, ATALIDE.
ATALIDE.
le ne viens plus, madame, à feindre disposée.
Tromper votre bonté si longtemps abusée ;
Confuse, et digne objet de vos inimitiés.
Je viens mettre mon cœur et mon crime à vos pieds. .
Oui . madame , il est vrai que je vous ai trompée :
5u soin de mon amour seulement occupée ,
Quand j'ai vu Bajazet, loin de vous obéir.
Je n'ai dans mes discours songé qu'à vous trahir.
ACTB V. 42»
Je l'aimai dès l'enfance; et dès ce temps, madame,
J'avois par mille soins su prévenir son àme.
La sultane sa mère, ignorant l'avenii,
Héîas! pour son malheur, se plut à nous unir.
\ous raimfttes depuis : plus heureux l'un et l'autre.
Si, connoissant mon cœur, ou me cachant le vôtre.
Votre amour de la mienne eût su se défier!
Je ne me noircis point pour le justifier.
Je jure par le ciel qui me voit confondue,
Par ces grands Ottomans dont je suis descendue.
Et qui tous avec moi vous parlent à genoux
Pour le plus pur du sang qu'ils ont transmis en nous
Bajazet à vos soins tôt ou tard plus sensible.
Madame, à tant d'attraits n'étoit pas invincible.
Jalouse, et toujours prête à lui représenter
Tout ce que Je croyois digne de l'arrêter.
Je n'ai rien négligé, plaintes, larmes, colère.
Quelquefois attestant les mânes de sa mère ;
Ce jour même, aes jours le plus infortuné.
Lui reprochant l'espoir qu'il vous avoit donné.
Et de ma mort enfin le prenant à partie.
Mon importune ardeur ne s'est point ralentie.
Qu'arrachant malgré lui des gages de sa foi ,
Je ne sois parvenue à le perdre avec moi-
Mais pourquoi vos bontés seroient-elles lasséesî
Ne vous arrêtez point à ses froideurs passées :
C'est moi qui l'y forçai. Les nœuds que j'ai rompus
Se rejoindront bientôt quand je ne serai plus.
Quelque peine pourtant qui soit due à mon crime.
N'ordonnez pas vous-même une mort légitime.
Et ne vous montrez point à son cœur éperdu
Couverte de rnon sang par vos mains répandu :
D'un cœur trop tendre encore épargnez la foiblesse.
Vous pouvez de mon sort me laisser la maltresse.
Madame; mon trépas n'en sera pas moins prompt.
Jouissez d'un bonheur dont ma mort vous répond;
Couronnez un héros dont vous serez chérie :
l'aurw soin de ma mort; prenez soin de sa vie,
illez, madame, allez : avant votre retour,
l'aurai d'une rivale alTranchi votre amour.
nOXANE.
Je ne mérite pas un si grand sacrifice :
424 BAJAZKT.
Je me connois, madame, et je me fais justide.
Loin de vous séparer, Je prétends aujourd'hui
Par des nœuds éternels vous unir avec lui :
Vous jouirez bientôt de son aimable vue».
Levez-vous. Mais que veut Zatime tout émue?
SCÈNE VIL
ROXANE, ATALIDE, ZATIME.
ZATIME.
Ah! venez vous montrer, madame, ou désormai»
Le rebelle Acomat est maître du palais :
Profanant des sultans la demeure sacrée ,
Ses criminels amis en ont forcé l'entrée.
Vos esclaves tremblants, dont la moitié s'enfuit,
Doutent si le vizir vous sert ou vous trahit.
ROXANE.
Ah, les traîtres! Allons, et courons le confondre.
Toi, garde ma captive, et songe à m'e» répondre.
SCÈNE VIII.
ATALIDE, ZATIME.
ATALIDE.
Hélas ! pour qui mon coeur doit-il faire des vœuxî
J'ignore quel dessein les anime tous deux.
Si de tant de malheurs quelque pitié te touche.
Je ne demande point, Zatime, que ta bouche
Trahisse en ma faveur Roxane et son secret;
Mais, de grâce, dis-moi ce que fait Bajazet.
L'as-tu vu? Pour ses jours n'ai-je encor rien à craindre?
ZATIME.
Madame, en vos malheurs je ne puis que vous plaindre.
ATALIDE.
Quoi ! Roxane déjà l'a-t-elle condamné?
ZATIHE.
Madame, le secret m'est surtout ordonné.
1. Ironie atroce, qui excite l'indignation du spectateur; mais le
poëte ne veut et ne doit pas inspirer d'autre sentiment pour Roxane.
Cette férocité froide et tranquille est dans les mœurs du sérail.
Hermione n'est pas si calme quand elle a ordonné le flieurtre d«
P^rrhu». (GBOFraov.)
ACTB V.
ATALIDB.
Ualheurease , dis-moi seulement s'il respire.
ZATIUE.
Il y va de ma vie, et je ne puis rien dire.
ATALIDB.
Ah! c'en est trop, cruelle. Achève, et que ta main
Lui donne de ton zèle un gage plus certain;
Perce toi-même un cœur que ton silence accable,
D'une esclave barbare esclave impitoyable ;
Précipite des jours qu'elle me veut ravir;
Montre-toi, s'il se peut, digne de la servir.
Tu me retiens en vain; et, dès cette même heure.
Il faut que je le voie , ou du moins que je meure.
SCÈNE IX.
ATALIDE, ACOMAT, ZATIME.
ACOUAT.
Ahl que fait Bajazet? Où le puis-je trouver,
Madame? Aurai-je encor le temps de le sauver?
Je cours tout le cérail ; et, même dès l'entrée,
De mes braves amis la moitié séparée
A marché sur les pas du courageux Osmin ;
Le reste m'a suivi par un autre chemin.
Je cours , et je ne vois que des troupes craintives
D'esclaves effrayés , de femmes fugitives.
ATALIRB.
Ah ! je suis de son sort moins instruite que vous.
Cette esclave le sait.
ACOUAT.
Crains mon juste courroux.
Malheureuse, réponds.
SCÈNE X.
ATALIDE, ACOMAT, ZATIME, ZAÏRE.
Z^IRE.
Madame...
ATALIDE.
Hé bien , Zftlre?
Qu'est-ce?
«M BAJAZBT.
ZAÏRE.
Ne crzngnez plus : votre ennemfe «xpfre.
ATALIDS.
Roxane?
ZAÏRE.
Et ce qoi ra bien plus vous étonner,
Orcan lui-même , Orcan vient de l'assassiner.
ATALIBE.
Quoi! lui?
ZAÏRE.
Désespéré d'avoir manqué son crim«.
Sans doute il a voulu prendre cette victime.
ATALIDE.
Juste ciel, l'innocence a trouvé ton appui!
Bajazet vit encor : vizir, courez à lui.
ZAÏRE.
Par la bouche d'Osmin vous serez mieux instruite.
Il a tout vu.
SCÈNE XI.
ATALIDE, ACOMAT, OSMIN, ZAIRR.
ACOKAT.
Ses yeux ne l'oiïtils point séduite?
Roxane est-elle morte?
OSHIN.
Oui : j'ai vu l'assassin
Retirer son poignard tout fumant de soû sein.
Orcan , qui méditait ce cruel stratagème ,
La servoit à dessein de la perdre elle-même;
Et le sultan l'avoit chargé secrètement
De lui sacrifier l'amante après l'amant.
Lui-même, d'aussi loin qu'il nous a vus paroître
« Adorez, a-t-il dit, l'ordre de votre maître;
« De son auguste seing reconnoissez les traits,
« Perfides, et sortez de ce sacré palais. »
A ce discours, laissant la sultane expirante.
Il a marché vers nous; et, d'une main sanglante ;
n nous a déployé l'ordre dont Amurat
Autorise ce monstre à ce double attentat.
Biais, seigneur, sans vouloir l'écouter davantage,
ACTE V, 427
Transportés à la fois de douleur et de rage.
Nos bras impatients ont puni son forfait,
Et vengé dans son sang la mort de Bajazet.
AT ALI DE.
Bajazet !
Que dis-tu?
L'ignoriez-Toast
osuin.
Bajazet est sans vie.
ATALIDK.
O ciel !
OSWIR.
Son amante en furie.
Près de ces lieux , seigneur, craignant votre secours ,
Avoit au nœud fatal abandonné ses jours.
Moi-même des objets j'ai vu le plus funeste.
Et de sa vie en vain j'ai cherché quelque reste :
Bajazet étoit mort. Nous l'avons rencontré
De morts et de mourants noblement entouré,
Que, vengeant sa défaite, et cédant sous le nombre.
Ce héros a forcés d'accompagner son ombre.
Mais, puisque c'en est fait, seigneur, songeons à nous.
A c 0 M A T.
Ah! destins ennemis, où me rédnisez-voas?
Je sais en Bajazet la perte que vous faites.
Madame ; je sais trop qu'en l'état ot"i vous êtes
Il no m'appartient point de vous offrir l'appui "
De quelques malheureux qui n'espéroient qu'en lui :
Saisi , désespéré d'une mort qui m'accable ,
Je vais, non point sauver cette tête coupable,
Mais, redevable aux soins de mes tristes amis,
Défendre jusqu'au bout leurs jours qu'ils m'ont commis
Pour vous, si vous voulez qu'en quelque autre contrée
Nous allions confier votre tête sacrée ,
Madame, consultez : maîtres de ce palais.
Mes fidèles amis attendront vos souhaits;
Et moi, pour ne point perdre un temps si salutaire,
Je cours oii ma présence est encor nécessaire;
Et jusqu'au pied des murs que la mer vient laver,
Sur mes vaisseaux tout prêts Je viens vous retrouver.
428 JAJAZET.
SCÈNE XII.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDE.
Enfln, c'en est donc fait; et, par mes artifices.
Mes injustes soupçons, mes funestes caprices,
Jo suis donc arrivée au douloureux moment
Où je vois par mon crime expirer mon amant!
N'étoit-ce pas assez, cruelle destinée,
Qu'à lui survivre, hélas! je fusse condamnée?
Et falloit-il encor que , pour comble d'horreurs ,
Je ne puisse imputer sa mort qu'à mes fureurs?
Oui , c'est moi , cher amant , qui t'arrache la vie ;
Roxane, ou le sultan, ne te l'ont point ravie :
Moi seule, j'ai tissu le lien malheureux
Dont tu viens d'éprouver les détestables nœuds.
Et je puis, sans mourir, en souffrir la pensée,
Moi qui n'ai pu tantôt, de ta mort menacée,
Retenir mes esprits prompts à m'abandonner
Ah ! n'ai-je eu de l'amour que pour t'assassinerî
Mais c'en est trop : il faut, par un prompt sacrifice.
Que ma fidèle main te venge et me punisse.
Vous, de qui j'ai troublé la gloire et le repos.
Héros, qui deviez tous revivre en ce héros,
Toi, mère malheureuse, et qui, dès notre enfance.
Me confias son cœur dans une autre espérance t
Infortuné vizir, amis désespérés ,
Roxane, venez tous, contre moi conjurés.
Tourmenter à la fois une amante éperdue ;
Et prenez la vengeance enfin qui vous est due.
(Elle se tue.)
ZAÏRE.
Ah, madame!... Elle expire. O ciel ! en ce malheur
Que ne puis-je avec elle expirer de douleur * !
1. Bajazet est sans contredit un ouvrage da second ordre, mais ce
qu'il 7 a de beaa est du premier. (Laharpb.)
VIH DB BAJAZBT.
MITHRIDATE
TRAGEDIE
1679
PRÉFACE
Il n'y a pu^re de nom plus connu que celui de Mithridate* :
sa vie et sa mort font une partie considérable de l'histoire
romaine; et, sans compter le» victoires qu'il a remportées,
on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute
]agloir« de trois des plus grands ciipitaines de la république:
c'est à savoir, c.o Sylla, de Lucullus et de Pompée». Ainsi
je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs :
car, excepté quelques événements que j'ai un peu rappro- I
chés par le droit que donne la poésie, tout le monde recon- '
noitra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de
fidélité. En effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la
vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tr^é-
die. J'y ai inséré tout ce qui pouvoit mettre en jour les
mœurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa baille j
violente contre les Romains, son grand courage, sa finesëe,
sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui étoit si na- <
turelle, et qui a tant de fois coûté la vie à ses maltresses'.
1. Plnnears princ«« ont porté c« nom. Le héros de la tragédie de
Racioe est Mithridate, troisième du nom , septième roi de Pont, soi-
Dommé Bapator ; monarque vraiment extraordinaire, et qoi joue I«
Tôle le plos briUant dans l'histoire romaine. Il régna soixante ana,
et en vécut envuon soixante et douze.
S. C'est à savoir, de Sylla, de Lueullus et de Pompée. Cette fin d ;
phnse ce s« trouve pas dans la première édition de Mithri^ti.',
publiée dans le mois de mars 1678.
3. Kacine, djuu la seconde édition de MitltridtUe, a ajouté les d«B;r
43» PRflPACB,
La seule chose qui pourroit n'être pas aussi connue que
Vb reste, c'est le dessein que je lui fais prendre de passer
dans l'Italie. Gomme ce dessein m'a fourni une des scènes
qui ont le plus réussi dans ma tragédie, Je crois que le plai-
sir du lecteur pourra redoubler, quand il verra que presque
tous les historiée? ont dit tout ce que je fais dire ici à Mi-
thridate.
Florus, Plutarque et Dion Gassius, nomment les pays
par où il devoit passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans
le détail; et, après avoir marqué les facilités et les secours
que Mithridate espéroit trouver dans sa marche, il ajoute
que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se servit pour
faire révolter toute l'armée, et que les soldats, effrayés de
l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir
d'un prince qui ne cherchoit qu'à périr avec éclat. Ainsi
elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma
tragédie.
J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet : Je
m'en suis servi pour faire connoître à Mithridate les secrets
sentiments de ses deux fils. On ne peut prendre trop de pré-
caution pour ne riea mettre sur le théâtre qui ne soit très-
nécessaire; et les plus belles scènes sont en danger d'en-
nuyer, du moment qu'on les peut séparer le l'action, et
qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin*.
Voici la réflexion que fait Dion Gassius sur ce dessein de
Mithridate : « Get homme étoit véritablement né pour en-
M treprendre de grandes choses. Gomme il avoit souvent
« éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne croyoit
• rien au-dessus de ses espérances et de son audace, et me-
dernières phr&su» de cet alinéa. Les remarques qu'elles renferment
nont appuyées par le récit de Plutarqne : cet historien rapporte que
)ilithridate , après sa seconda défaite , envoya à Bérénice , l'une de
ses femmes, l'ordre de mourir. Vaincu par Lucullus, il fit porter le
même ordre à Monime , qui étoit alors retirée pràs de la ville de
Pbernacie. On voit que Racine a cru pouvoir prolonger la vie de
cette princesse , puisqu'elle étoit morte longtemps avant la défaite
de Mithridate par Pompée.
l. Dans la première édition, la préface finissoit en cetendrcut-
PRBFACB. 4M
« suroit ses desseins bien plus à la grandeur de son courage
« qu'au mauvais état de ses affaires; bien résolu, si son
» entreprise ne réussissoit point, de faire une fin digne d'un
« grand roi , et de s'ensevelir lui-même sous les ruines de
« son empire, plutôt que de vivre dans l'obscurité et dan»
■ la bassesse^. »
J'ai choisi Monime entre les femmes quo Mithridate a
aimées. 11 paroit que c'est celle de toutes qui a été la plus
vertueuse, et qu'il a aimée le plus tendrement. Plutarque 1
semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les senti- / / ôrA^
ments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné l'idée de 1 l
Monime; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite
que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point o
déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles j a v,0^
telles qu'Amyot les a traduites ; car elles ont une grâce dans ' ^ ^ "Vu
le vieux style de ce traducteur, que je ne crois point pou-
voir égaler dans notre langage moderne i
■ Cette-ci estoit fort renommée entre les Grecs, pour ce
« que quelques sollicitations que lui sceust faire le roi en
■ estant amoureux , jamais ne voulut entendre à toutes ses
■ poursuites jusqu'à ce qu'il y cust accord de mariage passé
« entre eux, qu'il lui eust envoyé le diadème ou bandeau
« royal, et qu'il l'eust appelée royne. La pauvre dame,
« depuis que ce roi l'eust espousée , avoit vécu en grande
« desplaisance, ne faisant continuellement autre chose que
• de plorer la malheureuse beauté de son corps, laquelle,
« au lieu d'un mari, lui avoit donné un maistre, et, au lieu
■ de compaignie conjugale, et que doibt avoir une dame
« d'honneur, lui avoit baillé une garde et garnison d'hom-
■ mes barbares, qui la ieooient comme prisonnière loin do
« doulx paya de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe
K et une ombre dw» biens qu'elle avoit espérés; et au con-
«1 traire avoit réellement perdu les véritables, dont elle
• jouissoU au pays de sa naissarcc. Et quand l'eunuque fut
arrivé devers elle, et lui eust faict commandement de par
l. tftjt. nwi., Ub. XXXVV
25
4M PRÉFACE.
« le roi qu'elle eust à mourir, adoac elle s'arracha d'alen-
« lourde lateste son bandeau royal, et se le nouant alea-
« tour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez
M fort, et se rompitincontinent. Etalors elle se prltà dire :
'I 0 maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point •
. au moins à ce triste service? » En disant ces paroles, elle
* le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à
t> l'eunuque <. »
Xipharès étoit fils de Mlthridate et d'une de ses femmes
qui se nommoit Stratonice. Elle livra aux Romains une
place de grande importance, où étoient les trésors de Mithri-
date , pour mettre son fils Xipharès dans les bonnes grâces
de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que Mlthri-
date fît mourir ce jeune prince pour se venger de la perfidie
de sa mère.
Je ne dis rien de Pharnace ; car qui ne sait pas que ce fut
lui qui souleva contre Mithridate ce qui lui restoit de trou-
pes , et qui força ce prince à se vouloir empoisonner, et à
se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber
Mtre les mains de ses ennemis? C'est ce même Pharnace
qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué ensuite
dans une autre bataille.
1. (Plutarqub, Vie de Lucullus.) Racine a supprimé plusieurs
mots du texte d'Amyot, et y fait quelques chaugements, afin de
restreindre à Monime ce qui, dans ce récit, s'applique en général
aux femmes de Mithridate.
MITHRIDATE
PERSONNAGES
MITHRIDATB, roi de Pont et de quantité d'autrea
royaume*.
IIONIMB. accordée avec Mithridate, et déjà déclarée
reine.
PHARNÀCB, I t*is d3 Mitbnda:e, mais de diffé-
XIPHARÈS, ) rentes mères.
ARBATE, confident de Mithridate, et gouverneur de
la place de Nympbée.
PHŒDIMB, confidente de Monime.
ARC AS, domestique de Mithridate.
aABDSS.
/.a ictne ett à Nympfiie , port de mer mr le Bosphore Cimméricn.
ckms la Chertonéte Tawiqxu.
MITHRIDATE
TBAGiÊDIB
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
XIPHARÈS, ARBATE.
XIPHARÈS.
On nous faisoit, Arbate, un fidèle rapport :
Rome en effet triomphe, et Mithridate est mort.
Les Romains, vers l'Euphrate, ont attaqué mon père».
Et trompé dans la nuit sa prudence ordinaire.
Après un long combat, tout son camp dispersé
Dans la foule des morts, en fuyant, l'a laissé;
Et j'ai su qu'un soldat dans les mains de Pompée
Avec son diadème a remis son épée.
Ainsi ce roi, qui seul a, durant quarante ans.
Lassé tout ce que Rome eut de chefs importants.
Et qui , dans l'Orient balançant la fortune ,
Vengeoit de tous les rois la querelle commune ,
I Meurt, et laisse après lui, pour venger son trépas,
[Deux fils infortunés qui ne s'accordent pas.
ARBATE.
Vous, seigneur! Quoi! l'ardeur de régner en sa place
Rend déjà Xipharès ennemi de Phamaceî
XIPHARÈS.
Non, Je ne prétends point, cher Arbate, à ce prix,
1. Ce fut près de la ville de Dastire que Pompée surprit Mithrt-
data, et le renfenna dans sou camp par un rempart de cent cinquante
stades de circuit. Mithridate ne le franchit qu'à la faveor des té-
nèbre*, et fut vaincu la nuit suivante. (Lumbau or Boisscrmain.)
438 MITHRIDATB.
I D'un malheureux empire acheter les débris.
Je sais en lui des ans respecter l'avantage;
Et, content des États marqués pour mon partage.
Je verrai sans regret tomber entre ses mains
Tout ce que lui promet l'amitié des Romains.
ARBATE.
L'amitié des Romains? Le fils de Mithridate,
Seigneur? Est- il bien vrai?
XIPHARÈS.
N'en doute point, Arbatei
Pharnace , dès longtemps tout Romain dans le cœur,
Attend tout maintenant de Rome et du vainqueur.
Et moi, plus que jamais à mon père fidèle,
Je conserve aux Romains une haine immortelle.
Cependant et ma haine et ses prétentions
Sont les moindres sujets de nos divisions.
ARBATE.
Et quel autre intérêt contre lui vous anime?
XIPHARÈS.
Je m'en vais t'étonner : cette belle Monime,
I Qui du Toi notre père attira tous les vœux ,
I Dont Pbarnace, après lui, se déclare amoureux...
ARBATE.
Eh bien, seigneur?
XIPHARÈS.
Je l'aime, et ne veux plus m'en taire,
Puisqu'rnfin pour rival je n'ai plus que mon frère '.
Tu ne t'attendois pas, sans doute, à ce discours;
Mais ce n'est point, Arbale, un secret de deux jours.
Cet amo^r s'est longtemps accru dans le silence.
Que n'en puis-je à tes yeux marquer la violence.
Et mes premiers soupirs, et mes derniers ennuis!
Mais, en l'état funeste où nous sommes réduits.
Ce n'est guère le temps d'occuper ma mémoire
A rappeler le cours d'une amoureuse histoire.
Qu'il te suffise donc, pour me justifier.
Que je vis, que j'aimai la reine le premier;
Que mot) père ignoroit jusqu'au nom de Mouime
1. Le «pectateui reçoit presque à chaque vers une instruction doo-
velle : à peine connaît-il les caractères différents des deux frères,
qu'il apprend leur rivalité. C'est là le mérite essentiel d'une bonne
exposition : jamais le sujet n'y est trop tOt expliqua. ( GRorFHOV.)
ACTE PREMIER. 4
Quand je conçus pour elle un amour lëgitime
Il la vit. Mais, au lieu d'offrir à ses beautés
|Un hymen, et des vœux dignes d'être écoutés,
Il crut que, sans prétendre une plus haute gloire.
Elle lui céderoit une indigne victoire.
Tu &ais par quels efforts il tenta sa vertu ;
Et que, lassé d'avoir vainement combattu,
Absent, mais toujours plein de son amour extrême,
Il lui fit par tes mains porter son diadème.
Juge de mes douleurs, quand des bruits trop certains
M'annoncèrent du roi l'amour et les desseins;
Quand je sus qu'à son lit Monime réservée
Avoit pris, avec toi, le chemin de Nymphée!
Hélas! ce fut encor dans ce temps odieux
Qu'aux oflres des Romains ma mère ouvrit les yeux t
Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée,
Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée,
Elle trahit mon père , et rendit aux Romains
La place et les trésors confiés en ses mains.
Quel devins-je au récit du crime de ma mère!
Je ne regardai plus mon rival dans mon père?
J'oubliai mon amour par le sien traversé :
Je n'eus devant les yeux que mon père offensé.
J'attaquai les Romains; et ma mère éperdue
Me vit, en reprenant cette place rendue,
A mille coups mortels contre eux me dévouer.
Et chercher, en mourant, à la désavouer.
L'Euxin, depuis ce temps, fut libre, et l'est encore;
Et des rives de Pont aux rives du Bosphore,
Tout reconnut mon père; et ses heureux vaisseaux
N'eurent plus d'ennemis que les vents et les eaux.
Je voulois faire plus : je prétendois, Arbate,
Moi-même à son secours m'avancer vers l'Eiiphrate.
Je fus soudain frappé du bruit de son trépas.
Au milieu de mes pleurs, je ne le cèle pas,
Monime, qu'en tes mains mon père avoit laissée,
.\vec tous ses attraits revint en ma pensée.
Que dis-Je? en ce malheur je tremblai pour ses jours{
Je redoutai du roi les cruelles amours :
Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses.
Je volai vers Nymphée ; ei mes tristes regards
440 MITHRIDATB.
Rencontrèrent Pharnace au pied de ses remparts
l'en conçus, je l'avoue, un présage funeste.
Tu nous reçus tous deux, et tu sais tout le rest^
Pharnace, en ses desseins toujours impétueux,
Ne dissimula point ses vœux présomptueux :
De mon père à la reine il conta la disgrâce,
L'assura de sa mort , et s'offrit en sa place.
\\ Comme il le dit, Arbate, il veut l'exécuter.
Mais enfin, à mon tour, je prétends éclater:
Autant que mon amour respecta la puissance
D'un père à qui je fus dévoué dès l'enfance.
Autant ce même amour, maintenant révolté.
De ce nouveau rival brave l'autorité.
Ou Monime, à ma flamme elle-même contraire.
Condamnera l'aveu que Je prétends lui faire ;
Ou bien , quelque malheur qu'il en puisse avenir.
Ce n'est que par ma mort qu'on la peut obtenir.
Voilà tous les secrets que je voulois t'apprendre.
C'est à toi de choisir quel parti tu dois prendre;
Qui des deux te parolt plus digne de ta foi ,
L'esclave des Romains, ou le fils de ton roi?
Fier de leur amitié , Pharnace croit peut-être
Commander dans Nymphée, et me parler en maUro.
Mais ici mon pouvoir ne connoît point le sien :
Le Pont est son partage, et Colchos est le mien;
Et l'on sait que toujours la Colchide et ses princes
Ont compté ce Bosphore au rang de leurs provinces.
ARBATE.
^^jÇ^ yv^"*-*^ Commandez-moi , seigneur. Si j'ai quelque pouvoir
Ht»^ ^ %r jjjqjj (.jjqJj ggt (jéjj^ fait, je ferai mon devoir :
\^^^ Avec le même zèle , avec la même audace
^''^ ^\'>^ Que je servois le père, et gardois cette place.
Et contre votre frère, et même contre vous.
Après la mort du roi , je vous sers contre tous
Sans vous, ne sais-je pas que ma mort assuré
■^e Pharnace en ces lieux alloit suivre l'entrée
Sais-je pas que mon sang, par ses mains répandu
Eût souillé ce rempart contre lui défendu?
Assurez-vous du cœur et du choix de la reine;
Du reste, ou mon crédit n'est plus qu'une ombre vaine,
Ou Pharnace, laissant le Bosphore en vos mains*
! Ira Jouir ailleurs des bontés des Romains.
ACTE PREMIER. 441
XIPHARÈS.
Que ne devrai-je point à cette ardeur extrême !
Mais on vient. Cours, ami. C'est Monime elle-même.
SCÈNE II.
HOMME, XIPHARÈS.
MONIME.
Seigneur, je viens à vous; car enfin, aujourd'iiul,
Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?
Sans parents, sans amis, désolée et craintive.
Reine longtemps de nom , mais en effet captive.
Et veuve maintenant sans avoir eu d'époux ,
Seigneur, de mes malheurs ce sont là les plus doux.
Je tremble à vous nommer l'ennemi qui m'opprime :
l'espère toutefois qu'un cœur si magnanime
Ne sacrifiera point les pleurs des malheureux
aux intérêts du sang qui vous unit tous deux.
Vous devez à ces mots reconnoître Pharnaco :
Cest lui, seigneur, c'est lui dont la coupable a.idace
Veut, la force à la main , m'attacber à son sor t
Par un hymen pour moi plus cruel que la mort.
Sous quel astre ennemi faut-il que Je sois née I
1 Au Joug ti'nn autre hymen sans amour destinée,
A peins je suis libre et goûte quelque paix,
Qu'il faut que Je me livre à tout ce que je hais.
Peut-être je devTois, plus humble en ma misère.
Me souvenir du moins que je parle à son frèro :
Mais, soit raison, destin, soit que ma haine on loi
Confonde les Romains dont il cherche l'appui.
Jamais hymen formé sous le plus noir auspire
De l'hymen que Je crains n'égala le supplice.
Et si Monime en pleurs ne vous peut émouvoir.
Si Je n'ai plus pour moi que mon seul désespoir.
Au pied du même autel où Je suis attendue.
Seigneur, vous me verrez, à moi-même rendue.
Percer ce triste cœur qu'on veut tyranniser.
Et dont jamais encor je n'ai pu disposer *.
1. Qnelle gr&ce touchante, quel ait et quel charme de style dku \
ce conn de Honime I Avec combien d'adresse elle ezcnse sa haiu» >
44» MITHRIDATB.
XIPHARÈS.
Madame, assurez-vous de mon obéissance;
Vous avez dans ces lieux une entière puissance :
Pharnace ira, s'il veut, se faire craindre ailleurs.
Mais vous ne savez pas encor tous vos maliieurs.
UONIME.
Hé! quel nouveau malheur peut affliger Monime,
Seigneur?
XIPHAKÈS.
Si vous aimer c'est faire un si grand crime*
Pharnace n'en est pas seul coupable aujourd'hui;
Et Je suis mille fois plus criminel que lui.
U0N2HF
Vous!
lIPHARfeS.
Mettez ce malheur au rang des plus funestes;
Attestez , s'il le faut , les puissances célestes
Contre un sang malheureux , né pour vous tourmenter.
Père , enfants , animés à vous persécuter ;
Mais, avec quelque ennui que vous puissiez apprendre
Cet amour criminel qui vient de vous surprendre.
Jamais tous vos malheurs ne sauroient approcher
Des maux que j'ai soufferts en le voulant cacher.
Ne croyez point pourtant que , semblable à Pharnace ,
Je vous serve aujourd'hui pour me mettre en sa place :
Vous voulez être à tous, j'en ai donné ma foi.
Et vous ne dépendrez ni de lui ni de moi.
Mais, quand je vous aurai pleinement satisfaite.
En quels lieux avez-vous choisi votre retraite?
Sera-ce loin, madame, ou près de mes États?
Me sera-t-il permis d'y conduire vos pas ?
Verrez-vous d'un même œil le crime et l'innocence?
En fuyant mon rival, fuirez-vous ma présence?
Pour prix d'avoir si bien secondé vos souhaits,
Faudra-t-il me résoudre à ne vous voir jamais?
HONIHE.
Ah ! que m'apprenez-vous ?
XIPHARÈS.
Hé quoi! belle Monime,
eontr» Pharnace I Combien elle flatte, sans le savoir et sans paraître
t'en douter, les sentiments les plus chars an cœur de Xipharès I
(Qboftbot )
ACTE PRBMIER. -JO
Si le temps peut donner quelque droit légitime ,
Faut-il vous dire ici que le premier de tous
Je vous vis, je formai le dessein d'être à vous.
Quand vos charmes naissants, inconnus à mon père,
N'avoient encor paru qu'aux yeux de votre mère?
ih ! si , par mon devoir forcé de vous quitter,
fout mon amour aloi-s ne put pas éclater,
i"îe vous souvient-il plus, sans compter tout le reste.
Combien je me plaignis de ce devoir funeste?
Ne vous souvient-il plus, en quittant vos beaux yeux,
Quelle vive douleur attendrit mes adieux?
Je m'en souviens tout seul : avouez-le, madame.
Je vous rappelle un songe eiïacé de votre âme.
Tandis que, loin de vcus, sans espoir de retoar,
\Je nourrissois encore un malheureux amour.
Contente , et résolue à l'hymen de mon père ,
Tous les malheurs du fils ne vous affligeoient guère.
HOMME.
Hélas!
XIPHARfcS.
Aves-vouB plaint un moment mes ennuis ?
HONIUE.
Prince... n'abusez point de l'état où je suis.
XI PHARES.
En abuser, ô ciel ! quand je cours vous défendre.
Sans vous demander rien , sans oser rien prétendre :
Que vous dirai-je enfin? lorsque Je vous promets
IDe vous mettre en état de ne me voir jamais !
H 0 N I M E.
C'est me promettre plus que vous ne sauriez faire.
XIPHARÈS.
Quoi! malgré mes serments, tous croyez le contrairaT
Vous croyez qu'abusant de mon autorité,
Je prétends attenter à votre liberté?
On vient, madame, on vient: expliquez-rous, de grâce.
Un mot.
MONIMB.
Défendez-moi des fureurs de Pharoaee:
Pour me faire, seigneur, consentir à vous voir,
Vous n'aurez pas besoin d'un injuste pouvoir.
XIPHARÈS.
Ah, madame I
M4 MITHRIDATB
MONIHE.
Seigneur, vous voyez votre fi'ëre.
SCÈNE III.
MONIME, PHARNACE, XIPHARÈS.
PHARNACE.
Jusques & quand, madame, atteudrez-vous mon père)
Des témoins de sa mort viennent à tous moment»
Condamner votre doute ex vos retardements.
Venez, fuyez l'aspect de ce climat sauvage.
Qui ne parle à vos yeux que d'un triste esclavage i
Un peuple obéissant vous attend à genoux,
Sous un ciel plus heureux et plus digne de vous.
Le Pont vous reconnolt dès longtemps pour sa reine t
Vous en portez encor la marque souveraine;
Et ce bandeau royal fut mis sur votre front
Comme un gage assuré de l'empire de Pont.
Maître de cet État que mon père me laisse.
Madame, c'est à moi d'accomplir sa promesse.
Mais il faut , croyez-moi , sans attendre plus tard ',
Ainsi que notre hymen presser notre départ :
Nos intérêts communs et mon cœur le demandent.
Prêts à vous recevoir, mes vaisseaux vous attendent;
Et du pied de l'autel vous y pouvez monter.
Souveraine des mers qui vous doivent porter.
HOMME.
Seigneur, tant de bontés ont lieu de me confondre.
Mais, puisque le temps presse, et qu'il faut vous répondre t
Puis-je, laissant la feinte et les déguisements,
Vous découvrir ici mes secrets sentiments?
PHARNACE.
Vous pouvez tout.
HOMME.
Je crois que je vous suis connue.
Éphèse est mon pays; mais je suis descendue
D'aïeux, ou rois, seigneur, ou héros qu'autrefois
Leur vertu , chez les Grecs , mit au-dessus des rois.
Mithridate me vit; Éphèse, et l'Ionie,
A son heureux empire étoit alors unie :
1. C'est le seul vers faible dans cette magninque tirade...
quex surtout la beauté et rb»rmoaifa du dernier vers. ^Oboitfrot.}
ACTB PREMIER. 4
Il daigna m'envoyer ce gage de sa foi.
Ce fut pour ma famille une suprême loi :
Il fallut obéir. Esclave couronnée,
Je partis pour l'hymen où j'étois destinée.
Le roi , qui m'attendoit au sein de ses États,
Vit emporter ailleurs ses desseins et ses pas.
Et, tandis que la guerre occupoit son courage,
M'envoya dans ces lieux éloignés de l'orage.
Ty vins : j'y suis encor. Mais cependant, seigneur.
Mon père paya cher ce dangereux honneur :
St les Romains vainqueurs , pour première victime ,
Prirent Philopœmen , le père de Monime.
Sous ce titre funeste il se vit immoler;
Et c'est de quoi, seigneur, j'ai voulu vous parler.
Quelque juste fureur dont je sois animée,
Je ne puis point à Rome opposer une armée :
Inutile témoin de tous ses attentats ,
I Je n'ai pour me venger ni sceptre ni soldats;
Enfin, je n'ai qu'un cœur. Tout ce que je puis faire.
C'est de garder la foi que je dois à mon père,
j De ne point dans son sang aller tremper mes mains
1 En épousant en vous l'allié des Romains.
PHARNACE.
Que parlez-vous de Rome et de son alliance?
Pourquoi tout ce discours et cette défiance ?
Qui vous dit qu'avec eux je prétends m'allierî
H 0 N I H E.
Mais vous-même, seigneur, pouvez-vous le nier?
Comment m'offririez-vous l'entrée et la couronne
D'un pays que partout leur armée environne.
Si le traité secret qui vous lie aux Romains
Ne TOUS en assuroit l'empire et les chemins?
PHARNACE.
De mes intentions je pourrois vous instruire ,
Et je sais les raisons que j'aurois à vous dire.
Si , laissant en effet les vains déguisements ,
Vous m'aviez expliqué vos secrets sentiments;
Hais enfin je commence , après tant de traverses •,
lAadame , à rassembler vos excuses diverses ;
Je crois voir l'intérêt que vous voulez celer,
1 Et qu'un autre qu'un père ici vous fait parler.
1. Détooxi. Le mot traveises n'a plus cette acception. ( P. L.)
448 MITHRIDATB
XIPHARÈS.
Quel que soit l'intérêt qui fait parler la reine,
La réponse, seigneur, doit-elle être incertaine'/
Et contre les Romains votre ressentiment
Doit-il pour éclater balancer un moment?
Quoi! nous aurons d'un père entendu la disgrâcej
Et, lents à le venger, prompts k remplir sa place,
Nous mettrons notre honneur et son sang en oubli t
n est mort : savons-nous s'il est enseveli ?
Qui sait si, dans le temps que votre âme empressée
Forme d'un doux hymen l'agréable pensée.
Ce roi, que l'Orient, tout plein de ses exploits.
Peut nommer justement le dernier de ses rois.
Dans ses propres États, privé de sépulture,
Ou couché sans honneur dans une foule obscure,
N'accuse point le ciel qui le laisse outrager.
Et des indignes fils qui n'osent le venger?
Ah ! ne languissons plus dans un coin du Bosphore :
Si dans tout l'univers quelque roi libre encore,
Parthe, Scythe ou Sarmate, aime sa liberté,
Voilà nos alliés : marchons de ce côté.
\ Vivons, ou périssons dignes de Mithridate;
Et songeons bien plutôt, quelque amour qui nous flatte,
A défendre du joug et nous et nos États,
Qu'à contraindre des cœurs qui ne se donnent pas.
PHARNACE.
Il sait vos sentiments. Me trompois-je, madame?
Voilà cet intérêt si puissant sur votre âme.
Ce père, ces Romains que vous me reprochez.
XIPHARÈS.
J'ignore de son cœur les sentiments cachés;
Mais je m'y houmettrois sans vouloir rien prétendre
Si, comme vous, seigneur, je croyois les entendre.
PHARNACE.
Vous feriez bien ; et moi , je fais ce que je doi :
1 Votre exemple n'est pas une règle pour moi.
XIPHARÈS.
i Toutefois en ces lieux je ne connois personne
Qui ne doive imiter l'exemple que je donne.
PHARNACE.
Vous pourriez à Colchos vous expliquer ainsi.
ACTB PREMIER. 447
XIPHARàS.
Je le puis à Colchos, et Je le puis icL
PHARN ACE.
Ici ! TOUS y pourriez rencontrer votre perte.^
SCÈNE IV.
MONIME, PHÂRNÂCE, XIPHARÈS, PHCEDIME.
PHOEDIMB.
Princes , toute la mer est de vaisseaux couverte ' ;
Et bientôt, démentant le faux bruit de sa mort,
llithridate lui-même arrive dans le port.
HONIHB.
Uithridatel
XIPHARfcS.
Mon père!
PHARNACE.
Ah! que viens-je d'entendre?
PUCEDIUE.
Quelques vaisseaux légers sont venus nous l'apprendre;
C'est lui-môme : et déjà , pressé de son devoir,
Arbate loin du bord l'est allé recevoir.
XIPHARÈS, à Monime.
Qu'avons-nous faiti
MON I ME, i X:pbarès.
Adieu, prince. Quelle nouvelle I
SCÈNE V.
PHARNACE, XIPHARÈS.
PHARNACE, à part.
Mithridate revient! Ah, fortune cruelle!
Ma vie et mon amour tous deux courent hasard.
Les Romains que j'attends arriveront trop tard :
(A Xi phares.)
Comment faire? J'entends que votre cœur soupire.
Et j'ai conçu l'adieu qu'elle vient de vous dire,
1. Quel coup de théâtre I Quel changement dans la situation de
to us les personnages 1 et c'est une confidente qui, par un simple avis,
produit tout ce mouvement!... Il n'y a point de premier acte qui se
termine d'une manière plus théâtrale, et qui laisse une plus vive
attente * c'est la perfection de Tait. (Gxoffhot.)
448 MITHRIDATB.
Prince; mais ce discours demande un autre letrips :
Nous avons aujourd'liui des soins plus imporiHiita.
Mithridate revient, peut-être inexorable :
Plus il est malheureux, plus il est redoutable;
Le péril est pressant plus que vous ne pensez.
ISûus sommes criminels ; et vous le connoissez :
Rarement l'amitié désarme sa colère ;
Ses propres fils n'ont point de juge plus sévère;
Et nous l'avons vu même & ses cruels soupçons
Sacrifier deux fils pour de moindres raisons.
Craignons pour vous, pour moi, pour la reine elle-mômej
Je la plains d'autant plus que Mithridate l'aime.
Amant avec transport, mais jaloux sans retour.
Sa haine va toujours plus loin que son amour.
Ne vous assurez point sur l'amour qu'il vous porte ;
Sa jalouse fureur n'en sera que plus forte ;
Songez-y. Vous avez la faveur des soldats;
Et j'aurai des secours que je n'explique pas.
M'en croirez-vous ? Courons assurer notre grâce:
Rendons-nous, vous et moi, maîtres de cette place;
Et faisons qu'à ses fils il ne puisse dicter
Que des conditions qu'ils voudront accepter.
XIPHARÈS.
Je sais quel est mon crime, et je connois mon père;
Et j'ai par-dessus vous le crime de ma mère;
Mais quelque amour encor qui me pût éblouir.
Quand mon père paroit, je ne sais qu'obéir.
PHARNACE.
Soyons-nous donc au moins fidèles l'un à l'autre :
Vous avez mon secret, j'ai pénétré le vôtre.
Le roi, toujours fertile en dangereux détours.
S'armera contre nous de nos moindres discours:
Vous savez sa coutume, et sous quelles tendrosses
Sa haine sait cacher ses trompeuses adre?sf^.
Allons : puisqu'il le faut, je marche s>ii vos pas;
Hais, en obéissant, ne nous trahissons pas.
rm DU PREUIBR ACTB.
ACTB IL 411
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I.
MONIME, PHŒDIME.
PHOEDIHE.
Quoi ! VOUS êtes ici quand Mithridate arrive.
Quand, pour le recevoir, chacun court sur la rive!
Que faites-vous, madame? et quel ressouvenir
Tout à coup vous arrête, et vous fait revenir?
N'offenserez-vous point un roi qui vous adore ,
Qui , presque votre époux...
HONIHB.
Il ne l'est pas encore,
Phœdime; et jusque-là je crois que mon devoir
Est de l'attendre ici , sans l'aller recevoir.
PHOEDIHE.
Mais ce n'est point, madame, un amant ordinaire.
Songez qu'à ce grand roi promise par un père ,
Vous avez de ses feux un gage solennel
Qu'il peut, quand il voudra, confirmer à l'autel.
Croyez-moi, montrez-vous; venez à sa rencontre.
MONIUE.
Regarde en quel état tu veux que je me montre :
Vois ce visage en pleurs; et, loin de le chercher.
Dis-moi plutôt, dis-moi que je m'aille cacher. '
PHOEDIME.
Que dites-vous? O dieux !
HONIME.
Ah! retour qui me tue!
Malheureuse! comment paroîtrai-je à sa vue.
Son diadème au front, et, dans le fond du cœur,
Phœdime... Tu m'entends, et tu vois ma rougeur.
PHOEDIHE.
Ainsi vous retombez dans les mêmes alarmes
Qui vous ont dans la Grèce arraché tant de larmesj
Et toujours Xipharès revient vous traverser •. /• ■
1. TratxrMr, troubler, susciter des obstacles.^ «.^ /m^^^^^'''^''^^^
450 MITHRIDATB.
MONIME.
iWon malheur est plus grand que tu ne peux penssr:
Xipharès ne s'offroit alors à ma mémoiie
Que tout plein de vertus, que tout brillant de gloire;
Et je ne savois pas que, pour moi plein de feux,
Xipharès des mortels fût le plus amouseux.
PHCEDIHE.
Il vous aime, madame? Et ce héros aimable...
H 0 N I M E.
Est aussi malheureux que je suis misérable.
11 m'adore, Phœdime; et les mômes douleurs
Qui m'affligeoient ici , le tourmentoient ailleurs.
PHOEDIME.
Sait-il en sa faveur jusqu'où va votre esiime?
Sait-il que vous l'aimez?
MONIME.
Il l'ignore, Phœdime.
Les dieux m'ont secourue; et mon cœur affermi
N'a rien dit, ou du moins n'a parlé qu'à demi.
Hélas ! si tu savois, pour garder le silence.
Combien ce triste cœur s'est fait de violence.
Quels assauts, quels combats j'ai tantôt soutenus!
Phœdime, si Je puis, je ne le verrai plus :
Malgré tous les etTorts que je pourrois me faire.
Je verrois ses douleurs , je ne pourrois me taire.
Il viendra malgré moi m'arracher cet aveu :
Mais n'importe, s'il m'aime, il en jouira peu;
Je lui vendrai si cher ce bonheur qu'il ignore.
Qu'il vaudroit mieux pour lui qu'il l'ignorât encore.
PIICEDIME.
On vient. Que faites-vous, madame?
MONIME.
Je ne puis :
Je ne paroitrai point dans le trouble où je suis.
SCÈNE II.
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARES,
ARBATE, GARDES.
MITHRIDATE.
Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire,
Votre devoir ici n'a point dû vous conduire.
ACTB II. 4SI
Ni TOUS faire quitter, en de si grands besoins,
Vous, le Pont ; vous, Colchos, confiés à vos soins.
Mais vous avez pour juge un père qui vous aime.
Vous avez cru des bruits que j'ai semés moi-même
Je vous crois innocents, puisque vous le voulez,
Et je rends g'-âce au ciel qui nous a rassemblés.
Tout vaincu que je suis, et voisin du naufrage.
Je médite un dessein digne de mon courage.
Vous en serez tantôt instruits plus amplement.
Allez, et laissez-moi reposer un moment.
SCÈNE III.
MITHRIDATE, ARBATE.
MITHRIDATE.
Enfin, après un an, tu me revois, Arbate:
Non plus, comme autrefois, cet heureux Mitbridate
fQui , de Rome toujours balançant le destin ,
Tenoit entre elle et moi l'univers incertain :
Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantage
D'une nuit qui laissoit peu de place au courage • :
Mes soldais presque nus, dans l'ombre intimidés.
Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés.
Le désordre partout redoublant les alarmes ,
Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes
Les cris que les rochers renvoyoient plus affreux.
Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux :
Que pouvoit la valeur dans ce trouble funeste !
Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste;
Et je ne dois la vie, en ce commun effroi.
Qu'au bruit ae mon trépas que je laisse après moi.
Quelque temps inconnu , j'ai traversé le Phase ;
Et de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase,
Bientôt dans des vaisseaux sur l'Euxin préparés.
J'ai rejoint de mon camp les restes séparés.
Voilà pat quels malheurs poussé dans le Bosphore,
J'y trouve des malheurs qui m'attendoient encore.
Toujours du même amour tu me vois enflammé t
Ce cœur nourri de saLg, et de guerre affamé,
Blalgré le faix des ans et du sort qui m'opprime,
1. Expression neuve et bardie, sour dire empêcher le eouragt
d'agir, U rendr* inuti' 'Qaonaoy.)
459 MITHRIDATii.
Traîne partout l'amour qui l'attache à Monime,
Et n'a point d'ennemis qui lui soient odieux
Plus que deux fils ingrats que je trouve en ces Ih i;;;.
ARBATE.
Deux fils, seigneur!
MITHRIDATE.
Écoute. A travers ma co'.i-n'.
Je ve^ix bien distinguer Xipharès de son frère :
I Je sais que, de tout temps à mes ordres soumis,
Il hait autant que moi nos communs ennemis;
Et j'ai vu sa valeur, à me plaire attachée,
Justifier pour lui ma tendresse cachée ;
Je sais môme, je sais avec quel désespoir,
A tout autre intérêt préférant son devoir.
Il courut démentir une mère infidèle,
Et tira de son crime une gloire nouvelle;
Et je ne puis encor ni n'oserois penser
Que ce fils si fidèle ait voulu m'offenser.
Mais tous deux en ces lieux que pouvoient-ils attendre^
L'un et l'autre à la reine ont-ils osé prétendre?
Avec qui semble-t-elle en secret s'accorder?
Moi-même de quel œil dois-je ici l'aborder?
Parle. Quelque désir qui m'entraîne auprès d'elle.
Il me faut de leurs cœurs rendre un compte fidèle.
Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'as-tu vu? Que sais-tu?
Depuis quel temps, pourquoi, comment t'es-tu rendu?
ARBATE.
Seigneur, depuis huit jours l'impatient Pharnace
Aborda le premier au pied de cette place;
Et de votre trépas autorisant le bruit,
Dans ces murs aussitôt voulut être introduit.
Je ne m'arrêtai point à ce bruit téméraire ;
Et Je n'écoutois rien , si le prince son frère ,
Bien moins par ses discours, seigneur, que par ses pleiirr.
Ne m'eût en arrivant confirmé vos malheurs.
MITHBIDATE.
Enfin, que firent-ils? '
ARBATE.
Pharnace entroit à peine
Qu'il courut do ses feux entretenir la reine.
Et s'offrit d'assurer, par un hymen prochain.
Le bandeau qu'elle avoit reçu da votre main.
ACTB II. 453
MITHRIDATB.
Traître! sans lui donner le loisir de répandre
Les pleurs que son amour auroit dus à ma cendre !
Et son frère?
ARBATE.
Son frère, au moins jusqu'à ce jour,
Seigneur, dans ses desseins n'a point marqué d'amour^
Et toujours avec vous son cœur d'intelligence
N'a semblé respirer que guerre et que vengeance.
UITHRIDATE.
Mais encor, quel dessein le conduisoit ici)
ARBATE.
Seigneur, tous en serez tôt ou tard éclairci.
UITHRIDATE.
Parle, Je te l'ordonne, et je veux tout apprendre.
ARBATE.
Seigneur, Jusqu'à ce jour ce que j'ai pu comprendre.
Ce prince a cru pouvoir, après votre trépas.
Compter cette province au rang de ses États;
Et, sans connoitre ici de loi que son courage,
II venoit par la force appuyer son partage.
UITHRIDATE.
Ah! c'est le moindre prix qu'il doit se proposer.
Si le ciel de mon sort me laisse disposer.
Oui , je respire, Arbate, et ma joie est extrême:
Je tremblois, je l'avoue, et pour un fils que j'aime,
Et pour moi qui craignois de perdre un tel appui.
Et d'avoir à combattre un rival tel que lui.
Que Pharnace m'offense, il offre à ma colère
Un rival dès longtemps soigneux de me déplaire.
Qui toujours des Romains admirateur secret.
Ne s'est jamais contre eux déclaré qu'à regret
Et s'il faut que pour lui Monime prévenue
Ait pu porter ailleurs une amour qui m'est due,
llalheur au criminel qui vient me la ravir.
Et qui m'ose offenser et n'ose me servir !
u'aime-t-elle?
ARBATE.
Seigneur, je vois venir la reine.
UITHRIDATE.
Dieu, qui voyez ici mon amour et ma haine,
lîipargnez mes malheurs, et daignez empêcher
454 MITHRIDATE.
Que Jo ne trouve encor ceux que Je vais chercher!
Arbate , c'est assez : qu'on me laisse avec elle.
SCÈNE IV.
MITHRIDATE, HOMME.
HITHBIDATE.
Madame , enfin le ciel près de vous me rappelle.
Et, secondant du moins mes plus tendres souhaits,
Vous rend à mon amour plus belle que jamais.
Je ne m'attendois pas que de notre hyniénée
Je dusse voir si tard arriver la journée ;
Ni qu'en vous retrouvant , mon funeste retour
Fît voir mon infortune, et non pas mon amour.
C'est pourtant cet amour, qui , de tant dé retraites.
Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes;
Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux
Si ma présence ici n'en est point un pour vous.
C'est vous en dire assez, si vous voulez m'entendre.
Vous devez à ce Jour dès longtemps vous attendre}
Et vous portez , madame , un gage de ma foi
Qui vous dit tous les jours que vous êtes à moi.
Allons donc assurer cette foi mutuelle.
Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle;
Et. sans perdre un moment pour ce noble dessein,
Aujourd'hui votre époux, il faut partir demain.
HONIUE.
Seigneur, vous pouvez tout : ceux par qui je respire
Vous ont cédé sur moi leur souverain empire ;
Et, quand vous userez de ce droit tout-puissant.
Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.
MITHRIDATE.
Ainsi , prête à subir un joug qui vous opprime.
Vous n'allez à l'autel que comme une victime;
Et moi , tyran d'un cœur qui se refuse au mien ,
Même en vous possédant je ne vous devrai rien.
Ah, madame! est-ce là de quoi me satisfaire?
Faut-il que désormais, renonçant à vous plaire,
le ne prétende plus qu'à vous tyranniser?
Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser?
\h ! pour tenter encor de nouvelles conquêtes ',
1. Ici commence une magnifique période de douce vers enci aliiAt
ACTE II. 451
Quand Je ne verroîs pas des routes toutes prêtes.
Quand le sort ennemi m'auroit jeté plus bas.
Vaincu, persécuté, sans secours, sans États,
F.rrant de mers en mers , et moins roi que pirate.
Conservant pour tous biens le nom de Mithridate,
\pprenez que, suivi d'un nom si glorieux.
Partout de l'univers j'attacherois les yeux;
Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de rètre,
0»':, sur le trône assis, n'enviassent peut-être
Ati-dessus de leur gloire un naufrage élevé,
Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
Vous-même, d'un autre œil me verriez-vous , madame.
Si ces Grecs vos aieux revivoient dans votre âme?
Et, puisqu'il faut enfin que je sois votre époux ,
N'étoit-il pas plus noble, et plus digne de vous.
De joindre à ce devoir votre propre suffrage,
D'opposer votre estime au destin qui m'outrage,
Et de me rassurer, en flattant ma douleur,
Contre la défiance attachée au malheur?
Hé quoil n'avez-vous rien, madame, à me répondre?
Tout mon empressement ne sert qu'à vous confondre.
Vous demeurez muette; et, loin de me parler,
Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.
HONIHE.
Moi, seigneur? Je n'ai point de larmes à répandre.
J'obéis '. n'est-ce pas assez me faire entendre?
Et ne duffit-il pas...
MITHRIDATE.
Non , ce n'est pas assez.
Je vous entends ici mieux que vous ne pensez ;
Je vois qu'on m'a dit vrai. Ma juste jalousie
Par vos propres discours est trop bien éclaircie :
Je vois qu'un fils perfide, épris de vos beautés,
Vous a parlé d'amour, et que vous l'écoutez.
Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles ;
Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles,
Madame ; et désormais tout est sourd à mes lois.
Ou bien vous l'avez vu pour la dernière fois.
Appelez Xipbarèb.
avec un art admirable ; période presque unique dans ootro poéiia,
chef-d'œuvre d'bannonie et d'éloquence. ( GsorrHOT.)
«S« MITHRIDATB.
UONIHE.
Ah! que voulez-vous faire?
Xipharès...
MITHRIDATE.
Xipharès n'a point trahi son père ;
Vous vous pressez en vain de le désavouer ;
Et ma tendre amitié ne peut que s'en louer.
Ma honte en seroit moindre, ainsi que votre crime ^
Si ce fils, en effet digne de votre estime,
A quelque amour encore avoit pu vous forcer.
Mais qu'un traHre, qui n'est hardi qu'à m'offenser»
! De qui nulle vertu n'accompagne l'audace ,
I Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place»
^ Qu'il soit aimé, madame, et que je sois haï...
SCÈNE V.
MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS.
UITHRIDATE.
Venez, mon fils; venez, votre père est trahi.
Un fils audacieux insulte à ma ruine.
Traverse mes desseins , m'outrage , m'assassine ,
I Aime la reine enfin, lui plaît, et me ravit
Un cœur que son devoir à moi seul asservit.
Heureux pourtant, heureux, que dans cette disgrâce
Je ne puisse accuser que la main de Pliarnace ;
Qu'une mère infidèle, un frère audacieux,
Vous présentent en vain leur exemple odieux 1
Oui , mon fils, c'est vous seul sur qui je me repose ,
Vous seul qu'aux grands desseins que mon cœur se proposa
J'ai choisi dès longtemps pour digne compagnon ,
L'héritier de mon sceptre, et surtout de mon nom.
Pharnace, en ce moment, et ma flamme offensée.
Ne peuvent pas tout seuls occuper ma pensée :
D un voyage important les soins et les apprêts ,
Mes vaisseaux qu'à partir il faut tenir tout prêts.
Mes soldats, dont je veux tenter la complaisance,
Dans ce même moment demandent m& présence.
Vous cependant ici veillez pour mon repos;
D'un rival insolent arrêtiez les complots :
Ne quittez point la reine; et, s'il se peut, vous-même
Rendez-la moins contraire aux vœux d un roi qui l'ainis:
ACTB IL 45?
Détour nez-la, mon fîls, d'un choix injurieux:
Juge sans intérêt, vous la convaincrez mieux.
En un mot , c'est assez éprouver ma foiblesse :
Qu'elle ne pousse point cette même tendresse.
Que sais-Je? à des fureurs dont mon c<sur outragé
Ne ue repentiroit qu'après s'être vengé.
SCÈNE VI.
HOMME, XIPHABÈS
XIPHARBS.
Que dîraî-Je, madame ? et comment dois-je entendre
Cet ordre, ce discours que je ne puis comprendre?
Seroit-il vrai, grands dieux! que, trop aimé de vous,
Pharnace eût en eflet mérité ce courroux ?
Pharnace auroit-il part à ce désordre extrême?
MON I ME.
Pharnace? Ociel! Pharnace! Ah! qu'entends-je moi-mâmel
Ce n'est donc pas assez que ce ftineste jour
A tout ce que j'aimois m'arrache sans retour,
Et que, de mon devoir esclave infortunée,
A d'éternels ennuis je me voie enchaînée?
Il faut qu'on Joigne encor l'outrago à mes douleurs!
A l'amour de Pharnace on impute mes pleurs !
Malgré toute ma haine on veut qu'il m'ait su plairei
Je le pardonne au roi , qu'aveugle sa colère.
Et qui de mes secrets no peut être éclairci ;
Mais vous , seigneur, mais vous , me traitez-vous ainsi t
XIPHARÈS.
Ah! madame, excusez un amant qui s'égare,
Qui lui-même, lié par un devoir barbare.
Se voit près de tout perdre, et n'ose se venger.
Mais des fureurs du roi que puis-je enfin juger?
Il se plaint qu'à ses vœux un autre amour s'oppose :
Quel heureux criminel en peut être la cause?
Qui? Parlez.
MOniHB.
Vous cherchez, prince, à vous tourmenter.
Plaignez votre malheur, sans vouloir l'augmenter.
XIPHARÈS.
Je sais trop quel tourment je m'apprête moi-même.
C'est peu de voir im père épouser ce que j'aime :
458 MITHRIDATE.
Voir encore un rirai honoré de vos pleurs
Sans doute c'est pour moi le comble des maineurs'
Mais dans mon désespoir je cherche à les accroîtrez
Madame, par pitié, faites-le-moi connoltre :
Quoi est-il, cet amant? Qui dois-Je soupçonner?
.MONIME.
Avez-vous tant de peine à vous l'imaginer?
Tantôt, quand je fuyois une injuste contrainte,
A qui contre Pharnace ai-je adressé ma plainte?
Sous quel appui tantôt mon cœur s'est-il jeté 'î
Quel amour ai-je enfin sans colère écouté?
XIPHARÈS.
O ciel ! Quoi ! je serois ce bienheureux coupable
Que TOUS avez pu voir d'un regard favorable?
Vos pleurs pour Xipbarès auroient daigné couler?
HOMME.
Oui , prince : il n'est plus temps de le dissimuler}
' Ma douleur pour se taire a trop de violence.
Un rigoureux devoir me condamne au silence;
Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois,
Parler pour la première et la dernière fois.
Vous m'aimez dès longtemps : une égale tendresse
Pour vous, depuis longtemps, m'afflige et m'int^esse.
Songez depuis quel jour ces funestes appas
Firent naître un amour qu'ils ne méritoient pas.
Rappelez un espoir qui ne vous dura guère,
Le trouble où vous jeta l'amour de votre père.
Le tourment de me perdre et de le voir heureux ,
Les rigueurs d'un devoir contraire à tous vos vœux;
Vous n'en sauriez, seigneur, retracer la mémoire.
Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire;
Et, lorsque ce matin j'en écoutois le cours.
Mon cœur vous répondoit tous vos mômes discours
Inutile, ou plutôt fumste sympathie !
Trop parfaite uuîon par le sort démentie!
Ah ! par quel soin cruel le ciel avoit-il joint
Deux cœurs que l'un pour l'autre il ne destinoit point 1
Car, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire.
Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire,
i. Un eaur qui $e jette ious un appui: cette métaphore n'est . i
acT^ble ni Joiw. 'OsorFaoT.)
▲CTB IL «a»
Ma gloire me rappelé et m'entraîne à l'autol.
Où je vais vous jurer an silence éternel.
J'entends, vous gémissez; mais telle est ma misère,
Je ne suis point à vous, je suis à votre père.
Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir.
Et de mon foible cœur m'aider à vous bannir.
J'attends du moins, j'attends de votre complaisancs
Que désormais partout vous fuirez ma présence.
J'en viens de dire assez pour vous persuader
Que J'ai trop de raisons de vous le commander.
Mais après ce moment, si ce cœur magnanime
D'un véritable amour a brûlé pour Monime ,
Je ne reconnois plus la foi de vos discours.
Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours.
XIPHARàS.
Quelle marque , grands dieux ! d'un amour déplorable !
Combien, en un moment, heureux et misérable 1
De quel comble de gloire et de félicités ,
Dans quel abîme affreux vous me précipitez 1
Quoi 1 j'aurai pu toucher un cœur comme le vôtre.
Vous aurez pu m'aiœer ; et cependant un autre
Possédera ce cœur dont j'attirois les vœux!
Père injuste, cruel, mais d'ailleurs malheureux !m.
Vous voulez que je fuie, et que je vous évite.
Et cependant le roi m'attache à votre suite.
Que dira-t-il 7
MONIME.
N'importe, il me faut obéir.
Inventez des raisons qui puissent l'éblouir.
D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême t
Cherchez, prince, cherchez, pour vous trahir vous-même,
ITout ce que, pour jouir de leurs contentements,
'L'amour fait inventer aux vulgaires amants.
Enfin, je me coniiois, il y va de ma vie :
De mes foibles efforts ma vertu se défie.
Je sais qu'en vous voyant, un tendre souvenir
l'eut m'arracher du cœur quelque indigne soupir;
Que je verrai mon âme, en secret déchirée.
Revoler vers le bien dont elle est séparée ;
Mais je sais bien aussi que, s'il dépend de vous
De me faire chérir un souvenir si doux,
Vous n'emoèchcrez pas aue ma gloire ofienséo
40O MITHRIDATB.
N'en punisse aussitôt la coupable pensée;
Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher.
Pour y laver ma honte, et vous en arracher.
Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste.
Je me sens arrêter par un plaisir funeste :
1 Plus je vous parle, et plus, trop foible que Je suis,
I Je cherche à prolonger le péril que je fuis.
Il faut pourtant, il faut se faire violence ;
Et , sans perdre en adieux un reste de constance ,
Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m'éviter;
Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.
XIPQAKÈS.
àh! madame!... Elle fuit, et ne veut plus m'entendre.
Malheureux Xipharès , quel parti dois-tu prendre î
On t'aime, on te linnit; toi-môme tu vois bien
Que ton propre devoir s'accorde avec le sien :
Cours par un prompt trépas abréger ton supplice.
Toutefois attendons que son sort s'éclaircisse ;
Et s'il faut qu'un rival la ravisse à ma foi ,
Du moins, en expirant, ne la cédons qu'au roL
riN DU OBDXIÈUR ACTK.
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARES
UITHRIDATE.
/approchez, mes enfants. Entin l'heure est venue
Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue :
A mes nobles projets je vois tout conspirer;
Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.
Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie.
Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie
Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher,
l'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher.
A.CTB III.
La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces t
Déjà plus d'une fois, retournant sur mes traces.
Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé,
Tenoit après son char un vain peuple occupé.
Et, gravant en airain ses frôles avantages.
De mes États conquis enchainoit les images.
Le Bosphore m'a vu , par de nouveaux apprôts.
Ramener la terreur du fond de ses marais,
Et, chassant les Romains de l'Asie étonnée.
Renverser en un jour l'ouvrage d'une année.
D'autres temps , d'autres soins. L'Orisnt accablé
Ne peut plus soutenir leur effort redoublé :
n voit, plus que jamais, ses campagnes couvertes
De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.
Des biens des nations ravisseurs altérés,
Le bruit de nos trésors les a tous attirés :
Ils y courent en foule; et. Jaloux l'un de l'autre.
Désertent leur pays pour inonder le nôtre.
Moi seul je leur résiste : ou lassés, ou soumis.
Ma funeste amitié pèse à tous mes amis ;
Gbacun à ce fardeau veut dérober sa tête.
Le grand nom de Pompée assure sa conquête t
Cest l'effroi de l'Asie; et, loin de l'y chercher.
C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher.
Ce dessein vous surprend; et vous croyez peut-être
Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître.
J'excuse votre erreur; et, pour être approuvés.
De semblables projets veulent être achevés.
Ne vous figurez point que de cette contrée.
Par d'éternels remparts Rome soit séparée :
Je sais tous les chemins par où je dois passer;
Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
Sans reculer plus loin l'effet de ma parole.
Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole.
Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
Que du Scythe avec moi l'alliance jurée
De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée î
Recueilli dans leurs ports , accru de leurs soldats ,
Nous verrons notre camp grossir à chaque pas.
Daces, Pannoniens, la fiëre Germanie,
Tous n'attendent qa'un chef contre la tyrannie.
M.
-iM MITHRIDATE.
Vous ayez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois,
Contre ces mômes murs qu'ils ont pris autrerois
Exciter ma vengeance, et, jusque dans la Grèce ,
Par de» ambassadeurs accuser ma paresse.
Ils savent que, sur eux prêt à se déborder,
Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder;
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage.
Guider dans l'Italie et suivre mon passage.
C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin.
Vous trouverez partout l'horreur du nom romain.
Et la triste Italie encor toute fumante
Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante.
Non , princes , ce n'est point au bout de l'univers»
Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers :
Et de près inspirant les haines les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes.
Ah ! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur
SpartacuB, un esclave, un vil gladiateur;
S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent.
De quelle noble ardeur pensez- vous qu'ils se rangent
Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux.
Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux 7
Que dis-jeî En quel état croyez-vous la surprendre?
Vide de légions qui la puissent défendre ,
Tandis qne toat s'occupe à me persécuter,
Leurs femmes, leurs enfants^ pourront-ils m'arréter!
Marchons, et dans son sein rejetons cette guerre
Que sa foreur envoie aux deux bouts de la terre.
Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers;
Qu'ils tremblent, à leur tour, pour leurs propres foyers j
Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme :
Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.
Noyons-la dans son sang justement répanda ;
Brûlons ce Capitule où j'étois attendu ;
Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître
La honte de cent rois, et la mienne peut-être;
Et, la flamme à la main, effaçons tous ces noms
Que Rome y consacroit à d'éternels affronts.
Voilà l'ambition dont mon &me est saisie.
Ne croyez point pourtant qu'éloigné de l'Asie
J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs ;
Je sais où Je lui dois trouver des défenseurs;
ACTB m. 483
Je veux que d'ennemis partout enveloppée,
Rome rappelle en vain le secours de Pompée.
Le Parthe, des Romains comme moi la terreur
Consent de succéder & ma juste fureur;
Prêt d'unir avec moi sa haine^ et sa famille.
Il me demande un fils pour époux à sa fille.
Cet honneur vous regarde, et j'ai fait choix de vous,
Pharnace. Allez , soyez ce bienheureux époux.
Demain, sans différer, je prétends que l'aurore
Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore.
Vous, que rien n'y retient, partez dès ce moment.
Et méritez mon choix par votre empressement :
Achevez cet hymen; et, repassant l'Euphrate,
Faites voir à l'Asie un autre Mithridate.
Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi.
Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.
PHAItNACB.
Seigneur, je ne vous puis déguiser laa surprise.
J'écoute avec transport cette grande entreprise;
Je l'admire ; et jamais un plus hardi dessein
Ne mit k des vaincus les armes à la main.
Surtout j'admire en vous ce coeur infatigable
Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable.
Mais, si j'ose parler avec sincérité.
En ètes-vous réduit à cette extrémité ?
Pourquoi tenter si loin des courses inutiles.
Quand vos États encor vous offrent tant d'asiles;
Et vouloir affronter des travaux infinis ,
Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannis ,
Que d'un roi qui naguère avec quelque apparence
De l'aurore au couchant portoit son espérance,
Fondoit sur trente États son trône florissant.
Dont le débris est même un empire puissant?
Vous seul , seigneur, vous seul , après quarante années
Pouvez encor lutter contre les destinées.
Implacable ennemi de Rome et du repos ,
Comptez-vous vos soldats pour autani de hérosT
Pensez-vous que ces cœurs, tremblants de leur défuito.
Fatigués d'une longue et pénible retraite.
Cherchent avidement sous un ciel étranger
La mort, et le travail pire que le danger?
Vaincus plus d'une fois aux yeux d6 la patrie.
464 MITHRIDAXB.
Soutiendront-ils ailleurs un vainqueur en furie?
Sera-t-i! moins terrible, et le vaincront-ils mieux
Dans le seia de sa ville, à l'aspect de ses dieux?
Le Parthe vous recherche et vous demande un gendrei
Mais ce Parthe, seigneur, ardent à vous défendre
Lorsque tout l'univers sembloit nous protéger.
D'un gendre sans appui voudra-t-il se charger?
M'en irai-je moi seul, rebut de la fortune,
Essuyer l'inconstance au Parthe si commune;
Et peut-être, pour fruit d'un téméraire amour.
Exposer votre nom au mépris de sa cour?
Du moins, s'il faut céder; si, contre notre usage.
Il faut d'un suppliant emprunter le visage.
Sans m'envoyer du Parthe embrasser les genoux.
Sans vous-même implorer des rois moindres que vous.
Ne pourrions-nous pas prendre une plus sûre voie ?
Jetons-nous dans les bras qu'on nous tend avec Joie i
Rome en votre faveur facile à s'apaiser...
XIPHARÈS.
Rome, mon frère! O ciel! qu'osez-vous proposer!
Vous voulez que le roi s'abaisse et s'humilie?
Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie?
Qu'il se fie aux Romains, et subisse des lois
Dont il a quarante ans défendu tous les rois?
Continuez, seigneur : tout vaincu que vous êtes,
La guerre , les périls sont vos seules retraites.
Rome poursuit en vous un ennemi fatal
Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal.
Tout couvert do sou sang, quoi que vous puissiez fair%
N'en attendez Jamais qu'une paix sanguinaire.
Telle qu'eu un seul jour un ordre de vos mains
La donna dans l'Asie à cent mille Romains.
Toutefois épargnez votre tête sacrée :
Vous-même n'allez point de contrée en contrôe
Montrer aux nations Mithridate détruit.
Et de votre grand nom diminuer le bruit.
Votre vengeance est Juste; il la faut entreprendre:
Brûlez le Capitule, et mettez Rome en cendre.
Mais c'est assez pour vous d'en ouvrir les chemina i
Faites porter ce feu par de plus jeunes mains;
Et, tandis que l'Asie occupera Pharnace,
De cette autre entreprisa honorez moa audace.
▲ CTB III.
Commandez. Laissez-nous, de votre nom suivis,
Justifier partout que nous sommes vos fils.
Embrasez par vos mains le couchant et l'anrorei
Remplissez l'univers, sans sortir du Bosphore;
Que les Romains, pressés de l'un à l'autre bout.
Doutent où vous serez , et vous trouvent partouc
Dès ce même moment ordonnez que je parte.
Ici tout vous retient ; et moi , tout m'en écarte :
Et, si ce grand dessein surpasse ma valeur.
Du moins ce désespoir convient à mon malheur.
Trop heureux d'avancer la fin de ma misère ,
J'irai... J'efi"acerai le crime de ma mère.
Seigneur, vous m'en voyez rougir à vos genoux)
J'ai honte de me voir si peu digne de tous ;
Tout mon sang doit laver une tache si noire.
Mais Je cherche un trépas utile à votre gloire;
Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau.
Du fils de Mithridate est le digne tombeau.
MITHRIDATE, se levant.
Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle.
Votre père est content, il connolt votre zèle.
Et ne vous verra point affronter de danger
Qu'avec vous son amour ne veuille partager :
Vous me suivrez ; je veux que rien ne nous sépare-
Et vous, à m'obéir, prince, qu'on se prépare;
Les vaisseaux sont tout prêts : j'ai moi-même ordosaé
La suite et l'appareil qui vous est destiné.
Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire.
De votre obéissance aura soin de mlnstruire.
Allez; et, soutenant l'honneur de vos aïeux.
Dans cet embrassement recevez mes adieux.
PHARNACB.
Seigneur...
MitHRIDATB.
Bla volonté , prince , vous doit suffire
Obéissez. C'est trop vous le faire redire.
PHARNACB.
Seigneur, si, pour vous plaire, il ne faut que périr,
Plus ai dent qu'aucun autre on m'y verra courir :
Combattant à vos yeux permettez que je meura.
MITHniDATE.
le vous ai commandé de partir tout à l'heuro.
«M MITHRIDATB.
Mais après ue moment... Prince, yous m'entendost
Et vous êtes perdu si tous me répondez.
PHARNACE.
Dnssiez-vous présenter mille morts à ma vue.
Je ue saurois chercher une fille inconnue.
Ma vie est en vos mains.
MITHRIDATB.
Ah I c'est où Je t'attends.
Tu ne saurois partir, perfide ! et je t'entends.
Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où Je t'envoie :
Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie;
Monime te retient. Ton amour criminel
Prétendoit l'arracher à l'hymen paternel.
Ni i'ardeur dont tu sais que Je l'ai recherchée,
Ni déjà sur son front ma couronne attachée,
Ni cet asile même où je la fais garder,
Ni mon Juste courroux, n'ont pu t'intimider.
Traître! pour les Romains tes l&ches complaisances
N'étoient pas à nies yeux d'assez noires offenses :
Il te manquoit encor ces perfides amours ,
Pour être le supplice et l'horreur de mes Jours,
Loin de t'en repentir. Je vois sur ton visage
Que ta confusion ne part que de ta rage :
Il te tarde déjà qu'échappé de mes mains ,
Tu ne coures me perdre , et me vendre aux Romains.
Mais, avant que partir. Je me ferai Justice :
Je te l'ai dit. Holà , gardes !
SCÈNE IL
MITURIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, gardb».
° HITHHIDATB.
Qu'on le saisisse.
Oui, lui-même, Pharnace. Allez; et de ce pas
Qu'enfermé dans la tour ou ne le quitte pjis.
PHARNACB.
Hé bien! sans me parer d'une innocence vaine»
Il est vrai, mou amour mérite votre haine;
J'aime. L'on vous a fait un fidèle récit.
Mais, Xipharès, seigneur, ne vous a pas tout dit;
Cest le moindre secret qu'il pouvoit vous apprendre :
Et ce fils si fidèle a dû vous faire entendre
ACTE IIL 4ff7
Que, des mêmes ardeurs dès longtemps enflammé,
Il aime aussi la reine , et môme en est aimé.
SCÈNE III.
MITHRIDATE, XIPHARÈS.
XirBARàS.
Beignear, le croirez-vous, qu'un dessein si coupable,
MITHRIDATE.
Mou fils , je sais de quoi votre frère est capable.
Me préserve le ciel de soupçonner Jamais
Que d'un prix si cruel vous payez mes bienfaits;
Qu'un fils qui fat toujours le bonheur de ma vie
Ait pu percer ce cœur qu'un père lui confie !
le ne le croirai point. Allez : loin d'y songer,
le ne vais désormais penser qu'à nous venger.
SCÈNE IV.
MITHRIDATE.
Je ne le croirai point? Vain espoir qui me flatte !
Tu ne le crois que trop, malheureux Blitbridatel
Xipharès mon rival? et, d'accord avec lui,
La reinp auroit osé me tromper aujourd'hui?
I Quoi I de quelque côté que Je tourne la vue,
I La foi de tous les cœurs est pour moi disparuel
Tout m'abandonne aitieurs! tcut me trahit ici l
Pliarnace, amis, maltre&se; et toi, mon (ils, ausril
'1 ui de qui la vertu consolant ma disgrâce...
Mais ne connois-je pas le perfide Pharnace?
Quelle foiblesse à moi d'en croire un furieux
Qu'arme contre son frère un courroux envieux.
Ou dont le désespoir, me troublant pir des fables.
Grossit, pour se sauver, le nombre des coupables!
Non, ne l'en croyons point! et, sans trop nous presser,
Voyons, examinons. Mais par où commencer?
Qui m'en éclaircira? quels témoins? quel indice?...
Le ciel en cv moment m'inspire on artifice.
Qu'on appelle la reine. Oui, sans aller plus loin,
Je veux l'ouïr : mon choix s'arrête k ce témoin.
L'amour avidement croit tout ce qui le flatte.
Qui peut de son vainqueur mieux parler que l'ingrate?
Voyons qui son amour accusera des deux.
1>"^-
4M UITHRIDATR.
1 S'il n'est digne de moi, le piège est digne d'eux.
Trompons qui nous trahit : et, pour connoître un traître.
Il n'est point de moyens... Mais je la vois paraître :
Feignons; et de son cœur, d'un vain espoir flatté.
Par an mensonge adroit tirons la vérité.
SCÈNE V.
HOMME, MITHRIDATE.
HITIIRIDATE.
Enfin J'ouvre les yeux ,' et je me fais Justice ;
Cest faire à vos beautés un triste sacrifice ,
Que de vous présenter, madame, avec ma foi,
Tout l'âge et le malheur que Je traîne avec moi.
Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes
Cachoient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Mais ce temps-là n'est plus. Je régnois, et Je fuis.
Mes ans se sont accrus ; mes honneurs sont détruits;
Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage.
Du temps qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage.
D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits :
D'un camp prêt à partir vous entendez les cris ;
Sortant de mes vaisseaux, il faut que j'y remonte.
Quel temps pour un hymen , qu'une fuite si prompte.
Madame! Et de quel front vous unir à mon sort.
Quand je ne cherche plus que la guerre et la mortî
Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace :
Quand Je me fais justice, il faut qu'on se la fasse.
Je ne souffrirai point que ce fils odieux ,
Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux,
Possédant une amour qui me fut déniée ,
Vous fasse des Romains devenir l'alliée.
Mon trône vous est dû : loin de m'en repentir,
Je vous y place même avant que de partir,
Pourvu que vous vouliez qu'une mairî*qui m'est chère,
Un fils, le digne objet de l'amour de son père,
Xipharès, en un mot, devenant votre époux.
Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous.
UONIME.
Xipharès! lui, seigneur?
MITHRIDATE.
Oui, lui-même, madame.
ACTE IIL
D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âmet
Contre an si juste choix qui peut vous révolter?
Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter?
Je le répète encor : c'est un autre moi-même,
On fils victorieux, qui me chérit, que j'aime.
L'ennemi des Romains , l'héritier et l'appui
D'un empire et d'un nom qui va renaître en lui ;
Et , quoi que votre amour ait osé se promettre ,
Ce n'est qu'entre ses ma^ns que je puis vous remettre.
HONIUB.
Que dites-vous? O ciel ! Pourriez-vous approuver...
Pourquoi , seigneur, pourquoi voulez-vous m'éprouvtrt
Cessez de tourmenter une àme infortunée :
Je sais que c'est à vous que je fus destinée;
Je sais qu'en ce moment, pour ce nœud solennel «
La victime , seigneur, nous attend à l'auteU
Venez.
UITHRIDATE.
Je le vois bien : quelque effort que Je fasse .
Madame, vous voulez vous garder à Pharnace.
Je reconnois toujours vos injustes mépris;
Ils ont même passé sur mon malheureux fil».
MORIMB.
Je le méprise!
UITHRIDATE.
Hé bien, n'en parlons plus, mada.ine.
Continuez : brûlez d'une honteuse flamme.
Tandis qu'avec mon fils je vais, loin de vos yeux,
Chercher au bout du monde un trépas glorieux ,
Vous cependant ici servez avec son frère,
Et vendez aux Romains le sang de votre père.
3nez : je ne saurois mieux punir vos dédains,
n'en vous mettant moi-même en ses serviles mainsj
Jt, sans plus me charger du soin de votre gloire.
Je veux laisser de vous jusqu'à votre mémoire.
Allons, madame, allons. Je m'en rais vous unir.
UONIHB.
Plutôt de mille morts dussiez- vous me punir 1
UITHRIDATE.
Vous résistez en vain , et j'entends votre fuite.
u 0 M u k.
HLo quelle extrémité, seigneur, suia-je réduite?
87.
>V:
470 MITHRIDATB.
Mais enffn Je vous crois, et Je ne puis penser
Qu'à feindre si longtemps tous puissiez vous forcer.
Les dieux me sont témoins qu'à tous plaire bornée,
Mon &me à tout son sort s'étoit abandonnée.
Mais si quelque loiblesse aroit pu m'alarmer.
Si de tous ses efforts mon cœur a dû s'armer.
Ne croyez point, seigneur, qu'auteur de mes alarm3s,
Pbarnace m'ait Jamais coûté les moindres larmes.
Ce fils victorieux que tous favorisez ,
Cette TiTante image en qui vous vous plaisez ,
Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même.
Enfin ce Xipharès que vous voulez que J'aime.^
HITHniDATB.
Vous l'aimez T
HOMUE.
Si le sort ne m'eût donnée à tous.
Mon bonheur dépendoit de l'avoir pour époux.
Avant que TOtre amour m'eût euToyé ce gage ,
Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de vidage I
UITHRIDATB.
Non, madame. Il suffit. Je Tais vous l'envoyer.
Allez : le temps est cher, 11 le faut employer.
Je vois qu'à m'obéir vous êtes disposée :
Je suis content.
MONIHB, en s'en allant.
O ciel ! me serois-je abusée T
SCÈNE VI.
MITHRIDATE.
Ils s'aiment! C'est ainsi qu'on se Jouoit de nous!
Ah ! fils ingrat, tu vas me répondre pour tous :
Tu périras l Je sais combien ta renommée
L^t tes fausses vertus ont séduit mon armée ;
Perfide , Je te veux porter des coups certains :
11 faut pour te mieux perdre écarter les mutins.
Et, faisant à mes yeux partir les plus rebelles,
Ne garder près de moi que des troupes fidèles.
\ Allons. Mais, sans montrer un Tisage offensé,
.^0^ 1 Dissimulons encor, comme J'ai commencé.
VIH aV TBOiaiftHI ACT*.
ACTE IV. -fil
ACTE QUATRIEME
SCÈNE I.
MONIME, PHGEDIMB.
HONIUE.
Piioadime, aa nom des dieux, fais ce que Je désire:
Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire.
Je ne sais; mais mon cœur ne se peut rassurer:, , ^
Mille soupçons affreux viennent me déchirer.! ''V'"'^ '0 ti^J^ ■
Que tarde Xipharèsî et d'où vient qu'il diffère ■ ^ ' i ./•''"
A seconder des vœux qu'autorise son père! j. ,^,0'^'*'**' \^
Soi père, en me quittant, me l'alloit envoyer... ^-^ , £;C^-u .
Mais il feignoit peut-être. Il falloit tout nier. ^yUÀ, ^■\\ •'{^
Le roi feignoiU Et moi, découvrant ma pensée... )[.^j^ ^-tM^^^^^^
0 dieux ! en ce péril m'auriez-vous délaissée î aXI ■
Et se pourroit-il bien qu'à son ressentiment
Mon amour indiscret eût livré mon amant T
Quoi, prince I quand tout plein de ton amour exirôtn*
Pour savoir mon secret tu me pressois toi-même,
Mes refus trop cruels vingt fois te l'ont caché)
Je t'ai même puni de l'avoir arraché :
' Et quand de toi peut-être un père se défie.
Que dis-Jeî quand peut-être il y va de ta vie.
Je parle; et, trop facile à me laisser tromper.
Je lui marque le cœur où sa main doit frapper 1
PBOEDIHE.
Ah! traitez-le, madame, avec plus de justice;
^Uu grand roi descend-il jusqu'à cet artifice?
A prendre ce détour qui l'auroit pu forcer?
Sans murmure à l'autel vous l'alliez devancer.
VouJoit-il perdre un fils qu'il aime avec tendresse?
Jusqu'ici les effets secondent sa promesse :
Madame, il vous disoit qu'un important dessein,
Malgré lui , le forçoit de vous quitter demain :
Ce seul dessein l'occupe; et, hâtant son voyage^
diai-même ordjaoe tout, présent sur le rivap-e ;
AT» MITHRIOAT&
Ses vaisseaux en tous lieux so chargent de soldats.
Et partout Xipharès accompagne ses pas.
D'un rival en fureur est-ce là la conduite?
Et voit-on ses discours démentis par la suite?
UONIMB.
Pharnace, cependant, par son ordre arrCté,
Trouve en lui d'un rival toute la dureté.
Phœdime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce?
p U (X D 1 M s.
C'est l'ami des Romains qu'il punit en Phainace t
L'amoar a peu de part à ses justes soupçons.
u o M u E.
Autant que je le puis, je cède à tes raisons;
Elles calment un peu l'ennui qui me dévore,
liais pourtant Xipharès ne parolt point encore.
PHOEDIME.
Vaine erreur des amants, qui , pleins de leurs désirs,
Voudroient que tout cédât au soi» de leurs plaisirel
Qui, prêts à s'irriter contre le moindre obstacle...
u o M M E.
Ma I>hœdime, eh! qui peut concevoir ce miracle?
Après deux ans d'ennuis, dont tu sais tout le poids.
Quoi! je puis respirer pour la première fois!
Quoi! cher prince, avec toi je me verrois unie!
Et loin que ma tendresse eût exposé ta vie,
Tu verroia ton devoir, je verrois ma vertu ,
Approuver un amour si longtemps combattu !
Je pourrois tous les jours t'assurer que je t'aime I
Que ne viens-tu ?
SCÈNE II.
MONIUE, XIPHARÈS, PHQËDIAIE.
MONIUB.
Seigneur, je parlois de Tous-mème.
Mon %me souhaitoit de vous voir en ce lieu.
Pour vous...
XIPDARÈS.
C'est maintenant qu'il faut vous dire adieu,
HOMME.
Adieu I vous?
XIPHARÈS.
Oui. madame, et pour toute ma vi«
ACTE IV. *TI
HOMME.
Qu*entecds-je7 On me disoit... Hélas! ils m'ont trahie^
XIPIIARBS.
Madame, je ne sais quel ennemi couvert.
Révélant nos secrets, vous trahit et me perd.
Mais le roi, qui tantôt n'en croyoit point Pharnace,
Maintenant dans nos cœurs sait tout ce qui se passe.
11 feint , il me caresse et cache son dessein ;
Mais moi, qui, dès l'enfance élevé dans son sein, .
De tous ses mouvements ai trop d'intelligence.
J'ai lu dans ses regards sa prochaine vengeance.
Il presse, il fait partir tous ceux dont mon malhear
Pourroit à la révolte exciter la douleur.
De ses fausses bontés j'ai connu la contrainte.
Un mot même d'Arbate a confirmé ma crainte :
Il a su m'aborder; et, les larmes aux yeux,
■ On sait tout, m';!-t-il dit, sauvez-vous de ces lieux. •
Ce mot m'a fait frémir du péril de ma reine;
Et ce cher intérêt est le seul qui m'amène.
Je vous crains pour vous-même; et je viens à genoax
Vous prier, ma princesse , et vous fléchir pour voua.
Vous dépendez ici d'une main violente,
Que le sang le plus cher rarement épouvante;
Et je n'ose vous dire k quelle cruautéi
Mithridate jaloux s'est souvent emporté.
Peut-être c'est moi seul que sa fureur menace;
Peut-être, en me perdant, il veut vous faire grâce:
Daignez, au nom des dieux, daignez en profiter;
Par de nouveaux refus n'allez point l'irriter.
Moins vous l'aimez, et plus tâchez de lui complaire;
Feignez, efforcez-vous : songez qu'il est mon père.
Vivez ; et permettez que dans tous mes malheurs
Je puisse à votre amour ne coûter que des pleurs.
^ HORiHR.
Ah 1 je \ous ai perdu !
XIPHARÈS.
Généreuse Monime,
Ne vous imputez point le malheur qui m'opprime.
Votre seule bonté n'est point ce qui me nuit : ,i -t ç^-'-"-
jje suis un malheureux que le destin poursuit; X-^
Ccst lui qui m'a ravi l'amitié de mon père.
Qui le fît mon rival, qui révolta ma mère,
b^^
,>'
04 MITH RIDAT B.
Et vient de susciter, dans ce moment affreux^
Un secret ennemi pour nous trahir tous deux.
HONIMB.
Hé quoi! cet ennemi, tous l'ignorez encore?
XIPHARÈS.
Pour surcroît de douleur, madame, je l'ignore.
Heureux si je pou vois, uvant que m'immoler.
Percer le traître cœur qui m'a pu déceler 1
VONIME.
Hé bien ! seigneur, il faut vous le faire connoltre.
Ne cherchez point ailleurs cet ennemi, ce traître;
Frappez : aucun respect ne vous doit retenir.
J'ai tout fait : et c'est moi que vous devez punir.
XIPHARÈS.
Vous!
iioniME.
Ah! si vous saviez, prince, avec quelle adresse
Le cruel est venu surprendre ma tendresse I
tjuelle amitié sincère '/. affectoit pour vous!
Content , s'il vous voyoit devenir mon éponxl
Qui n'auroit cru...? Mais non, mon amour plus timide
Devoit moins vous livrer à sa bonté perfide.
Les div,ax qui m'inspiroient, et que j'ai mal suivis.
M'ont fait taire trois fois par de secrets avis.
J'ai dû continuer; j'af dû dans tout le reste...
Que sals-je enfin î j'ai dû vous ôtre moins funeste t
J'ai dû craindre du roi les dons empoisonnés,
Et Je m'en punirai , si vous me pardonnez.
XIPUAHÈS.
Quoi , madame I c'est vous , c'est l'amour qui m'expossî
Mon malheur est parti d'une si belle cause?
Trop d'amour a trahi nos secrets amoureux ;
Et vous vous excusez de m'avoir fait heureux!
tjue voudrois-je de plus? glorieux et fidèle.
Je meurs. Un autre sort au trône vous appelle i
Consentez-y, madame; et, sans plus résister,
Achevex un hymen qui vous y fait monter.
MONIMB.
Quoi ! TOUS me demandez que j'épouse un barbare
Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare?
X I P H A R fe s.
Songez que ce loatin , soumise à «es souhaits,
ACTB IT. «5
Vous deviez l'épouser, et ne me voir Jamais.
MONIUB.
Eh! connoissois-Je alors toute sa barbarie 7
Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie,
Après vous avoir vu tout percé de ses coups.
Je suivisse à l'autel an tyran nique époux;
Et que, dans ane main de votre sang fumante,
J'allassR mettre, hélas! la main de votre amante?
Allez : de ses fureurs songez à vous garder.
Sans perdre ici le temps à me persuader :
Le ciel m'inspirera quel parti Je dois prendre.
Que serolt-ce , grands dieux ! sll venoit vous surprendra !
Que dis-Jeî on vient. Allez : courez. Vivez enfin ;
Et du moins attendez quel sera mon destin.
SCÈNE IIL
MONIME, PHGBDIME.
PHOEDIMB.
Madame, à quels périls il exposoit sa viel
Cest le roi.
HOMME.
Cours l'aider à cacher sa sortie.
Va, ne le quitte point; et qu'il se garde bien
D'ordonner de son sort, sans être instruit du mien.
SCÈNE IV.
MITHRIDATE, MONIME
UITHRIDATB.
Allons, madame, allons. Une raison secrète
Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraita.
Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi.
Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec mol.
Venez , et qu'à l'autel ma promesse accomplie
Par des nœuds étemels l'un à l'autre nous lie.
MOHIUB.
Nous, seigneur?
VITHRIDATB.
Quoi , madame I osez-vous balancer?
MONIME.
Et n« m'avez-vous pas défendu d'y penser?
«8 MITHRIDATB.
MITHRIDATE.
Teus mes raisons alors : oublions-les, madame.
Ne songez maintenant qu'à répondre à ma flamme.
Songez que votre cœur est un bien qui m'est dû.
MONIUE.
Hét pourquoi donc, seigneur, me l'avez-vous rendu?
MITHRIDATE.
Quoi ! pour un fils ingrat toujours préoccupée,
Vous croiriez...
VORIKE.
Quoi, seigneur! vous m'auriez donc trompéel
MITHRIDATE.
Perfide! il vous sied bien de tenir ce discours,
Vous qui, gardant au cœur d'infidèles amours,
Quand je vous élevois au comble de la gloire ,
M'avez des trahisons préparé la plus noire!
Ne vous souvient-il plus, cœur ingrat et sans foi.
Plus que tous les Romains conjuré contre moi,
De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre
Pour vous porter au trône où vous n'osiez prétendre?
Ne me regardez point vaincu, persécuté :
Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté.
^Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée,
\j*'^ IAux ''lUes de cent rois je vous ai préférée;
Et, négligeant pour vous tant d'heureux alliés,
Quelle foule d'États je mettois à vos pieds.
Ah! si d'ss autre amour le penchant invincible
Dès lors à mes bontés vous rendoit insensible,
Pourquoi chercher si loin un odieux époux 7
U Avant que de partir, pourquoi vous taisiez- vous?
,j;» Attendiez-vous , pour faire un aveu si funeste.
Que le »ort ennemi m'eût ravi tout le reste.
Et que, de toutes parts nie voyant accabler,
^ , /_>, J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler!
^^ Cependant, quand je veux oublier cet outrage,
Et cacher à mon cœur cette funeste image.
Vous osez à mes yeux rappeler le passé !
Vous m'accusez encor, quand je suis offensé!
}e vois que pour un traître un fol espoir vous flatte.
A quelle «Jpreuve, ô ciel, réduis-tu Mithridatet
Par quel charme secret laissé-je retenir
l'fy^\
ACTB IV. ten
Ce co\irroux sî sévère et si prompt à punir?
Profitez du moment que mon amour vous donne :
Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne.
N'attirez point sur vous des périls superflus ,
Pour un fils insolent que vous ne verrez plus.
Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due.
Perdez-en la mémoire , aussi bien que la vue :
Et , désormais , sensible à ma seule bonté,
Méritez le pardon qui vous est présenté.
Je n'ai point oublié quelle reconnoissance,
Seignear, m'a dû ranger sous votre obéissance :
Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux.
Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien Je suis née
Aa-dessoas des grandeurs d'un si noble hyménée :
Et, malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils, après vous, le plus grand des humains.
Du Jour que sur mon front on mit ce diadème ,
Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d'intelligence à nous sacrifier,
Loin de moi , par mon ordre , il couroit m'oublier.
Dans l'ombre du secret ce feu s'alloit éteindre;
Et même de moa sort je ne pouvois me plaindre,
Puisque enfin, aux dépens de mes voeux les plus doux,
Je faisois le bonheur d'un héros tel que vous.
Vous seul , seigneur, vous seul , vous m'avez arrachée
A cette obéissance où j'étois attachée;
Et ce fatal amour dont J'avois triomphé.
Ce feu que dans l'oubli je croyois étouffé ,
Dont la cause à jamais s'éloignoit de ma vue.
Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincae.
Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir;
Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée ;
Toujours je vous croirois incertain de ma foi ;
Et le tombeau , seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage ,
Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage.
Et qui, me préparant un éternel ennui,
ffl.
418 MITHRIDATB.
M'a fait rougir d'uo feu qui n'étoit pas poor lui >.
MITBRIDATE.
C'est donc votre réponse? et, sans plus me compltdre.
Vous refusez l'honneur que Je voulois vous faire ?
Pensez-y bien. J'attends pour uje déterminer...
U 0 N I M B.
Non, seigneur, vainement vous croyez m'étonner.
Je vous connois : Je sais tout ce que Je m'apprête,
Et Je vois quels malheurs J'assemble sur ma tète:
Mais le dessein est pris; rien ne peut m'ébranler.
Jugez-en , puisque ainsi Je vous ose parler.
Et m'emporte au delà de cette modestie
Dont Jusqu'à ce moment Je n'étois point sortie.
Vous vous êtes servi de ma funeste main
Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein t
De ses feux innocents J'ai traiii le mystère ;
Et, quand il n'en perdroit que l'amour de son père.
Il en mourra , seigneur. Ma foi ni mon amour
Ne seront point le prix d'un si cruel détour.
Après cela. Jugez. Perdez une rebelle;
Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle.
J'attendrai mon arrêt; vous pouvez commander.
Tout ce qu'en vous quittant J'ose vous demander,
Croyez (à la vertu je dois cette Justice)
Que Je vous trahis seule , et n'ai point de complicei
Et que d'un plein succès vos vœux seroient suivi»
Si J'en croyois , seigneur, les vœux de votre fils.
SCÈNE V.
MITHRIDATE
Elle me quitte ! Et moi , dans uu lâche silence.
Je semble de sa fuite approuver l'insolence !
I Peu s'en faut que mon cœur, penchant de son côté «
Ne me condamne encor de trop de cruauté !
Qui suis-je? Est-ce Monimeî Et suis-Je Mithridatet
Non , non , plus de pardon , plus d'amour pour l'ingrate.
Ma colère revient, et Je me reconaois :
Immolons, en partant, trois ingrats à la fois.
1. Tout ce rôle de Monime offie la réunion de toutee les bien-
taancea; c'est, «a jugement de* aeilleurs critiques, l'un des plus
paiîêHê du théâUe da JtKUM. ('• !••)
ACTB IV. 41S
Je vais k Rome ; et c'est par de tels sacrifices
Qu'il faut à ma fureur rendre les dieux propices.
Je le dois, je le puis; ils n'ont plus de support :
Les plus séditieux sont déjà loin du bord.
Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime,
Allons, et commençons par Xipharès lui-même.
Mais quelle est ma fureur ! et qu'esi-ce que je dis!
Tu vas sacrifier... qui, malheureux? Ton fils!
Un fils que Rome craint ! qui peut venger son père !
Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire?
Ah ! dans l'état funeste où ma chute m'a mis ,
Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis?
Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse t
J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maltresse.
Quoi ! ne vaut-il pas mieux , puisqu'il faut m'en priver,
La céder à ce fils que je veux conserver?
Cédons-la. Vains efforts, qui ne font que m'instruire
Des foiblesses d'un cœur qui clierche à se séduire I
Je brûle, je l'adore ; et, loin de la bannir...
Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir.
Quelle pitié retient mes sentiments timides ?
N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
O Monime ! ô mon fils ! Inutile courroux !
> Et vous , heureux Romains , quel triomphe pour vous I
' Si vous saviez ma honte , et qu'un avis lidèle
De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons.
J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons ;
J'ai su, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie :
Ah ! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux.
Et repoussant les traits d'un amour dangereux ,
Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
Un cœur déjà glacé par le froid des années I
De ce trouble fatal par où dois-je sortir?
SCÈNE VI.
MITHRIDATE, ARBATE.
ARBATE.
Seigneur, tous vos soldats refusent de partir :
Pharnace les retient, Pharnacs :eur révèle
aO MITHRIDATB.
Que Tons cherchez à Rome une guerre nouvelle.
IIITIiniDATB.
Pbarnace?
Ann \TE.
Il a séduit ses gardes les premiers;
Et le seul nom de Rome étonne les plus tiers.
De mille alTreux périls ils se forment l'image.
Les uns avec transport embrassent le rivage;
Les autres, qui partoient, s'élancent dans les flots.
Ou présentent leurs dards aux yeux des matelots.
Le désordre est partout; et, loin de nous entendre ,
Hs demandent la paix, et parlent de se rendre.
Pbarnace est à leur tête; et, flattant leurs souhaits,
De la part des Romains, il leur promet la paix.
MITHRIDATE.
Ah, le traître! Courez : qu'on appelle son frère:
Qu'il me suive, qu'il vienne au secours de son père.
ARBATE.
rignore son dessein; mais un soudain transport
L'a déjà fait descendre et courir vers le port;
Et l'on dit que, suivi d'un gros d'amis fidèles,
On l'a vu se mêler au milieu des rebelles.
C'est tout ce que j'en sais.
MITHRIDATE.
Ah! qu'est-ce que j'entendsT
Perfides, ma vengeance a tardé trop longtemps!
Mais je ne vous crains point : malgré leur insolence,
Les mutins n'oseroient soutenir ma présence.
Je ne veux que les voir; je ne veux qu'à leurs yeux
Immoler de ma main deux fils audacieux.
SCÈNE VII.
MITHRIDATE, ARBATE, ARCAS.
ARCAS.
Seigneur, tout est perdu. Les rebelles, Pharnace,
Les Romains, sont en foule autour de cette place.
MITHRIDATE
Les Romains!
ARCAS.
De Romains le rivaoe est chargé,
ACTB V.
Bt bientôt dans ces murs tous êtes asslégâ.
HITHRIDATK.
(A Arcas.)
Ciel ! Courons. Écoutez... Du malheur qui me pressa
Tu ne Jouiras pas, infidèle princesse.
riM ou QDATBiàMB ACTB.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
HOMME, PHGEDIME.
PHCEDIHE.
Madame , où courez-vous? Quels aveugles transports
Vous font tenter sur vous de criminels efforts?
Hé quoi ! vous avez pu, trop cruelle à vous-même.
Faire un affreux lien d'un sacré diadème!
Ah ! ne voyez-vous pas que les dieux plus humains
Ont eux-mêmes rompu ce bandeau dans vos mains?
HONIMB.
Eh ! par quelle fureur, obstinée à me suivre ,
Toi-même malgré moi veux-tu me faire vivre?
Xipharës ne vit plus; le roi désespéré
Lui-même n'attend plus qu'un trépas assuré :
Quel fruit te promets-tu de ta coupable audace?
Perfide, prétends-tu me livrer à Pharnaceî
PHCEDIHE.
Ah ! du moins attendez qu'un fidèle rapport
De son malheureux frère ait confirmé la mort.
Dans la confusion que nous venons d'entendre,
Les yeux peuvent-ils pas aisément se méprendre ?
D'abord, Tous le savez, un bruit injurieux
Le ran(;eoit du parti d'un camp séditieux;
Blaiutenant ou vous dit que cf» mêmes rebelles
489 MITHRIDATE.
Ont tourné contre lui leurs armes criminolles.
Jugez de l'un par l'autre, et daignez écouter...
MONIHB.
Xipharès ne vit plus, il n'en faut point douter:
L'événement n'a point démenti mon attente.
Quand Je n'en aurois pas la nouvelle sanglante,
Il est mort; et j'en ai pour garants trop certains
Son courage et son nom trop suspects aux Romains.
Âh ! que d'un si beau sang dès longtemps altérée
Rome tient maintenant sa victoire assurée !
Quel ennemi son bras leur alloit opposer!
Mais sur qui , malheureuse , oses-tu t'excuser?
Quoi! tu ne veux pas voir que c'est toi qui l'opprimes,
Et dans tous ses malheurs reconnoitre tes crimesl
De combien d'assassins l'avois-je enveloppé!
Gomment à tant de coups seroit-il échappé?
Il évitoit en vain les Romains et son frère :
Ne le livrois-je pas aux fureurs de son pèreJ
C'est moi qui, les rendant l'un de l'autre jaloux.
Vins allumer le fim qui les embrase tous :
Tison de la discorde, et fatale furie.
Que le démon de Rome a formée et nourrie.
Et je vis! Et j'attends que, de leur sang baigné,
Pharnace des Romains revienne accompagné ,
Qu'il étale à mes yeux sa parricide joie !
La mort au désespoir ouvre plus d'une voie :
Oui, cruelles, en vain vos injustes secours
Me ferment du tombeau les chemins les plus courts ,
Je trouverai la mort jusque dans vos bras même.
Et toi , fatal tissu , malheureux diadème ,
Instrument et témoin de toutes mes douleurs,
Bandeau, que mille fois j'ai trempé de mes pleurs,
Au moins, en terminant ma vie et mon supplice,
Ne pouvois-tu me rendre un funeste service ?
A mes tristes regards, va, cesse de t'offrir;
D'autres armes sans toi sauront me secourir t
Et périsse le jour et la main meurtrière
Qui jadis sur mon front t'attacha la première 1
PHOEDIME.
On vient, madame, on vient; et j'espère qu'Arca»,
Pour bannir vos frayeurs porte vers vous ses pas.
ACTB V. «8>
SCÈNE II.
MONIME, PHGEDIHE, ÂRCAft
MONIlf B.
En est-ce fait, ArcasT et le cruel Phamace...
AKCAS.
Ne me demandez rien de tout ce qui se passe ,
Madame : on m'a chargé d'un plus funeste emploi! f
Et ce poison vous dit les volontés du roi.
PHOBDIIIB.
Malheureuse princesse !
HONIM B.
Ah! quel comble de Joie!
Donnez. Dites, Arcas, au roi qui me l'envoie.
Que de tous les présents que m'a faits sa bonté ,
Je reçois le plus cher et le plus souhaité.
A la fin Je respire; et le ciel me délivre
Des Ri^cours importuns qui me forçoient de vivre.
Maîtresse de moi-même, il veut bien qu'une fois
Je puisse de mon sort disposer k mon choii.
rHOBOIMB.
Hélas 1
HORIHB.
Retiens tes cris; et, par d'indignes larmes,
De cet heureux moment ne trouble point les charmes^
Si tu m'aimois, Phœdime, il falloit me pleurer
Quand d'un titre funeste on me vint honorer.
Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce,
Dans ce climat barbare on traîna ta maltresse.
Retourne maintenant chez ces peuples heureux]
Et, si mon nom encor s'est conservé chez eux.
Dis-leur ce que tu vois; et de toute ma gloire,
Phœdime, conte-leur la malheureuse histoire.
Et toi, qui de ce cœur, dont tu fus adoré.
Par un Jaloux destin fus toujours séparé ,
Héros, avec qui , même en terminant ma vie.
Je n'ose en un tombeau demander d'être unie.
Reçois ce sacrifice; et puisse, en ce moment.
Ce poison expier le sang de mon amant I
tu MITHRIDATB.
SCÈNE m.
MONIME, ARBÂTE, PHOEDIME, ARCA8.
ARBATE.
Arrêtez! arrêtez!
A H CAS.
Que faites-vous, Arbatet
ARBATE.
Arrêtez I J'accomplis l'ordre de Mitliridate.
HONIVE.
Ah! laissez-moi...
ARBATE, jetant le poison.
Cessez, vous dis-je, et laissez-moi,
Madame, exécuter les volontés du roi :
Vivez. Et vous, Arcas, du succès de mon zèle
Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.
SCÈNE IV.
MONIME, ARBATE, PHOEDIME.
HOMME.
Ah! trop cruel Arbate, à quoi m'exposez- vous?
Est-ce qu'on croit encor mon supplice trop doux!
Et le roi , m'enviant une mort si soudaine ,
Veut-il plus d'un trépas pour contenter sa hainel
ARBATE.
Vous l'allez voir paroltre; et j'ose m'assurer
Que vous-même avec moi vous allez le pleurer.
HOMUE.
Qaoi I le roi...
ARBATE.
Le roi touche à son heure dernière,
Madame, et ne voit plus qu'un reste de lumière.
le l'ai laissé sanglant , porté par des soldats ;
Et Xipharès en pleurs accompagne leurs pas.
MONIME.
Xlpharèf I Ah, grands dieux ! Je doute si Je veille.
Et n'ose qu'en tremblant en croire mon oreille.
Xipharès vit encor! Xipharès, que mes pleurs.M
ARBATE.
' Il vi^ chargé de gloire, accablé de douleurs.
De sa mort eu ces lieux la nouvelle semée
ACTB V. 4S5
Ne vous a pas vous seule et sans cause alannbe i
Les Romains, qui partout l'appuyoient par des cris.
Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits.
Le roi, trompé lui-même, en a versé des larmes.
Et, désormais certain du malheur de ses armes.
Par un rebelle fils de toutes parts pressé ,
Sans espoir de secours tout près d'être forcé ,
Et voyant, pour surcroît de douleur et de haine.
Parmi ses étendards porter l'aigle romaine,
11 n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins
Pour éviter l'atTront de tomber dans leurs mains.
D'abord il a tenté les atteintes mortelles
Des poisons que lui-même a crus les plus fidèles;
Il les a trouvés tous sans force et sans vertu.
• Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop combattu!
■ Contre tous les poisons soigneux de me défendre,
l • J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvois attendre.
• Essayons maintenant des secours plus certains ,
■ Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains.
Il parle; et défiant leurs nombreuses cohortes.
Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes.
A l'aspect de ce front dont la noble fureur
Tant de fois dans leurs rang?, répandit la terreur.
Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière.
Laisser entre eux et nous une large carrière;
Et déjà quelques-uns couroient épouvantés
Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.
Hais, le dirai-je? ô ciel ! rassurés par Pharnace,
Et la honte en leurs cœurs réveillant leur audace,
Ils reprennent courage, ils attaquent le roi.
Qu'un reste de soldats défendoit avec moi.
Qui pourroit exprimer par quels faits incroyables,
Quels coups accompagnés de regards effroyables.
Son kras, se signalant pour la dernière fois,
A de ce grand héros terminé les exploits ?
Enfin , las et couvert de sang et de poussière.
Il s'étoit fait de morts une noble barrière :
Un autre bataillon s'est avancé vers nous :
Les Romains pour le joindre ont suspendu leurs coup;.
Ils vonloient tous ensemble accabler Mithridate.
Mais lui : ■ C'en est assez, m'a-t-il dit, cher Ârbate;
m Le sang et la fureur m'emportent trop avant.
486 MITHRIDATB.
« Ne livrons pas surtout Mithridate vivant. •
Aussitôt dans sou sein il plonge son épée.
Mais la mort fuit encor sa grande àme trompée.
Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant,
Foible, et qui s'irritoit contre un trépas si lent;
Et, se plaignant à moi de ce reste de vie.
Il soulevoit encor sa main appesantie;
Et, marquant à mon bras la place de son cœur,
Sembloit d'un coup plus sûr implorer la faveur.
Tandis que, possédé de ma douleur extrême.
Je songe bien plutôt à me percer moi-même ,
De grands cris ont soudain attiré mes regards :
J'ai vu, qui l'auroit cru? j'ai vu de toutes parts
Vaincus et renversés les Romains et Pharnace,
Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la placej
Et le vainqueur, vers nous s'avançant de plus près,
A mes yeux éperdus a montré Xipharès.
MONIHE.
Juste ciel!
AHBATB.
Xipharès, toujours resté fidèle,
£t qu'au fort du combat une troupe rebelle,
Par ordre de son frère, avoit enveloppé.
Mais qui, d'entre leurs bras à la fin échappé.
Força les plus mutins, et regagnant le reste.
Heureux et plein de Joie, en ce moment funeste,
A travers mille morts, ardent, victorieux,
S'étoit fait vers son père un chemin glorieux.
Jugez de quelle horreur cette joie est suivie.
Son bras aux pieds do roi l'alloit Jeter sans vie;
Mais on court, on s'oppose à son emportement.
Le roi m'a regardé dans ce triste moment ,
Et m'a dit , d'une voix qu'il poussoit avec peine :
« S'il en est temps encor, cours, et sauve la reine. •
Ces mots m'ont fait trembler pour vous , pour Xipharès i
J'ai craint, J'ai soupçonné quelques ordres secrets.
Tout lassé que J'étois , ma frayeur et mon zèle
M'ont donné pour courir une force nouvelle;
Et, malgré nos malheurs, Je me tiens trop heureux
D'avoir paré le coup qui vous perdoit tous deux.
MONIHE.
Ah I que, de tant d'horreurs justement étonnée.
ACTB V. «n
Je plains de ce grand roi la triste destlneeT
Hélas! et plût aux dieux qu'à son sort inhumaio
Moi-même j'eusse pu ne point prêter la main ,
Et que, simple témoin du malheur qui l'acc&ble,
Je le pusse pleurer sans en être coupable I
Il vient. Quel nouveau trouble excite en mes esprits
Le sang du père, û ciel ! et les larmes du fils 1
SCÈNE V.
MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, PHŒ-
DI31E, ARCAS, cardes qui toutiennent Mithridate.
MOHim.
Ab! que Toifr-Je, seigneur, et quel sort est le rôtrel
MITHHIDATB.
Cessez et retenez tos larmes l'un et l'autre:
(Montrant Xipharèt.)
Mon sort de sa tendresse et de votre amitié
Veut d'autres sentiments que ceux de la pitié}
Et ma gloire , plutôt digne d'être admirée.
Ne doit point par des pleurs être déshonorée.
J'ai vengé l'univers autant que Je l'ai pu :
La mort dans ce projet m'a seule interrompu.
Ennemi des Romains et de la tyrannie,
Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie;
Et j'ose me ûatter qu'entre les noms fameax
Qu'une pareille haine a signalés contre eux.
Nul ne leur a plus fait acheter la victoire ,
Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire.
Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein ,
Rome en cendres me vit expirer dans son sein ;
Mais au moins quelque joie en mourant me consoles
J'expire environné d'ennemis que j'immole;
Dans leur sang odieux j'ai pu tremper les mains;
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
A mon fils Xipbarès Je dois cette fortune;
11 4pxrj2t i 3C* Bisrt la'JT présence importune.
Que ne puis-Je payer ce service important
De tout ce que mon trône eut de plus éclatant 1
liais vous me tenez lieu d'empire, de couronne;
Voua seule me restez : souiTrez que Je vous donne,
488 MITHRIDATB.
Madame, et toas ces vœux que J'exigeoia de vous,
UoQ coeur pour Xipharës tous les demande tous.
liONIHE.
Vivez , seigneur, vivez , pour le bonheur du monde,
Et pour sa liberté , qui sur vous seul se fonde)
Vivez pour triompher d'un ennemi vaincu.
Pour venger.
UITHRID&TE.
C'en est fait, madame, et j'ai vécu.
Mon fils, songez à vous : gardez-vous de prétendre
Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre.
Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités.
Viendront ici sur vous fondre de tous côtés.
Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite
à rendre à mon tombeau des soins dont Je vous quitte.
Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés.
Suffisent k ma cendre et l'honorent assez.
Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie.
Allez, réservez-vous...
xiPHAnès.
Moi, seigneur! que je fuiel
Que Pharnace impuni , les Romains triomphants.
N'éprouvent pas bientôt...
MITHRIDATB.
Non, Je vous le défends.
Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse :
Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice.
Mais Je sens affoiblir ma force et mes esprits ;
Je sens que Je me meurs. Approchez-vous , mon fils t
Dans cet embrassement dont la douceur me flatte.
Venez, et recevez l'àme de Mithridate.
MONIME.
Il expire.
XIPHARÈS.
Ah! madame, unissons nos douleurs,
Bt par tout l'univers cherchons-lui des vengeur».
Vtll DB MITBKIOAVB.
IPHIGÉNIE EN AULroE
TRAGÉDIK
1371
PRÉFACE
n n'y a rien de plus célèbre dan» les poStes que le sacrt-
flce d'Ipbigénie; mais ils ne s'accordent pas tous ensemble
sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les
uns, comme Eschyle dans Agamemtwn , Sophocle dans
Électrt, et, après eux, Lucrèce, Horace et beaucoup d'an-
tres, veulent qu'on ait en effet répandu le sang d'Iphigénie,
fille d'Agamemnon , et qu'elle soit morte en Aulide. II ne
faut que lire Lucrèce, au commencement de son premier
Uvi«:
« AcLde qao pacto TriTlal Tirginis aram
c Ipfalanaasal torparant sanguine fœde
« Doctore* Oanaïun, etc. ■ i
Et Clytemnestre dit, dans Eschyle, qu'Agamemnon , son
mari , qui vient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphi-
génie, sa fille, qa'il a autrefois immolée.
D'autres ont feint que Diane, ayant eu pitié de cette
Jeune princesse, l'avoit enlevée et portée dans la Tauride,
au moment qu'on l'alloit sacrifier, et que la déesse avoit fait
trouver en sa place on une bicbe, eu une autre victime dt
cette nature. Euripide a suivi cette fable, et Ovide l'a mise
'^ nombre des métamorphoses.
1. f Comment les chefs des Grecs, rassemblés dans l'Âulide,
« w>oilIèr«&t honteosemant l'aatel de Diane du sang d'Iphigénie. ■
498 1»RÉFACB.
11 y a une troisième opinion, qui n'est pas moins ancienne
que les deux autres, sur Iphigénie. Plusieurs auteurs, et
entre autres Stésicborus, l'un des plus fameux et des plus
anciens poètes lyriques, ont écrit qu'il étoit bien vrai qu'une
princesse de ce nom avoit été sacrifiée, mais que cette Iphi-
génie étoit une fille qu'Hélène avoit eue de Thésée. Hélène,
disent ces auteurs , ne l'avoit osé avouer pour sa fille, parce
qu'elle n'osoit déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en
secret avec Thésée. Pausanias (Corintft., p. 125) rapporte
et le témoignage et les noms des poètes qui ont été de ce
sentiment; et il ajoute que c'étoit la créance commune de
tout le pays d'Argos.
Homère enfin, le père des poètes, a si peu prétendu
qu'Iphigénie , fille d'Agamemnon, eût été ou sacrifiée en
Aulide, ou transportée dans la Scythie, que, dans le neu-
vième livre de l'Iliade, c'est-à-dire près de dix ans depuis
l'arrivée des Grecs devant Troie , Agamemnon fait offrir en
mariage à Achille sa fille Iphigénie, qull a, dit-il, laissée
à Mycène, dans sa maison.
J'ai rapporté tous ces avis si différents, et surtout îe pas-
sage de Pausanias , parce que c'est à cet auteur que je dois
. j 1 11)eureux personnage d'Ériphile, sans lequel je n'aurois ja-
^mais osé entreprendre cette tragédie. Quelle apparence que
J'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une per-
sonne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il falloit repré-
I senter Iphigénie? Et quelle apparence encore de dénouer
ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine,
et par une métamorphose, qui pouvoit bien trouver quelque
créance du temps d'Euripide, mais qui seroit trop absurde
et trop incroyable parmi nous?
Je puis dire donc que j'ai été très-heureux de tronier
dans les anciens cette autre Iphigénie que j'ai pa représen-
ter telle qu'il m'a plo, et qui, tombant dans le malheur où
i cette amante jalouse vouloit précipiter sa rivale, mérite en
I quelque taçon d'être punie , sans être pourtant tout à fait
! (odifrne de compassion. Ainsi le dénouement de la pièro est
PRÉFACE. iM
tiré du fond même de la pièce; et il ne faut que l'avoir rtx
représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spec-
tateur, et en sauvant à la fin une princesse vertueuse pour
qui il s'est si fort intéressé dans le cours de la tragédie, et
en la sauvant par une autre voie que par un miracle qu'il
n'auroit pu souffrir, parce qu'il ne le sauroit jamais croire.
Le voyage d'Achille à Lcsbos, dont ce héros se rend
maître , et d'où il enlève Ériphile avant que de venir en
Aulide, n'est pas non plus sans fondement. Euphorion de
Chalcide, poëte très-connu parmi les anciens, et dont Vir-
gile (Egl. x) et Quintilien (Instit., lib. x) font une mention
honorable, parloit de ce voyage de Lesbos. Il disoit dans un
de ses poëmes, au rapport de Parthénius, qu'Achille avoit
fait la conquête de cette lie avant que de joindre l'armée
des Grecs , et qu'il y avoit môme trouvé une princesse qui
g'étoit éprise d'amour pour lui.
Voilà les principales choses en quoi Je me suis un peu
éloigné de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui
regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exac-
tement. J'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits
qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie; et je l'avoue
j'autant plus volontiers, que ces approbations m'ont con-
firmé dans l'estime et dans la vénération que j'ai toujours
eues pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ai
reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre
théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide,
que le bon sens et la raison étoient les mêmes dans tous les
siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui
d'Athènes; mes spectateurs ont été émus des mêmes chosee
qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de
la Grèce, et qui ont fait dire qu'entre les poètes Euripide
étoit extrêmement tragique, ipaYixÛTaTo; , c'est-à-dire qu'il
avoit merveilleusement exciter la compassion et la terreur,
qui soiii les véritables effets de la tragédie.
Je m'étonne, après cela, que des modernes aient témoi-
gné depuis tant ie dégoût pour ce grand poëte, dans le ju-
28
194 PRéPACB.
gement qu'ils ont fait de son Alceste. Il ne s'agit point ici
de V Alceste; mais en vérité j'ai trop d'obligation à Euripide
pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et pour
laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec ces mes-
sieurs -. Je m'assure qu'il n'est si mal dans leur esprit que
parce qu'ils n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel ils l'ont
condamné. J'ai choisi la plus importante de leurs objec-
tions , pour leur montrer que J'ai raison de parler ainsi. Je
dis la plus importante de leurs objections, car ils la ré-
pètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement
que l'on puisse répliquer.
Il y a, dans V Alceste d'Euripide, une scène merveilleuse,
où Alceste, qui se meurt et qui ne peut plus se soutenir,
dit à son mari les derniers adieux. Admète, tout en larmes,
la prie de reprendre ses forces, et de ne se point abandon-
ner elle-même. Alceste, qui a l'image de la mort devant les
yeux, lui parle ainsi :
Je vois déjà la rame et la barque fatale;
J'entends le vieux nocher sur la rive infernale.
Impatient , il crie : f On t'attend ici-bas ;
( Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas. ■
J'aurois souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les
gr&ces qu'ils ont dans l'original ; mais au moins en voilà le
sens. Voici comme ces messieurs les ont entendus : il leur
est tombé entre les mains une malheureuse édition d'Eu-
ripide , où l'imprimeur a oublié de mettre dans le latin à
côté de ces vers un AL, qui signifie que c'est Alceste qui
parle ; et à côté des vers suivants un Ad., qui signifie que
c'est Admète qui répond. Là-dessus, il leur est venu dans
l'esprit la plus étrange pensée du monde : ils ont mis dans
la bouche d' Admète les paroles qu'Alceste dit à Admète, et
celles qu'elle se fait dire par Caron. Ainsi ils supposent
qu'Admète, quoiqu'il soit en parfaite santé, pense voir déjà
Caron qui le vient prendre; et au lieu que, dans ce passage
d'Euripide, Caron, impatient, presse Alceste de le venir
PKBPAC 49S
trouver, selon ces messieurs , c'est Âdmète effrayé qui eat
l'impatient, et qui presse Alceste d'expirer, de peu»* que
Caron ne le prenne. // l'exhorte, ce sont leurs termes, à
avoir courage, à ne pas faire une lâcheté, et à mourir de
bonne grâce; U interrompt les adieux d' Alceste pour lut
dire de se dépêcher de mourir. Peu s'en faut , à les enten-
dre, qu'il ne la fasse mourir lui-même. Ce sentiment leur
a paru fort vilain , et ils ont raison : il n'y a personne qui
n'en fût très-scandalisé. Mais comment l'ont-ils pu attribuer
à Euripide? En vérité, quand toutes les autres éditions où
cet Al. n'a point été oublié ne donneroient pas un démenti
au malheureux imprimeur qui les a trompés, la suite de
ces quatre vers , et tous les discours qu 'Admète tient dans
la même scène, étoient plus que suffisants pour les empê-
cher de tomber dans une erreur si déraisonnable : car
Admète, bien éloigné de presser Alceste de mourir, s'écrie :
« Que toutes les morts ensemble lui seroient moins cruelles
« que de la voir dans l'état où il la voit. Il la conjure de
• l'entraîner avec elle; il ne peut plus vivre si elle meurt;
« il vit en elle, il ne respire que pour elle. ■
Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections.
Ils disent, par exemple, qu'Euripide a fait deux époux su-
rannés d'Admète et d'Alceste ; que l'un est un vieux nvart,
et l'autre une princesse déjà sur l'âge. Euripide a pris soin
de leur répondre en un seul vers, où il fait dire par le chœur
qu'Alceste, toute jeune, et dans la première fleur de son âge,
expire pour son jeune époux.
Ils reprochent encore à Alceste qu'elle a deux grands en-
fants à marier. Comment n'ont-ils point lu le contraire en
cent endroits, et surtout dans ce beau récit où l'on dépeint
Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfants qui
la tirent, en pleurant, par la robe, et qu'elle prend sur ses
bras l'un après l'autre pour les baiser?
Toat le reste de leurs critiques est à peu près de la force
de celle-ci. Mais je crois qu'en voilà assez pour la défense
de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus dé-
490 PRâPÂCB.
cider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme
tel qu'Euripide méritoit au moins qu'ils l'examinassent,
puisqu'ils avoient envie de le condamner; ils dévoient se
souvenir de ces sages paroles de Quintilien : « Il fauv être
« extrêmement circonspect et très-retenu à prononcer sur
a les ouvrages de ces grands hommes, de peur qu'il ne
• nous arrive, comme à plusieurs, de condamner ce que
« nous n'entendons pas; et s'il faut tomber dans quelque
« excès, encore vaut-il mieux pécher en admirant tout dans
« leurs écrits, qu'en y blâmant beaucoup de choses. » —
« Modeste tamen et circumspecto judicio de tantis vins
« pronuntiandum est, ne, quod plerisque accidit, damnent
« quae non intelligunt. Ac si necesse est in alteram errare
« partem, omnia eorum legentibus placere quam multa dis-
■ plicere maluerim *. »
1. Ifut. OratM-, lib. X, c«p. U
IPHIGÉME EN AULIDE
PERSONNAGES
AOAMBMNON.
ACHILLB,
OLTSSB.
CLTTEMNBSTRB, femme d'Agamemnon.
IPHIGÉNIB, fiUe d'Agamemnor,
ÉRIPHILB, fille d'Hélène et de Tbé»ée,
ARCAS, I
BURYBATB domestiques d'AgamemnoTi.
^QINB, femme de la suite de Cljtemnesti».
DO RIS, confidente d'Ériphila.
OAROBB.
ia $eiru est m AuUde, dan» la tente d'Agamemnon.
IPHIGENIE EN AULIDE
TRAGÉDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
AGAMEMNON, ARCAS.
AGAMEUNON.
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille.
Viens, reconnois la voix qui frappe ton oreille.
A ne AS.
Cest vou»-cieme , seigneur ! Quel important besoin
Vous a fait devancer l'aurore de si loin ?
A peine un foible jour vous éclaire et me guide.
Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide.
Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?
Les vents nous auroient-ils exaucés cette nuit?
Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.
AGAMEHNON. . \
Heureux qui, satisfait de son humble fortune, \ \ûa^
Libre du joug superbe où je suis attaché, rr^
Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché l
ARCAS.
Et depuis quand, seigneur, tenez-vous ce langage?
Comblé de tant d'honneurs , par quel secret outrage
Les dieux , à vos désirs toujours si complaisants ,
Vous font-ils méconnoltre et haïr leurs présents?
Roi , père, époux heureux, fils du puissant Atrée ,
Vous possédez des Grecs la plus riche contrée :
Du sang de Jupiter issu âe tous côtés.
L'hymen tous lie encore tnx dieux dont tous sortez :
SOO IPHIGBNia
Le jeune Achillç enfin , vanté par tant d'oracles,
Achille , à qui le ciel promet tant de miracles ,
Recherche votre fille, et d'un hymen si beau
Veut dans Troie embrasée allumer le flambeau.
Quelle gloire, Seigneur, quels triomphes égalent
Le spectacle pompeux que ces bords vous étalent ;
Tous ces mille vaisseaux, qui, chargés de vingt rois,
N'attendent que les vents pour partir sous vos lois?
Ce long calme , il est vrai, retarde vos conquêtes ;
Ces vents depuis trois mois enchaînés sur nos têtes
D'Ilion trop longtemps vous ferment le chemin ;
Mais , parmi tant d'honneurs , vous êtes homme enfin ;
Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change,
Ne vous a point promis un bonheur sans mélange.
Bientôt... Mais quels malheurs dans ce billet tracés
Vous arrachent, seigneur, les pleurs que vous versez?
Votre Oreste au berceau va-t-il finir sa vie î
Pleurez-vous Clytemnestre , ou bien Iphigénie?
Qu'est-ce qu'on vous écrit? Daignez m'en avertir.
AGAMEMNON.
Non, tu ne mourras point : je n'y puis consentir.
ARC AS.
Seigneur,..
ACAHEUNON.
Tu vois mon trouble; apprends ce qui le cause.
Et Juge s'il est temps , ami , que je repose.
Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés
Nos vaisseaux par les vents sembloient être appelés :
Nous partions; et déjà, par mille cris de joie.
Nous menacions de loin les rivages ds Troie.
Un prodige étonnant fit taire ce transport ;
Le vent qui nous flattoit nous laissa dans le port.
II fallut s'arrêter, et la rame inutile
Fatigua vainement une mer immobile.
Ce miracle inouï me fit tourner les yeux
Vers la divinité qu'on adore en ces lieux :
Suivi de Ménélas, de Nestor et d'Ulysse,
J'offris sur ses autels un secret sacrifice.
Quelle fut sa réponse! et quel devins-je, Arcas,
Quand j'entendis ces mots prononcés par Calchasi
« Vo ^ armez contre Troie une puissance vaine ,
« Si, dans un sacrifice auguste et solennelt
ACTE PRBMIBEL 501
• Une fille du sang d'Hélène ,
« De Diane , en ces lieux , n'ensanglante l'autel.
« Pour obtenir les vents que le ciel vous déniOf
« Sacrifiez Iphigénie. »
ARCAS.
Votre fille!
AGAUEUNON.
Surpris, comme tu peux penser,
Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer.
Je demeurai sans voix, et n'en repris l'usage
Que par mille sanglots qui se firent passage.
Je condamnai les dieux, et, sans plus rien ouïr,
Fis vœu , sur leurs autels , de leur désobéir.
Que n'en croyois-je alors ma tendresse alarmée I
Je Toulois sur-le-champ congédier l'armée.
Ulysse, en apparence, approuvant mes discours,
De ce premier torrent laissa passer le cours.
Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie,
Il me représenta l'honneur et la patrie.
Tout ce peuple , ces rois , à mes ordres soumis ,
Et l'empire d'Asie à la Grèce promis :
De quel front, immolant tout l'État à ma fille.
Roi vins gloire, J'irois vieillir dans ma famille.
Moi-même, je l'avoue avec quelque pudeur.
Charmé de mon pouvoir, et plein de ma grandeur,
Ce nom de roi des rois et de chef de la Grèce
Chatouilloit de mon cœur l'orgueilleuse foiblesse.
Pour comble de malheur, les dieux, toutes les nuits.
Dès qu'un léger sommeil suspendoit mes ennuis,
Vengeant de leurs autels le sanglant privilège ,
Me venoient reprocher ma pitié sacrilège ;
Et, présentant la foudre à mon esprit confus,
Le bras déjà levé, menaçoient mes refus.
le me rendis, Arcas; et, vaincu par Ulysse,
De ma fille, en pleurant, j'ordonnai le supplice.
Mais des bras d'une mère il falloit l'arrccher.
Quel funeste artifice il me fallut chercher!
D'Achille, qui l'aimoit, j'empruntai le langage :
J'écrivis <în Argos , pour hâter ce voyage ,
Que ce guerrier, pressé de partir avec nous,
Vouloit revoir ma fille , et partir son époux.
502 IPHIGÉNIB.
AHCAS.
Et ne craignez-Tt>ds point l'impatient Achille?
Arez-vous prétendu que, muet et tranquille,
Ce héros, qu'annera l'amour et la raison ,
Vous lais&e pour ce meurtre abuser de son nom?
Veira-t-il à ses yeux son amante immolée?
AGAHEHNON.
Achille étoit absent; et son père Pelée,
D'un ennemi voisin redoutant les elTorts,
Lavoit, tu t'en souviens, rappelé de ces bords;
Et cette guerre , Arcas , selon toute apparence
Auroit dû plus longtemps prolonger son absence.
Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent?
Achille va combattre , et triomphe en courant :
Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée.
Hier avec la nuit arriva dans l'armée.
Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras t
Ma fllle, qui s'approche, et court à son trépas;
Qui, loin de soupçonner un arrêt si sévère,
Peut-être s'applaudit des bontés de son père ;
Ma fille... Ce nom seul, dont les droits so!:t si saints,
Sa jeunesse, mon sang, n'est pas ce que je plains ;
Je plains mille vertus , une amour mutuelle ,
Sa piété pour moi , ma tendresse pour elle.
Dp respect qu'en son cœur rien ne peut balancer.
Et que j'avois promis de mieux récompenser.
Non , je ne croirai point, ô ciel , que ta justice
Approuve la fureur de ce noir sacrifice :
Tes oracles sans doute ont voulu m'éproùver ;
Et tu me punirois si j'osois l'achever.
Arcas, je t'ai choisi pour cette confidence;
Il faut montrer ici ton zèle et ta prudence.
La reine, qui dans Sparte avoit connu ta foi,
Ta placé dans le rang que tu tiens près de moi.
Prends cette lettre, cours au-devant de la rcill9^
Et suis, sans t'arrêter, le chemin de Mycène.
Dès que tu la verras , défends-lui d'avancer.
Et rends-lui ce billet que je viens de tracer.
Mais ne t'écarte point ; prends un fidèle guide
Si ma fille une fois met le pied dans l'Aulide,
Elle est morte : Calchas, qui l'attend en ces
Fera taire nos pleurs, fera parler les dieui
ACTE PRBMIBK.
Et la religion, contre nous irritée,
Par les timides Grecs sera seule écoutée;
Ceux même dont ma gloire aigrit l'ambition
Réveilleront leur brigue et leur prétention,
M'arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse...
Va, dis-je, sauve-la de ma propre foiblesse.
Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret.
Découvrir à ses yeux mon funeste secret.
Que, s'il se peut, ma fille, à jamais abusée,
Ignore à quel péril Je l'avois exposée ;
D'une mère en fureur épargne-moi les cris;
Et qu ta voix s'accorde avec ce que j'écris.
Pour renvoyer la fille çt la mère offensée.
Je leur écris qu'Acht4\e a changé de pensée ;
Et qu'il veut désormais Jusques à son retour
Différer cet hymen que pressoit son amour.
Ajoute, tu le peux, que des froideurs d'Achille
On accuse en secret cette jeune Ériphile
Que lui-même captive amena de Lesbos,
Et qu'auprès de ma fille on garde dans Argos.
C'est leur en dire assez : le reste, il le faut taire.
Déjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire;
Déjà même l'on entre, et j'entends quelque bruit.
C'est Achille. Va, pars. Dieux! Ulysse le suit!
SCÈNE IL
AGAMEMNON, ACHILLE, DLYSSE.
AGAUEHNON.
Quoi! seigneur, se peut-il que d'un cours si rapide
La victoire vous ait ramené dans l'Aulide ?
D'un courage naissant sont-ce là les essais 7
Quels triomphes suivront de si nobles succèsl
La Thessalie entière, ou vaincue ou calmée,
Lesbos même conquise en attendant l'armée,
De toute autre valeur éternels monuments,
Ne sont d'Achille oisif que les amusements.
ACHILLE.
Seigneur, honorez moins une foible conquête :
Et que puisse bientôt le ciel qui nous arrête
Ouvrir un champ plus noble à ce cœur excité
Par le prix glorieux dont vous l'avez flatté '
503
60* 'PHIGÉNIE.
Maig cependant, seigneur, que faut-il que je croie
D'un bruit qui me surprend et me comble de joie?
Daignez-vous avancer le succès de mes vœux?
Et bientôt des mortels suis-je le plus heureux?
On dit qu'Ipbigénie, en ces lieux amenée,
Doit bientôt à son sort unir ma destinée.
AGAMEMNON.
Ma fille 7 Qui vous dit qu'on la doit amener?
ACHILLE.
Seigneur, qu'a donc ce brtiit qui vous doive étonner?
AGAUEHNON.
(A Ulysse.)
Juste ciel! sauroit-il mon funeste artifice?
ULYSSE.
Seigneur, Agamemnon s'étonne avec justice.
Songez-vous aux malheurs qui nous menacent tous?
0 ciel! pour un hymen quel temps choisissez-vous?
Tandis qu'à nos vaisseaux la mer toujours fermée
Trouble toute la Grèce et consume l'armée;
Tandis que, pour fléchir l'inclémence des dieux,
II faut d'i sang peiit-ôtre, et du plus prOcieux,
Achille seul , Achille à son amour s'applique !
Voudroit-il insulter à la crainte publique,
Et que le chef des Grecs, irritant les destins,
Préparât d'un hymen la pompe et les festins?
Ah ! seigneur, est-ce ainsi que votre âme atteiulrie
Plaint le malheur des Grecs , et chérit la patrie?
ACHILLE.
Dans les champs phrygiens les effets feront foi
Qui la chérit le plus ou d'Ulysse ou de moi :
Jusque-là je vous laisse étaler votre zèle ;
Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle.
Remplissez les autels d'oiVrandes et de sang.
Des victimes vous-même interrogez le flanc.
Du silence des vents demandez-leur la cause ;
Mais moi, qui de ce soin sur Calchas me reposa,
Souffrez, seigneur, souffrez que je coure hâter
Un hymen dont les dieux ne sauroient s'irriter.
Transporté 4'une ardeur qui ne peut être oisive ,
Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cette rive :
i'aurois tron de reeret si quelque autre guerrier
Au rivage uoyeo de^^cendoit le premier.
ACTB PRBMIBR. SOB
AGAMEUNOll.
O ciel ! pourquoi faut-il que ta secrète envia
Ferme à de tels héros le chemin de l'Asie î
N'aurai-je vu briller cette noble chaleur
Que pour m'en retourner avec plus de doolear )
DLTSSB
Dieux I qu'est-ce que j'entends T
ACHILLB.
Seigneur, qu'osez-vous direl
AGAUEHNON.
Qu'il faut, princes, qu'il faut que chacun se retire;
Que , d'un crédule espoir trop longtemps abusés.
Nous attendons les vents qui nous sont refusés.
Le ciel protège Troie , et par trop de présages
Son courroux nous défend d'en chercher les passages.
ACHILLE.
Quels présages affreux nous marquent son courroux?
AGAUEUKOIO.
Vous-même consultez ce qu'il prédit de vous.
Que sert de se flatter? On sait qu'à votre tête
Les dieux ont d'Ilion attaché la conquête :
Mon on sait que, pour prix d'un triomphe si beau,
Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau ;
Que votre vie, ailleurs et longue et fortunée.
Devant Troie en sa fleur doit être moissonnée.
ACUILLE.
Ainsi, pour vous venger, tant de rois assemblés
D'un opprobre éternel retourneront comblés;
Et Paris, couronnant son insolente flamme.
Retiendra sans péril la sœur de votre femme !
AGAMEHNON.
Hé quoi ! votre valeur, qui nous a devancés ,
N'a-t-elle pas pris soin de nous venger assez?
Les malheurs de Lesbos, par vos mains ravagée,
Épouvantent encor toute la mer Egée :
Troie en a vu la flamme; et jusque dans ses ports,
Les flots en ont poussé les débris et les morts.
Que dis-je? les Troyens pleurent une autre Hélèos
Que vous avez captive envoyée à Mycène:
Car, je n'en doute point, cette jeune beauté
Garde en vain un secret que trahit sa flerté}
Et son silence même, accusant sa noblesse. 29
n» rpHiofiNiB.
Nous dît qu'elle nous cache une illustre prlucess».
ACHILLE.
Non, non, tous ces détours sont trop ingénieux :
Vous lisez de trop loin dans le secret des dieux.
Moi , je m'arrêterois à de vaines menaces!
Et je fuirois l'honneur qui m'attend sur vos traces!
Les Parques h ma mère, il est vrai, l'ont prédit.
Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit :
Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire,
Ou peu de 'ours suivis d'une longue mémoire.
Mais, puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau,
Voudrois-je, de la terre inutile fardeau ,
Trop avare d'un sang reçu d'une déesse.
Attendre cher mon père une obscure vieillesse.
Et, toujours de la gloire évitant le sentier,
Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier!
Ah ! ne nous formons point ces indigne» obstacles?
L'honneur parle , il suffit : ce sont là nos oracles.
Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains-
Mais , seigneur, notre gloire est dans nos propres mains.
Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes?
Ne songeons qu'à nous rendre immortels comme eux-mC me» s
Et, laissant faire au sort, courons où la valeur
Nous pr^.net un oestin aussi grand que le leur.
C'est à 'h^oie, et j'y cours; et, quoi qu'on me prédise.
Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduise;
Et quand moi seul enfin il faudroit l'assiéger,
Patrocle et moi , seigneur, nous irons vous venger.
Mais non , c'est en vos mains que le destin la livre;
Je n'aspire en effet qu'à l'honneur de vous suivre.
Je ne vous presse plus d'approuver les transports
D'un amour qui m'alloit éloigner de ces bords;
Ce même amour, soigneux de votre renommée.
Veut qu'ici mon exemple encourage l'armée.
Et me défend surtout de vous abandonner
Aux timides conseils qu'on ose vous donner.
SCÈNE III.
AGAMEMNON, ULYSSE.
ULYSSE.
Seigneur, vous entendez : quelque prix qu'il en cofit»
A.CTB PRBMIBR. SV)
Il veut voler à Troie et poursuivre sa route.
Nous craignions son amour : et lui-même aujourd'hui
i Par uae heureuse erreur nous arme contre lui.
I AGAUEUNON.
Hélas I
ULYSSE.
Ue ce soupir que faut-il que j'augure î
Du sang qui se révolte est-ce quelque murmure?
Croirai-je qu'une nuit a p-i vous ébranler?
Est-ce donc votre cœur qui vient de nous parler?
Songez-y : vous devez votre fille à la Grèce :
Vous nous l'avez promise; et, sur cette promesse,
Calchas, par tous les Grecs consulté chaque jour,
Leur a prédit des vents l'infaillible retour.
A ses prédictions si l'effet est contraire.
Pensez-vous que Calchas continue à se taire;
Que ses plaintes, qu'en vain vous voudrez apaiser,
Laissent mentir les dieux sans vous en accuser?
Et qui sait ce qu'aux Grecs , frustrés de leur victime.
Peut permettre un courroux qu'ils croiront légitime?
Gardez-vous de réduire un peuple furieux ,
Seigneur, à prononcer entre vous et les dieux.
N'est-ce pas vous enfin de qui la voix pressante
Nous a tous appelés aux campagnes du Xante;
Et qui de ville en ville attestiez les serments
Que d'Hélène autrefois firent tous les amants.
Quand presque tous les Grecs , rivaux de votre frère,
La demandoienl en foule à Tyndare son père?
De quelque heureux époux que l'on dût faire choix ,
Nous jurâmes dès lors de défendre ses droits;
Et, si quelque insolent lui voloit sa conquête,
N os mains du ravisseur lui promirent la tête.
Mais sans vous, ce serment que l'amour a dicté,
Libres de cet amour, l'aurions-nous respecté?
Vous seul, nous arrachant à de nouvelles flammes,
Nous avez fait laisser nos enfants et nos femmes.
Et quand, de toutes parts assemblés en ces lieux.
L'honneur de vous venger brille seul à nos yeux;
Quand la Grèce, déjà vous donnant son suffrage.
Vous reconnoît l'auteur de ce fameux ouvrage;
Que ses rois , qui pouvoient vous disputer ce rang,
Sont prêts pour vous servir de verser tout leur sang.
508 IPHIOBNIB.
I^ seul Agamemnon, refusant la victoire,
N'ose d'un peu de sang acheter tant de gloire;
Et, dès le premier pas se laissant effrayer.
Ne commande les Grecs que pour les renvoyer!
AGAMEMNON.
Ah, seigneur! qu'éloigné du malheur qui m'opprime
Votre cœur aisément se montre magnanime!
Mais que si vous voyiez ceint du bandeau mortel
Votre fils Télémaque approcher de l'autel ,
Nous vous verrions, troublé de cette affreuse image,
Changer bientôt en pleurs ce superbe langage ,
Éprouver la douleur que j'éprouve aujourd'hui.
Et courir vous jeter entre Calchas et lui !
Seigneur, vous le savez, j'ai donné ma parole;
Et, si ma fille vient, je consens qu'on l'immole.
Mais , malgré tous mes soins , si son heureux destin
La retient dans Argos, ou l'arrête en chemin.
Souffrez que, sans presser ce barbare spectacle.
En faveur de mon sang j'explique cet obstacle.
Que j'ose pour ma fille accepter le secours
De quelque dieu plus doux qui veille sur ses jours.
Vos conseils sur mon cœur n'ont eu que trop d'empire ,
Et je rougis...
SCÈNE IV.
AGAMEMNON, ULYSSE, EDRYBATE.
BURYBATB.
Seigneur...
âGAUEHNON
Ah! que vient-on me diret
EDRYBATE.
La reine, dont m& course a devancé les pas.
Va remettre bientôt sa fille entre vos bras ;
Elle approche. Elle s'est quelque temps égarée
Dans ces bois qui du camp semblent cacher l'entrée}
A peine nous avons, dans leur obscurité.
Retrouvé le chemin que nous avions quitté.
&6AVEMN0N.
Ciell
EURTBATE.
Elle amène aussi cette jeune Ériphile,
ACTE PRBMIER. 50»
Que Lesbos a livrée entre les mains d'Achille,
Et qui, de son destin, qu'elle ne connoît pas,
Vient, dit-elle, en Aulide interroger Calchas.
Déjà de leur abord la nouvelle est semée;
Et déjà de soldats une foule charmée,
Surtofut d'Iphigénie admirant la beauté ,
Pousse au ciel mille vœux pour sa félicité.
Les uns avec respect environnoient la reine;
D'autres me demandoient le sujet qui l'amène.
Mais tous ils confessoient que si jamais les dieui
Ne mirent sur le trône un roi plus glorieux,
Également comblé de leurs faveurs secrètes ,
Jamais père ne fut plus heureux que vous l'êtes.
AGAMEMNON.
Eurybate , il suffit ; vous pouvez nous laisser :
Le reste me regarde, et je vais y penser.
SCÈNE V.
AGAMEMNON, ULYSSE.
AGAMEHNON
Juste ciel! c'est ainsi qu'assurant ta vengeance
Tu romps tous les ressorts de ma vaine prudence I
Encor si je pouvois, libre dans mon malheur,
Par des larmes au moins soulager ma douleur!
Triste destin des rois ! Esclaves que nous sommes
Et des rigueurs du sort et des discours des hommes.
Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins;
Et les plus malheureux osent pleurer le moins!
0 LYS SE.
Je suis père, seigneur, et foible comme un autre';
Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre;
Et , frémissant du coup qui vous fait soupirer.
Loin de blâmer vos pleurs, je suis prêt de pleurer.
Mais votre amour n'a plus d'excuse légitime;
Les dieux ont à Calchas amené leur victime :
Il le sait, il l'attend; et, s'il la voit tarder.
Lui-même à haute voix viendra la demander.
Nous sommes seuls encor : hâtez-vous de répandre
1. Ce discours, dit Geoffroy, est un des plus beaux morcaan
i'ane tragédie où les beautés fourmillent.
510 irnlGBNlB.
Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre;
Pleurez ce sang, pleurez; ou plutôt, sans pâlir.
Considérez l'honneur qui doit en rejaillir :
Voyez tout l'Hellespont blanchissant sous nos rames
Et la perfide Troie abandonnée aux flammes.
Ses peuples dans vos fers, Priam à vos genoux,
Hélène par vos mains rendue à son époux ;
Vojez de vos vaisseaux les poupes couronnées
Dans cette même Aulide avec vous retournées.
Et ce triomphe heureux qui s'en va devenir
L'éternel entretien des siècles à venir.
AGAMKMNON.
Seigneur, de mes efforts je connois l'impuissance :
Je cède et laisse aux dieux opprimer l'innocence.
La victime bientôt marchera sur vos pas ,
Allez. Mais cependant faites taire Calchas;
Et, m'aidant à cacher ce funeste mystère,
Laissez-moi de l'autel écarter une mère.
FIN DU PREMIER ACTB.'
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE 1.
ÉRIPHILE, DORIS.
ÉRIPHILE.
Ne les contraignons point, Doris, retirons-nous.
Laissons-les dans les bras d'un père et d'un époux;
Et, tandis qu'à l'envi leur amour se déploie.
Mettons en liberté ma tristesse et leur joie.
DORIS.
Quoi, madamel toujours irritant vos douleurs,
Croirez-vous ne plus voir que des sujets de pleurs?
Je sais que tout déplaît aux yeux d'une captive;
Qu'il n'est point dans les fers de plaisir qui la suive
Mais dans le temps fatal que, repassant les flots.
AGiB 11. m
Nous suivions malgré nous le vainqueur de Lesbos;
Lorsque dans son vaisseau, prisonnière timide.
Vous voyez devant vous ce vainqueur liomicide.
Le dirai-jeî vos yeux, de larmes moins trempés,
A pleurer vos malheurs étoient moins occupés.
Maintenant tout vous rit : l'aimable Iphigénie
D'une amitié sincère avec vous est unie;
Elle vous plaint, vous voit avec des yeux de sceurj
Et vous seriez dans Troie avec moins de douceur.
Vous vouliez voir l'Aulide où son père l'appelle.
Et l'Aulide vous voit arriver avec elle :
Cependant, par un sort que je ne conçois pas.
Votre douleur redouble et croit à chaque pas.
ÉRIPHILE.
Hé quoi ! te semble-t-il que la trista Eriphile
Doive être de leur Joie un témoin si tranquille?
Crois-tu que mes chagrins doivent s'évanouir
A l'aspect d'un bonheur dont je ne puis jouir?
Je vois Iphigénie entre les bras d'un père;
Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère;
Et moi , toujours en butte à de nouveaux dangers,
Remise dès l'enfance en des bras étrangers,
Je reçus et je vois le jour que je respire ,
Sans que père ni mère ait daigné me sourire.
J'ignore qui je suis; et, pour comble d'horreur,
Dn oracle effrayant m'attache à mon erreur,
Et, quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître.
Me dit que sans périr je ne me puis connaître.
Donis.
Non, non, jusques au bout vous devez le chercher.
Un oracle toujours se plait à se cacher;
Toujours avec un sens il en présente un autre t
En perdant un faux nom vous reprendrez le vôtre.
C'est là tout le danger que vous pouvez courir;
Et c'est peut-être ainsi que vous devez périr.
Songez que votre nom fut changé dès l'enfance.
ÉRIPHILE.
Je n'ai de tout mon aort que cette connoissance;
Et ton père , du reste infortuné témoin ,
Ne me permit jamais de pénétrer plus loin.
Hélas! dans cette Troie où j'étois attendue,
Ha gloire, disoit-il, m'alloit être rendue;
SIS IPHIGBNIB.
J'allois, en reprenant et mon nom et mon rang,
Des plus grands rçis en moi reconnoître le sang.
Déjà je découvrois cette fameuse ville.
Le ciel mène à Lesbos l'impitoyable Achille:
Tout c(^de, tout ressent ses funestes efforts;
Ton père, enseveli dans la foule des morts,
Me laisse dans les fers à moi-même inconnue;
Et, de tant de grandeurs dont j'étois prévenue,
Vile esclave des Grecs, je n'ai pu conserver '
Que la fierté d'un sang que je ne puis prouver.
DORIS.
Ah! que perdant, madame, un témoin si fidèle,
La main qui vous l'ôta vous doit sembler cruelle!
Mais Galchas est ici, Calchas si renommé.
Qui des secrets des dieux fut toujours informé.
Le ciel souvent lui parle : instruit par un tel maître,
Il sait tout ce qui fut et tout ce qui doit être.
Pourroit-il de vos jours ignorer les auteurs?
Ce camp même est pour vous tout plein de protecteurs.
Bientôt Iphigénie, en épousant Achille,
Vous va sous son appui présenter un asile;
Elle vous l'a promis et juré devant moi.
Ce gage est le premier qu'elle attend de sa foi.
ÉRIPHILE.
Que dirois-tu, Doris, si, passant tout le reste , .
Cet hymen de mes maux étoit le plus funeste?
DORIS.
Quoi, madame 1
ÉRIPHILE.
Tu vois avec étonnement
Que ma douleur ne souffre aucun soulagement,
tcoute, et tu te vas étonner que je vive :
C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive;
Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens ,
Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens,
Dont la sanglante main m'enleva prisonnière,
Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père.
De qui , jusques au nom , tout doit m'être odieux,
Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.
DOni».
Ah ! que me dites-vous 1
ACTB II. 513
éRIPHILB.
Je me flattois sans cessa
Qu'un silence éternel cacheroit ma foiblesse ;
Mais mon cœur trop pressé m'arrache ce discours,
i II te parle une fois pour se taire toujours.
Ne me demande point sur quel espoir fondée
De ce fatal amour je me vis possédée.
Je n'en accuse point quelques feintes douleurs
Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs :
Le ciel s'est fait, sans doute, une joie inhumaine
A rassembler sur moi tous les traits de sa haine.
Rappeîlerai-je encor le souvenir affreux
Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux7
Dans les cruelles mains par qui je fus ravie
Je demeurai longtemps sans lumière et sans yie :
Enfin, mes tristes yeux cherchèrent la clarté;
Et, me voyant presser d'un bras ensanglanté,
Je frémissois, Doris, et d'un vainqueur sauvage
Craignois de rencontrer l'effroyable visage.
J'entrai dans son vaisseau , détestant sa fureur,
Et toujours détournant ma vue avec horreur.
Je le vis : son aspect n'avoit rien de farouche > ;
j Je sentis le reproche expirer dans ma bouche;
I Je sentis contre moi mon cœur se déclarer;
I J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer;
Je me laissai conduire à cet aimable guide.
Je l'aimois à Lesbos, et je l'aime en Aulide.
Iphigénie en vain s'offre à me protéger.
Et me tend une main prompte à me soulager t
Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée,
Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée
Que pour m'armer contre elle, et, sans me découvrir,
Traverser son bonheur que je ne puis souffrir.
1. Il le faut avouer, on ne faisait point de tels vers avant Racin* :
non-seulement personne ne savait la route du cœur, mais presqae
personne ne savait les finesses de la versification , cet art de rompre
la mesure :
Jt le vis : son aspect n'avoit rien de farouche.
Personne ne connaissait cet heureux mélange de longues et de
brèves, et de consonnes suivies de voyelles, qui font couler un ven
avec tant de mollesse , et qui 1« font entrer daâs une oreille sensible
•t juste avec tant de plaisir- (Voltaibb.)
«a.
614 IPHIGÉNIE.
DORIS.
Et que pourroit contre elle une impuissante hainet
Ne valoit-il pas mieux, renfermée à Mycène,
Kviter les tourments que vous venez chercher,
Bt combattre des feux contraints de se cacher?
ÉRIPHILE.
Je le voulois, Doris. Mais, quelque triste image
Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage,
Au sort qui me tralnoit il fallut consentir :
Une secrète voix m'ordonna de partir.
Me dit qu'offrant ici ma présence importune.
Peut-être j'y pourrois porter mon infortune;
Que peut-être , approchant ces amants trop heureux ,
Quelqu'un de mes malheurs se répandroit sur eux.
Voilà ce qui m'amène, et non l'impatience
D'apprendre à qui je dois une triste naissance;
Ou plutôt leur hymen me servira de loi :
S'il s'achève , il suffit , tout est fini pour moi :
Je périrai, Doris ; et, par une mort prompte,
Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte.
Sans chercher des parents si longtemps ignorés ,
I Et que ma folle amour a trop déshonorés.
' DORIS.
Que Je vous plains, madame ! et que la tyrannie...
ÉRIPHILE.
Tu vois Agamemnon avec Iphigénie.
SCÈNE IL
AGAMEMNON, IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, DORIS.
IPHIGÉNIE.
Seigneur, où courez-vous? et quels empressements
Vous dérobe sitôt à nos embrassements 7
A qui dois-je imputer cette fuite soudaine?
Mon respect a fait place aux transports de la reine}
Jn moment à mon tour ne vous puis-je arrêter?
Et ma joie h vos yeux n'ose-t-elle éclater?
Ne puis-je...
AGAMEMNON.
Hé bien, ma fille, embrassez votre père)
U vous aime toujours.
aCTB il 515
IPHIGéNIE.
Que cette amour m'est chère!
Quel plaisir de vous voir et de vous contempler
Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller!
Quels honneurs! quel pouvoir! Déjà la renommée
Par d'étonnants récits m'en avoit informée;
Mais que, voyant de près ce spectacle charmant.
Je sens croître ma joie et mon étonnement !
Dieux ! avec quel amour la Grèce vous révère !
Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père!
AGAIIEHNON.
Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux.
I P H I G é K I E.
Quelle félicité peut manquer à vos vœux 7
A de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre l
J'ai cru n'avoir au ciel que des grâces à rendre.
AGAHEUNON, i part.
Grands dieux! èi son malheur dois-je la préparer?
I PHI GÉNIE.
Vous vous cachez , seigneur, et semblez soupirer;
Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine :
Avons-nous sans votre ordre abandonné Mycène!
AGAUEHNON.
Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux;
Mais les temps sont changés, aussi bien que les lieux.
D'un :.oin cruel ma joie est ici combattue.
I P H I G é M E.
Hé! mon père, oubliez votre rang à ma vue
Je prévois la rigueur d'un long éloignement.
^ N'osez-vous sans rougir être père un moment?
Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse
A qui j'avois pour moi vanté votre tendresse;
Cent fois lui promettant mes soins , votre bonté.
J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité :
Que va-t-elle penser de votre indifférence?
Ai-je flatté ses vœux d'une fausse espérance?
N'édaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis?
AGAUEMNON.
Ah, ma fille'.
IPHIGÉNIB.
Seigneur, poursuives.
nt IPHIGËNIB
AGAHEMNON.
Je ne puis
IPHIGÉNIE.
Périsse le Troyen auteur de nos alarmes!
AGAHEHNON.
Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.
IPHIGÉNIE.
Les dieux daignent surtout prendre soin de vos jours!
AGAHEMNON.
Les dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.
IPHIGENIE.
Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacriflceT
AGAHEMNON.
Puissé-je auparavant fléchir leur injustice!
IPHIGÉNIE.
L'offrira-t-on bientôt?
AGAHEMNON.
Plus tôt que je ne veux,
irHIGÉNIE.
Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux?
Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille!
AGAMEMNON.
Bélas!
IPHIGÉNIE.
Vous VOUS taisez !
A6AMEHN0N.
Vous y serez, ma fille.
Adieu.
SCÈNE III.
IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, DORIS.
IPHIGÉNIE.
De cet accueil que dois-je soupçonner!
D'une secrète horreur je me sens frissonner :
Je crains, malgré moi-même, un malheur que j'ignore.
Justes dieux ! vous savez pour qui je vous implore I
ÉRIPHILE.
Quoi ! parmi tous les soins qui doivent l'accabler,
Quelque froideur suffit pour vous faire tremblerl
Hélas! à quels soupirs suis-je donc condamnée,
Moi qui, de mes parents toujours abandonnée.
Étrangère partout, n'ai pas, môme en naissant,
Peut-être reçu d'eux un regard caressant I
ACTB II. sn
Du moins, si vos respects sont rejetés d'un père.
Vous en pouvez gémir dans le sein d'une mère;
Et, de quelque disgrâce enfin que vora jpleuriez,
Quels pleurs pour un amant ne sont point essuyés I
IPHIGéME.
Je ne m'en défends point : mes pleurs, belle Ériphile,
Ne tiendront pas longtemps contre les soins d'Achille;
Sa gloire, son amour, mon père, mon devoir,
Lui donnent sur mon âme un trop juste pouvoir.
Mais de lui-même ici que faut-il que je pense?
Cet amant, pour me voir brûlant d'impatience.
Que les Grecs de ces ^ord» ne pouvoient arracher.
Qu'un père de si loin m'ordonne de chercher,
S'empresse-t-il assez pour jouir d'une vue
Qu'avec tant de transports je croyois attendue?
Pour moi, depuis deux jours qu'approchant de ces lieux,
Leur aspect souhaité se découvre à nos yeux ,
Je l'attendois partout; et, d'un regard timide.
Sans cesse parcourant les chemins de l'Aulide,
Mon cœur pour le chercher voloit loin devant moi.
Et je demande Achille à tout ce que je vol.
Je viens, j'arrive enfin sans qu'il m'ait prévenue.
Je n'ai percé qu'à peine une foule inconnue;
Lui seul ne paroît point : le triste Agamemnon
Semble craindre à mes yeux de prononcer son nom.
Que fait-il ? Qui pourra m'expliquer ce mystère?
Trouverai-je l'amant glacé comme le père?
Et les soins de la guerre auroient-ils en un jour
Éteint dans tous les cœurs la tendresse et l'amour?
Mais non, c'est l'offenser par d'injustes alarme» :
C'est à moi que l'on doit le secours de ses armus.
Il n'étoit point à Sparte entre tous ces amants
Dont le père d'Hélène a reçu les serments :
Lui seul de tous les Grecs , maître de sa parole ,
S'il part contre Ilion, c'est pour moi qu'il y vole;
Et, satisfait d'un prix qui lui seaible si doux.
Il veut même y porter le nom de mon époux.
SCÈNE IV.
CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE , ÉRIPHILE, DORIS.
CLÏTEMNESTRE.
Ha fille, il faut partir sans que rieo nous retienne.
•118 IPHiaÉNIB.
Et sauver, en fuyant, votre gloire et la mienne.
"Je ne m'étonne plus qu'interdit et distrait
Votre père ait paru nous revoir à regret :
Aux affronts d'un refus craignant de vous commettre.
Il m'avoit par Arcas envoyé cette lettre.
Arcas s'est vu trompé par notre égarement,
U vient de me la rendre en ce même moment.
Sauvons, encore un coup, notre gloire offensée:
Pour votre hymen Achille a changé de pensée,
Et, refusant l'honneur qu'on lui veut accorder,
Jusques à son retour il veut le retarder.
ÉRIPHILE.
Qu'entends-jeî
CLTTEHNESTRE.
Je vous vois rougir de cet outrage.
Il faut d'un noble orgueil armer votre courage.
Moi-même, de l'ingrat approuvant le dessein,
Je vous l'ai dans Argos présenté de ma main ;
Et mon choix, qui flattoit le bruit de sa noblesse »
Vous donnoit avec Joie au fils d'une déesse.
Mais, puisque désormais son lâche repentir
Dément le sang des dieux dont on le fait sortir,
Ma fille, c'est à nous de montrer qui nous sommes.
Et de ne voir en lui que le dernier des hommes.
Lui ferons-nous penser, par un plus long séjour.
Que vos vœux de son cœur attendent le retour?
Rompons avec plaisir un hymen qu'il diffère.
J'ai fait de mon dessein avertir votre père;
Je ne l'attends ici que pour m'en séparer;
Et pour ce prompt départ je vais tout préparer.
(A Ériphile.)
Je ne vous presse point , madame , de nous suivrej
lin de plus chères mains ma retraite vous livre.
De vos desseins secrets on est trop éclairci ;
Et ce n'est pas Calchas que vous cherchez ici.
SCÈNE V.
IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, DORIS.
IPHIGÉNIE.
En quel funeste état ces mots m'ont-ils laissée l
Pour mon hymen Achille a changé de pensée I
ACTB II. n9
Il me faut sans honneur retourner sur mes pas.
Et vous cherches ici quelque autre que Calchas !
Madame, à ce discours je ne puis rien comprendre.
I P H I G É N I B.
V ous m'entendez assez , si vous voulez m'entendre.
Le sort injurieux me ravit un époux ;
Madame, à mon malheur m'abandonnerez-vousî
Vous ne pouviez sans moi demeurer à Mycène;
Me verra-t-on sans vous partir avec la reine?
ÉRIPHILB.
Je voulois voir Calchas avant que de partir.
IPHIGÉNIE.
Que tardez-vous , madame , à le Taire avertir?
ÉRIPHILE.
D'Ârgos, dans un moment, vous reprenez la route.
IPHIGÉNIB.
Dn moment quelquefois éclaircit plus d'un doute.
Mais, madame, je vois que c'est trop vous presser j
Je vois ce que jamais je n'ai voulu penser ;
Achille... Vous brûlez que je ne sois partie.
ÉRIPHILE.
Moi ! vous me soupçonnez de cette perfidie
Moi , j'aimerois, madame, un vainqueur furieux.
Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux.
Qui , la flamme à la main , et de meurtres avide.
Mit en cendres Lesbos...
IPHIGÉNIE.
Oui , vous l'aimez , perfide;
Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez,
Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés.
Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme.
Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre &me
Et , loin d'en détester le cruel souvenir.
Vous vous plaisez encore à m'en entretenir.
Déjà plus d'une fois, dans vos plaintes forcées.
J'ai dû voir et j'ai vu le fond de vos pensées;
Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté
A remis le bandeau que j'avois écarté.
Vous l'aimez. Que faisois-je ! Et quelle erreur fatale
M'a fait entre mes bras recevoir ma rivale !
Crédule , Je l'aimois : mon cœur même aujourd'hui
880 IPHIOÊNIH.
De son parjure amant lui promettoit l'appui.
Voilà donc le triomphe où j'étois amenée!
Moi-même à votre char je me suis enchaînée.
Je vous pardonne, hélas! des vœux intéressés.
Et la perte d'un cœur que vous me ravissez : .
Mais que, sans m'avertir du piège qu'on me dresse,
Vous me laissiez chercher jusqu'au fond de la Grèce
L'ingrat gui ne m'attend que pour m'abandonner.
Perfide, cet affront se peut-il pardonner?
ÉRIPHILE.
Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre,
Madame : on ne m'a pas instruite à les entendre;
Et les dieux, contre moi dès longtemps indignés,
A mon oreille encor les avoient épargnés.
Mais il faut des amants excuser l'injustice.
Et de quoi vouliez-vous que je vous avertisse?
Avez-vous pu penser qu'au sang d'Agamemnon
Achille préférât une fille sans nom,
Qui de tout son destin ce qu'elle a pu comprendre,
C'est qu'elle sort d'un sang qu'il brûle de répandre?
IPHIGÉNIE.
Vous triomphez , cruelle , et bravez ma douleur.
Je n'avois pas encor senti tout mon malheur :
Et vous ne comparez votre exil et ma gloire ,
Que pour mieux relever votre injuste victoire.
Toutefois vos transports sont trop précipités :
Ce même Agamemnon à qui vous insultez,
n commande à la Grèce, il est mon père, il m'aime.
Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-mêma:
Mes larmes par avance avoient su le toucher ;
J'ai surpris ses soupirs qu'il me vouloit cacher.
Hélas! de son accueil condamnant la tristesse,
J'osois me plaindre à lui de son peu de tendresse!
SCÈNE VI.
ACHILLE, IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, D0RI8.
ACHILLE.
Il est donc vrai , madame , et c'est vous que je vois !
Je soupçonnois d'erreur tout le camp à la fois.
Vous en Aulide! vous! Hé! qu'y venez-vous faire?
D'où vient qu'Agamemuon m'assuroit le contraire?
ACTE II. eai
IPHIGéNIE.
Seigneur, rassurez-vous : vos vœux seront contents.
Iphigénie encor n'y sera pas longtemps.
SCÈNE VII.
ACHILLE, ÉRIPHILE, DORIS.
ACHILLE.
Elle me fuit! Veillé-je? ou n'est-ce point un songe?
Dans quel trouble nouveau cette fuite me plonge!
Madame , je ne sais si sans vous irriter
Achille devant vous pourra se présenter ;
Mais, si d'un ennemi vous souffrez la prière,
Si lui-même souvent a plaint sa prisonnière,
Vous savez quel sujet conduit ici leur pas ;
Vous savez...
ÉRIPHILE.
Quoi! seigneur, ne le savez-vous pas,
Vous qui, depuis un mois, brûlant sur ce rivage,
Avez conclu vous-même et hâté leur voyage?
ACHILLE.
De ce même rivage absent depuis un mois,
Je le revis hier pour la première fois.
ÉRIPHILE.
Quoi! lorsque Agamemnon écrivoit à Mycène,
Votre amour, votre main n'a pas conduit la sienne?
Quoi ! vous , qui de sa fille adoriez les attraits...
ACHILLE.
Vous m'en voyez encore épris plus que jamais,
Madame ; et si l'effet eût suivi ma pensée ,
Moi-même dans Argos je l'aurois devancée.
Cependant on me fuit. Quel crime ai-je commis?
Mais je ne vois partout que des yeux ennemis.
Que dis-je? en ce moment Calchas, Nestor, Ulysse,
De leur vaine éloquence emploj'ant l'artifice,
Combattoient mon amour, et sembloient m'annoncer
Que, si j'en crois ma gloire, il faut y renoncer.
Quelle entreprise ici pourroit être formée?
Suis-je, sans le savoir, la fable de l'armée?
Entrons : c'est un secret qu'il leur faut arracher.
m IPHIQËNIB.
SCÈNE VIII.
ÉRIPHILE, DORIS.
ÉRIPHILE.
Dieux, qui Toyez ma honte, où me dois- je cacher,'
Orgueilleuse rivale, on t'aime; et tu murmures!
Souffrirai-Je à la fois ta gloire et tes injures?
Ah! plutôt... Mais, Doris, ou j'aime à me flatter,
Ou sur eux quelque orage est tout prêt d'éclater.
J'ai des yeux. Leur bonheur n'est pas encor tranquille.
On trompe Iphigénie; on se cache d'Achille;
Agamemnon gémit. Ne désespérons point;
Et, si le sort contre elle à ma haine se joint,
Je saurai profiter de cette intelligence
Pour ne pas pleurer seule et mourir sans vengeance.
riN DU DBUXlàMB ACTK.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I.
AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE.
CLTTEMNESTRE.
Oui , seigneur, nous partions ; et mon juste courroux
Laissoit bientôt Achille et le camp loin de nous :
Ma flUe dans Argos couroit pleurer sa honte.
Mais lui-même , étonné d'une fuite si prompte ,
Par combien de serments , dont je n'ai pu douter.
Vient-il de me convaincre , et de nous arrêter !
Il presse cet hymen qu'on prétend qu'il diffère ,
Et vous cherche , brûlant d'amour et de colère :
Prêt d'imposer silence à ce bruit imposteur,
Achille en veut connoître et confondre l'auteur.
Bannissez ces soupçons qui troubloient notre joie.
AGAHBHNON.
Madame, c'est assez : je consens qu'on le croie.
ACTB III. 523
Je reconnols l'erreur qui nous avoit séduits ,
Et ressens votre joie autant que je le puis.
Vous voulez que Calchas l'unisse à ma famille :
Vous pouvez à l'autel envoyer votre fille ;
Je l'attends. Mais, avant que de passer plus loin.
J'ai voulu vous parler un moment sans témoin.
Vous voyez en quels lieux vous l'avez amenée :
Tout y ressent la guerre , et non point l'hyménée.
Le tumulte d'un camp, soldats et matelots,
Un autel hérissé de dards, de javelots.
Tout ce spectacle enfin, pompe digne d'Achille,
Pour attirer vos yeux n'est point assez tranquille;
Et les Grecs y verroieut l'épouse de leur roi
Dans un état indigne et de vous et de moi.
M'en croirez-vous? Laissez, de vos femmes suivie,
A cet hymen , sans vous, marcher Iphigénie.
CLTTEMNESTRB.
Qui? moi ! que, remettant ma fille en d'autres bras,
Ce que J'ai commencé, je ne l'achève pas!
Qu'après l'avoir d'Argos amenée en Aulide,
Je refuse & l'autel de lui servir de guide !
Dois-je donc de Calchas être moins près que vouai
Et qui présentera ma fille à son époux?
Quelle autre ordonnera cette pompe sacrée?
AGAHEHNON.
Vous n'êtes poiat ici dans le palais d'Atrée :
Vous êtes dans un camp...
CI.TTFMNESTBE.
Où tout vous est soumisi
Où le sort de l'Asie en vos mains est remis;
Où je vois sous vos lois marcher la Grèce entière;
Où le fils de Thétis va m'appeler sa mère.
Dans quel palais superbe et plein de ma grandeur
Puis-je jamais paroître avec plus de splendeur?
A6AVEUN0N.
Madame, au nom des dieux auteurs de notre race.
Daignez à mon amojr accorder cette grâce.
J'ai mes raisons.
CLTTBHNESTIIB.
Seigneur, au nom des mêmes dieax,
D'un spectacle si doux ne privez point mes yeux.
Daignez ne point ici rougir de ma présence.
524 IPHIOBNIB.
AGAMEHNON.
J'avois plus espéré de votre complaisance.
Mais;, puisque la raison ne vous peut émouvoir»
Puisque enfin ma prière a si peu de pouvoir,
ous avez entendu ce que je vous demande.
Madame : je le veux, et je vous le commande»
Obéissez.
SCÈNE II.
CLYTEMNESTRE.
D'où vient que d'un soin si crud
LMnJuste Agamemnon m'écarte de l'autel?
Fier de son nouveau rang , m'ose-t-il méconnoltrs?
Me croit-il à sa suite indigne de paroîtreî
Ou, de l'empire encor timide possesseur,
N'oseroit-il d'Hélène ici montrer la sœur?
Et pourquoi me cacher? et par quelle injustice
Faut-il que sur mon front sa honte rejaillisse?
Mais n'importe; il le veut, et mon cœur s'y résout.
Ma fille, ton bonheur me console de tout!
Le ciel te donne Achille; et ma joie est extrême
De t'entendre nommer... Mais le voici lui-même.
SCÈNE III.
ACHILLE, CLYTEMNESTRE.
ACHILLE.
Tout succède, madame, à mon empressement:
Le roi n'a point voulu d'autre éclaircissement;
Il en croit mes transports; et, sans presque m'entendre.
Il vient, en m'embrassant, de m'accepter pour gendre.
n ne m'a dit qu'un mot. Mais vous a-t-il conté
Quel bonheur dans le camp vous avez apporté ?
Les dieux vont s'apaiser : du moins Calchas publie
Qu'avec eux, dans une heure, il nous réconcilie»
Que Neptune et les vents, prêts à nous exaucer.
N'attendent que le sang que sa main va verser.
Déjà dans les vaisseaux la voile se déploie.
Déjà sur sa parole ils se tournent vers Troie.
Pour moi , quoique le ciel , au gré de mon amour,
Dût encore des vents retarder le retour.
ACTB IIL SIS
Que je quitte à regret la rive fortunée
Où je vais allumer les flambeaux d'hyméneel
Puis-je ne point chérir l'heureuse occasion
D'aller du sang troyen sceller notre union ,
Et de laisser bientôt, sous Troie ensevelie.
Le déshonneur d'un nom à qui le mien s'allie?
SCÈNE IV.
ACHILLE, CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE,
ÉRIPHILE, iEGINE, DORIS.
ACHILLE.
Princesse, mon bonheur ne dépend que de vous;
Votre père à l'autel vous destine un époux :
Venez y recevoir un cœur qui vous adore.
IPHIGÉNIE.
Seigneur, il n'est pas temps que nous partions encore.
La reine permettra que j'ose demander
Un gage à votre amour, qu'il me doit accorder.
Je viens vous présenter une jeune princesse :
Le ciel a sur son front imprimé sa noblesse.
De larmes tous les jours ses yeux sont arrosés {
Vous savez ses malheurs, vous les avez causés.
Moi-môme, où m'emportoit une aveugle colère!
J'ai tantôt, sans respect, affligé sa misère.
Que ne puis-je aussi bien, par d'utiles secours,
lléparer promptement mes injustes discours!
Je lui prête ma voix, je ne puis davantage.
Vous seul pouvez, seigneur, détruire votre ouvrage:
Elle est votre captive ; et ses fers que je plains ,
Quand vous l'ordonnerez, tomberont de ses mains.
Commencez donc par là cette heureuse journée.
Qu'elle puisse à nous voir n'être plus condamnée.
Montrez que je vais suivre au pied de nos autels
Un roi qui , non content d'effrayer les mortels ,
A des embrasements ne borne point sa gloire.
Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa victoire ,
Et, par les malheureux quelquefois désarmé,
Sait imiter en tout les dieux qui l'ont formé.
éniPHILE.
Oui , seigneur, des douleurs soulagez la plus vive.
La guerre dans Lesbos me fit votre captive i
52« TPHiaÉNIB.
Mais c'est pousser trop loin ses droits injurieux,
Qu'y joindre le tourment que je souffre en ces lieui.
ACHILLE.
Vous, madame!
ÉRIPHILE.
Oui, seigneur; et, sans compter le reste,
PauTer-vous m'imposer une loi plu? funeste
Que de rendre mes 3'eux les tristes spectateurs
De la félicité de mes persécuteurs?
J'entends de toutes parts menacer ma patrie;
Je vois marcher contre elle une armée en furie;
Je voiî déjà l'iiymen , pour mieux me déchirer.
Mettre en vos aiains le feu qui la doit dévorer.
Souffrez que, loin du camp et loi:! de votre vue,
Toujours infortunée et toujours inconnue,
J'aille cacher un sort si digne de pitié ,
Et dont mes pleurs encor vous taisent la moitié.
ACUILLE.
C'est trop, belle princesse : il ne faut que nous suivre.
Venez, qu'aux yeux des Grecs Achille vous délivre;
Et que le doux moment de ma félicité
Soit le moment heureux de votre liberté.
SCÈNE V.
ACHILLE, CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE,
ÉRIPHILE, ARCAS, iEGINE, DORIS.
ARCAS.
Madame , tout est prêt pour la cérémonie.
Le roi près de l'autet attend Iphigénie ;
-Je viens la demander : ou plutôt contre lui.
Seigneur, Je viens pour elle implorer votre appui •
ACHILLE.
Arcas, que dites-vous?
'TLTTEHNESTRB.
Dieux I que vient-il m'apprendra?
AHCAS, à Achille.
Je ne vois plus que vous qui la pt:isse défendre.
1. Quelle scène t quel coup de théâtre I (L. B.)
VoItAÎre, dans son admiration pour cette belle scène, s'écrie : f Je
sais que l'idée de cette situation ast dans Euripide, mais elle 7 est
comme la maibr* dans U carrièra< atc'est Radna qui a cc^wtratt lé
palais. •
ACTB III. 537
ACHILLK.
Contre qui T
A RCA s.
Je le nomme et l'accuse à regret i
Autant que je l'ai pu j'ai gard>§ son secret.
Mais le fer, le bandeau, la fiamine est toute prête;
Dût tout cet appareil retomber sur ma tête,
U faut parler.
CLTTEMNESTRE.
Je tremble. Expliquez-vous, Arcas
ACHILLE.
Qui qae ce soit, parlez , et ne le craignez pas.
ARCAS.
Vous êtes son amant , et vous êtes sa mère :
Gardez-TOUB d'envoyer la princesse à son père.
CLYTEUNESTRB.
Pourquoi le craindrons-nous 7
ACHILLE.
Pourquoi m'en défier t
ARCAS.
Il l'attend à l'autel pour la sacrifier.
ACHILLE.
Lui!
CLYTEUNESTRB.
Sa fille !
IPHICéNIB.
Mon père!
ÉRIPHILB.
0 ciel! quelle nouvelldl
ACHILLE.
Quelle aveugle fureur pourroit l'armer contre elle?
Ce discours sans horreur se peut-il écouter?
ARCAS.
Ah, seigneur! plût au ciel que je pusse en douter!
Par la voii de Calchas l'oracle la demande ;
De toute autre victime il refuse l'offrande ;
Et les dieux, jusque-là protecteurs de Paris,
Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce prix.
CLYTEUNESTRE.
Les dieux ordonneroient un meurtre abominable I
IPBIGÉNIE.
Ciel ! pour tant de rigueur, de quoi suis-je coupable!
M» IPHIGENia
CLYTEMNESTBB.
Je ne m'étonne plus de cet ordre cruel
Qui m'avoit interdit l'approche de l'autel.
iPHiGÉNiE, à Achille.
Et voilà donc l'hymen où j'étois destinée!
ARC AS.
Le roi, pour vous tromper, feignoit cet hyménéei
Tout le camp même encore est trompé comme vous.
CLYTEMNESTRE.
Seigneur, c'est donc à moi d'embrasser vos genoux.
ACHILLE, la relevant.
Ah, madame!
CLYTEMNESTRE.
Oubliez une gloire importune*;
Ce triste abaissement convient à ma fortune :
Heureuse si mes pleurs vous peuvent attendrir!
Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir.
C'est votre épouse, hélas! qui vous est enlevéei
Dans cet heureux espoir je l'avois élevée.
C'est vous que nous cherchions sur ce funeste bord 5
Et votre nom, seigneur, l'a conduite à la mort.
Ira-t-elle, des dieux implorant la justice,
Embrasser leurs autels parés pour son supplice?
Elle n'a que vous seul : vous êtes en ces lieux
Son père, son époux, son asile, ses dieux.
Je lis dans vos regards la douleur qui vous presse.
Auprès de votre époux , ma fille, je vous laisse.
Seigneur, daignez m'attendre, et ne la point quitter.
A mou perfide époux je cours me présenter :
Il ne soutiendra point la fureur qui m'anime.
Il faudra que Calchas cherche une autre victime :
Ou , si je ne vous puis dérober à leurs coups ,
Ma fille , ils pourront bien m'immoler avant vous.
SCÈNE VI.
ACHILLE, IPHIGÉNIE.
ACHILLE.
Madame, je me tais, et demeure immobile.
1. La fière Clytemnestre tombaot aux genoux d'Achille pour lut
demander la vie de sa fille , c'est là une des situations touchantei
que Racine doit à Euripide.
ACTE lit. 589
Est-ce à moi que l'on parle, et connolt-on Achille?
Une mère pour vous croit devoir me prier !
Une reine à mes pieds se vient humilier!
Et, me déshonorant par d'injustes alarmes,
Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes !
Qui doit prendre à vos jours plus d'intérêt que moit
Ah ! sans doute ou s'en peut reposer sur ma foi.
L'outrage me legarde; et, quoi qu'on entreprenne,
Je réponds d'une vie où J'attache la mienne.
Mais ma juste douleur va plus loin m'engager :
C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger»
Et punir à la fois le cruel stratagème
Qui s'ose de mon nom armer contre vous-même.
IPHIGÉIXIE.
Ah! demeurez, seigneur, et daignez m'écouter.
ACHILLE.
Quoi , madame ! un barbare osera m'insulter !
Il voit que de sa sœur je cours venger l'outrage ;
II sait que, le premier lui donnant mon suffrage,
Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux;
Et, pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaux.
Pour tout le prix enfin d'une illustre victoire
Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire,
Content et glorieux du nom de votre époux,
Je ne lui demandois que l'honneur d'être à vous :
Cependant aujourd'hui, sanguinaire, parjure.
C'est peu de violer l'amitié, la nature.
C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel ,
Me montrer votre cœur fumant sur un autel ;
D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice ,
Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ,
Que ma crédule main conduise le couteau,
I Qu'au lieu de votre époux je sois votre bourreau I
Et quel étoit pour vous ce sanglant hyniénée,
Si je fusse arrivé plus tard d'une journée?
Quoi donc ! à leur fureur livrée en ce moment ,
Vous iriez à l'autel me chercher vainement ;
Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée ,
En accusant mon nom qut vous auroit trompée!
Il faut de ce péril , de c&ite trahison ,
Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison.
à l'honneur d'un époux vous-même intéressée ,
530 IPHIGÉNIB.
Madame, vous devez approuver ma pens(5e.
Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser
Apprenne de quel nom il osoit abuser.
IPHIGÉME.
Hélas! si vous m'aimez, si, pour grâce dernière»
Vous daignez d'une amante écouter la prière.
C'est maintenant, seigneur, qu'il faut me le prouver.
Car enfin, ce cruel que vous allez braver,
Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire,
Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon pèrOi
ACH ILLE.
Lui votre père! Après son horrible dessein.
Je ne le connois plus que pour votre assassin.
IPHIGÉNIE.
C'est mon père, seigneur, je vous le dis encore.
Mais un père que j'aime, un père que j'adore.
Qui me chérit lui-même, et dont, jusqu'à ce jour.
Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour.
Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance.
Ne peut que s'aflliger de tout ce qui l'offense ,
l\t, loin d'oser ici, par un prompt changement,
Approuver la fureur de votre emportement.
Loin que par mes discours je l'attise moi-môme.
Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime
l'oiir avoir pu souffrir tous les noms odieux
Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux.
Lt pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare
Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare?
Quel père de son sang se plaît à se priver?
Pourquoi me perdroit-il s'il pouvoit me sauver?
J'ai vu, n'en doutez point, ses larmes se répandre.
Faut-il le condamner avant que de l'entendre?
\ Hélas! de tant d'horreurs son cœur déjà troublé
Doit-il de votre haine être encore accablé î
ACHILLE.
Quoi, madame ! parmi tant de sujets de crainte.
Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte !
Un cruel ( comment puis-je autrement l'appeler?)
Par la main de Calchas s'en va vous immoler;
Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse.
Le soin de son repos est le seul qui vous presse !
On me ferme la bouche! on l'excuse! on le plaint I
ACTB III. 531
C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on crainti
Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, madame.
Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âmeî
IPHIGÉNIK.
A.h , cruel ! cet amour, dont vous voulez douter,
Ai-je attendu si tard pour le faire éclater?
Vous voyez de quel œil, et comme indifférente >
J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante :
Je n'en ai point pâli. Que n'avez-vous pu voir
A quel excès tantôt alloit mon désespoir,
Quand, presque en arrivant, un récit peu fidèle
M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle!
Quel trouble, quel torrent de mots injurieux
Accusoit à la fois les hommes et les dieux !
Ah ! que vous auriez vu , sans que je vous le die ,
De combien votre amour m'est plus cher que ma vie!
Qui sait même, qui sait si le ciel irrité
A pu souffrir l'excès de ma félicité?
Hélas ! il me sembloit qu'une flamme si belle
MTélevoit au-dessus du sort d'une mortelle.
ACHILLE.
Ab ! si Je vous suis cher, ma princesse , vivei.
SCÈNE VII.
ACHILLE, CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE, iiSGINB.
CLTTEMWESTKB.
Tout est perdu , seigneur, si vous ne nous sauvez.
Agameinnon m'évite, et, craignant mon visage,
n me fait de l'autel refuser le passage :
Des g&,rdes, que lui-même a pris soin de placer.
Nous ont de toutes parts défendu de passer.
n me fuit. Ma douleur étonne son audace.
ACHILLE.
Hé bieni c'est donc à mol de prendre votre place.
Il me verra, madame; et je vais lui parler.
IPHIGéNIE.
Ah, madame!... Ab, seigneur! où voulez-vous allerf
ACHILLE.
Et que prétend de moi votre injuste prière?
Vous faudra-t-il toujours combattre la première J
68» IPHIGÉNIE.
CLYTEMNESTRB.
Quel est votre dessein, ma^^lle?
IPHIGÉNIE.
Au nom des dleai,^
Madame , retenez un amant furieux :
De ce triste entretien détournons les approches.
Seigneur, trop d'amertume aigriroit vos reproches.
Je sais jusqu'où s'emporte un amant irrité;
Et mon père est jaloux de son autorité.
On ne connoît que trop la fierté des Atrides.
Laissez parler, seigneur, des bouches plus timides.
Surpris, n'en doutez point, de mon retardement.
Lui-même il me viendra chercher dans un moment ••
11 entendra gémir une mère oppressée ;
Et que ne pourra point m'inspirer la pensée
De prévenir les pleurs que vous verseriez tous.
D'arrêter vos transports , et de vivre pour vous !
ACHILLE.
Enfin vous le voulez : il faut donc vous complaire.
Donnez-lui l'une et I lutre un conseil salutaire:
Rappelez sa raison ; persuadez-le bien ,
Pour vous, pour mon repos, et surtout pour le sien.
Je perds trop de moments en des discours frivole» ;
I I! faut des actions , et non pas des paroles.
(A Clytemneslre.)
Madame , à vous servir je vais tout disposer :
Dans votre appartement allez vous reposer.
Votre fille vivra, je puis vous le prédire.
Croyez du moins, croyez que, tant que je respire,
,. Les dieux auront en vain ordonné son trépas :
I Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
ftt* l>v TmviÊMC «CTO.
ACTB lY. a8t
ACTE QUATRIEME
SCÈNE I.
ÉRIPHILE, DORIS.
DORIS.
Ah! que me dites-vous? Quelle étrange manie
Vous peut faire envier le sort d'Iphigénie?
Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous,
Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux.
Qui le croira, madame? Et quel cœur si farouche...
ÉRIPHILE.
Jamais rien de plus vrai n'est sorti de ma bouche,
Jamais de tant de soins mon esprit agité
Ne porta plus d'envie à sa félicité.
Favorables périls ! Espérance inutile !
N'as-tu pas vu sa gloire, et le trouble d'AchilleV
J'en ai vu , j'en ai fui les signes trop certains.
Ce héros, si terrible au reste des liuniaiiis,
Qui ne connoît de pleurs que ceux qu'il fait répandre.
Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre.
Et qui , si l'on nous fait un fidèle discours.
Suça môme le sang des lions et des ours.
Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :
Elle l'a vu pleurer, et changer de visage.
Et tu la plains, Doris! Par combien de malheurs
Ne lui voudrois-je point disputer de tels pleurs!
Quand je devrois comme elle expirer dans une henre.^.
Mais que dis-je, expirer! ne crois pas qu'elle meure.
Dans un lâche sommeil crois-tu qu'enseveli
Achille aura pour elle impunément pâli?
Achille à son malheur saura bien mettre obstacle.
Tu verras que les dieux n'ont dicté cet oracle
Que pour croître à la fois sa gloire et mon tourment • ,
1. Voltaire, dans son Commentaire sur Corneille, s'exprime ainsi /
■ Croître, aujourd'hui , n'est plus actif : on dit accroître : mais il me \
semble qu'il est permis en vert de dire croître mes tourments, mer
mnuit, mes doulexirs. »
SS4 IPHIOËNIB.
Et la rendre plus belle aux yeux de son amant.
Hé quoil ne vois-tu pas tout ce qu'on fait pour ellet
On supprime des dieux la sentence mortelle;
Et, quoique le bûcher soit déjà préparé,
Le nom de la victime est encore ignoré :
Tout le camp n'en sait rien. Doris, à ce silence,
Ne reconnois-tu pas un père qui balance ?
Et que fera-t-il donc? Quel courage endurci
Soutiendroit les assauts qu'on lui prépare ici :
Une mère en fureur, les larmes d'une fille.
Les cris, le désespoir de toute une famille ,
Le sang, à ces objets facile à s'ébranler,
Achille menaçant, tout prêt à l'accabler?
Non , te dis-Je, les dieux l'ont en vain condamnée:
Je suis et Je serai la seule infortunée.
Ah ! si Je m'en croyois...
DORIS.
Quoi ! Que méditez-vous ?
ÉRIPHILE.
Je ne sais qui m'arrête et retient mon courroux.
Que, par un prompt avis de tout ce qui se passe,
Je ne coure des dieux divulguer la menace ,
Et publier partout les complots criminels
Qu'on fait ici contre eux et contre leurs autels.
DORIS.
Ah! quel dessein, madame!
ÉRIPHILE.
Ah, Doris! quelle Joie!
Que d'encens brûleroit dans les temples de Troie ,
Si, troublant tous les Grecs, et vengeant ma prison ,
Je pouvois contre Achille armer Agamemnon ;
Si leur haine, de Troie oubliant la querelle,
Tournoit contre eux le fer q-j'ils aiguisent contre elle,
Et si de tout le camp mes avis dangereux
Faisoient à ma patrie un sacrifice heureux !
DORtS.
J'entends du bnnt. On vient ; Glytemnestre s'avance.
Remettez-vous , madame , ou fuyez sa présence.
tRIPHILE.
Rentrons. Et pour troubler un hymen odieux ,
Consultons des fureurs qu'autorisent les dieux.
ACTE IV. 535-
SCÈNE IL
CLYTEMNESTRE, .EGINE.
CLTTEMNE8TRB.
iCgine, tu le vois, il faut que je la fuie :
Loin que ma fille pleure et tremble pour sa vie,
Elle excuse son père , et veut que ma douleur
Respecte encor la main qui lui perce le cœur.
O constance ! ô respect ! Pour prix de sa tendresse »
Le barbare à l'autel se plaint de sa paresse !
Je l'attends. Il viendra m'en demander rr' jon,
Et croit pouvoir encor cacher sa trahisor..
Il vient. Sans éclater contre son injusf'^e.
Voyons s'il soutiendra son indigne ar^fice.
SCÈNE Ul.
AGAMEMNO^, CLYTEMNESTRE, vBlTNE.
AGAMEMNON.
Que faites-voas, madame? et d'où vient que ces lieux
N'offrent point avec vous votre fille à mes yeuxî
Mes ordres par Arcas vous l'avoient demandée :
Qu'attend-elle î Est-ce vous qui l'avez retardée?
A mes Justes désirs ne vous rendez-vous pas?
Ne peut-elle à l'autel marcher que sur vos pas?
Parlez.
CLYTEMNESTRE.
S'il faut partir, ma fille est toute prête.
Mais vous, n'avez-vous rien, seigneur, qui vous arrête?
AGAUEMNON.
Moi, madame?
CLYTEMNESTRE.
Vos soins ont-ils tout préparé?
AGAMEHNON.
Galchas est prêt, madame, et l'autel est paré.
Pai fait ce que m'ordonne '^â devoir légitime.
CLYTEMNESTRE.
Voas ne me parle: point, seigneur, de la victime >.
1. Comme dans cette tragédie l'intérêt s'écbaufTe toujours de
•cène en scène , que tout j marche de perfections en perfections , la
frande scène entre Âgamemnon , Clytemnestre et Iphigénie est en-
core lapérieure i tout ce que nous avona th. ( Toltairk.)
53S IPHIQBNIB.
AGAUEHNON.
Que me voulez-vous dire? et de quel soin jaloux...
SCÈNE IV.
AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE, yEGIÎSS
CLYTBMNESTRE.
Venez , venez , ma fille, on n'attend plus que vous;
Venez remercier un père qui vous aime.
Et qui veut à l'autel vous conduire lui-môme.
AGAHEMNON.
Que vois-je? Quel discours! Ma fiUe, vous pleurez,
Et baissez devant moi vos yeux mal assurés :
Quel trouble! Mais tout pleure, et la fille et la mère.
Ah! malheureux Arcas, tu m'as trahi!
IPHIGéNIE.
Mon père.
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi :
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien ; vous voulez le reprendre :
Vos ordres sans détour pouvoient se faire entendre.
D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis
Que j'acceptûis l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante ,
Tendre au fer de Galchas une tête îimocente ;
Et, respectant le coup par vous-m(*ine ordonné ,
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance
Paroît digne à vos yeux d'une autre récompense ;
Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuii,
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis
Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu'elle me'fùt ravie ,
Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin,
Si près de ma naissance, en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première.
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père;
Cest moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeui ,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux ,
Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caressas,
Vous n'avez point du sang dédaigné les foiblesses..
Hélas! avec plaisir je me faisois conter
ACTB IV. 5»»
Tous les noms des pays que vous allez dompter i
Et déjà, d'IIion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparois la fête.
le ne m'atiendois pas que , pour le commencer.
Mon sang fût li premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée :
Ne craignez rien : mon coeur, de votre honneur jalons.
Ne fera point rougir un père tel que vous;
Et, si je n'avois eu que ma vie à défendre ,
J'aurois su renfermer un souvenir si tendre :
Mais à mon triste sort, vous le savez, seigneur.
Une mère, un amant, attachoient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devoit éclairer notre illustre hyménée;
Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis.
Il s'estimoit heureux : vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein; jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous; et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
AGAHEMNON.
Ma fille, il est trop vrai : j'ignore pour quel crime
La colère des dieux demande une victime :
Mais ils vous ont nommée ; un oracle cruel
Veut qu'ici votre sang coule sur un autel.
Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières.
Mon amour n'avoit pas attendu vos prières.
Je ne vous dirai point combien j'ai résisté :
Croyez-en cet amour par vous-même attesté.
Cette nuit même encore, on a pu vous le dire,
J'avois révoqué l'ordre où l'on me fit souscrire ;
Sur 1 intérêt des Grecs vous l'aviez emporté.
Je vous sacrifiois mon rang , ma sûreté.
Arca? alloit du camp vous défendre l'entrée :
Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée :
Ils ont trompé les soins d'un père infortuné
Qui protégeoit en vain ce qu'ils ont condamné.
Ne vous assurez point sur ma foible puissance :
Quel frein pourroit d'un peuple arrêter la licence.
Quand les dieux, nous livrant à son zèle indiscret,
L'affranchissent d'un jou;; qu'il portoit h regretî
038 IPHIG2N1B.
Ma fllle, il faut céder : votre heure est arrivée.
Songez bien dans quel rang vous êtes élevée :
Je vous donne un consail qu'à peine je reçoi ;
Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi^
Montrez, en expirant, de qui vous êtes née;
Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée.
Allez; et que les Grecs, qui vont vous immoler,
Reconnoissent mon sang en le voyant couler.
CLYTEMNESTRE.
Vous ne démentez point une race funeste ;
Oui , vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste :
Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin.
Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice
Que vos soins préparoient avec tant d'artifice !
Quoi I l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain
N'a pas, en le traçant, arrêté votre main !
Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse?
Pensez-vous par aes pleurs prouver votre tendresse?
Où sont-ils ces combats que vous avez rendus?
Quels flots de sang pour elle avez-vous répaûdusî
Quel débris parle ici de votre résistance?
Quel champ couvert de morts me condamne au silence I
Voilà par quels témoins il falloit me prouver.
Cruel ! que votre amour a voulu la sauver.
Un oracle fatal ordonne qu'elle expire !
Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?
Le ciel , le juste ciel , par le meurtre honoré.
Du sang de l'innocence est-il donc altéré?
Si du crime d'Hélène on punit sa famille ,
Faites chercher à Sparte Hermione sa fille :
Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix
Sa coupable moitié, dont il est trop épris.
Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime .
Pourquoi vous imposer la peine de son crime?
Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc.
Payer sa folle amour du plus pur de mon sang?
Que dis-je? Cet objet de tant de jalousie.
Cette Hélène, qui trouble et l'Europe et l'Asie,
Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploit»?
Combien nos fronts pour elle ont-ils rougï de foii
Avant qu'un nœud fatal l'unit à votre frère,
«CTB IT. 53»
Thésée avoit osé l'enlever à son père ;
Vous savez, et Calcba.i mille fois vous l'a dit.
Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit;
Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse
Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.
Mais non; l'aiùour d'un frère et so i honneur blessé
Sont les moindres des soins dont \ous ^tes pressé:
Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre,
L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre.
Tous les droits de l'empire en vos mains confiés y
Cruel '. c'est à ces dieux que vous sacrifiez;
Et, loin de repousser le coup qu'on vous préparc,
Vous voulez vous en faire un mérite barbare :
Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier,
De votre propre sang vous courez le payer ;
Et voulez , par ce prix , épouvanter l'audace
De quiconque vous peut disputer votre place.
Est-ce donc être père? Âh ! toute ma raison
Cède à la cruauté de cette trahison.
Un prêtre, environné d'^.ne foule cruelle,
Ponera sur ma fille une main criminelle ,
Dééhirera son sein, et, d'un œil curieux ,
Dans son cœur palpitant consultera les dieu:!
Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée ,
Je m'en retournerai seule et désespérée I
Je verrai les chemins encor tout parfumés
Des fleurs dont sous ses pas on les avoit semés!
Non, Je ne l'aurai point amenée au supplice.
Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice.
Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher :
De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.
Aussi barbare époux qu'impitoyable père.
Venez , si vous l'osez , la ravir à sa mère.
Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lote
Obéissez eocor pour la dernière fois.
SCÈNE V.
A6AMEMN0N.
A de moindres fureurs Je n'ai pas dû m'attendre.
Voilà, voilà les cris que Je craignois d'entendre.
Eeoreux si , dans le trouble où flottent mes esorit» ,
540 IPHIGBWIB.
le n'avois toutefois à craindre que ses crisl
Hélas! en m'imposant une loi si sévère.
Grands dieux, me deviez-vous laisser on cœur de père!
SCÈNE VI.
AGAMEMNON* ACHILLE.
ACHILLE.
On bruit assez étrange est venu jusqu'à moi ,
Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi.
On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire;
Que vous-même, étoulTant tout sentiment humain,
Vous l'allez à Calchas livrer de votre main.
On dit que, sous mon nom à l'autel appelée,
Je ne l'y conduisois que pour être immolée ;
Et que, d'un faux hymen nous abusant tous deux,
Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux.
Qu'en dites-vous, seigneur? Que faut-il que je pens«1
Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous oITense?
AGAHEHNON.
Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins.
Ma fllle ignore encor mes ordres souverains;
Et, quand il sera temps qu'elle en soit informée.
Vous apprendrez son sort, J'en instruirai l'armée.
ACHILLE.
Ah! Je sais trop le sort que vous lui réservez.
AGAMEMNON.
Pourquoi le demander, puisque vous le savez?
ACHILLE.
Pourquoi je le demande? 0 ciel! le puis-je croire.
Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire!
Vous pensez qu'appiouvant vos desseins odieux
le vous laisse immoler votre fille à mes yeux?
Que ma foi , mon amour, mon honneur y consesU) 7
AGAMEUNON.
Hhii TOUS, qui me parlez d'une voix menaçante^.
Oubliez-vous ici que vous interrogez ?
ACHILLE.
0ubliei-T0U8 qui J'aime, et qui vous outrageât
AGAUEHNON.
Et qut voos a chargé du soin de ma famille?
ACTB IV. 541
Ne pounal-je, sans tous, disposer de ma fillet
Ne suis-je plus son père? Êtes-vous son époux T
Et ne peut-elle...
ACHILLB.
Non , elle n'est plus à vous t
On ne m'abuse point par des promesses vaines.
Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines,
Vous deviez à mon sort unir tous ses moments ;
Je défendrai mes droits fondés sur vos serments.
Et n'est-ce pas pour moi que vous l'avez mandée?
AGAMEHNON.
Plaignez-vous donc aux dieux qui me l'ont demandée :
Accusez et Calchas et le camp tout entier,
Dlysse, Ménélas, et tous tout le premier.
ACHILLB.
Moil
A6AHEMN0N.
Vous, qui , de l'Asie embrassant la conquête.
Querellez tous les jours le ciel qui vous arrête ;
Vous , qui , TOUS offensant de mes justes terreurs,
ATez dans tout le camp répanda vos fureurs.
Mon cœur pour la sauver vous oavroit une voie;
Mais TOUS ne demandez, tous ne cherchez que Troie.
Je TOUS fermois le champ où tous Toulez courir :
Vous le Toulez , partez ; sa mort Ta tous l'ouTrir.
ACHILLB.
Juste ciel ! puis-je entendre et souSirir ce langage?
Est-ce a^nsi qu'au parjure on ajoute l'outrage?
Moi, je Toulois partir aux dépens de ses jours?
Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours < .
Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle?
Pour qui, sourd à la Toix d'une mère immortelle.
Et d'un père éperdu négligeant les avis,
Vais-je y chercher la mort tant prédite à leur 6I3?
Jamais Taisseaux partis des rives du Scamandre
Aux camps thessaliens osèrent-ils descendre?
Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur
Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur?
Qu*ai-Je à me plaindre ? où sont les pertes que j'ai faites?
Je n'y vais que pour tous, barbare que tous êtes;
Pour TOUS, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien;
1. C« magnifique morceau est une imitation d'Homàt*.
31
542 IPHIGfiNm.
Vous , que J'ai fait nommer et leur chef et le mien }
VouB, que mon bras vengeoît dans Lesbos enflammée,
A^vant que vous eussiez assemblé votre armée.
Et quel fut le dessein qui nous assembla tous?
Ke courons-nous pas rendre Hélène à son époux?
Depuis quand pense-t-on qu'inutile à moi-même
Je me laisse ravir une épouse que J'aime?
Seul, d'un honteux affront votre frère blessé
A-t-il droit de venger son amour offensé?
Votre fille me plut; je prétendis lui plaire;
Elle est de mes serments seule dépositaire :
Content de son hymen , vaisseaux , armes , soldats ,
Ma foi lui promit tout, et rien à Ménélas.
Qu'il poursuive , s'il veut , son épouse enlevée ;
Qu'il cherche une victoire à mon sang réservée
Je ne connois Priam, Hélène, ni P&ris;
Je voulois votre fille , et ne pars qu'à ce prix.
A6AHEMN0N.
Fuyez donc : retournez dans votre Thessalie >.
Moi-même Je vous rends le serment qui vous lie.
Assez d'autres viendront, à mes ordres soumis.
Se couvrir des laurier» qui vous furent promis ;
Et, par d'heureux exploits forçant la destinée.
Trouveront d'Ilion la fatale Journée.
J'entrevois vos mépris, et jupe, à vos discours,
Combien J'achèterois vos superbes secours.
De la Grèce déjà vous vous rendez l'arbitre :
Ses rois, à vous ouïr, m'ont paré d'un vain titre.
Fier de votre valeur, tout , si je vous en crois ,
Doit marcher, doit fléchir, doit trembler sous vos lois.
Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense :
Je veux moins de valeur, et plus d'obéissance.
Fuyez. Je ne crains point votre Impuissant courroux ;
Et Je romps tous les nœuds qui m'attachent à vous.
ACHILLE.
Rendez grâce au seul nœud qui retient ma colère :
D'Iphigénie encor je respecte le père.
Peut-être, sans ce nom , le chef de tant de rois
M'auroit osé braver pour la dernière fois.
Jo ne dis plus qu'un mot; c'est à vous de m'entendrBi
1. Nouvelle imitatiOD d'Homtr*
ACTE IV, 543
rai votre fille ensemble et ma gloire à défendre :
Pour aller jusqu'au cœur que roua voulez percer,
Voilà par quels chemins vos coups doiyent passer.
SCÈNE VII.
ÂGAMEMNON.
Et voilà ce qui rend sa perte inévitable,
lia fille toute seule étoit plus redoutable.
Ton insolent amour, qui croit m'épouvanter,
Vient de hâter le coup que tu veux arrêter.
Ne délibérons plus. Bravons sa violence :
Ma gloire intéressée emporte la balance.
Achille menaçant détermine mon cœur :
Ma pitié sembleroit un effet de ma peur.
Holà! gardes, à moi !
SCÈNE VIII.
AGAMEMNON, EURÏBATE, «arsic.
SDRTBATB.
Seigneur.
AGAUEHNON.
Que vais-Je faire T
Puis-Je leur prononcer cet ordre sanguinaire?
Crael ! à quel combat faut-il te préparer !
Quel est cet ennemi que tu leur vas livrer 1
Une mère m'attend ; une mère intrépide ,
Qui défendra son sang contre an père homicide :
Je verrai mes soldats, moins barbares que moi,
Respecter dans ses bras la fille de leur roi.
Achille nous menace , Achille nous méprise ;
Mais ma fille en est^elle à mes lois moins soumise i
Ma fille , de l'autel cherchant à s'échapper,
Gémit-elle du coup dont je la veux frapjwr î
Que dis-je? Que prétend mon sacrilège zèle?
Quels voeux, en l'immolant, formerai-je sur elle?
Quelques prix glorieux qui me soient proposés ,
Quels lauriers me plairont, de son sang arrosés?
Je veux fléchir des dieux la puissance suprême -.
Ah! quels dieux me seroient plus cruels que moi»:eêmei
Non, je ne puis. Cédons au sang, à l'amitié,
M4 IPHIOâNIB.
Et ne rougissons plus d'une juste pitié i
Qu'elle vive. Mais quoi ! peu Jaloux de ma gloire,
Dois-Je au superbe Acliille accorder la victoire?
Son téméraire orgueil , que je vais redoubler.
Croira que je lui cède, et qu'il me fait trembler...
De quel frivole soin mon esprit s'embarrasse T
Ne puis -je pas d'Âcbille humilier l'audace?
Que ma fille à ses yeux soit un sujet d'ennui :
Il l'aime; elle vivra pour un autre que lui.
Eurybate, appelez la princesse, la reine:
Qu'elles ne craignent point.
SCÈNE IX.
AGAMEMNON, gardes.
AGAHEMNON.
Grands dieux ! si votre haine
Persévère à vouloir l'arracher de mes mains.
Que peuvent devant vous tous les foibles humains?
Loin de la secourir, mon amitié l'opprime,
Je le sais; mais, grands dieux! une telle victime
Vaut bien que , confirmant vos rigoureuses lois.
Vous me la demandiez une seconde fois.
SCÈNE X.
AGAMEMNON, CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE,
ÉRIPHILE, ECRYBATE, DORIS, gardes.
AGAUEUNON.
Allez, madame, allez; prenez soin de sa vie :
Je vous rends votre fille, et je vous la confie.
Loin de ces lieux cruels précipitez ses pas ;
Mes gardes vous suivront, commandés par Arcas
Je veux bien excuser son heureuse imprudence.
Tout dépend du secret et de la diligence :
Ulysse ni Calchas n'ont point encor parlé ;
Gardez que ce départ ne leur soit révélé.
Cachez bien votre fille; et que tout le camp croie
Que je la retiens seule , et que je vous renvoie.
Fuyez. Puissent les dieux, de mes larmes contents.
A mes tristes regards ne l'offrir de longtemps l
Gardes , suives la reina.
AC.Tl-: V. ^5
OLTTBMNKSTRI.
Ah, seigneur l
IPHIGÉNIE.
Ah, mon pèrei
AG AU EU. -s ON.
PréTcnez de Calcbas l'empressement sévère.
Fuyez , vous dis-je. Et moi , pour vous favoriser,
Par de feintes raisons Je m'en vai.? l'abuser.
Je vais faire suspendre une poulie funeste,
Et de ce Jour, au moins, lui demander ie reste.
SCÈNE XI.
ÉRIPHILE, DORIS.
éaiPHILE.
Suis-moi : ce n'est pas là , Doris , notre chemin.
DORIS.
Voua ne les suivez pas?
ÉRIPHILE.
Ah ! je succombe enfin.
Je reconnois l'efTet des tendresses d'Achille.
Je n'emporterai point une rage inutile :
Plus de raisons; il faut ou la perdre on périr.
Viens, te dis-Je. A Calchas Je vais tout découvrir'.
FIN DU QUÀTaiàuB AOTB.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
IPHIGÉNIE, iGGINB.
IPHIOÉNIE.
Cesse de m'arrèter. Va, retourne à ma mère,
iEgine : il faut des dieux apaiser la colère.
1. Ce dernier vers f&it trembler pour Iphigéaie et lennine de li
manière la plos intéreiMnte ce quatrième acte , ri riche en beautèi
4« toat genres. (OnorrROT.)
64« IPHIOfiNIE.
Pour ce sang malheureux qu'on reat leur dérober.
Regarde quel orage est tout prêt à tomber :
Considère Tétat où la reine est réduite;
Vois comme tout le camp s'oppose à notre fuite;
Avec quelle insolence ils ont, de toutes parts.
Fait briller à nos yeux la pointe de leurs dards ;
Nos gardes repoussés, la reine évanouie...
Ah ! c'est trop l'exposer : souffre que je la fuie
Et, sans attendre ici ses secours impuissants,
Laisse-moi profiter du trouble de ses sens.
Mon père môme , hélas ! puisqu'il faut te le dire,
Mon père, en me sauvant, ordonne que j'expire.
iEGINB.
Lui, madame! Quoi donc? qu'est-ce qui s'est passé)
IPHIGéNIE.
Achille trop ardent l'a peut-être offensé :
Mais le roi, qui le hait, veut que je le haïsse;
Il ordonne à mon cœur cet affreux sacrifice ;
Il m'a fait par Ârcas expliquer ses souhaits ;
yGgine, il me défend de lui parler jamais.
JE6IIIE.
Ah , madame !
IFHIGéniE.
Ah , sentonce ! ah , rigueur inouïe!
Dieux plus doux, vous n'avez demandé que ma vie!
Mourons, obéissons. Mais qu'est-ce que je voit
Dieux! Achille!
SCÈNE II.
ACHILLE, IPHIGËNIE.
ACHILLE.
Venez, madame, suivez-moi:
Ne craignez ni les cris ni la foule impuissante
D'un peuple qui se presse autour de cette tente.
Paroissez; et bientôt, saus attendre mes coups.
Ces flots tumultueux s'ouvriront devant vous.
Patrocle , et quelques chefs qui marchent à ma suite,
De mes Thessaliens vous amènent l'élite :
Tout le reste, assemblé près de mon étendart.
Vous offre de ses rangs l'invincible rempart.
A vos persécuteurs opposons cet asile :
ACTE V. S<?
Qu'Us viennent vous cherctier bous les tentes d'Achille.
Quoi, madame! est-ce ainsi que vous me secondez?
Ce n'est que par des pleurs que vous me" répondez l
Vous fiez-vous encore à de si folles armes?
Hàtons-nous : votre père a déjà vu vos larmes.
iPBiGéniB.
Je le sais bien, seigneur : aussi tout mon espoir
N'est plus qu'au coup mortel que Je vais recevoir.
ACHILLB.
Vous, mourir! Ah ! cessez de tenir ce langage.
Songei-vous quel serment vous et moi nous engage?
Songez-vous, pour trancher d'inutiles discours,
Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos Jours!
IPHIGÉNIB.
Le ciel n'a point aux Jours de cette infortunée
Attaché le bonheur de votre destinée.
Notre amour nous trompoit; et les arrêts du soit
Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma morC
Songez, seigneur, songez à ces moissons de gloire
Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire :
Ce champ si glorieux où vous aspirez tous.
Si mon sang ne l'arrose , est stérile pour vous.
Telle est ia loi des dieux à mon père dictée.
En vain, sourd à Calchas, il l'avoit rejetée :
Par la bouche des Grecs contre moi conjurés
Leurs ordres éternels se sont trop déclarés.
Partez; à vos honneurs j'apporte trop d'obstacles ;
Vous-même, dégagez la foi de vos oracles;
Signalez ce héros à la Grèce promis ;
Tournez votre douleur contre ses ennemis.
Déjà Priam pâlit ; déjà Troie en alarmes
Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes,
allés; et, dans ces murs vides de citoyens.
Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyen».
Je meurs, dans cet espoir, satisfaite et tranquille.
Si Je n'ai pas vécu la compagne d'Achille,
J'espère que du moins un heureux avenir
A vos faits immortels Joindra mon souvenir;
Et q[u'un Jour mon trépas, source de votre gloire,
Ouvrira le récit d'une si belle histoire.
Adieu, prince; vivez, digne race des dieux.
M8 IPHIQËNIB.
ACHILLE.
Non, Je ne reçois point vos funestes adieux.
En vain, par ce discours, votre cruelle adresse
Veut servir votre père , et tromper ma tendresse.
En vain vous prétendez, obstinée à mourir,
Intéresser ma gloire à vous laisser périr :
Ces moissons de lauriers , ces honneurs , ces conquêtes.
Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtea.
Et qui de ma faveur se voudroit honorer,
Si mon hymen prochain ne peut vous assurer?
Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre :
?enex, madame; il faut les en croire et me suivre.
IPHI6ÉNIE.
Qui T moi T que contre un père osant me révolter.
Je mérite la mort que J'irois éviter?
Où seroit le respect? Et ce devoir suprême...
ACHILLE.
Vous suivrez un époux avoué par lui-même.
C'est un titre qu'en vain il prétend me voler :
Ne fait-il des serments que pour les violer?
Vous-même, que retient un devoir si sévère.
Quand il vous donne à moi , n'est-ii point votre pèrel
Suivez-vous seulement ses ordres absolus
Quand il cesse de l'être, et ne vous connoU plus?
Eaân, c'est trop tarder, ma princesse; et ma crainte...
IPHIGÉME.
Quoi, seigneur! vous iriez Jusques à la contrainte?
D'un coupable transport écoutant la chaleur.
Vous pourriez ajouter ce comble à mon malheur?
Ma gloire vous seroit moins chère que ma vie?
Ah, seigneur! épargnez la triste Iphigénie.
Asservie à des lois que j'ai dû respecter.
C'est déjà trop pour rnoi que de vous écouter :
Ne portez pas plus loin votre injuste victoire ;
Ou, par vos propres mains immolée à ma gloire.
Je saurai m'affranchir, dans cet extrémités ,
Du secours dangereux que vous me présentez.
ACHILLE.
Hé bien, n'en parlons plus. Obéissez, cruelle,
Et cherchez une giort qui vous semble si belle
Portez à votre père un cœur où J'entrevoi
Moins de respect pour lui que de haine pour moL
ACTB V 549
Cne Juste fureur s'empare de mon &me :
Vous allez à l'autel ; et moi , j'y coure , madame.
Si de sang et de morts le ciel est affamé,
lamais de plus de sang ses autels n'ont fumé.
h. mon aveugle amour tout sera légitime :
Le prêtre deviendra la première victime?
Le bûcher, par mes maina détruit et renversé.
Dans le sang des bourreaux nagera dispersé;
Et si, dans les horreure de ce désordre extrême.
Votre père frappé tombe et périt lui-même.
Alors, de vos respects voyant les tristes fruits,
Reconnoissez les coups que vous aurez conduits.
IPHIGÉNIE.
Ah, seignetir! Ah, cruel!... Mais il fuit, il m'échappe.
O toi, qui veux ma mort, me voilà seule, frappe;
Termine, Juste ciel , ma vie et mon effroi I
Et lance ici des traits qui n'accablent que moi I
SCÈNE m.
CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE, EDRYBATE,
AGINE, GARDES.
CLTTBUNBSTRB.
Oui , je la défendrai contre toute l'armée.
L&ches, vous trahissez votre reine opprimée!
EDRTRATB.
Non, madame, il suffit que vous me commandiez t
Vous nous verrez combattre et mourir à vos pieds.
Mais de nos foibles mains que pouvez-vous attendre?
Contre tant d'ennemis qui vous pourra défendre?
Ce n'est plus un vain peuple en désordre assemblé;
Cest d'un zèle fatal tout le camp aveuglé.
Plus de pitié. Galchas seul règne, seul commande:
La piété sévère exige son offrande.
Le roi de son pouvoir se voit déposséder.
Et lui-même au torrent nous contraint de céder,
Achille , à qui tout cède , Achille à cet orage
Voadroit lui-même en vain opposer son courage i
Que fera-t-il , madame? et qui peut dissiper
Tous les flots d'ennemis prêts à i'envelopper ?
ai.
SM IPHIGBNIB.
C." TTBMNESTRB.
Qu'ils viennent donc 5i.T moi prouver leur zèle impie.
En m'arrachant ce pea qui me reste de vie !
la mort seule , la mort pourra rompre les nœud»
Dont mes bras nous vont Joindre et lier toutes deux :
Mon corps sera plutôt séparé de mon àme.
Que je souffre Jamais... Ah, ma fille!
irUIGÉHtK.
Ah, madame I
Sous quel astre cruel avex-vous mis au jour
Le malheureux objet d'une si tendre amour !
Mais que pouvei-vous faLre ea l'état où nous sommeat
Vous avez à combattre et les dieux et les hommes.
Contre un peuple en fureur vous exposerez- vous?
N'allez point, dans un camp rebelle à votre époux.
Seule & me retenir vainement obstinée.
Par des soldats peut-être indignement traînée.
Présenter, pour tout fruit d'un déplorable effort.
Un spectacle à mes yeux plus cruel que la mort.
Allez ; laissez aux Grecs achever leur ouvrage.
Et quittez pour Jamais un malheureux rivage;
Du bûcher qui m'attend, trop voisin de ces lieux,
La flamme de trop près viendroit frapper vos yeux.
Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère,
Ne reprochez Jamais mon trépas à mon père.
CLTTBMNBSTRE.
Lui , par qui votre cœur à Calchas présenté...
iphig(!nib.
Pour me rendre à vos pleurs que n'a-t-îl point teatéf
CLTTEMNBSTRB.
Par quelle trahison le cruel m'a déçue I
IPHIOÉNIB.
Il me cédoit aux dieux dont il m'avait refue.
Ma mort n'emporte pas tout le fruit de vos feux t
De l'amour qui vous Joint vous avez d'autres nosudit
Vos yeux me rererront dans Oreste mon frère.
Puisse-t-il être, hélas! moins funeste à sa mère!
D'un peuple impatient vous entendrez la voix.
Daignes m'ouvrir vos bras pour la dernière foia ,
Madame ; et rappelant votre vertu sublime...
Eurybate, à l'autel condniscz la victime.
ACTB T. 551
SCÈNE IV.
CLYTEMNESTRE, yEGINB, sardes.
CLTTEMNBSTHB.
àh! VOUS n'irez pas seule; et Je ne prétends pas...
Mais on se Jette en foule au-devant d<) mes pas.
Perfides! contentez votre soif sanguinaire.
.CGINB.
Où courez-vous, madame? et que voulez-vous faire?
CLTTBMNBSTRB.
Hélas! je me consume en impuissants efforts.
Et rentre au trouble affreux dont h peine je sors.
Mourrai-je tant de fois sans sortir de la vie !
JiGIIlB.
Ah ! savez-vous le crime , et qui vous a trahie ,
Madame? Savez-vous quel serpent inhumain
Iphigénie avoit retiré dans son sein ?
Ériphile, en ces lieux par vous-même conduite,
A seule k tous les Grecs révélé votre fuite.
cltteuhestke.
O monstre, que Mégère en ses flancs a porté!
Monstre que dans nos bras les enfers ont jeté 1
Quoi! tu ne mourras point! Quoi! pour punir son crime...
Mais où va ma douleur chercher une victime?
Quoi ! pour noyer les Grecs et leurs mille vaisseaux ,
Mer, tu n'ouvriras pas des abîmes nouveaux?
Quoi ! lorsque , les chassant du port qui les recèle ,
L'Aulide aura vomi leur flotte criminelle.
Les vents, les mêmes vents, si longtemps accusés.
Ne te couvriront pas de ses vaisseaux brisés !
Et toi, soleil, et toi, qui, dans cette contrée,
Reconnois l'héritier et le vrai fiU d'Atrée,
Toi , qui n'osas du père éclairer le festin ,
Recule , ils t'ont appris ce funeste chemin.
Mais, cependant, ô ciel ! b mère infortunée!
De festons odieux ma fille couronnée
Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés I
Calchas va dans son sang... Barbares! arrêtez :
Cest le pur sang du dieu qui lance le tonneiTe...
J'entends gronder la foudre, et sens trembler la terre :
Un dieu vengeur, ua dieu fut retentir ces coup&
•s» IPHIOÉNIB.
SCÈNE V.
CLYTEMNESTRE, ARCAS, vEGINE, gahdis.
ARCAS.
N'en doutez point , madame , un dieu combat pour vous.
Achille, en ce moment, exauce vos prières;
Il a brisé des Grecs les trop foibles barrières :
Achille est k l'autel. Galchas est éperdu :
Le fatal sacrifice est encor suspendu.
On se menace, on court, l'air gémit, le fer brille.
Achille fait ranger autour de votre Hlle
Tous ses amis , pour lui prêts à se dévouer.
Le triste Agamemnon , qui n'ose l'avouer.
Pour détourner ses yeux des meurtres qu'il présage,
Ou pour cacher ses pleurs , s'est voilé le visage.
Venez, puisqu'il se tait, venez par vos discours
De votre défenseur appuyer le secours.
Lui-même de sa main , de sang toute fumante ,
11 veut entre vos bras remettre son amante ;
Lui-même il m'a chargé de conduire vos pas t
Ne craignez rien.
CÎ.ÏTBMNE8TRK.
Moi , craindre 1 Ah , courons, cher Arcaa I
Le plus affreux péril n'a rien dont Je pâlisse.
J'irai partout... Mais, dieux! ne vois-Je pas Ulysse?
C'est lui : ma fille est morte I Arcas, il n'est plus temps t
SCÈNE VI.
ULYSSE, CLYTEMNESTRE, ARCAS, iEGINE, oabsks.
DLTSSE.
Non, votre fille vit, et les dieux sont contents.
Rassurez-vous : le ciel a voulu vous la rendre.
CLYTEMNESTRE.
Elle vit ! Et c'est vous qui venez me l'apprendre !
DLTSSE.
Oui , c'est moi qui longtemps, contre elle et contre tous,
Ai cru devoir, madame, affermir votre époux;
Moi qui , jaloux tantôt de l'honneur de nos armes,
Par d'austères conseils ai fait couler vos larmes ;
Et qui viens, puisque enfin le ciel est apaisé ,
Réparer tout l'ennui que je vous ai causé.
aCTB V. 558
CLYTEMNESTBB.
Ma fille ! Ah, prince ! O ciel ! Je demeure éperdue.
Quel miracle, seigneur, quel dieu me Ta rendue?
DtYSSE.
Vous m'en voyez moi-même, en cet heureux momentt
Saisi d'horreur, de joie et de ravissement.
Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce.
Déjà de tout le camp la discorde maîtresse
Âvoit sur tous les yeux mis son bandeau fatal ,
Et donné du combat le funeste signal.
De ce spectacle allreux votre fille alarmée
Voyoit pour elle Achille, et contre elle l'armée;
Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux
Epouvantoit l'armée et partageoit les dieux.
Déjà de traits en l'air s'élevoit un nuage;
Déjà couloit le sang , prémices du carnage :
Entre les deux partis Calchas s'est avancé.
L'œil farouche, l'air sombre et le poil hérissé.
Terrible et plein du dieu qui l'agitoit sans doute :
« Vous, Achille, a-t-il dit, et vous , Grecs, qu'on m'écoute :
• Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix
« M'explique son oracle, et m'instruit de son choix.
« Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie
« Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie.
« Thésée avec Hélène uni secrètement
• Fit succéder l'hymen à son enlèvement :
« Une fille en sortit, que sa mère a celée;
« Du nom d'Iphigénie elle fut appelée.
• Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours ;
• D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.
■ Sous un nom emprunté sa noire destinée
« Et ses propres fureurs ici l'ont amenée.
« Elle me voit , m'entend , elle est devant vos yeux ;
■ Et c'est elle , en un mot , que demandent les dieux, m
Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile
L'écoute avec frayeur, et regarde Éripnile.
Elle étoit à l'autel ; et peut-être en son co^ar
Du fatal sacrifice accusoit la lenteur.
Elle même tantôt , d'une course subite ,
Étoit venue aux Grecs annoncer votre fuite.
On admire en secret sa naissance et son sort.
Hais, puisque Troie enfin est le prix de sa mort,
S54 IPHiafiNIB.
L'armée à haute voix ae déclare contre elle.
Et prononce à Calchas sa sentence mortelle.
Déjà pour la saisir Calchaa lève le bras :
« Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas.
« Le sang de ces héros dont tu me fais descendre
• Sans tes profanes mains saura bien se répandre. ■
Furieuse, elle vole, et, sur l'autel prochain,
Prend le sacré couteau , le plonge dans son sein.
A peine son sang coule et fait rougir la terre ,
Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre;
Les vents agitent l'air d'heureux frémissements,
Et la mer leur répond par des mugissements;
La rive au loin gémit, blanchissante d'écame;
La flamme du bûcher d'elle-même s'alloine ;
Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre , et panni nooB
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Le soldat étonné dit que dans une nue
Jusque sur le bûcher Diane est descendue ,
Et croit que, s'élevant au travers de ses feux.
Elle portoit au ciel notre encens et nos vœux.
Tout s'empresse , tout part. lia seule Iphigénie
Dans ce commun bonheur pleure son ennemie.
Des mains d'Agamemnon venez la recevoir ;
Venez : Achille et lui , brûlant de vous revoir.
Madame, et désormais tous deux d'intelligence.
Sont prêts à confirmer leur auguste alliance '.
CLTTEUNESTRE.
Par quel prix , quel encens , ô ciel , puis-je jamais
Récompenser Achille, et payer tes bienfaits !
1. Ce récit d'Ulysse est d'autant plus beau, qu'a finit un acte plela
é'art et d'intérêt, et forme le plus heureux dénouement. (Oboffeoy.)
yiM d'»bi»*i»»
PHÈDRE
TRAGEDIE
1677
PRÉFACE
Voici encore ane tragédie dont le sujet est pris d*Eur!pide.
Quoique J'aie suivi une route an peu différente de celle de
cet auteur pour la conduite de l'action, je n'ai pas laissé
d'enrichir ma pièce de tout ce qui m'a paru le plus éclatant
dans la sienne. Quand Je ne lui devrois que la seule idée
du caractère de l'bèdre, Je pourrois dire que je lui dois ce
que j'ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre. Je
ne suis point étoîîné que ce caractère ait eu un succès si
heureux du temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien
réussi dans notre siècle, puisqu'il a toutes les qualités
qu'Ârisiote demande dans le héros de la tragédie, et qui
■ont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet ,
Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait inno-
cente : elle est engagée , par sa destinée et par la colère des
dieux , dans ane passion iUégitime, dont elle a horreur toute
la première : elle fait tous ses efforts pour la surmonter :
elle aime, mieux se laisser mourir qae de la déclarer à per-
sonne; et lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle
avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plu*
tôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté.
J'ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse
qu'elle n'est dans les tragédies de» anciens, où elle b2 rw5»;«;
d'elle-même à accuser Hippolyte. J'ai cru que la calomnie
ayoit quelque chose de trop bas et de tr^i) noir pour la
mettre dans la bouche d'une princesse qui a v. '"^lleurs des
sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m'a paru
plus convenable à une nourrice, qui pouvoit avoir des incli-
nations plus serviles, et qui néanmoins n'entreprend cette
558 PRBPACB.
(ausse accusation que pour sauver la rie et l'honneur de sa
maîtresse. Phèdre n'y donne les mains que parce qu'elle
jst dans une agitation d'esprit qui la met hors d'elle-même;
et elle vient un moment après dans le dessein de jnstifiei
I l'innocence et de déclarer la vérité.
I Hippolyte est accusé, dans Euripide et dans Sénèque
d'avoir en effet violé sa belle-mère : vint corpus tulit >. Mais
il n'est Ici accusé que d'en avoir eu le dessein. Pal voulu
épargner à Thésée une confusion oui l'»iirû>» pu rendre
moins agréable aux spectateurs.
Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avois remar-
qué dans les anciens qu'on reprochoit à Euripide de l'avoir
représenté comme un philosophe exempt de toute imper-
fection : ce qui faisoit que la mort de ce jeune prince cau-
soit beaucoup plus d'indignation que de pitié. J'ai cru lui
devoir donner quelque foiblesse qui le rendroit un peu cou-
pable envers son père , sans pourtant lui rien ôter de cette
grandeur d'âme avec laquelle il épargne l'honneur de Phèdre,
et se laisse opprimer sans l'accuser, rappelle foiblesse la
passion qu'il ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille
et la sœur des ennemis mortels de son père.
Cette Aricie n'est point un personnage de mon invention.
Virgile dit qu'Hippolyte l'épousa, et en eut un fils, après
qu'Esculape l'eut ressuscité *. Et J'ai lu encore dans quel-
ques auteurs qu'Hippolyte avoit épousé et emmené en Italie
use jeune Athénienne de grande naissance, qui s'appeloit
Aricie, et qui avoit donné son nom à une petite ville d'Italie.
Je rapporte ces autorités, parce que je me suis très-scru-
puleusement attaché à suivre la fable. J'ai même suivi l'his-
toire de Thésée, telle qu'elle est dans Plutarque.
C'est dans cet historien que j'ai trouvé que ce qui avoit
donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les
enfers pour enlever Proserp-.ne, étoit un voyage que ce
prince avoit fait en Épire vers la source é» l'Achéron* cbex
1. Act* m. ae. II. — S. yEneid. Ub. TII.
PRBPAOB. K-a
an roi dont PirithoOs votiloit enlerer la femme, et qui arrêta
Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithofls. Ainsi
l'ai tâché de conserver la vraisemblance de l'histoire, sans
rien perdre des ornements de la fable, qui fournit extrême-
ment à la poésie; et le bruit de la mort de Thésée, fondé
sur ce voyage fabulem, donne lieu à Phèdre de faire une
déclaration* d'amour qui devient une des principales cauws
de son malheur, et qu'elle n'auroit jamais osé faire tant
qu'elle auroit cru que son mari étoit vivant.
Au reste , je n'ose encore assurer que cette pièce soit en
effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs
et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis
assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus
mise en jour que dans celle-ci ; les moindres fautes y sont
sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée
avec autant d'horreur que le crime même; les foiblesses de
l'amour y passent pour de vraies foiblesses ; les passions n'y
sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre
dont elles sont cause; et le vice y est peint partout avec des
couleurs qui en font connoltre et haïr la difformité. C'est là
proprement le but que tout homme qui travaille pour le
public doit se proposer ; et c'est ce que les premiers poètes
tragiques avoient en vue sur toute chose. Lear théâtre étoit
une école où la vertu n'étoit pas moins bien enseignée que
dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu
donner des règles du poCme dramatique; et Socrate, le plus
sage des philosophes, ne dédaignoit pas de mettre la main
aux tragédies d'Euripide. Il seroit à souhaiter que nos ou-
vrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instruc-
tions que ceux de ces poètes. Ce seroit peut-être an moyen
de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres
par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée
dans ces derniers temps, et qai en jugeroient sans doute
plus favorablement, si les auteurs songeoient autant à in-
struire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivoient
en cela la véritable intention de la tragédie.
PERSONNAGES
rHBSÉB, fils d'âgée, roi d'Athènes.
PHÈORB, femme de Tliésée, fille de Minos et de
Pasiphaé.
BIPPOLTTB, fils de Thésée et d'Àntiope, leUe
des Amazones.
#R>CIB, princesse du sang royal d'Athènes.
THBRAMÈNB, goaTernenr d'Hippolyte.
(ENONB, ajorrice et confidente de Phèdre.
ISUÈNI, confidente d'Aricie.
PANOPB, femme de la suite de Phèdre.
eAKDES.
Lm scène «si à Trézhu, vilU du PéloporUae.
PHEDRE
TRAGÉDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE I.
HIPPOLYTE, THÉRÂMËNB.
BIPPOtTTB.
Le dessein en est pris : je pan, cher Théramdne»
Et quitte le séjour de Taimable Trézène.
Dans le doute mortel dont je suis agité >
Je commence à rougir de mon oisiveté.
Depuis plus de six mois éloigné de mon père.
J'ignore le destin d'une tète si chère ;
J'ignore jusqu'aux lieux qui le peuvent cachar.
THÉRAUÈnB.
Et dans quels lieux, seigneur, l'allez-vous donc chercher 1
Déjà, pour satisfaire à votre juste crainte.
J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe;
J'ai demandé Thésée aux peuples de ces boids
Où l'on voit l'Achéron se perdre chez les mortsj
J'ai visité l'ÉIide, et, laissant le Ténare,
Passé Jusqu'à la mer qui vit tomber Icare.
Sur quel espoir nouveau , dans quels heureux climats
Croyex-vous découvrir la trace de ses pasT
Qui sait même, qui sait si le roi votre père
Veut que de son absence on sache le mystère?
Et si, lorsque avec vous nous tremblons pour ses Joun,
Tranquille et nous cachant de nouvelles amours.
Ce héros n'attend point qu'une amante abusée ■...
1. lliéTamàDe, goaTen:«ar d'HippoIyta , est beaucoup moins dis-
ent et réservé que son éJ&ve. Lui convient-il de rappeler au fils de
Thésée les foiblesses de soc père? Noos 1« verrons hinDtât conseiller
à Hippolyte de les imiter. i Qk ;Fraor.t
808 PUÈORB.
HIPPOLTTE.
Cher 1>,4ramène , arrête ; et respecte Thésée.
De ses Jeunes erreurs désormais revenu,
Par un indigne obstacle il n'est point retenu ;
Et, fixant de ses vœux Finconstance fatale,
Phèdre à^^mis longtemps ne craint plus de rivale.
Enfla , bo le cherchant Je suivrai mon devoir,
Et Je fuirai '^es lieux, que Je n'ose plus voir.
THiKAHÈIlB.
Hé 1 depuis quand, seigneur, craignez-vous la présence
De ces paisibles lieux si chers à votre enfance,
Et dont '9 KouB ai vu préférer le séjour
Au tunj"^*e pompeux d'Athène et de la cour?
Quel v^il' , ou plutôt quel chagrin vous en chasse T
BIPPOLTTB.
Cet heureux V^mps n'est plus. Tout a changé de face
Depuis que «^r ces bords les dieux ont envoyé
La fille de WIin/>5 et de Pasiphaé.
THÉHAUBNE.
J'entends : de vos douleurs la cause m'est connue.
Phèdre ici vous chagrine et blesse votre vue.
Dangereuse Tjsritre, h peine elle vous vit.
Que votre exi< d'abord signala son crédit.
Mais sa haine sur vous autrefois attachée.
Ou s'est évanouie, ou s'est bien relâchée.
Et d'ailleurs quels périls vous peut faire courir
Une femme mourante, et qui cherche à mourir?
Phèdre , atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à taire.
Lasse enfin d'elle-même et du Jour qui l'éclairé.
Peut-elle contre vous former quelques desseins?
HIPPOLTTE.
Sa vaine inimitié n'est pas ce que Je crains.
Hippolyte en partant fuit une autre ennemie t
Je fuis. Je l'avouerai, cette jeune Aricie,
Reste d'un sang fatal conjuré contre nous.
THéH&UBNE.
Quoi! vous-même, seigneur, la persécutez-vousî
Jamais l'aimable sœur des cruels Pallantides
Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfido»?
Et devez-vous haïr ses innocents appas?
HIPPOLYTB.
Si je la baissois, je ne la fuirois pas.
actb premier.
thérahènb.
Seigneur, m'est-il permis d'expliquer votre fuite!
Pourriez-vou8 n'être plus ce superbe Hippolyte
Implacable ennemi des amoureuses lois ,
Et d'un Joug que Thésée a subi tant de fois?
Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée.
Voudroit-elle à la fin justifier Thésée?
Et, vous mettant au rang du reste des mortels.
Vous a-t-elle forcé d'encenser ses autels?
Aimeriez-voas , seigneur?
HIPPOLTTB.
Ami, qu'oses-tu dire?
Toi , qui connois mon cœur depuis que je rMpire,
Des sentiments d'un cœur si fier, si dédaigneux.
Peux-tu me demander le désaveu honteux?
C'est peu qu'avec son lait une mère amazone
M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étoimo.
Dans un Age plus oûr moi-même parvehK,
Je me suis applaudi quand je me suis connu.
Attaché près de moi par un zèle sincère ,
Tu me contois alors l'histoire de mon pée^.
Tu sais combien mon àme , attentive à ta voix
S'échaufToit aux récits de ses nobles exploits -,
Quand tu me dépcignois ce héros intrépide
Consolant les mortels de l'absence d'Alcide,
Les monstres étouffés et les brigands punis,
Procuste , Cercyon , et Sciron , et Sinis,
Et les os dispersés du géant d'Épidaure,
Et la Crète fumant du sang du Minotaure.
Mais , quand tu récitois des faits moins glorieux ,
Sa foi partout offerte et reçue en cent lieux;
Hélène à ses parents dans Sparte dérobée ;
Saiamîne témoin des pleurs de Péribée ;
Tant d'autres , dont les noms lui sont même échappé» ,
Trop crédules esprits que sa flamme a trompés :
Ariane aux rochers contant ses injustices ;
Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;
Tu sais comme, à regret écoutant ce discours,
Je te pressois souvent d'en abréger le cours.
Heureux si j'avois pu ravir à la mémoire
Cette indigne moitié d'une si belle histoire!
Et moi-même, à moo tour, Je me verrois liél
564 PHBDRB.
Et les dieux jusque-là m'aurolent humilié!
Dans mes lâches soupirs d'autant plus méprisable,
Qu'un long amas d'honneurs rend Thésée excusable.
Qu'aucuns monstres par moi domptés jusqu'aujourd'hui,
Ne m'ont acquis le droit de faillir comme lui !
Quand même ma fierté pourroit s'être adoucie,
Aurois-je pour vainqueur dû choisir Aricie?
Ne 80uviendroit-il plus -à mes sens égarés
De l'obstacle éternel qui nous a séparés?
Mon père la réprouve ; et, par des lois sévères,
Il diifend de donner des neveux à ses frères j
D'une tige coupable il craint un rejeton;
Il veut avec leur sœur ensevelir leur nom;
Et que , jusqu'au tombeau soumise à sa tutelle.
Jamais les feux d'hymen ne s'allument pour elle.
Dois-jg épouser ses droits contre un père irrité?
Donnerai-Je l'exemple à la témérité?
Et, dans an fol amour ma jeunesse embarquée...
THÉRAHBNE.
Ah, seigneur I si votre heure est une fois marquée.
Le ciel de nos raisons ne sait point s'informer.
Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer ;
Et sa haine, irritant une flamme rebelle.
Prête à son ennemie une grâce nouvelle.
Enfin, d'un chaste amour pourquoi vous effrayer?
S'il a quelque douceur, n'osez-vous l'essayer?
En croirei-vous toujours un farouche scrupule?
Craint-on de s'égarer sur les traces d'Hercule?
Quels courages Vénus n'c-t-'BÎle pas domptés?
Vous-même où seriez-vous, vous qui la combattez,
Si toujours Antiope à ses lois opposée
D'une pudique ardeur n'eût brûlé pour Thésée?
Mais que sert d'affecter un superbe discours?
Avouez-le, tout change : et, depuis quelques jours.
On vous voit moins souvent, orgueilleux et sauvage,
Tantôt faire voler un char sur le rivage.
Tantôt, savant dans l'art par Neptune inventé,
Rendre docile au frein un coursier indompté;
Les forêts de nos cris moins souvent retentissent;
Chargés d'un feu secret, vos yeux s'appesantissent.
n n'en faut point douter : vous aimez, vous brûJeii
Vous périssez d'un mal que vous dissimulez.
ACTE PRBMIBR. SOS
La charmante Âricie a-t-elle su vous plaire?
HIPPOLTTE.
Théramëne, je pars, et vais chercher mon père.
THéRAMBNK.
Ne verrez-vous point Phèdre avant que de pardr.
Seigneur?
HIPPOLTTE.
C'est mon dessein : tu peux l'en avertir.
Voyons-la, puisque ainsi mon devoir me Tordonne.
Mais quel nouveau malheur trouble sa chère GËnonol
SCÈNE IL
HIPPOLYTE, THÉRAMËNE, CENONE.
(KlfORE.
Hélas! seigneur, quel trouble au mien peut être égal?
La reine touche presque à son terme fatal.
En vain à l'observer jour et nuit je m'attache;
Elle meurt dans mes bras d'un mal qu'elle me cache.
Un désordre éternel règne dans son esprit;
Son chagrin inquiet l'arrache de son lit :
Elle veut voir le jour; et sa douleur profonde
M'ordonne toutefois d'écarter tout le monde...
£lle vient.
HIPPOLTTE.
n suffit : je la laisse en ces lieux,
Et ne lui montre point un visage odieux.
SCÈiNE III.
PHÈDRE, OENONE.
PHÈDBB.
N'allons point plus avant, demeurons, chère OEnone •.
Je ne me soutiens plus; ma force m'abandonne t
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi;
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas!
(Elle s'usied.)
CENONE.
Dieux tout-puissants , que nos pleurs vous apaisent!
L Tout lo commencamâut da cette scône est imité d'Bai ipide.
*66 PHËDRB.
PHÈDRE.
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveu:^?
Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.
OENONE.
Comme on voit tous ses vœux l'un l'autre se détruire I
Vous-même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous-mêma, rappelant votre force première.
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.
Vous la voyez, madame; et, prête à vous cacher.
Vous haïssez le Jour que vous veniez chercher!
PHÈDRE.
Noble et brillant auteur d'une triste famille ,
Toi , dont ma mère osoit se vanter d'être fille,
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois.
Soleil, je te viens voir pour la dernière foi»!
CENONE.
Quoi î vous ne perdrez point cette cruelle enviet
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts?
PHÈDRE.
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!
Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,
Suivre de l'œil un cnar fuyant dans la carrière?
OERONE.
Quoi, madame?
PHÈDRE.
Insensée! où suis-je? et qu'ai-je dit?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit?
Je l'ai perdu : les dieux m'en ont ravi l'usage.
QËnone , la rougeur me couvre le visage :
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs;
Et mes yeux , malgré moi, se remplissent de pleurs.
OENONE.
Ah ! s'il vous faut rougir, rougissez d'un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,
Voulez-vous, sans pitié, laisser finir vos jours?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course?
Quel chwme ou quel poison en a tari la source?
ACTB PRBMIBR. SVI
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux;
Et le Jour a trois fois cbassé la nuit obscure
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter?
Vous offensez les dieux auteurs de votre vie ;
Vous trahissez l'époux à qui la foi vous lie;
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux.
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu'un même Jour leur ravira leur mère,
Et rendra l'espérance au fils de l'étrangère,
A ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu'une Amazone a porté dans son flanc,
Cet Hippolyte...
PHÈDRB.
Ah, dieux!
(khonb.
Ce reproche vous touche 1
PHfcDItS.
Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche !
OERONB.
Hé bien ! votre colère éclate avec raison :
J'aime à vous voir fr. uir à ce funeste nom.
Vivez donc : qiie 1'» > our, le devoir, vous excite;
Vivez, ne souffrez p a que le fils d'une Scythe,
Accablant vos enfants d'un empire odieux.
Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux.
Mais ne différez point; chaque moment vous tue:
Réparez promptement votre force abattue.
Tandis que de vos jours, prêts à se consumer.
Le fiambeau dure encore, et peut se rallumer.
PHkDRB.
Ten ai trop prolongé la coupable durée.
nenoRE.
Quoil de quelques remords êtes-vous déchirée?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant?
Vos mains n'ont point trempé dans le sang innocent.
PHèDRK.
Grâces au ciel , mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux dieux aue mon cœur fût innocent cAnune elles!
MS PUÈDRB.
OCNONB.
Et quel affreux projet avez-vous enfanté
Dont votre cœur encor doive être épouvanté f
PHÈDRE.
Je t'en ai dit assez : épargne-moi le reste.
J^ meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
OEM ONE.
Mourez donc , et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre ma!
Quoiqu'il vous reste à peine une foible lumière,
Mon àme chez les morts descendra la première;
Mille chemins ouverts y conduisent toujours.
Et ma Juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle! quand ma foi vous a-t-elle déçue?
Songez-vous qu'en naissant mes bras vous ont reçue?
Mon pays, mes enfants, pour vous j'ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité î
PHÈDRE.
Quel fruit espères-tu de tant de violence!
Tu frémiras d'horreur si Je romps le silence.
OENONE.
Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux,
A l'horreur de vous voir expirer à mes yeux?
PHÈDRE.
Quand tu sauras mon crime et le sort qui m'accable,
Je n'en mourrai pas moins : j'en mourrai plus coupable.
ŒNONE.
Madame, au nom des pleurs que pour vous J'ai versé».
Par vos foibles genoux que je tiens embrassés.
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
PHÈDRE.
Tu le veux : lève-toi.
ŒNONE.
Parlez : Je vous écoute.
PHÈDRE.
ael! que lui vris-je dire? et par où commencerl
OENONE.
Par de vaines frayeurs cessez de m'offenser.
PHÈDRE.
G haine de Vénus ! O fatale colère 1
Dans quels égarements l'amour jeta ma mère!
ACTB PRBMIBS. 569
QENONE.
Oubllons-Ies, madame; et qu'à tout l'avenir
Un silence éternel cache ce sourenir.
PHÈDRE.
Ariane, ma sœur! de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée I
OE N 0 N E.
Que faites-vous, madame? et quel mortel ennoi
Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui?
PHÈDRE.
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière et la plus misérable.
OCIfONE.
Aimez-vous 7
PHfeDRE.
De l'amour j'ai toutes les fureun.
QENORB.
Pour qui?
PHÈDRE.
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
Paime... A ce nom fatal , je tremble, je frissonne.
Taime...
(KROIIE.
Qui?
PHÈDRE.
Tu connois ce fils de l'Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé?
oenoub.
Hippolyte? Grands dieux !
PHÈDRE.
C'est toi qui l'as nommé ' I
OCNONE.
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace!
O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux ,
Falloit-il approcher de tes bords dangereux I
PHÈDRE.
Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée
1. Qael dialogue t Les commentatean j indiquent plnsienn iml-
tationj d'Boripide ; maii imiter ainsi , c'est créer.
32^
:,-:g PHÈDRB.
SouB les lois de l'hymen je m'étois engagé.
Mon repos, moa bonheur sembloit être aJSèné
Athènes me montra mon superbe ennemi :
Je le vis, Je rougis, je pâlis à sa vue;
Un trouble s'éleva dans mou àme éperdue ;
Mes yeux ne voyoient plus, je ne pouvois parler}
le sentis tout mon corps et transir et brûler ;
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables ,
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.
Par des vœux assidus Je crus les détourner :
Je lui b&tis un temple, et pris soin de l'orner;
De victimes moi-même à toute heure entourée ,
Je cherchois dans leurs flancs ma raison égarée i
D'un incurable amour remèdes impuissants!
En vain sur les autels ma main brûloit l'encens t
Quand ma bouche imploroit le nom de la déesse,
J'adorois Hippolyte; et, le voyant sans cesse.
Même au pied des autels que je faisois fumer,
PoiTrois tout à ce dieu que Je n'osois nommer.
Je l'évitois partout. 0 comble de misère!
Mes yeux le retrouvoient dans le» traits de son père,
Contre moi-même enfin j'osai me révolter :
Pexcitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l'ennemi dont j'étois idolâtre ,
J'affectai les chagrins d'une injuste mar&trei
Je pressai son exil ; et mes cris éternels
L'arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirois, GEnone; et, depuis son absence.
Mes Jours moins agités couloient dans l'innocence :
Soumise & mon époux , et cachant mes ennuis.
De son fatal hymen Je cultivois les fruits.
Vaines précautions! Cruelle destinée!
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J'ai revu l'ennemi que j 'a vois éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée:
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur :
Tal pris la vie en haine et ma flamme en horreur;
Je Toalois en moarant prendre soin de ma gloire.
Et dérober an Jour une flamme si noire :
fa n'ai pu soutenir tes larmes, tes coinbatst
ACTB PREMIER. BU
le t'ai tout avoué; je ne m'en repens pas,
Pourvu que , de ma mort respectant les approches ,
Ta ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler >.
SCÈNE IV.
PHÈDRE, CENONE, PANOPB.
PANOPE.
Je voudrois voos cacher une triste nouvelle.
Madame : mais il faut que je vous la révèle.
La mort vous a ravi votre inrincible époux;
Et ce malheur n'est plus ignoré que de vous.
CKNONE.
Panope, que dis-tu 7
PAiSOPB.
Que la reine abusée
En vain demande au ciel le retour de Thésée;
Et que, par des vaisseaux arrivés dans le port,
Hippolyte son fils vient d'apprendre sa mort
PHÈDRE.
Ciell
PANOPE.
Pour le choix d'un maître Athènes se partage :
An prince TOtre fils l'un donne son suffrage.
Madame; et de l'État, l'autre oubliant les lois,
Au fils de l'étrangère ose donner sa voix.
On dit même qu'an trône une brigue insolente
Veut placer Aricie et le sang de Pallante.
J'ai cru de ce péril vous devoir avertir.
Déjà même Hippolyte est tout prêt à partir;
Et l'on craint, s'il parolt dans ce nouvel orage.
Qu'il n'entraîne après lui tout un peuple volage.
ORNONB.
panope, c'est assez : la reine qui t'entend
Ne négligera point cet avis important.
1. On convient onivenelleinaot stoc Voltaire que le rdto de
Phèdre eat le plot tngiqae qu'on ait Jamais mis en scène.
(Lauakpr)
Sn PHËDRB.
SCÈNE V.
PHÈDRE, OENONE.
CENONE.
Madame, Je cessois de vous presser de vivre,*
Déjà même au tombeau je songeois à vous suivre;
Pour vous en détourner je n'avois plus de voix;
Mais ce nouveau malheur vous prescrit d'autres lois.
Votre fortune change et prend une autre face :
Le roi n'est plus, madame; 11 faut prendre sa place.
Sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez ;
Esclave s'il vous perd , et roi si vous vivez.
Sur qui , dans son malheur, voulez-vous qu'il s'appuiet
Ses larmes n'auront plus de main qui les essuie;
Et ses cris innocents, portés jusques aux dieux,
Iront contre sa mère irriter ses aïeux.
Vivez ; vous n'avez plus de reproche à vous faire :
Votre flamme devient une flamme ordinaire;
Thésée en expirant vient de rompre les nœuds
Qui faisoient tout le crime et l'horreur de vos feux.
Hippolyte pour vous devient moins redoutable;
Et vous pouvez le voir sans vous rendre coupable.
Peut-être, convaincu de votre aversion.
Il va donner un chef à la sédition :
Détrompez son erreur, fléchissez son courage.
Roi de ces bords heureux, Trézène est son partage}
Mais il sait que les lois donnent à votre fils
Les superbes remparts que Minerve a bàtVs.
Vous avez l'un et l'autre une juste ennemie:
Unissez-vous tous deux pour combattre Âricie.
PUfeDRE.
Hé bien! à tes conseils je me laisse entraîner.
Vivons , si vers la vie on peut me ramener.
Et si l'amour d'un flls, en ce moment funeste,
De mes foibles esprits peut ranimer le reste.
VIM OU PKBtlIBB AOTI.
ACTB II. 574
ACTE DEUXIEME
SCÈNE I.
ÂRICIE, ISMÈNE.
ABICIB.
Hippolyt? demande à me voir en ce lieuT
Hippolyte me cherche, et veut me dire adieal
Ismène, dis-tu vrai? N'es-tu point abusée?
ISHÈNE.
Cest le premier effet de la mort de Thésée.
Préparez-vous, madame, à voir de tous côtés
Voler vers vous les cœurs par Thésée écartés.
Aricie, à la fin , de son sort est maîtresse,
Et bientôt k ses pieds verra toute la Grèce.
ARICIE.
Ce n'est donc point, Ismène, un bruit mal affermit
Je cesse d'être esclave, et n'ai plus d'ennemi?
ISMÈNE.
Non , madame, les dieux ne vous sont plus contraii«K|
Et Thésée a rejoint les m&nes de vos frère&
ARICIE.
Dit-on quelle aventure a terminé ses Jourst
ISHÈNB.
On sème de sa mort d'incroyables discours.
On dit que, ravisseur d'une amante nouvelle,
Les flots ont englouti cet époux infidèle.
On dit même, et ce bruit est partout répandu,
Qu'avec Pirithoûs aux enfers descendu ,
Il a vu le Cocyte et les rivages sombres.
Et s'est montré vivant aux infernales ombres{
Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour,
Et repasser les bords qu'on passe sans retour.
ARICIE.
Croirai-Je qu'un mortel , avant sa dernière heure,
Peut pénétrer des morts la profonde demeure?
Quel charme l'attiroit sur ces bords redoutés?
ISUÈNE.
"Siésée est mort, madame, et vous seule en doutez :
ÏH PHBDRa
Athènes en gémit; Trézène en est instruite,
Et déjà pour son roi reconnolt Hippolyte ;
Phèdre, dans ce palais, tremblante pour scfl fils.
De ses amis troublés demande les avis.
ARICIB.
Et tu crois que, pour moi plus humain que son père
Bippolyte rendra ma chaîne plus légère;
Qu'il plaiodra mes malheurs?
ISHÈNE.
Madame , je le croL
ABICIB.
L'insensible Hippolyte est-il connu de toi)
Sur quel frivole espoir penses-tu qu'il me plaigne.
Et respecte en mol seule un sexe qu'il dédaigne?
Tu vois depuis quel temps il évite nos pas ,
Et cherche tous les lieui^ où nous ne sommes pas.
ISHÈNB.
Je sais de ses froideurs tout ce que l'oD récite}
Mais j'ai vu près de vous ce superbe Hippolyte;
Et même , en le voyant , le bruit de sa fierté
A redoublé pour lui ma curiosité.
Sa présence k ce bruit n'a point paru répondre:
Dès vos premiers regards je l'ai tu se confondre;
Ses yeux, qui vainement vouloient vous éviter.
Déjà pleins de langueur, ne pouvoient vous quitter.
Le nom d'amant peut-être offense son courage;
Mais il en a les yeux, s'il n'en a le langage.
AEICIB.
Que mon cœur, chère Ismène , écoute avidement
Un discours qui peut-être a peu de fondement 1
O toi qui me connois , te sembloit-il croyable
Que le triste Jouet d'un sort impitoyable ,
Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleur».
Dût connoitre l'amour et ses folles douleurs?
Reste du sang d'an roi noble fils de la terre.
Je suis seule échappée aux fureur* de la guerre :
J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison.
Six frères... Quel espoir d'une illustre maisonl
Le fer moissonna tout; et la terre humectée
But à regret le sang des neveux d'Érechthée.
Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi
Défend à tous les Grecs de soupirer poar mol *
ACTE n. en.
On craint que de la soeur les flammes téméraires
Ne raniment un Jour la cendre de ses frères.
Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux
Je regardois ce soin d'un vainqueur soupçonneux :
Tu sais que, de tout temps à l'amour opposée.
Je reodois souvent grâce à l'injuste Thésée,
Dont l'heureuse rigueur secondoit mes mépris.
Mes yeax alors, mes yeux n'avoient pas tu son fila,
lion que, par les yeux seuls lâchement enchantée.
J'aime en lui sa beauté, sa gr&ce tant vantée,
Présents dont la nature a vou'u l'honorer.
Qu'il méprise lui-mime et qu i semble ignorer t
J'aime, Je prise en lui de pins nobles richesses.
Les vertus de son père, et non point les foiblesses}
J'aime, Je l'avouerai, cet orgueil généreux
Qui Jamais n'a fléchi sous le Joug amoureux.
Phèdre en vain s'honoroit des soupirs de Thésée :
Pour moi, Je suis plus fière et fuis la gloire aisée
D'arracher an hommage à mille autres offert,
Et d'entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.
Mais de faire fléchir un courage inflexible ,
De porter la douleur dans une &me insensible.
D'enchaîner un captif de ses fers étonné ,
Contre un Joug qui lui plaît vainement mutiné;
C'est là ce que Je veux ; c'est là ce qui m'irrite.
Hercule à désarmer coûtoit moins qu'HippoIyte}
Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté,
Préparoit moins la gloire aox yeux qui l'ont dompté.
Mais, chère Ismène, hélas! quelle est mon imprudence I
On ne m'opposera que trop de résistance :
Tu m'entendras peut-être, humble dans mon ennui.
Gémir du même orgueil que J'admire aujourd'hui.
Hippolyte aimeroit ! Par quel bonheur extrême
Auroi»-je pu fléchir...
ISHiiNB.
Vous l'entendrez loi-même :
n vient à vous.
SCÈNE II.
HIPPOLYTE, ARICIE, ISMÈNE.
HIPPOI.TTE.
Madame , avant que ae partir.
8M PHÈDRB.
rai cru de votre sort vous devoir avertir.
Mon père ne vit plus. Ma Juste défiance
Présageoit les raisons de sr trop longue absence :
La mort seule, bornâat ses travaux éclatants,
Pouvoit à l'univers le cacher si longtemps.
Les dieux livrent enfin à la parque tiomicide
L'ami , le compagnon , le successeur d'Alcide.
Je crois que votre haine, épargnant ses vertus,
Écoute sans regret ces noms qui lui sont dus.
Un espoir adoucit ma tristesse mortelle:
Je puis vous affranchir d'une austère tutelle;
Je révoque des lois dont j'ai plaint la rigueur.
Vous pouvez disposer de vous , de votre cœur;
Et, dans cette Trézène, aujourd'hui mon partage,
De mon aïeul Pitthée autrefois l'héritage.
Qui m'a , sans balancer, reconnu pour son roi ,
Je vous laisse aussi libre et plus libre que moi.
ARICIB.
Modérez des bontés dont l'excès m'embarrasse.
D'un soin si généreux honorer ma disgrâce.
Seigneur, c'est me ranger, plus que vous ne pensez ^
Sous ces austères lois dont vous me dispensez.
HIPPOLTTE.
Du choix d'un successeur Athènes incertaine.
Parle de vous, me nomme , et le fils de la reine.
ARICIB.
De moi, seigneur?
HIPPOLTTB.
Je sais, sans vouloir me flatter,
Qu'une superbe loi semble me rejeter :
La Grèce me reproche une mère étrangère.
Mais , si pour concurrent je n'a vois que mon frère
Madame, j'ai sur lui de véritables droits
Que je saurois sauver du caprice des lois.
Un frein plus légitime arrête mon audace t
Je voua cède, ou plutôt je vous rends une place,
Un sceptre que jadis vos aïeux ont reçu
De ce fameux mortel que 1». '>.ne a conçu.
L'adoption le mit entre les mains d'Egée.
Athènes, par mon père accrue et protégée,
Reconnut avec joie un roi si généreux ,
Rtlaiam dans l'oubli vos Cr&re» malheureux.
ACTB II. 577
Athènes dans ses murs maintenant tous rappelle t
assez elle a gémi d'une longue querelle;
assez dans ses sillons votre sang englouti
A fait fumer le champ dont il étoit sorti.
Tréiène m'obéit. Les campagnes de Crète
Offrent au fils de Phèdre une riche retraite.
li'Attique est votre bien. Je pars, et vais, pour tous,
Réunir tous les vœux partagés entre nous.
ARICIB.
De toat ce que j'entends étonnée et confuse,
Je crains presque. Je crains qu'un songe ne m'abuse.
Veillé-je? Puis-Je croire un semblable dessein?
Quel dieu, seigneur, quel dieu l'a mis dans votre sein!
Qu'à bon droit votre gloire en tous lieux est semée I
Et que la vérité passe la renommée!
Vous-même, en ma faveur, vous voulez vous trahir I
N'étoit-ce pas assez de ne me point haïr?
Et d'avoir si longtemps pu défendre votre &me
De cette inimitié..
BIPPOLTTB.
Moi, vous haïr, madame I
Avec quelques couleurs qu'on ait peint ma fierté,
Croit-on que dans ses flancs un monstre m'ait porté f
Quelles sauvages mœurs, quelle haine endurcie
Pourroit, en vous voyant, n'être point adoaciet
Ai-je pu résister au charme décevant...
AEICIE.
Quoi, seigneur!
BIPPOLTTB.
Je me suis engagé trop avant.
Je vois que la raison cède à la violence :
Puisque j'ai commencé de rompre le silence.
Madame, il faut poursuivre; il faut vous informer
D'un secret que mon cœur ne peut plus renferme^
Vous voyez devant vous un prince déplorable.
D'un téméraire orgueil exemple mémorable.
Moi qui, contre l'amour fièrement révolté.
Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté;
Qui, des foibles mortels déplorant les naufrages,
Pensois toujours du bord contempler les orages t
Asservi maintenant sous la commune loi.
Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ;
33
itS PHBDRB.
On moment a vaincu mon audace imprudente ,
£ette âme si superbe est enfin dépendante.
Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
I Portant partout le trait dont je suis déchiré,
G>ntre vous, contre moi, vainement je m'éprouve .
Présente, je vous fuis; absente, je vous trouve;
Dans le fond des forêts votre image me suit;
La lumière du jour, les ombres de la nuit.
Tout retrace à mes yeux les cliarmes que j'évite;
Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte.
Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus.
Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus;
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune;
Je ne me souviens plus des leçons de Neptune :
Mes seuls gémissements font retentir les bois.
Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
Peut-être le récit d'un amour si sauvage
Vous fait, en m'écoutant, rougir de votre ouvrage.
D'un cœur qui s'offre à vous quel farouche entretien !
Quel étrange captif pour un si beau lien !
Mais l'offrande à vos yeux en doit être plus chère t
Songez que je vous parle une langue étrangère :
Et ne rejetez pas des vœux mal exprimés ,
Qu'Hippolyte sans vous n'auroit jamais formés.
SCÈNE III.
HIPPOLYTE, ARICIE, THÉRAMÉNE, ISMÉNE.
THÉRAMÈNE.
Seigneur, la reine vient, et je l'ai devancée t
Elle vous cherche.
HIPPOLYTE.
Moi?
THÉRAHÈNE.
J'ignore sa pensée.
Mais on vous est venu demander de sa part.
Phèdre veut vous parler avant votre départ.
HIPPOLYTE.
Vhèdre ! Que lui dirai-je? Et que peut-elle attendre-
An ici b.
Seigneur, vous ne pouvez refuser de l'entendre t
Quoique trop convaincu de son inimitié.
ACTE II. S7I
VouB devez à ses pleurs quelque ombre de pitié.
HIPPOLTTB.
Cependant vous sortez. Et Je pars : et j'ignore
9i je n'offense point les charmes que j'adore!
Fignore si ce cœur que je laisse en vos mains.»
ARICIE.
Partez, prince, et suivez vos généreux desseins t
Rendez de mon pouvoir Athènes tributaire.
J'accepte tous les dons que vous me voulez faire.
Mais cet empire euiin si grand, si glorieux.
N'est pas de vos présents le plus cher à mes yeux.
SCÈNE IV.
HIPPOLYTE, THÉRAMÉNE.
HIPPOLÏTE.
Ami, tout est-il prêt? Mais la reine s'avance.
Va, que pour le départ tout s'arme en diligence.
Fais donner le signal , cours , ordonne ; et revien
!^Ie délivrer bientôt d'un fâcheux entretien.
SCÈNE V.
PHÈDRE, HIPPOLYTE, OENONE.
PHEDRE, i GEnone, daas le fond du théâtre.
Le voici : vers mon cœur tout mon sang se retire.
Poublie, en le voyant,, ce que je viens lui dire.
QEItONE.
Souvenez-vous d'un fils qui n'espère qu'en vous.
PHÈDRE.
On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous.
Seigneur. A vos douleurs je viens joindre mes larmes;
Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.
Mon flls n'a plus de père; et lo Jour n'est pas loin
Qui de ma mort cncor doit le rendre témoin.
Déjà mille ennemis attaquent son enfance :
Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense,
&Iais un secret remords agite mes esprits :
Je crains d'avoir fermé votre oreille à ses cria.
le tremble que sur lai votre juste colère
Ne poursuive bientôt une odieuse mère.
880 VHËDRB.
HIPPOLYTB.
Hadame, Je n*aî point des sentiments si bas.
. PHÈDRE.
Quand vous me haïriez , je ne m'en plaindrais pas,
Seigueur : vous m'avez vue attacliéc à vous nuire;
Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.
A votre inimitié j'ai pris soin de m'offrir :
Aux bords que j'iiabitois je n'ai pu vous souffrir;
En public, en secret, contre vous déclarée.
J'ai voulu par des mers en être séparée;
J'ai même défendu, par une expresse loi.
Qu'on osât prononcer votre nom devant moî.
Si pourtant à l'offense on mesure la peine,
Si la haine peut seule attirer votre haine.
Jamais femme ne fut plus digne de pitié.
Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.
UIPPOLYTE.
Des droits de ses enfants une mère jalouse
Pardonne rarement au fils d'une autre épouse;
Madame, je le sais : les soupçons importuns
Sont d'un second hymen les fruits les plus commune.
Tout autre auroit pour moi pris les mêmes ombrages »,
Et j'en aurois peut-être essuyé plus d'outrages.
PHiïDRE.
Ah, seigneur! que le ciel. J'ose ici l'attester.
De cette loi commune a voulu m'excepter!
Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore I
UIPPOLYTE.
Bladame, il n'est pas temps de vous troubler encors:
Peut-être votre époux voit encore le Jour;
Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.
Neptune le protège, et ce dieu tutélaire
Ne sera pas en vain imploré par mon père.
PHÈDRE.
On ne voit point deux fois le rivage des morts.
Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bord»,
En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie ;
Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.
Que dis-Jeî II n'est point mort, puisqu'il respire en voob.
1. Le mot ombragé, dans le ien* figaii, ne «•emploie guère qa'aa
(iainilisr.
ACTB il. 58)
Toujoure devant mes yeux je crois Tolr mon époux :
Je le vois, Je lui parle; et mon cœur... je m'égare,
Seigneur; ma folle ardeur malgré moi se déclare.
HIPPOLYTB.
Je vois de votre amour l'effet prodigieux :
Tout mort qu'il est, Thésée est présent h vos yeux{
Toujours de son amour votre âme est embrasée.
PHÈDRE.
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers.
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche.
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu'on dépeint nos dieux , ou tel que je vous voL
Il avoit votre port, vos yeux, votre langage;
Cette noble pudeur coloroit son visage
Lorsque de notre Crète il traversa les flots.
Digne sujet des vœux des filles de Mi nos.
Que faisiez-vous alors? Pourquoi , sans Hippolyie,
Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite?
Pourquoi , trop jeune encor, ne pùtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords?
Par vous auroit péri le monstre de la Crète ,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite :
Pour en développer l'embarras incertain.
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non : dans ce dessein Je l'aurois devancée}
L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée :
C'est moi, prince, c'est moi, dont l'utile secours
Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante
Un fil n'eût point assez rassuré votre amante :
Compagne du péril qu'il vous falloit chercher.
Moi-même devant vous j'aurois voulu marcher;
Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Se seroit avec vous retrouvée ou perdue.
HIPPOLYTE.
Dieux! qu'est-ce que j'entends ? Madame, oubliez- vous
Que Thésée est mon père , et qu'il est votre époux
PHÈDRE.
Et sur quoi Jugez-vous que J'en perds la mémoire.
fSS PHfiORB.
PriDce? Aurois-Je perdu tout le «oin de ma gloire?
HIPPOLYTE.
Madame, pardonnez : J'avoue, en rougissant,
Que j'accusois à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;
Et Je vais...
p H B D n e.
Ah, cruel ! tu m'as trop entendue!
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Hé bien ! connois donc Phèdre el toute sa fureur:
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison;
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flarc
Ont allumé le feu fatal à tout mon oang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De. séduire le cœur d'une foible mortelle.
Toi-mfime en ton esprit rappelle^ïe passé :
C'est peu de t'avoir fui , cruel , je t'ai chassé ;
J'ai voulu te paroître odieuse, inhumaine;
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins?
Tu me haîssois plus, je ne t'aimois pas moins;
Tes malheura'te prfitoient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui , j'ai séché dans les feux , dans les larmes :
n suffit de tes yaux pour t'en persuader.
Si tes yeux un moment pouvoient me regarder.
Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire.
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire?
Tremblante pour un fils que je n'osois trahir,
Je te venois prier de ne le point haïr :
Foibles projets d'un cœur trop plein de ce qu'il aime I
Hélas ! Je ne t'ai pu parler que de toi-même !
Venge-toi , punis-moi d'un odieux amour :
Digne fils du héros qui l'a donné le jour.
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi , ce monstre affreux ne doit point t'échapper i
Voilà mon cœur t c'est là que ta main doit frapper.
ACTE U. 5«3
Impatient déjà d'expier son offense ,
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coupy
Si ta haine m'envie un supplice si doux.
Ou si d'un sang trop vil ta main seroit trempée.
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée;
Donne.
CeiVONB.
Que faites-vous, madame! Justes dieux'
Mais on vient : évitez des témoins odieux.
Venez , rentrez , fuyez une honte certaine.
SCÈNE VI.
HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE.
THÉRAHÈNE.
Est-ce Phèdre qui fuit ou plutôt qu'on entraîne?
Pourquoi, seigneur, pourquoi ces marques de douleur?
Je vous vois sans épée, interdit, sans couleur!
HIPPOLYTE.
Théramène. fuyons. Ma surprise 2st extrême.
Je ne puis sans horreur me regarder moi-môme.
Phèdre... Mais non , grands dieux ! qu'en un profond oubli
Cet horrible secret demeure enseveli !
TMËRAHÈNE.
Si vous voulez partir, la voile est préparée.
Mais Athènes, seigneur, s'est déjà déclarée;
Ses chefs ont pris les voix de toutes ses tribus :
Votre frère l'emporte, et Phèdre a le dessus.
HIPPOLXTB.
Phèdre?
THéRAUÈnB.
Un héraut chargé des volontés d'Athènes
De l'État en ses mains vient remettre les rênes.
Son fils est roi , seigneur.
HIPPOLYTE.
Dieux, qui la connoissez,
Est-ce donc sa vertu que vous récompensez î
THÉRAHÈNB.
Cependant un bruit sourd veut que le roi respire :
On prétend que Thésée a paru dans l'Épire.
Mais moi, qui l'y cherchai , seigneur, je sais trop bien.
584 PHfiDRB.
BIPPOLTTB.
N'importe; écoutons tout, et ne négligeons rien.
Examinons ce bruit , remontons à sa source :
S'il ne mérite pas d'Interrompre ma course,
Partons; et, quelque prix qu'il en puisse coûter,
Mettons le sceptre aux mains dignes de le porter.
riR ou OBUXlftllB ACTB.
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
PHÈDRE, OENONE,
PHÈDRE.
Ah ! qae l'on porte ailleurs les honneurs qu'on m'envoie t
Importune, peux-tu souhaUfiX .qu'on me voieî
De quoi viens-tu flatter mOfflîsprit désolé?
Cache-moi bien plutôt : je n'ai que trop parlé.
Mes fureurs au dehors ont osé se répandre :
J'ai dit ce que jamais on ne devoit entendre.
Ciel ! comme il m'écoutoit ! Par combien de détours
L'insensible a longtemps éludé mes discours !
Comme il ne respiroit qu'une retraite prompte I
Et combien sa rougeur a redoublé ma honte!
Pourquoi détournois-tu mon funeste dessein?
Hélas ! quand son épée alloit chercher mon sein,
A-t-il pâli pour moi? me l'a-t-il arrachée?
Il suffit que ma main l'ait une fois touchée.
Je l'ai rendue horrible à ses yeux inhumains|
Et ce fer malheureux profaneroit ses mains.
OENOPIE.
Ainsi , dans vos malheurs ne songeant qu'à vous plaindre,
Vous nourrissez un feu qu'il vous faudroit éteindre.
Ne vaudroit-il pas mieux, digne sang de Mi nos.
Dans de plus nobles soins chercher votre repos;
Contre un ingrat qui plaît recourir à la fuit«,
ACTE III. MS
Régner, et de l'Ètot embrasser la conduitef
PHÈDRE.
Uoî, régner! Moi, ranger un état sous ma loi.
Quand ma foible raison ne règne plus sur moi!
Lorsque j'ai de mes sens abandonné l'empire !
Quand sous un Joug honteux à peine le respire 1
Quand je me meurs !
OENONB.
Fuyez.
PHBDBE.
Je ne !e puis quitter»
OCNONE.
Vous l'osâtes bannir, vous n'osez l'éviter?
PHÈDRE.
n n'est plus temps : il sait mes ardeurs insensées.
De l'austère pudeur les bornes sont passées :
J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur.
Et l'espoir malgré moi s'est glissé dans mon cœur.
Toi-même, rappelant ma force défaillante.
Et mon âme déjà sur mes lèvres errante,
Par tes conseils flatteurs tu m'as su ranimer t
Tu m'as fait entrevoir que je pouvois l'aimer.
(KNONB.
Hélas! de vos malheurs innocente ou coupable.
De quoi pour vous sauver n'étois-je point capable!
Mais si Jamais l'ofTense irrita vos esprits,
Pouvez-vous d'un superbe oublier les mépris!
Avec quels yeuiî cruels sa rigueur obstinée
Vous laissoit à ses pieds peu s'en faut prosternée I
Que son farouche orgueil le rendoit odieux !
Que Phèdre en ce moment n'avoit-elle mes yeiixl
PHÈDRE.
GEnone, il peut quitter cet orgueil qui te blesse;
Nourri dans les forêts, il en a la rudesse.
Hippolyte, endurci par de sauvages lois.
Entend parler d'amour pour la première fois :
Peut-être sa surprise a causé son silence;
Et nos plaintes peut-être ont trop de violence.
GENONB.
Songez qu'une barbare en son sein l'a formé.
PHÈDRE.
Quoique Scythe et barbare, elle a pourtant aima.
S3.
^80 PHÈDRE.
OENONE.
Il a peur tout le sexe une haine fatala
PHÈDRE.
Jo ne me verrai point préférer de rivale.
Enfin, tons tes conseils ne sont plus de saison t
Sers ma fureur, Œlnone, et non point ma raison.
Il oppose à l'amour un cœur inaccessible ;
Cherchons pour l'attaquer quelque endroit plus sensible i
Les charmes d'un empire ont paru le toucher;
Athènes l'attiroit, il n'a pu s'en cacher ;
Déjà de ses vaisseaux la pointe étoit tournée,
Et la voile flottoit aux vents abandonnée.
Va trouver de ma part ce jeune ambitieux,
OEnone; fais briller la couronne à ses yeux :
Qu'il mette sur son front le sacré diadème ;
Je ne veux que l'honneur do l'attacher moi-même.
Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder.
Il instruira mon flls dans l'art de commander ;
Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père :
Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.
Pour le fléchir enfin tente tous les moyens :
Tes discours trouveront plus d'accès que les miens
Presse, pleure, gémis ; peins-lui Phèdre mourante
Ne rougis point de prendre une voix suppliante :
Je t'avouerai do tout; je n'espère qu'en toi.
Va : j'attends ton retour pour disposer de moi.
SCÈNE II.
PHÈDRE.
O toi, qui vois la honte où je suis descendue,
Implacable Vénus, suis-je assez confondue!
Tu ne saurois plus loin pousser ta cruauté.
Ton triomphe est parfait; tous tes traits ont porté.
Cruelle, si tu veux une gloire nouvelle,
Attaque un ennemi qui te soit plus rebelle.
Hippolyte te fuit; et, bravant ton courroux,
Jamais à tes autels n'a fléchi les genoux ;
Ton nom semble offenser ses supcibes oreilles :
Déesse, venge-toi ; nos causes sont pareilles.
Qu'il aime... Mais déjà tu reviens sur tes pas,
OEnone ! On me déteste ; on ne t'écoute pas?
ACTE IIL Wn
SCÈNE III.
PHÈDRE, OEiXONE.
OENONE.
n faut d'un Yîùn amour étouffer la pensée,
Madame ; rappelez votre vertu passée :
Le roi, qu'on a cru mort, va paroltre à vos yeux ;
Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux.
Le peuple pour le voir court et se précipite.
Je sortois par votre ordre, et cherchois Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés...
PHEDRE.
Mon époux est vivant, CEnone ; c'est assez.
J'ai fait l'indigne aveu d'un amour qui l'outrage;
Il vit : Je ne veux pas en savoir davantage.
OENONE.
Quoi?
PHEDRE.
Je te l'ai prédit, mais tu n'as pas voulu :
Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu.
Je mourois ce matin digne d'être pleurée;
J'ai suivîtes conseils, je meurs déshonorée.
OENONE.
Vous mourez?
PHEDRE.
Juste ciel ! qu'ai-je fait aujourd'hui I
Mon époux va paroltre, et son fils avec lui !
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j'ose aborder son père.
Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés.
L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés !)
Penses-tu que, sensible à l'honneur de Thésée,
Il lui cache l'ardeur dont je suis embrasée ?
Laissera-t-il trahir et son peuple et son roi?
Pourra-t-il contenir l'horreur qu'il a pour moi?
Il se tairoit en vain : je sais mes perfidies,
QEnone, et ne suis point de ces femmes hardies
Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix.
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Je connois mes fureui-s, je les rappelle toutes :
Il me semble déjà que ces murs, que ces voûte»
Vont prendre la parole, et, prêts à m'accuser,
588 PHfiDRB.
Attendent mon époux pour le désabuser.
HouroQs : de tant d'horreurs qu'un trépas me délivra
Est-ce an malheur si grand que de cesser de vivre ' i
La mort aux malheureux ne cause point d'effroi j
le ne crains que le nom que Je laisse après mol.
Pour mes tristes enfants quel affreux héritage !
Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ;
Mais, quelque juste orgueil qu'inspire un sang si beau,
Le crime d'une mère est un pesant fardeau.
Je tremble qu'un discours, hélas! trop véritable,
Un jour ne leur reproche une mère coupable.
Je tremble qu'opprimés de ce poids odieux
L'an ni l'autre jamais n'osent lever les yeux.
CENONE.
Il n'en faut point douter, je les plaiiijs l'un et l'autrej
Jamais crainte ne fui plus juste que la vôtre.
Hais à de tels affronts pourquoi les exposer?
Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer?
C'en est fait : on dira que Phèdre , trop coupable.
De son époux trahi fuit l'aspect redoutable.
Hippolyte est heureux qu'aux dépens de vos Jour»
Vous-même en expirant appuyez ses discours.
A votre accusateur que pourrai-je répondre?
Je serai devant lui trop facile à confondre :
De Bon triomphe affreux Je le verrai Jouir,
Et conter »otre honte & qui voudra l'ouïr.
Ahï que plutôt du ciel la flamme me dé.vor« !
Mais, ne me trompez point, vous est-il cher eû&»iet
De quel œilvoyei-vous ce prince audacieux?
PHÈDRE.
Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeax.
OENONB.
Pourquoi donc lui céder une victoire entière?
Vous le craignez : osez l'accuser la première
Du crime dont il peut vous charger aujourd'hui.
Qui vous démentira ? Tout parle contre lui :
Son épée en vos mains heureusement laissée,
Votre trouble présent, votre douleur passée.
Son père par vos cris dès longtemps prévenu,
1. c Utquo adaone mon miseram e5t? >
lyœaiLX. Enéide, Uv.xn^
ACTE III 589
Et déjà son exil par vous-même obtenu.
PHÈDRE.
Moi , que j'ose opprimer et noircir l'innocence!
ŒNONE.
Mon zèle n'a besoin que de votre silence.
Tremblante comme vous, j'en sens quelques remords.
Vous me verriez plus prompte affronter mille morts.
Mais, puisque je vous perds sans ce triste remède.
Votre vie est pour moi d'un prix à qui tout cède :
Je parlerai. Thésée, aigri par mes avis.
Bornera sa vengeance à l'exil de son fils :
Un père, en punissant, madame, est toujours père;
Un supplice léger suffit à sa colère.
Mais, le sang innocent dût-il être versé,
Que ne demande point votre honneur menacé?
C'est un trésor trop cher pour oser le commettre.
Quelque loi qu'il vous dicte, il faut vous y soumettre,
Madame ; et pour sauver votre honneur combattu ,
Il faut immoler tout, et môme la vertu.
On vient; je vois Thésée.
PHÈDRE.
Ah ! je vois Hippolyte;
Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite.
Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi.
Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.
SCÈNE IV.
THÉSÉE, PHÈDRE, HIPPOLYTE, TUKRAMÈNE,
œNONE.
THÉSÉE.
La fortune à mes yeux cesse d'être opposée.
Madame, et dans vos bras met...
PHÈDRE.
Arrêtez, Thésée.
Et ne profanez point des transports si charmants :
Je ne mérite plus ces doux empressements;
Vous êtes offensé. La fortune jalouse
N'a pas en votre absence épargné votre épouse.
Indigne de vous plaire et de vous approcher,
Ja ne dois désormais songer qu'à me cacher.
590 PHÊDRB.
SCÈNE V.
THÉSÉE, HIPPOLYTE, THÉRAMÈNB.
THÉSÉE.
Quel est l'étrange accueil qu'on fait à votre père,
Mon fils?
HIPPOLYTE.
Phèdre peut seule expliquer ce mystère.
Mais , si mes vœux ardents vous peuvent émouvoir.
Permettez-moi , seigneur, de ne la plus revoir ;
Souffrez que pour jamais le tremblant Hippolyte
Disparoisse des lieux que votre épouse habite.
THÉSÉE.
Vous, mon fils, me quitter?
HIPPOLTTE.
Je ne la cherchois pas;
C'est vous qui sur ces bords conduisîtes ses pas.
Vous daignâtes, seigneur, aux rives de Trézène
Confier en partant Aricie et la reine :
Te fus même chargé du soin de les garder.
Mais quels soins désormais peuvent me retarder?
Assez dans les forêts mon oisive jeunesse
Sur de vils ennemis a montré son adresse :
Ne pourrai-je , en fuyant u n indigne repos ,
D'un sang plus glorieux teindre mes javelots?
Vous n'aviez pas encore atteint l'âge où je touene.
Déjà plus d'un tyran , plus d'un monstre farouche
Avoit de votre bras senti la pesanteur;
Déjà, de l'insolence heureux persécuteur.
Vous aviez des deux mers assuré les rivages ;
Le libre voyageur ne craignoit plus d'outrages;
Hercule, respirant sur le bruit de vos coups.
Déjà de son travail se reposoit sur vous.
Et moi, fils inconnu d'un si glorieux père.
Je suis môme encor loin des traces de ma mère!
ïiouffrez que mon courage ose enfin s'occuper :
Sauffrez, si quelque monstre a pu vous échapper.
Que j'apporte à vos pieds sa dépouille honorable ,
Ou que d'un beau trépas la mémoire durable.
Éternisant des jours si noblement finis.
Prouve à tout l'univers que J'étois votre fils.
ACTB IIL 8M
TBisit.
Quevois-je? Quelle horreur dans ces lieux répandae
Fait fuir devant mes yeux ma famille éperdue?
Si je reviens si craint et si peu désiré,
O ciel! de ma prison pourquoi m'as-tu tiré?
le n'avois qu'un ami : son imprudente flamme
Du tyran de l'Épire alloit ravir la femme;
fe servois à regret ses desseins amoureux;
liais le sort irrité nous aveugloit tous deux.
Le tyran m'a surpris sans défense et sans armes.
l'ai vu PirithoQs, triste objet de mes larmes,
Livré par ce barbare à des monstres cruels
Qu'il nourrissoit du sang des malheureux mortels.
Moi-même il m'enferma dans des cavernes sombre».
Lieux profonds et voisins de l'empire des ombre?.
Les dieux, après six mois, enfin m'ont regardé :
J'ai su tromper les yeux par qui j'étois r;ardé.
D'un perfide ennemi j'ai purgé la nature ;
A ses monstres lui-même a servi de pâture.
Et lorsque avec transport je pense m'approcher
De tout ce que les dieux m'ont laissé de plus cher;
Que dis-je? quand mon âme, à soi-même rendue,
Vient se rassasier d'une si chère vue,
Je n'ai pour tout accueil que des frémissements ;
Tout fuit, tout se refuse à mes embrassements :
Et moi-môme, éprouvant la terreur que j'inspire.
Je voudrois être encor dans les prisons d'Épire.
Parlez. Phèdre se plaint que je suis outragé.
Qui m'a trahi? Pourquoi ne suis-je pas vengé?
La Grèce, à qui mon bras fut tant de fois utile,
A-t-elle au criminel accordé quelque asile?
Vous ne répondez point ! Mon fils, mon propre fils
Est-il d'intelligence avec mes ennemis?
Entrons : c'est trop garder un doute qui m'accable,
Connoissons à la fois le crime et le coupable :
Que Phèdre explique enfin le trouble où je la voi.
SCÈNE VI.
HIPPOLYTE, THÉRAMÈNE.
HIPPOLTTE.
Où tendoit ce discours qui m'a glacé d'effroi?
592 P H B D R B.
Phèdre, toujours en proie à sa fureur extrême,
Veut-elle s'accuser et se perdre elle-même?
Dieux ! que dira le roi ? Quel funeste poison
L'amour a répandu sur toute sa maison !
Moi-même, plein d'un feu que sa haine réprouve,
Quel il m'a vu jadis , et quel il me retrouve !
De noirs pressentiments viennent m'épouvanter.
Mais l'innocence enlin n'a rien à redouter :
Allons : cherchons ailleurs par quelle heureuse adret>!>f
Je pourrai de mon père émouvoir la tendresse ,
El lui dire un amour qu'il peut vouloir troubler,
Hais que tout son pouvoir ne sauroit ébranler.
PIN DU TROISIÈME ACTB.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I.
THÉSÉE, ŒNONE.
THÉSÉE
Aht qu'est-ce que j'entends? Un traUre, un téméraire
Préparoit cet outrage à l'honneur de son père
Avec quelle rigueur, destin , tu me poursuis
Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis.
O tendresse ! ô bonté trop mal récompensée !
Projets audacieux! détestable pensée!
Pour parvenir au but de ses noires amours,
L'insolent de la force empruntoit le secours!
J'ai reconnu le, fer, instrument de sa rage.
Ce fer dont Je l'armai pour un plus noble usage.
Tous les liens du sang n'ont pu le retenir!
fit Phèdre différoit à le faire punir !
Le silence de Phèdre épargnoit le coupable !
OENONE.
Phèdre épargnoit plutôt un père déplorable ^
Honteuse du dessein d'uD aoaant furieux
ACTE IV. 593
Et du feu criminel qu'il a pris dans ses yeux,
Phèdre mouroit, seigneur, et sa main meurtrière
Éteignoit de ses yeux l'innocente lumière.
J'ai vu lever le bras, j'ai couru la sauver,
Moi seule à votre amour j'ai «u la conserver :
Et, plaignant à la fois son trouble et vos alarmes ,
J'ai servi, malgré moi, d'interprète à ses larmes.
THÉSÉE.
Le perfide ! il n'a pu s'empêcher de pâlir :
De crainte, en m'abordant, je l'ai vu tressaillir.
Je me suis étonné de son peu d'allégresse;
Ses froids embrassements ont glacé ma tendressCp
Mais ce coupable amour dont il est dévoré
Dans Athènes déjà s'étoit-il déclaré?
OENONE.
Seigneur, souvenez-vous des pJaintes de la reine :
Dn amour criminel causa toute sa haine.
THÉSÉE.
Et ce feu dans Trézène a donc recommencé?
OENONE.
Je vous ai dit , seigneur, tout ce qui s'est passé.
C'est trop laisser la reine à sa douleur mortelle;
Souffrez que je vous quitte et me range auprès d'elle.
SCÈNE II.
THÉSÉE, HIPPOLYTE.
THÉSÉE.
Ah ! le voici. Grands dieux ! à ce noble maintiea
Quel œil ne seroit pas trompé comme le mien T •
Faut-il que sur le front d'un profane adultère
Brille de la vertu le sacré caractère !
Et ne devroit-on pas à des signes certains
Reconnoltre le cœur des perfides humains !
HIPPOLYTE.
Puis-]e vous demander quel funeste nuage,
Seigneur, a pu troubler votre auguste visage?
N'osez-vous confier ce secret à ma foi?
THÉSÉE.
Perfide ! oses-tu bien te montrer devant moi î
Monstre, qu'a trop longtemps épargné le tonnerre,
Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre.
594 PHÈDRE.
Apr^R que le transport d'un amour plein d'horreux
Jusqu'au lit de ton père a porté ta fureur.
Tu m'oses présenter une tôte ennemie !
Tu parois dans oes lieux pleins do ton infamie.
Et ne vas pas cherclier, sous un ciel inconnu,
Des pays où mon nom ne soit point parvenu !
Fuis, traître! Ne viens point braver ici ma haine,
Et tenter un courroux que je retiens à peine :
C'est bien assez pour moi de l'opprobre éternel
D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel ,
Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire,
De mes nobles travaux vienne souiller la gloire ,
Fuis : et, si tu ne veux qu'un châtiment soudain
T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main ,
Prends garde que janiais l'astre qui nous éclaire
Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.
Fuis, dis-je; et sans retour précipitant tes pas,
De ton horrible aspect purge tous mes États.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
D'infâmes assassins nettoya ton rivage.
Souviens-toi que , pour prix de mes efforts heureux
Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux.
Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle
Je n'ai point imploré ta puissance immortelle;
Avare du secours que j'attends de tes soins.
Mes vœux t'ont réservé pour de plus grands besoins t
Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père;
J'abandonne ce traître à toute ta colère ;
Étouffe dans son sang ses désirs effrontés :
Thésée à tes fureurs connoîtra tes bontés.
HIPPOLYTE.
D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte!
Un tel excès d'horreur rend mon ame interdite ;
Tant de coups imprévus m'accablent à la fois.
Qu'ils m'ôtent la parole et m'étoufifent la voix.
THÉSÉE.
Traître , tu prétendois qu'en un lâche silence
Phèdre enseveliroit ta brutale insolence :
Il falloit, en fuyant, ne pas abandonner,
Le fer qui dans ses mains aide à te condamner {
Ou plutôt il falloit, comblant ta perfidie.
Lui ravir tout d'un coup la parole et la vie.
ACTE IV 595
HIPPOLTTB.
D'un mensonge si noir justement irrité,
le devrois faire ici pjirler la vérité ,
Seigneur; mais je supprime un secret qui voas toache.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche ,
Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis.
Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes;
'Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacrés :
\insi que la vertu, le crime a ses degrés;
F.t jamais on n'a vu la timide innocence
Passer subitement à l'extrême licence.
La jour seul ne fait point d'un mortel vertueux
Cn perfide assassin , un lâche incestueux.
Élevé dans le sein d'une chaste héroïne.
Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
l'itthée, estimé sage entre tous les humains,
Baigna m'instruire encore au sortir de ses mains.
Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage;
Mais si quelque vertu m'est tombée en partage.
Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu'on ose m'imputer.
C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce.
J'ai poussé la vertu jusque» à la rudesse :
On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur.
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Et l'on veut qu'Hippolyte, épris d'un feu profane...
THÉSÉE.
Oui, c est ce même orgueil, lâche ! qui te condamne.
Je vois de tes froideurs le ])rincipe odieux :
Phèdre seule charmoit tes impudiques yeux ;
Et pour tout autre objet ton âme indifférente
Dédaignoit de brûler d'une âamme innocente.
HIPPOLYTE
Non, mon père, ce cœur, c'est trop vous le celer.
N'a point d'un chaste amour dédaigné de brûler.
Je confesse à vos pieds ma véritable offense :
J'aime, j'aime, il est vrai, malgré votre défense.
Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ;
La fille de Pallante a vaincu votre fils:
Je l'adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle.
596 PHÈDRE.
Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.
THÉSÉE.
Tu l'aimes? ciel ! Mais non, l'artifice est grossier:
Tu te feins criminel pour te justifier.
IIIPPOLYTE.
Seigneur, depuis six mois je l'évite et je l'aime ;
Je venois , en tremblant , vous le dire à vous-môme.
Ué quoi ! de votre erreur rien ne vous peut tirer l
Par quel afTreux serment faut-il vous rassurer?
Que la terre, le ciel, que toute la nature...
THÉSÉE.
Toujours les scélérats ont recours au parjure.
Cesse, cesse, et m'épargne un importun discours,
Si ta fausse vertu n'a point d'autre secours.
HIPPOLYTE.
Elle vous parolt fausse et pleine d'artifice :
Phèdre au fond de son cœur me rend plus de justice.
THÉSÉE.
Ah ! que ton impudence excite mon courroux !
HIPPOLYTE.
Quel temps à mon exil, quel heu prescrivez-vous î
THÉSÉE.
Fusses-tu par delà les colonnes d'Alcide ,
Je me croirois encor trop voisin d'un perfide.
HIPPOLYTE.
Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez ,
Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnei!
THÉSÉE.
Va chercher des amis dont l'estime funeste
Honore l'adultère , applaudisse à l'inceste ;
Des traîtres, des ingrats sans honneur et sans loi,
Dignes de protéger un méchant tel que toi.
HIPPOLYTE.
Vous me parlez toujours d'inceste et d'adultère :
Je me tais. Cependant Phèdre sort d'une mère,
Phèdre est d'un sang, seigneur, vous le savez trop bien,
De tout'es ces horreurs plus rempli que le mien.
THÉSÉE.
Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue?
Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue;
Sors , traître : n'attends pas qu'un père furieux
Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.
A.CTE IV. son
SCÈNE III.
THÉSÉE.
Misérable, tu cours à ta perte infaillible I
Neptune, par le fleuve aux dieux mêmes terrible
M'a donné sa parole, et va l'exécuter.
Un dieu vengeur te suit, tu ne peux l'éviter.
Je t'aimois; et je sens que, malgré ton offense,
Mes entrailles pour toi se troublent par avance.
Mais à te condamner tu m'as trop engagé :
Jamais père, en effet, fut-il plus outragé !
Justes dieux, qui voyez la douleur qui m'accable,
Ai-je pu mettre au jour un enfant si coupable I
SCÈNE IV.
THÉSÉE, PHÈDRE.
PHÈDRE.
Seigneur, je viens à vous, pleine d'un juste effroi ;
Votre voix redoutable a passé jusqu'à moi :
Je crains qu'un prompt effet n'ait suivi la menace.
S'il en est temps encore, épargnez votre race.
Respectez votre sang ; j'ose vous en prier :
Sauvez-moi de l'horreur de l'entendre crier ;
Ne me préparez point la douleur éternelle
De l'avoir fait répandre à la main paternelle.
TUÉSÉE.
Non , madame , en mon sang ma main n'a point trempé ;
Mais l'ingrat toutefois ne m'est point échappé :
Une immortelle main de sa perte est chargée ,
Neptune me la doit; «t vous serez vengée.
PHÈDRB.
Neptune vous la doit! Quoi! vos vœux irrités...
THÉSÉB.
Quoi ! craignez-vous déjà qu'ils ne soient écoutésl
Joignez-vous tien plutôt à mes vœux légitimes :
Dans toute leur noirceur retracez-moi ses crimes ;
Échauffez mes transports trop lents, trop retenus.
Tous ses crimes encor ne vous sont point connus ;
Sa fureur contre vous se répand en injures;
Votre bouche, dit-il, est pleine d'impostures;
Il soutient au'Aricie a son cœur, a sa foi ,
598 PIIÈDRB.
Qu'il Taime.
PHÈDRB.
Quoi, seigneur!
THÉS ÉE.
Il Ta dit devant mol t
Mais je sais rejeter un frivole artifice.
Espérons de Neptune une prompte justice :
Je vais moi-même encore au pied de ses autels
Le presser d'accomplir ses serments immortels.
SCÈNE V.
PHÈDRE.
Il sort. Quelle nouvelle a frappé mon oreille !
Quel feu mal étouffé dans mon cœur se réveille !
Quel coup de foudre, ô ciel ! et quel funeste avis!
Je volois tout entière au secours de son fils ;
Et, m'arrachant des bras d'OEnoue épouvantée.
Je cédois au remords dont j'étois tourmentée.
Qui sait même où m'alloit porter ce repentir?
Peut-être à m'accuser j'aurois pu consentir;
Peut-être, si la voix ne m'eût été coupée,
L'affreuse vérité me seroit échappée.
Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi!
Aricie a son cœur! Aricie a sa foi !
.\h, dieux! Lorsqu'à mes vœux l'ingrat inexorable
S'armoit d'un œil si fier, d'un front si redoutable.
Je pensois qu'à l'amour son cœur toujours fermé
Fût contre tout mon sexe également armé :
Une autre cependant a fléchi son audace;
Devant ses yeux cruels une autre a trouvé grâce.
Peut-être a-t-il un cœur facile à s'attendrir :
Je suis le seul objet qu'il ne sauroit souffrir.
Et je me chargeroi? du soin de le défendre !
SCÈNE VI.
PHÈDRE, CENONE.
PHÈDRE.
Chère OËuone, sais-tu ce que je viens d'apprendre?
(KNONE.
Non ; mais Jo viens tremblante, à uo vous point mentir
ACTE IV. 599
rai pâli du dessein qui vous a fait sortir ;
J'ai craint une fureur à vous-même fatale.
PHKDRE.
QBnone , qui l'eût cru î j'avois une rivale I
OENONE.
Comment 1
PHÈDRE.
Hippolyte aime ; et je n'en puis douter.
Ce farouche ennemi qu'on ne pouvoit dompter,
Qu'ofTensoit le respect, qu'importunoit la plainte,
Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte,
Soumis, apprivoisé, reconnoît un vainqueur :
Aricie a trouvé le chemin de son cœur.
OENONE.
Aricie I
PHÈDRE.
Ah ! douleur non encore éprouvée !
A quel nouveau tourment je me suis réservée !
Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,
La fureur de mes feui , l'horreur de mes remords.
Et d'un cruel refus l'insupportable injure,
N'étoit qu'un foible essai du tourment que j'endure.
Ils s'aiment! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux?
Comment se sont-ils vus? depuis quand? dans quels lieuil
Tu le savois : pourquoi me laissois-tu séduire?
De leur furtive ardeur ne pouvois-tu m'instruireî
Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher?
Dans le fond des forêts alloient-ils se cacher?
Hélas ! ils se voyoient avec pleine licence :
Le ciel de leurs soupirs approuvoit l'innocence;
Ils suivoient sans remords leur penchant amoureux;
Tous les jours se levoient clairs et sereins pour euil
Et moi , triste rebut de la nature entière
Je me cachois au jour, je fuyois la lumière;
La mort est le seul dieu que J'osois implorer.
J'attendois le moment où j'allois expirer;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor, dans mon mallieur de trop près observée,
Je n'osois dans mes pleurs me noyer à loisir.
Je goùtois en tremblant ce funeste plaisir;
Et, sous un front serein déguisant mes alarmes.
Il falloit bitn souvent me priver de mes larmes.
400 PHfcDRB
(KNONS.
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours?
Ils ne se verront plus.
PHÈDRE.
Ils s'aimeront toujours!
&a moment que je parle, ah, mortelle pensée!
Ils Dravent la fureur d'une amante insensée!
Malgré ce même exil qui va les écarter,
Ils font mille serments de ne se point quitter.
Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage;
Œnone , prends pitié de ma jalouse rage.
Il faut perdre Aricie; il faut de mon époux
Contre un sang odieux réveiller le courroux :
Qu'il ne se borne pas à des peines légères;
Le crime de la sœur passe celui des frères.
Dans mes jaloux transports je le veux implorer.
Que fais-je? Où ma raison se va-t-elle égarer?
Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore!
Mon époux est vivant, et moi je brûle encore!
Pour qui? Quel est le cœur où prétendent mes vœux?
Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.
Mes crimes désormais ont comblé la mesure :
Je respire à la fois l'inceste et l'imposture;
Mes homicides mains, promptes à me venger
Dans le sang innocent orûlent de se plonger.
Misérable! et je vis! et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue!
J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux;
Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux ;
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale;
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains;
Minos juge aux enfers tous les pâles humains.
Ah! combien frémira son ombre épouvantée.
Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers.
Et des crimes peut-être inconnus aux enfers!
Que diias-tu, mon père, à ce spectacle horrible?
Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible * ;
1. Racine^ ayant à peindre le dernier égarement de la passion, n'y
mêle aucun de ces traiU qui aentont la folie physique. Les idées de
ACTB IV. 6Di
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau ,
Toi-même de ton sang devenir le bourreau.
Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ; ,
Reconnois sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas! du crime affreux dont la honte me suit
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit :
Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivi»
Je rends dans les tourments une pénible vie.
OENONE.
Hé! repoussez, madame, une injuste terreur I
Regardez d'un autre œil une excusable erreur.
Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée :
Par un charme fatal vous fûtes entiaînée.
Est-ce donc un prodige inouï parmi nous?
L'amour n'a-t-il encor triomphé que de vous?
La foiblesse aux humains n'est que trop naturelle :
Uortelle, subissez le sort d'une mortelle.
Vous vous plaignez d'un joug imposé dès longtemps :
Les dieux mêmes, les dieux de l'Olympe habitants,
Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes,
Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.
PHÈDRE.
Qu'entends-je! Quels conseils ose-t-on me donner!
Ainsi donc jusqu'au bout tu veux m'empoisonner.
Malheureuse! voilà comme tu m'as perdue;
Au jour que je fuyois c'est toi qui m'as rendue.
Tes prières m'ont fait oublier mon devoir ;
J'évitois Hippolyte; et tu me l'as fait voir.
De quoi te chargeois-tu? Pourquoi ta bouclie impie
A-t-elle, en l'accusant, osé noircir sa vie?
11 en mourra peut-être, et d'un père insensé
Le sacrilège vœu peut-être est exaucé.
Phèdre ne sont point interrompues par ce désordre factice , qui n'est
qu'un charlatanisme d'auteur; les phrases ne sont pas coupées par
des points , par une foule de réticences affectées : tous ces prestige»
de l'école moderne, si favorables à la médiocrité, mais que le vën>
table talent dédaigne , n'étaient pas à la mode du temps de Racioe.
li 7 a de la suite et de la liaison dans le discours doX'bèdre, quoi-
qu'elle soit égarée par la passion , parce que toute ppjssioo a sa logi-
que , sa manière de raisonner, qu'elle suit constamment. Le poète
«ai «'écarts de cette marche ignore son art et le cueur numain.
(Okoffkot.-
502 PHÈDRB.
Je ne t'écoute plus. Va-t'en, monstre exécrable!
Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.
Puisse le juste ciel dignement te payer !
Et puisse ton supplice à jamais effrayer
Tous ceux qui , comme toi , par de lâches adresses ,
Des princes malheureux nourrissent les foiblesses ,
Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,
Et leur osent du crime aplanir le chemin!
Détestables flatteurs, présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste !
(ENONE, seule.
Ah, dieux! pour la servir j'ai tout fait, tout quitté;
Et j'en reçois ce prix! Je l'ai bien mérité.
PIN DU QUATRIÈME ACTB.
ACTE CINQUIEME
SCÈNE I.
HIPPOLYTE, ARICIE, ISMÈNE.
ARICIE.
Quoi! vous pouvez vous taire en ce péril extrême?
Vous laissez dans l'erreur un père qui vous aime?
Cruel , si , de mes pleurs méprisant le pouvoir,
Vous consentez sans peine h ne me plus revoir,
Partez ; séparez-vous de la triste Aricie ;
Mais du moins en partant assurez votre vie,
Défendez votre honner.r d'un reproche honteux.
Et forcez votre père à révoquer ses vœux :
Il en est temps eccor. Pourquoi , par quel caprice,
J-aissez-vous le champ libre à votre accusatrice?
Éclaircissez Thésée.
HIPPOLYTE.
Hél que n'ai-je point dit!
ACTE V. e»
Ai-je dû mettre aa jour l'opprobre de son lit?
Devois-je, en lui faisant un récit trop sincère.
D'une indigne rougeur couvrir le front d'un père?
Vous seule avez percé ce mystère odieux.
Mon cœur pour s'épancher n'a que vous et les dieui
Je n'ai pu vous cacher, jugez si je vous aime,
Tout ce que je voulois me cacher à moi-môme.
Mais songez sons quel sceau je vous l'ai révélé :
Oubliez, s'il se peut, que je vous ai parlé.
Madame; et que jamais une bouche si pure
Ne s'ouvre pour conter cette horrible aventure.
Sur l'équité des dieux osons nous confier;
Ils ont trop d'intérêt à me justifier :
Et Phèdre, tôt ou tard de son crime punie.
N'en sauroit éviter la juste ignominie.
Cest l'unique respect que j'exige de vous.
Je permets tout le reste à mon libre courroux :
Sortez de l'esclavage où vous êtes réduite;
Osez me suivre, osez accompagner ma fuite;
Arrachez-vous d'un lieu funeste et profané
Où la vertu respire un air empoisonné;
Profitez, pour cacher votre prompte retraite.
De la confusion que ma disgrâce y jette.
Je vous puis de la fuite assurer les moyens :
Vous n'avez jusqu'ici de gardes que les miens;
De puissants défenseurs prendront notre querelle;
Argos nous tend les bras, et Sparte nous appelle :
A nos amis communs portons nos justes cris ;
Ne souffrons pas que Phèdre, assemblant nos débris,
Du trône paternel nous chasse l'un et l'autre.
Et promette à son fils ma dépouille et la vôtre.
L'occasion est belle, il la faut embrasser...
Quelle peur vous retient? Vous semblez balancer!
Votre seu! intérec m'inspire cette audace :
Quand je suis tout de feu, d'où vous vient cette glaceî
Sur les pas d'un banni craignez-vous de marcher?
ARICIE.
Hélas! qu'un tel exil, seigneur, me seroitcherl
Dans quels ravissements, à votre sort liée.
Du reste des mortels je vivrois oubliée!
Mais, n'étant point unis par un lien si doux.
Me puis-je avec honneur dérober avec vous?
604 PHÈDRE.
Je sais que, sans blesser l'honneur le plus sévère,
Je me puis affranchir des mains de votre père :
Ce n'est point m'arracher du sein de mes parents;
Et la fuite est permise à qui fuit ses tyrans.
Mais voua m'aimez, seigneur; et ma gloire alarmée...
HIPPOLYTE.
Non , non , j'ai trop de soin de votre renommée.
On plus noble dessein m'amène devant vous :
Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.
Libres dans nos malheurs , puisque le ciel l'ordonne,
Le don de notre foi ne dépend de personne.
L'hymen n'est point toujours entouré de flambeaux.
Aux portes de Tré/<'::e, et parmi ces tombeaux,
Des princes de ma race antiques sépultures ,
Est un temple sacré formidable aux parjures.
C'est là que les mortels n'osent jurer en vain :
Le perfide y reçoit un châtiment soudain ;
Et, craignant d'y trouver la mort inévitable.
Le mensonge n'a point de frein plus redoutable.
Là, si vous m'en croyez, d'un amour éternel
Nous irons confirmer le serment solennel ;
Nous prendrons à témoin le dieu qu'on y révère;
Nous le prierons tous deux de nous servir de père.
Des dieux les plus sacrés j'attesterai le nom,
Et la chaste Diane, et l'auguste Junon ;
Et tous les dieux enfin, témoins de mes tendresses.
Garantiront la foi de mes saintes promesses.
AB ICIE.
Le roi vient : fuyez, prince, et partez promptement.
Pour cacher mon départ je demeure un moment.
Allez; et laissez-moi quelque fidèle guide.
Qui conduise vers vous ma démarche timide.
SCÈNE II.
THÉSÉE, ARICIE, ISMÈNE.
THÉSÉE.
Dieux 1 éclairez mon trouble, et daignez à mes yeux
Montrer la vérité, que je cherclie en ces lieux !
ARICIE.
Songe à tout, chère Ismène, et sois prête à la fuite.
ACTE r. 605
SCÈNE III.
IHÉSÉE, ARÎCIE.
THéséE.
Vous changez de couleur, et semblez interdit* ,
Madame : que faisoit Hippolyte en ce lieuî
ARICIE.
Seigneur, il me disoit un éternel adieu.
THÉSÉE.
Vos yeux ont su dompter ce rebelle couragnjf
Et ses premiers soupirs sont votre heureux ouvra)^
ARICIE.
Seigneur, je ne vous puis nier la vérité :
De votre injuste haine il n'a pas hérité;
n ne me traitoit point comme une criminelle.
THÉSÉE.
J'entends : il vous juroit une amour éternelle.
Ne vous assurez point sur ce cœur inconstant;
Car à d'autres que vous il en juroit autant.
ARICIE.
Lui, seigneur?
THÉSÉE.
Vous deviez le rendre moins volage :
Comment soufTriez-vous cet horrible partage?
ARICIE.
Et comment souffrez-vous que d'horribles discours
D'une si belle vie osent noircir le cours?
Avez-vous de son cœur si peu de connoissanceî
Discernez-vous si mal le crime et l'innocence?
Faut-il qu'à vos yeux seuls un nuage odieux
Dérobe sa vertu qui brille à tous les yeux !
Ah ! c'est trop le livrer à des langues perfides.
essez : repentez-vous de vos vœux homicides ;
raignez , seigneur, craignez que le ciel rigoureui
Ne voua haïsse assez pour exaucer vos vœux.
Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes :
Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.
THÉSÉE.
Non, vous voulez en Tain couvrir son attentat :
Votre amour vous aveugle en faveur de l'ingrat.
Mais j'en crois des témoins certains, irréprochables;
34
«08 PHÈDRK
J'ai vu, j'ai vu couler des larmes véritables.
ARICIE.
Prenez garde, seigneur : vos invincibles mains
Ont de monstres sans nombre affranchi les humainsi
Mais tout n'est pas détruit, et vous en laissez vivre
Un... Votre fils, seigneur, me défend de poursuivre.
Instruite du respect qu'il veut vous conserver,
Je l'affligerois trop si j'osois achever.
J'imite sa pudeur, et fuis votre présence
Pour n'être pas forcée à rompre le silence.
SCÈNE IV.
THÉSÉE.
Quelle est donc sa pensée? et que cache un discours
Commencé tant de fois, interrompu toujours?
Veulent-ils m'éblouir par une feinte vaine?
Sont-ils d'accord tous deux pour me mettre à la gêne?
Mais moi-même, malgré ma sévère rigueur.
Quelle plaintive voix crie au fond de mon coeur?
Une pitié secrète et m'afflige et m'étonne.
Une seconde fois interrogeons Œnone :
Je veux de tout le crime être mieux éclairci.
Gardes, qu'CEnone sorte, et vienne seule ici.
SCÈNE V.
THÉSÉE, PANOPE.
PANOPE.
rignore le projet que la reine médite.
Seigneur; mais je crains tout du transport qui l'agite.
Un mortel désespoir sur son visage est peint;
La pâleur de la mort est déjà sur son teint.
Déjà, de sa présence avec honte chassée.
Dans la profonde mer Œnone s'est lancée.
On ne sait point d'où part ce dessein furieux ;
Et les flots pour jamais l'ont ravie à nos yeux.
THiSÉK.
Qu'entends-Je?
ACTE V. ao7
PANOPE.
Son trépas n'a point calmé la reiuet
Le trouble semble croître en son âme incertaine.
Quelquefois, pour flatter ses secrètes douleurs.
Elle prend ses enfants et les baigne de pleurs;
Et soudain, renonçant à l'amour maternelle.
Sa main avec horreur les repousse loin d'elle i
Elle porte au hasard ses pas irrésolus;
Son œil tout égaré ne nous reconnoit plus;
Elle a trois fois écrit; et, changeant de pensée.
Trois fois elle a rompu sa lettre commencée.
Daignez la voir, seigneur; daignez la secourir.
THÉSÉE.
O ciel ! Œnone est morte , et Phèdre veut mourir >
Qu'on rappelle mon fils, qu'il vienne se défendre;
Qu'il vienne me parler, je suis prêt de l'entendre.
(Seul.)
Ne précipite point tes funestes bienfaits,
Neptune ; j'aime mieux n'être exaucé jamais.
J'ai peut-être trop cru des témoins peu fidèles.
Et j'ai trop tût vers toi levé mes mains cruelles.
Ah I do quel désespoir mes vœux seroient suivis 1
SCÈNE VI.
THÉSÉE, THÉRAMÈNE.
THÉSÉE.
Théramène, est-ce toi? Qu'as-tu fait de mon fils?
Je te l'ai confié dès l'âge le plus tendre.
Mais d'où naissent les pleurs que je te vois répandre?
Que fait mon fils?
THÉRAMÈNE.
O soins tardifs et superflus l
Inutile tendresse ! Hippolyte n'est plus.
THÉSÉE.
Dieux I
THÉRAMÈNE.
J'ai vu des mortels périr le plus aimable,
Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupable.
THÉSÉE.
Mon fil» n'est plus! Hé quoi ! auand ]o lui tends 1er itras.
608 PHEDRii
Les dieux impatients ont hâté son trépas!
Quel coup me Ta ravi? quelle foudre soudaincî
THÉRAM ÈNE.
A peine nous sortions des portes de Trézène,
Il étoit sur son char ; ses gardes affligés
Imitoient son silence, autour de lui rangés;
Il suivoit tout pensif le chemin de Mycènes ;
Sa main sur les chevaux laissoit flotter les rênes;
Ses superbes coursiers, qu'on voyoit autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'œil morne maintenant, et la tête baissée,
Sembloient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots.
Des airs en ce moment a troublé le repos;
Et, du sein de la terre, une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé;
Des coursiers attentifs le crin s'est liérissé.
Cependant, sur le dos de la plaine liquide,
S'élève à gros bouillons une montagne humide;
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux.
Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes;
Indomptable taureau, dragon impétueux.
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage;
La terre s'en émeut, l'air en est infecté;
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Tout fuit; et, sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul , digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sftre^
11 lui fait dans le flauc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant ,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
Qui les couvre de feu, de sang, et de fumée.
La frayeur les emporte; et, sourds à cette fois,
Ils ne connoissent plus ni le frein ni la voix;
ACTE V. 809
En efforts impuissants leur maître se consume
Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux.
Un dieu qui d'aiguillons pressoit leur flanc poudreux.
A travers les rochers la peur les précipite;
L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé;
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
Excusez ma douleur : cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fila
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
n veut les rappeler, et sa voix les effraie;
Ils courent : tout son corps n'est bientôt (ju'une plaid.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
J'y cours en soupirant, et sa garde me suit :
De son généreux sang Ja trace nous conduit;
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle; et, me tendant la main.
Il ouvre un œil mourant, qu'il referme soudain;
« Le ciel , dit-il , m'arrache une innocente vie.
« Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
• Cher ami, si mon père un jour désabusé
« Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,
« Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
« Dis lui qu'avec douceur il traite sa captive;
« Qu'il lui rende... « A ce mot, ce héros expiré
N'a laisse dans mes bras qu'un corps défiguré:
Triste objet où des dieux triomphe la colère:
Et que méconnoitroit l'œil même de son père.
THÉSÉB.
G mon fils! cher espoir que je me suis ravil
Inexorables dieux, qui m'avez trop servi !
A quels morlels regrets ma vie est réservée I
THÉRAMBNE.
La timide Aricie est alors arrivée :
Elle venoit, seigneur, fuyant votre courroux,
A la face des dieux l'accepter pour époux,
(jiy PHEDRE.
Elle approche; elle voit l'herbe rouge et fumante;
-,!le voit (quel objet pour les yeux d'une amante!
Hippolyte étendu , sans forme et sans couleur.
Elle veut quelque temps douter de son malheur;
Et , ne CD nnoissant plus ce héros qu'elle adore ,
Kilevoit Hippolyte, et le demande encore.
Mais, trop sûre à la fin qu'il est devant ses yeux,
l*ar un triste regard elle accuse les dieux;
Et froide, gémissante, et presque inanimée.
Aux pieds de son amant elle tombe pâmée.
Ismène est auprès d'elle; Ismène, tout en pleurs,
La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs.
Et moi, je suis venu , détestant la lumière.
Vous dire d'un héros la volonté dernière,
Et m'acquitter, seigneur, du malheureux emploi
Dont son cœur expirant e'est repesé sur moi.
Mais j'aperçois venir sa mortelle ennemie.
SCÈNE VIL
THÉSÉE, PHÈDRE, THÉRAMÈNE, PANOï-E,
GARDES.
THÉSÉE,
Hé bien! vous triomphez, et mon fils est sans vie!
Ah! que j'ai lieu de craindre; et qu'un cruel soupçoi
L'excusant dans mon cœur, m'alarme avec raison !
Mais, madame, il est mort, prenez votre victime;
Jouissez de sa perte, injuste ou légitime :
Je consens que mes yeux soient toujours abusés.
Je le crois criminel , puisque vous l'accusez.
Son trépas à mes pleurs offre assez de matières
Sans que j'aille chercher d'odieuses lumières.
Qui, ne pouvant le rendre à ma juste douleur,
Peut-être ne feroient qu'accroître mon malheur.
LMSsez-moi, loin de vous, et loin de ce rivage.
De mon fils déchiré fuir la sanglante image.
Confus, persécuté d'un mortel souvenir.
De l'univers entier je voudrois me bannir.
Tout semble s'élever contre mon injustice;
L'éclat de mon nom même augmente mon supplice t
:Moîn3 connu des mortels, je me cacheroi» mieux.
ACTB V. CH
Jt hais jusques aux soins dont m'honorent les dieux;
Et je m'en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,
Sans plus les fatiguer d'inutiles prières.
Quoi qu'ils fissent pour moi, leur funeste bonté
Ne me sauroit payer de ce qu'ils m'ont ôté.
PHBDRB.
Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence;
Il faut à votre fils rendre son innocence :
Il n'étoit point coupable *^
THÉSÉE.
Ail ; pci^i înfortonél
Et c'est sar votre foi que je l'ai condamné !
Cruelle ! pensez-vous être assez excusée...
PHÈDRE.
Les mome;its me sont chers; écoutez-moi, Tliésée :
C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane , incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste :
La détestable OEnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu'Ilippolyte, instruit de ma fureur.
Ne découvrît un feu qui lui faisoit horreur :
La perfide , abusant de ma foiblesse extrême ,
S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.
Elle s'en est punie, et, fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer auroit déjà tranché ma destinée;
Mais je laissois gémir la vertu soupçonnée :
J'ai .voulu , devant vous exposant mes remords ,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu;
Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage
Et le ciel et l'époux que ma présence outrage;
fit la mort, à mes yeux dérobant la clarté.
Rend au jour qu'ils souilloient toute sa pureté.
PANOPE.
Elle expire , seigneur !
1. Racine t'était propoié d'inspirer plus de pitié pour Phèdre coa-
pable que pour Hi^polyte innocent, et, par on prodige de son ait,
îi Y est parvenu. ( Lahabpb.)
«la PHËDRB.
TIIBSÉE.
D'une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
allons, de mon erreur, hélas! trop éclaircis,
Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils 2
\lIons de ce cher fils embrasser ce qui reste ,
Expier la fureur d'un vœu que je déteste :
Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités;
Kt, pour mieux apaiser ses mânes irrités.
Que, malgré les complots d'une injuste famille
Soû amante aujourd'hui me tienne lieu de fiiiet
»1N <DB PBIpa»
ESTHER
TRAGÉDIE
TIRÉE DE l'Écriture sainte
1689
PRÉFACE
La célèbrs maison de Saint-Cyr ayant été principalement
établie pour élever dans la piété un fort grand nombre de
Jeunes demoiselles rassemblées de tous les endroits du
royaume , on n'y a rien oublié de tout ce qui ponvoit con-
tribuer & les rendre capables de servir Dieu dans Les difîé-
rents états où il lui plaira de les appeler. Mais en leur mon-
trant les choses essentielles et nécessaires, on ne néglige
pas de leur apprendre celles qui peuvent servir à leur polir
l'esprit, et à leur former le jugement. On a imaginé pour
cela plusieurs moyens, qui, sans le» détourner de leur tra-
vail et de leurs exercices ordinaires, les instruisent en les
divertissant; ou leur met, pour ainsi dire, à profit leurs
heures de récréation : on leur fait faire entre elles, sur leurs
principaux devoirs, des conversations ingénieuses qu'on leur
a composées exprès, ou qu'elles-mêmes composent sur-le-
champ; on les fait parler sur les histoires qu'on leur a lues,
ou sur les importantes vérités qu'on leur a enseignées; on
leur fait réciter par cœur et déclamer les plus beaux en-
liioits des meili'^urs poètes : et cela leur sert surtout à les
d'ifaire de q»2anlilé de mauvaises prononciations qu'elles
pourroient avoir apportées de leurs provinces; on a soin
aussi de (aire apprendre à chanter à celles qui ont de la
voix, ei on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut
810 PRÉPACB.
amuser innocemment, et qu'elles peuvent employer un jour
à chanter les louanges de Dieu.
Mais la plupart des plus excellents vers de notre langue
ayant été composés sur des matières fort profanes, et nos
plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles
et efféminées, capables de faire des impressions dangereuses
sur de jeunes esprits, les personnes illustres qui ont bien
voulu prendre la principale direction de cette maison ont
souhaité qu'il y eût quelque ouvrage qui, sans avoir tous
ces défauts, pût produire une partie de ces bons effets. Elles
me firent l'honneur de me communiquer leur dessein, et
même do me demander si je ne pourrois pas faire sur quel-
que sujet de piété et de morale une espèce do poëme où le
chant fût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui
rendît la chose plus vive et moins capable d'ennuyer.
Je leur proposai le sujet d'EsUier, qui les frappa d'abord,
cette histoire leur paroissant pleine de grandes leçons d'a-
mour de Dieu, et de détachement du monde au milieu du
monde môme. Et je crus de mon côté que je trouverois assez
de facilité à traiter ce sujet : d'autant plus qu'il me sembla
que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu
considérables de l'Écriture sainte, ce qui seroit, à mon avis,
une espèce de sacrilège, je pourrois remplir toute mon
action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi
dire, a préparées.
J'entrepris donc la chose : et je m'aperçus qu'en travail-
lant sur le plan qu'on m'avoit donné, j'exécutois en quelque
sorte un dessein qui m'avoit souvent passé dans l'esprit,
qui étoit de lier, comme dans les anciennes tragédies
grecques, lo chœur et le chant avec l'action, et d'employer
& chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur
que les païens employoicnt i chanter les louanges de leurs
fausses divinités.
A dire vrai, je no pensois guère que la chose dût être
aussi publique qu'elle l'a été. Mais les grandes vérités de
l'Écriture, et la manière sublime dont elles y sont énon-
PRBPACB. 617
cées, pour peu qu'on les présente, m^me imparlaîtement
aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper; et
d'ailleurs ces jeunes demoiselles ont déclamé ec chanté cet
ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie et tant de
piété, qu'il n'a pas été possible qu'il demeurât renfermé
dans le secret de leur maison : de sorte qu'un divertisse-
ment d'enfants est devenu le sujet de l'empressement és
toute la cour, le roi lui-même, qui en avoit été touché,
n'ayant pu refuser à tout ce qu'il y a de plus grands sei-
gneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction de voir,
par le plaisir qu'ils y ont pris, qu'on se peut aussi bien di-
vertir aux choses de piété, qu'à tous les spectacles profan es.
Au reste, quoique j'aie évité soigneusement de mêler le
profane avec le sacré, j'ai cru néanmoins que je pouvois
emprunter deux ou trois traits d'Hérodote, pour mieux
peindre Assuérus : car j'ai suivi le sentiment de plusieurs
savants interprètes de l'Écriture, qui tiennent que ce roi «st
le même que le fameux Darius, fils d'Hystaspe, dont parle
cet historien. En effet, ils en rapportent quantité de preu-
ves, dont quelques-unes me paroissent des démonstrations.
Mais je n'ai pas jugé à propos de croire ce même Hérodote
sur sa parole, lorsqu'il dit que les Perses n'élevoient ni tem .
pies, ni autels, ni statues à leurs dieux, et qu'ils ne se ser-
voient point de libations dans leurs sacrifices. Son témoi-
gnage est expressément détruit par l'Écriture, aussi bien
que par Xénophon , beaucoup mieux instruit que lui des
mœurs et des affaires de la Perse, et enfin par Quinte-Curce.
On peut dire que l'unité de lieu est observée dans cette
pièce, en ce que toute l'action se passe dans le valais d'As-
suérus. Cependant, comme on vouloit rendre ce divertisse-
ment plus agréable à des enfants, en jetant quelque variété
dans les décorations, cela a été cause que je n'ai pas gardé
cette unité avec la même rigueur que j'ai fait autrefois dans
mes tragédies.
Je crois qu'il est bon d'avertir ici que bien qu'il y ait
Jans Eslher des personnages d'hommes , ces personnages
«18 prspacb.
n'ont pas laissé l'être représentés par des filles avec toute
la bienséance de leur sexe. La chose leur a été d'autant plus
aisée , qu'anciennement les habits des Persans et des Juifs
étoient de longues robes qui tomboient jusqu'à terre.
Je ne puis me résoudre à finir cette préface sans rendre
à celui qui a fait la musique la justice qui lui est due, et
sans confesser franchement que ses chants ont fait un des
plus grands agréments de la pièce*. Tous les connoisseurs
demeurent d'accord que depuis longtemps on n'a point en-
tendu d'airs plus touchants ni plus convenables aux paroles.
Quelques personnes ont trouvé la musique du dernier choeur
un peu longue, quoique très-belle. Mais qu'auroit-on dit de
ces jeunes Israélites qui avoient tant fait de vœux à Dieu
pour être délivrées de l'horrible péril où elles étoient, si,
ce péril étant passé, elles lui en avoient rendu de médiocres
actions de grâces? Elles auroient directement péché contre
la louable coutume de leur nation , où l'on ne recevoit de
Dieu aucun bienfait signalé, qu'on ne l'en remerciât sur-
le-champ par de fort longs cantiques : témoin ceux de Marie,
sœur de Moïse, de Débora et de Judith, et tant d'autres
dont l'Écriture est pleine. On dit même que les Juifs, encore
aujourd'hui , célèbrent par de grandes actions de grâces le
jour où leurs ancêtres furent délivré» par Esther de i
cruauté d'Aman.
l. Ce mosicieii s'appelait Moraau-
ESTHER
PERSONNAGES*
ASSUÉRUS, roi de Perse.
BSTHBR, reine de Perse.
MARDOCHÉE, oncle d'Bsther.
AMAN, favori d'Assuéms.
ZARÈS, femme d'Aman.
HYDASPB, officier da palais intérlenr d'Assafra.
ASAPH, autre officier d'Assuéro;.
ÉLISE, confidente d'Esther.
THAMAR, Israélite de la snite d'Esther.
Oardbs dd roi AssoiRUS.
CHSUR DB JBUNKa FILLBS ISRAÉLITIS.
La seine est à Stise, dans le palais d'Assuerus.
LA PlâTB fait le Prologue.
I. Dans le privilège accordé aux dames de Saint-Cyr pour faire
Imprimer Esiher, cette pièce ne porte pas le titre de tragédie , mais
teulement d'ouvrage de poésie tiré de l'Ecriture sainte, propre à être
fteité tt à être chanté
PROLOGUE*
LA PIÉTÉ
Du sijaur bienheureux de la Divinité
Je descends daas ce lieu par la Grâce habité ;
L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
Kt n'a point sous ler cieux d'asile plus fidèle.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
Tout un peuple naissant est formé par mes mains ;
Je nourris dans son cœur la semence féconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protège, un roi victorieux,
A commis à mes soins ce dépôt précieux.
C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides:
Pour elles, à sa porte, élevant ce palais.
Il leur y fit trouver l'abondance et la paix.
Grand Dieu, que cet ouvrage ait place en ta mémoire!
Pue tous les soins qu'il prend pour soutenir ta gloire
Soient gravés de ta main au livre où sont écrits
Les noms prédestinés des rois que tu chéris!
Tu m'écoutes; ma voix ne t'est point étrangère:
Je suis la Piété, cette fille si chère.
Qui t'offre de ce roi les plus tendres soupirs :
Du feu de ton amour j'allume ses désirs.
Du zèle qui pour toi l'enflamme et le dévore
La chaleur se répand du couchant à l'aurore •.
Tu le vois tous les jours devant toi prosterné.
Humilier ce front de splendeur couronné.
Et, confondant l'orpiueil par d'augustes exemples,
Baiser avec respect le pavé de tes temples.
De ta gloire animé, lui seul, de tant de rois.
S'arme pour t^i querelle, et combat pour tes droits.
1. Tous les personnages de cette pièce étoient distribués aax de-
moiselles de Samt-Cyr, lorsque la jeune mademoiselle de Caylos ,
qui avuit été «Sluvée dans cette maison et n'en étoit sortie que depuis
peu de temps, témoigna une grande envie de faire quelque person-
nage , ce qui engagea l'auteur à faire pour elle ce prologue très-
heureusement imaginé. C'est un cadre ot» l'auteur a su renfermer
délicatement les plus magnifiques éloges du roi, de madame de
Maintenon, et de la communauté de Saint-Cyr. (L. R.)
2. Il s'agit ici des missions étrangères et des travaux npostoliquet
dans l'Onent et dans le Nouveau-Monde, que Louis ÎJV encoura-
geait par tes bienfaits. ( Gboffroy.)
85.
622 PROLOGUE.
Le perfide intérêt, l'aveugle jalousie.
S'unissent contre toi pour l'affreuse hérésie;
La discorde en fureur frémit de toutes parts;
Tout semble abandonner tes sacrés étendards:
Et l'enfer, couvrant tout de ses vapeurs funèbres,
Sur les yeux les plus saints a jeté ses ténèbres.
Lui seul, invariable et fondé sur la foi.
Ne cherche, ne regarde, et n'écoute que toi,
Et, bravant du démon l'impuissant artifice.
De la religion soutient tout l'édifice.
Grand Dieu, juge ta cause, et déploie aujourd'hui
Ce bras , ce même bras qui combattoit pour lui ,
Lorsque des nations à sa porte animées
Le Rhin vit tant de fois disperser les années.
Des mêmes ennemis je reconaois l'orgueil;
Ils viennent se briser contre le même écueil:
Déjà, rompant partout leurs plus fermes barrières.
Du débris de leurs forts il couvre ses frontières.
Tu lui donnes un fils prompt à le seconder,
Qui sait combattre, plaire, obéir, commander;
Un fils qui, comme lui, suivi de la victoire,
Semble à gagner son cœur borner toute sa gloire;
Un fils à tous ses vœux avec amour soumis.
L'éternel désespoir de tous ses ennemis.
Pareil à ces esprits que ta justice envoie ,
Quand son roi lui dit : Pars, il s'élance avec joie;
Du tonnerre vengeur s'en va tout embraser.
Et, tranquille, à ses pieds revient le déposer'.
Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures.
Vous qui goûtez ici des délices si pures.
S'il permet à son cœur un moment de repos ,
A vos jeux innocents appelez ce héros ;
Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse.
Et sur l'impiété la foi victorieuse.
Et vous, qui vous plaisez aux folles passions
Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions,
Profane» amateurs de spectacles frivoles ,
Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,
Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité :
Tout respire ici Dieu, la paix , la vérité.
1. Allusion & la campagne de 1088, dans laquelle le grand dauphin
prit Pbilipebourg, Heidelberg, Maohelm, et conquit le Palatinat (Q.)
ESTHER
trag£die
ACTE PREMIER
L« théitr» représente Tappartement d'Esther
SCÈNE I.
ESTHER, ÉLISE.
ESTMER.
Est-ce toi , chère Élise? O jour trois fois heureux I
Que béni soit le ciel qui te rend à mes vœux ,
Toi qui, de Benjamin comme moi descendue.
Fus de mes premiers ans la compagne assidue.
Et qui d'un même Joug souffrant l'oppression,
M'aidois à soupirer les malheurs de Sion I
Combien ce temps encore est cher à ma mémolrst
Mais toi, de ton Estlier ignorois-tu la gloire?
Depuis plus de six mois que je te fais chercher,
Quel climat, quel désert a donc pu te cacher?
éLise.
Au bruit de votre mort Justement éplorée.
Du reste des humains Je vivois séparée.
Et de mes tristes jours n'attendois que la fin ,
Quand tout à coup, madame, un prophète divin :
«. C'est pleurer trop longtemps une mort qui t'abuïe,
• Lève-toi, m'a-t-il dit, prends ton chemin vers Sose,
■ Là tu verras d'Esther la pompe et les honneurs,
« Et sur le trône assis le sujet de tes pleurs.
« Rassure, ajouta-t-il, tes uibus alarmées,
'< Sion : le jour approche où le Dieu des arméei
•24 BSTHBR.
a Va âe son bras puissant faire éclater l'appui;
• Et le cri de son peuple est monté jusqu'à lui. a
Il dit : et moi, de joie et d'horreur pénétrée,
Je cours. De ce palais j'ai su trouver l'entrée.
O spectacle! O triomphe admirable à mes yeux,
Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux !
Le fier Assuérus couronne sa captive,
Et le Persan superbe est aux pieds d'une Juive!
Par quels secrets ressorts , par quel enchaînement
Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?
BSTHER.
Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce
De l'altière Vasthi , dont j'occupe la place ',
Lorsque le roi , contre elle enflammé de dépit,
La chassa de son trône, ainsi que de son lit.
Hais il ne put sitôt en bannir la pensée :
Vasthi régna longtemps sur son âme offensée.
Dans ses nombreux États il fallut donc chercher
Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher.
De l'Inde à l'Hellespont ses esclaves coururent :
Les filles de l'Egypte à Suse comparurent;
Celles même du Parthe et du Scythe indompté
Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.
On m'élevoit alors, solitaire et cachée.
Sous les yeux vigilants du sage Mardochée :
Tu sais combien je dois à ses heureux secours.
La mort m'avoit ravi les auteurs de mes jours
Miii» lui , voyant en moi la fille de son frère ,
Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère.
Du triste état des Juifs jour et nuit agité ,
Il me tira du sein de mon obscurité ;
Et, sur mes foibles mains fondant leur délivrance,
il me fit d'un empire accepter l'espérance.
A ses desseins secrets, tremblante, j'obéis :
.» »
1. Vasthi eut raiiion d'opposer les lois de la pudeur aux capn(\ ~
<f un roi ivre qui, dans une débauche, voulait exposer sa femme aux
regards des courtisans. Assuérus était doublement dégradé , et par
une honteuse ivresse, et par un oubli encore plus honteux de ce qu'il
devait aux mœurs et aux usages de la Perse. Mais Racine n'avait
garde de rendra Assuérus odieux , et Vasthi intéressante : il a sup.
primé sagement la cause de cette disgrâce , laissant entendre seule-
ment qu'elle étoit la suite de l'orgueil insensé de l'altiire YcutM. (Q.)
ACTE PREMIER. g25
Je vins; mais je cachai ma race et mon pays.
Qui pourroit cependant t'exprimer les cabales
Que formoiten ces lieux ce peuple de rivales,
Qui toutes, disputant un si grand intérêt.
Des yeux d'Assuérus attendoient leur arrêt?
Chacune avoit sa brigue et de puissants suffrages:
L'une d'un sang fameux vantoit les avantages ;
L'autre, pour se parer de superbes atours,
Dos plus adroites mains empruntoit le secours;
Et moi , pour toute brigue et pour tout artifice
De mes larmes au ciel j'offrois le sacrifice.
£nfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus.
Devant ce fier monarque, Élise, je parus.
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes:
Il fait que tout prospère aux âmes innocentes ,
Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé.
De mes foibles attraits le roi parut frappé :
Il m'observa longtemps dans un sombre silence;
Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance.
Dans ce temps-là, sans doute, agissoit sur son cœur.
Enfin , avec des yeux où régnoit la douceur :
« Soyez reine, » dit-il; et, dès ce moment môme,
De sa main sur mon front posa son diadème.
Pour mieux faire éclater sa joie et son amour.
Il combla de présents tous les grands de sa cour;
Et môme ses bienfaits, dans toutes ses provinces.
Invitèrent lé peuple aux noces de leurs princes.
Hélas! durant ces jours de joie et de festins.
Quelle étoit en secret ma honte et mes chagrins !
Esther, disois-je, Esther dans la pourpre est assise,
La moitié de la terre à son sceptre est soumise,
Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!
Sion, repaire affreux de reptiles impurs.
Voit de son temple saint les pierres dispersées.
Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées * !
ÉLISE.
M'aTez-TOus point au roi confié vos ennuis?
ERTIIEn.
Le roi, jusqu'à ce jour, ignore qui je suisi
Celui par qui le ciel règle ma destinée
1. Comparez avec ce récit le Livre d'Estlter, cb^p. II. Racine, dao«
oute cette scène, suit les Livres saiaU.
6t» BSTHBR.
Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée-
ÉLISE.
Mardochéeî Hé! peut^il approcher de ces lieux?
ESTHEH.
Son amitié pour moi le rend ingénieux.
Absent, je le consulte, et ses réponses sage»
Pour venir Jusqu'à moi trouvent mille passages:
Un père a moins de soin du salut de son fils.
Déjà même, déjà, par ses secrets avis.
J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques
Que formoient contre lui deux ingrats domestiques.
Cependant mon amour pour notre nation
A rempli ce palais de filles de Slon ,
Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées.
Sous un ciel étranger comme moi transplantées.
Dans un lieu séparé de profanes témoins.
Je mets à les former mon étude et mes soins;
Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème.
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même
Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier.
Et goûter le p'aisir de me faire oublier ••
Mais à tous les Persans je cache leurs familles.
Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles,
Compagnes autrefois de ma captivité,
De l'antique Jacob jeune postérité ».
SCÈNE II.
ESTHER, ÉLISE, le choeur.
ONE ISRAELITE, Chantant derrière le tbéitr».
Ma sœur, quelle voix nous appelle?
UNE AUTRE.
J'en reconnois les agréables sons ;
C'est la reine.
1. Ce trait admirable de la modestie d'Bsther s'appliqaait i
Madame de Maintenon , qui venait à Saint-Cjr oublier l'éclat et lea
grandeur* de la cour. (G.)
S, Il Jen faut bien que cette scène soit, comme on l'a dit, inutile à
l'action, puisqu'elle lait connallre les événements de l'avant-scène,
et trace les caractères d'Esiher et de Mardochée. Le sujet n'y est pas
entièrement exposé; mais ce n'est pas une règle essentielle, qae
toute l'exposition se trouve daos la première scène. (G.)
ACTE PREMIER. 687
TOUTES DEUX.
Courons, mes sœurs, obéissons.
La reine nous appelle :
Allons , rangeons-nous auprès d'elle.
TOUT LE c H CE D R , entrant snr la scèue par plnsienia.
endroits différents.
La reine nous appelle :
Allons, rangeons-nous auprès d'elle.
ÉLISE.
Ciel ! quel nombreux essaim d'innocentes beauté*
S'offre à mes yeux en foule, et son de tous cotés!
Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte!
Prospérez, cher espoir d'une nation sainte.
Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents
Monter comme l'odeur d'un agréable encens !
Que Dieu jette sur vous des regards pacifiques!
ESTHER.
Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantinuet
Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs
De la triste Sion célèbrent les malheurs.
CNB ISRAELITE chante seule.
Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire?
Tout l'univers admiroit ta splendeur :
Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur
Il ne nous reste plus que la triste mémoire.
Sion, jusques au ciel élevée autrefois.
Jusqu'aux enfers maintenant abaissée,
Puissé-je demeurer sans voix ,
Si dans mes chants ta douleur retracée
Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée !
TOUT LB CHOEUVL.
O rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux!
Sacrés monts, fertiles vallées.
Par cent miracles signalées !
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées?
UNE ISRAÉLITE, seule.
uand verrai-je, ô Sion! relover tes remparts.
Et de tes tours les magnifiques faites?
Quand verrai-je de toutes parts
peuples en chantant accourir à tes fétest
828 ESTHER.
TOUT LE CHOEUR.
O rives du Jourdain! ô champs aimés des cieui»
Sacrés monts, fertiles valléen.
Par cent miracles signalées!
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées?
SCÈNE III.
ESTHER, MARDOCHÉE, ÉLISE, lb chceob.
ESTHER.
Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous)
Que vois-je? Mardochée ! O mon père, est-ce vousî
Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée,
A donc conduit vos pas, et caché votre entrée?
Mais d'où vient cet air sombre , et ce cilice affreux ,
Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux?
Que nous annoncez-vous?
MARDOCHÉE.
0 reine infortunéel
O d'un peuple innocent barbare destinée !
Lisez, lisez l'arrêt détestable, cruel...
Nous sommes tous perdus ! et c'est fait d'Israël I
ESTHER.
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace.
MARDOCHÉE.
On doit de tous les Juifs exterminer la race.
Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrés;
Les glaives, les couteaux, sont déjà préparés:
Toute la nation à la fois est proscrite.
Aman, l'impie Aman, race d'Amalécite,
A, pour ce coup funeste, armé tout son crédit;
Et le roi, trop crédule, a signé cet édit.
Prévenu contre nous par cette bouche impure,
Il nous croit en horreur à toute la nature.
Ses ordres sont donnés; et, dans tous ses États
Le joi'- fatal est pris pour tant d'assassinats.
Cieux, éclairerez-rous cet horrible carnage?
Le fer ne connaîtra ni le sexe ni l'âge;
Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours;
Et ce jour effroyable arrive dans dix jours.
ACTE PRBMIBR. 629
ESTHER.
O Dieu , qui rois former des desseins si funestes.
As-tu donc de Jacob abandonné les restes?
UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.
Qel, qui nous défendra, si tu ne nous défends?
HARDOCIléE.
Laissez les pleurs , Esther, à ces jeunes enfants.
En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères:
Il faut les secourir; mais les heures sont chères;
Le temps vole et bientôt amènera le jour
Où le nom des Hébreux doit périr sans retour.
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes,
Allez , osez au roi déclarer qui vous êtes.
BSTHER.
Hélas! ignorez-vous quelles sévères lois
Aux timides mortels cachent ici les rois?
Au fond de leur palais leur majesté terrible
Affecte à leurs sujets de se rendre hivisible;
Et la mort est le prix de tout audacieux
Qui , sans être appelé , se présente à leurs yeux,
Si le roi dans l'instant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable.
Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal ,
Ni le rang, ni le sexe; et le crime est égal.
Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise.
Je suis à cette loi, comme une autre, soumise :
Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler.
Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.
MARDOCnÉE.
Quoi ! lorsque vous voyez périr votre patrie.
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre viel
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux 1
Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?
N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue?
N'est-elle pas à Dieu, dont vous l'avez reçue?
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas.
Si pour sauver son peuple il ne vous gardoit pas?
Sengez-y bien : ce Dieu ne vous a pas choisie
Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
Ni pour charmer les yeux des jirofanes humains;
Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
S'immoler pour son nom et pour son héritage,
«80 BSTHBS.
D'un enfant d'Israôl voilà le vrai partage;
Trop heureuse pour lui de hasarder vos joursl
Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre;
En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre i
Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; ,
Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
Et les foibles mortels, vains jouets du trépas.
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étoient pa».
S'il a permis d'Aman l'audace criminelle.
Sans doute qu'il vouloit éprouver votre zèle.
C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher.
Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher;
Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers
Par la plus foible main qui soit dans l'univers;
Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce,
Vou» périrez peut-être, et toute votre race.
8STUEH.
Allez : que tous les Juifs dans Suse répandus,
A prier avec vous jour et nuit assidus.
Me prêtent de leurs vœtix le secours salutaire.
Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère.
Déjà la sombre nuit a commencé son tour :
Demain, quand le soleil rallumera le jour,
Contente do périr, s'il faut que Je périsse.
J'irai pour mon pays m'olTrir en sacrifice.
Qu'on s'éloigne un momeni.
( Le chœur se retire vers le fond da thé&tra.
SCÈNE IV.
ESTIIER, ÉLISE, LE chobom.
KSTHER.
O mon souverain roi ;
Me voici donc tremblante et seule devant toi !
Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance
Qu'avec nous tu Juras une sainte alliance,
ACTE PRBMIBR. S31
Quand, poav te faire un peuple agréable à tes yeui,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux :
Même tu leur promis de ta bouche sacrée
Une postérité d'éternelle durée,
lïélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi|
La nation chérie a violé sa foi ;
Elle a répudié son époux et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère;
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave , on la veut égorger :
Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes.
Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,
Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel
Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
Ainsi donc un perfide, après tant de miracles,
Pourroit anéantir la foi de tes oracles,
Raviroit aux mortels le plus cher de tes dons.
Le saint que tu promets, et que nous attendons?
Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
Ivres de notre sang, ferment les seules bouches
Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits;
Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.
Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles.
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
Et que je mets au rang des profanations
Leur table, leurs festins et leurs libations;
Que même cette pompe où je suis condamnée.
Ce bandeau dont il faut que je paroisse ornée
Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,
Seule et dans le secret, je le foule à mes pieds;
Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre ,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre
J'attendois le moment marqué dans ton arrêt.
Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt.
Ce moment est venu : ma prompte obéissance
Va d'un roi redoutable affronter la présence.
C'est pour toi que je marche : accompagne mes paa
Devant ce fier lion qui ne te connolt pas;
Commande en me voyant que son courroux s'apaise.
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise:
Les orages, les vents, les cieux te sont soumis;
Tourne eofin sa fureur contre nos ennemia.
M9 ESTHBH.
SCÈNE V.
(Toute cette scène est chantée.
LE CHŒUR.
UNE ISRAÉLITE, Seulo.
Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes
A nos sanglots donnons un libre cours;
Levons les yeux vers les saintes montagne»
D'où l'innocence attend tout son secours.
O mortelles alarmes !
Tout Israël périt. Pleurez , mes tristes yeux >
Il ne fut jamais sous les cieui
Un si juste sujet de larmes.
TOUT LE CECEOB.
O mortelles alarmes !
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
N'étoit-ce pas assez qu'un vainqueur odieux
De l'auguste Sion eût détruit tous les charme».
Et traîné ses enfants captifs en mille lieux?
TOUT LE CHOEUR.
O mortelles alarmes!
LA MEME ISRAÉLITE.
Foibles agneaux livrés à des loups furieux.
Nos soupirs sont nos seules armes.
TOUT LE CHOSUR.
O mortelles alarmes !
UNE ISRAÉLITE.
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tête.
UNE AUTRB.
Revètons-nous d'habillements
Conformes à l'horrible fête
Que l'impie Aman nous apprête.
TOUT LE CHOEOK.
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Q li parent notre tête.
UNE ISRAÉLITE, seule.
Quel carnage de toutes parts !
On égorge à la fois les enfants , les vieillardi,
Et la sœur, et le frère,
Et la fille, et la mère.
ACTE PRBMIBB. 633
Le fils dans les bras de son père !
Que de corps entassés! Que de membres épars,
Privés de sépultures!
Grand Dieu! tes saints sont la pâture
Des tigres et des léopards.
DNS DES PLUS JEUNES ISRABLI1C9.
Hélas! si jeune encore,
%c quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
lia vie à peine a commencé d'éclore :
Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas! si jeune encore.
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheurt
UNE AUTRE.
Des offenses d'autrui malheureuses victimes.
Que nous servent, hélas! ces regrets superflus.
Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus.
Et nous portons la peine de leurs crimes.
TOUT LE CnOEUR.
Le Dieu que nous servons est le Dieu des conibatt:
Non, non, il ne soutTrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.
UNE ISRAÉLITE, seole.
Hé quoi! diroit l'impiété.
Où donc est-il ce Dieu si redouté
Dont Israël nous vantoit la puissance 7
UNE AUTRE.
Ce Dieu jaloux , ce dieu victorieux ,
Frémissez , peuples de la terre ,
Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux.
Est le seul qui commande aux cieux :
Ni les éclairs ni le tonnerre
N'obéissent point à vos dieux.
UNE AUTRE.
D renverse l'audacieux.
UNE AUTRE.
H prend l'humble sous sa défense.
TOUT LE CHOEUR.
Dieu que nous servons est le Dieu des combaU
Non , non , il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi rioQoccnce.
634
BSTHKR.
DEUX ISHAÉLITES.
û Dieu, que la gloire couronne,
'Dieu, que la lumière environne,
Qui voles sur l'aile des vents,
Et dont le trône est porté par les anges;
DECX AUTRES DBS PLUS JEUiSES,
Dieu, qui veux, bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges ;
TOUT LE cuoeua.
Tu vois nos pressants dangers:
Donne à ton nom la victoire;
Ne soufTre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.
UNE iSHAiLiTB, sanla.
Arme-toi, viens nous défendre.
Descends , tel qu'autrefois la mer te vit descendre i
Que les méchants apprennent aujourd'hui
A craindre ta colère :
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère
Que le vent chasse devant lui.
TOUT LE CBOEDR.
Tu vois nos pressants dangers :
Donne à ton nom la victoire;
Ne souflfre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.
riH oa rBiMiKA acte
ACTB II. ««5
ACTE DEUXIEME
La théAtre représenta Ia chambre où est le trAne d'Assainis
SCÈNE I.
AMAN, HYDASPE.
AUAN.
Hé quoi ' lorsque le jour ne commence qu'à luire.
Dans r. lieu redoutable oses-tu m'iniroduire • T
HYDASPE.
Vous savez qu'on s'en peut reposer sur ma foi;
Que ces portes, seigneur, n'obéissent qu'à moi :
Venez, pirtoui ailleurs on pounoit nous entendre.
AUAN.
Quel est donc le secret que tu mn veux apprendre!
HYDASPE.
Seigneur, de vos bienfaits mille fois honoré.
Je me souviens toujours que je vous ai juré
D'exposer à vos yeux, par des avis sincères.
Tout ce que ce palais renferme de mystères.
Le roi d'un noir chagrin parolt enveloppé :
Quelque songe effrayant cette nuit l'a frappé.
Pendant que tout gardoit un silence paisible,
Sa voix s'est fait entendre avec un cri terrible :
J'ai couru. Le désordre étoit dans ses discours :
Il s'est plaint d'un péril qui menaçoit ses jour» :
Il parloit d'ennemi, de ravisseur farouche;
Même le nom d'Esther est sorti de sa bouche.
Il a dans ces horreurs passé toute la nuit.
Enfin, las d'appeler un sommeil qui le fuit,
Pour écarter de lui ces images funèbres.
Il s'est fait apporter ces annales célèbres
Où les faits de son règne, avec soin amassés,
Par de fidèles mains chaque jour sont tracés;
1. Ce lien «t U chambre mdme où est le trdne d'Assuénu.
09« BSTHBR.
On y conserve écrits le service et l'offense ,
Monuments éternels d'amour et de vengeance.
Le roi, que j'ai laissé plus calme dans son lit,
D'une oreille attentive écoute ce récit.
AMAN.
De quel temps de sa vie a-t-il choisi l'histoire!
HYDASPE.
n revoit tous ces temps si remplis de sa gloire,
Depuis le fameux jour qu'au trône de Cyrus
Le choix du sort plaça l'heureux Assuérts.
AHAN.
Ce songe , Hydaspe , est donc sorti de son idée î
HYDASPE.
Entre tous les devins fameux dans la Chaldée,
Il a fait assembler ceux qui savent le mieux
Lire en un songe obscur les volontés des cieux...
Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agitel
Votre âme en m'écoutant paroît tout interdite;
L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis!
AMAN.
Peux-tu le demander dans la place où Je suis?
Haï, craint, envié, souvent plvue misérable
Que tous les malheureux que mon pouvoir accable!
HYDASPE.
Hé! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?
Vous voyez l'univers prosfcsrné devant vous.
AMAN.
L'univers! Tous les jours un homme... un vil esclave
D'un front audacieux me dédaigne et me brave.
HYDASPE.
Quel est cet ennemi de l'État et du roiî
AMAN.
Le nom de Mardochée est-il connu de toit
HYDASPE.
Quiî ce chef d'une race abominable, impie!
AMAN.
Oui, lui-même.
HYDASPE.
Hé, seigneur! d'une si belle vie
Cn si foible ennemi peut-il troubler la' paix!
AMAN.
Llnsolent devant moi ne se courba jamais.
ACTB II. 681
En vain de la faveur du plus grand des monarques
Tout révère à genoux les glorieuses marques ;
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés
N'osent lever leurs fronts à la terre attachés,
Lui, fièrement assis, et la tôte immobile,
Traite tous ces honneurs d'impiété servile,
Présente à mes regards un front séditieux.
Et ne daigneroit pas au moins baisser les yeux !
Du palais cependant il assiège la porte :
A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte.
Son visage odieux m'afflige et me poursuit ;
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j'ai voulu devancer la lumière :
Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière.
Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son œil
Conservoit sous la cendre encor le même orgueil.
D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace?
Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe.
Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
H ï D A s P E.
Seigneur, vous le savez, son avis salutaire
Découvrit de Tharès le complot sanguinaire.
Le roi promit alors de le récompenser.
Le roi, depuis ce temps, paroît n'y plus penser.
AUAN.
Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artiflco.
J'ai su de mon destin corriger l'injustice:
Dans les mains des Persans jeune enfant apporté.
Je gouverne l'empire où je fus acheté;
Mes richesses des rois égalent l'opulence;
Environné d'enfants, soutiens de ma puissance,
Il ne manque à mon front que le bandeau royal.
Cependant (des mortels aveuglement fatal !)
De cet amas d'honneurs la douceur passagère
Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère;
Mais Mardochée, assis aux portes du palais.
Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits;
Et toute ma grandeur me devient insipide,
Tandis que le soleil éclaire ce perfide.
HYDASPE.
Vous seres de sa vue affranchi dans dix jours.
80
633 BSTHBa.
La nation entière est promise aux vautours.
AMAN.
Ah! que ce temps est long à mon impatience!
C'est lui, je te veux bien confier ma vengeance,
C'est lui qui, devant moi , refusant de ployer,
Les a livrés au bras qui les va foudroyer.
C'étoit trop peu pour moi d'un telle victime:
La vengeance trop foible attire un second crime.
Uu homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter.
Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.
11 faut des châtiments dont l'univers frémisse;
Qu'on tremble en comparant l'ofTcnse et le supplice;
Que les peuples entiers dans le sang soient noyés.
Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés :
« Il fut des Juifs, il fut une insolente race;
« Répandus sur la terre, ils en couvroient la face;
a Un seul osa d'Aman attirer le courroux,
« Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »
HYDASPE.
Ce n'est donc pas, seigneur, le sang amalécite
Dont la voix à les perdre en secret vous exciteî
AMAN.
Je sais que, descendu de ce sang mallieureux,
Une éternelle haine a dû m'armer contre eux;
Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage;
Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur ragej
Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé;
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé.
Mon ame, à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est foiblement touchée.
Mardochée est coupable; et que faut-il de plus?
Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus;
J'inventai des couleurs. J'armai la calomnie,
J'intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux;
Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux.
« Jusqu'à quand soufTre-t-on que ce peuple respire,
M Et d'un culte profane infecte voti-e empire?
u Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés,
1 Du reste des humains ils semblent divisés,
« N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes ,
« Et, détestés partout, détestent tous les hommes.
ACTE II. n»
• Prévenez , punissez leurs insolents efforts;
« De leur d(?pouilIe enfin grossissez vos trésors. »
Je dis, et l'on me crut. Le roi, dès l'heure même.
Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême :
« Assure, me dit-il, le repos de ton roi;
X Va, perds ces malheureux : leur dépouille est à toi. •
Toute la nation fut ainsi condamnée.
Du carnage avec lui je réglai la journée.
Mais de ce traître enfin le trépas différé
Fait trop souffrir mon cœur de son sang altéré.
Dn je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voieî
UYDASPB.
Et ne pouvez- vous pas d'un mot l'extcrminerî
Dites au roi, seigneur, de vous l'abandonner.
AMAN.
Je viens pour épier le moment favorable.
Tu connois, comme moi, ce prince inexorable:
Tu sais combien, terrible en ses soudains transport»,
De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts.
Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile:
Mardochée à ses yeux est une âme trop vile.
UTDASPB.
Que tardez-vousT Allez , et faites promptement
Élever de sa mort le honteux instrument.
AVKTt.
J'entends du bruit; Je sors. Toi , si le roi m'appelle...
UrOASPE.
Il suffît.
SCÈNE II.
.SSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH,
SUITE d'assdérus.
ASSU ÉRDS.
Ainsi donc, sans cet avis fidèle.
Deux traîtres dans son lit assassinoient leur roiî
Qu'on me laisse, et qu'Asaph seul demeure avec moi.
SCENE III.
ASSnÉRUS, ASAPH.
ASSUÉRDS, assis sur son trôna.
Je veux bien l'avouer : de ce couple perfide
$40 CSTHBR.
J'avois presque oublié l'attentat parricide;
Et j'ai pâli deux fois au terrible récit
Qui vient d'en retracer l'image à mon esprit.
Je vois de quel succès leur fureur fut suivie,
Et que dans les tourments ils laissèrent la vie;
Mais ce sujet zélé qui, d'un œil si subtil,
Sut de leur noir complot développer le fil.
Qui me montra sur moi leur main déjà levée,
Enfin par qui la Pt-rse avec moi fut sauvée,
Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu!
ASAPH.
On lui promit beaucoup : c'est tout ce que j'ai su.
ASSDÉRUS.
O d'un si grand service oubli trop condamnable!
Des embarras du trône effet inévitable !
De soins tumultueux un prince environné
Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné ;
L'avenir l'inquiète, et le présent le frappe ;
Mais, plus prompt que l'éclair, le passé nous échappe:
Et de tant de mortels à toute heure empressés
A nous faire valoir leurs soins intéressés,
Il no s'en trouve point qui, touchés d'un vrai zèle.
Prennent à notre gloire un intérêt fidèle,
Du mérite oublié nous fassent souvenir,
Trop prorapts à nous parler de ce qu'il faut punir.
Ah ! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance,
Qu'un si rare bienfait à ma reconnoissance 1
Et qui voudroit jamais s'exposer pour son roiî
Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi
Vit-il encore î
ASAPH.
Il voit l'astre qui vous éclaire.
ASSUÉRDS.
Et que n'a-t-il plus tôt demandé son salaire?
Quel pays reculé le cache à mes bienfaits 7
ASAPH.
Assis le plus souvent aux portes du palais,
Sans se plaindre de vous ni de sa destinée,
Il y traîne, seigneur, sa vie infortunée.
ASSU t* R u s.
Et je dois d'autant moins ouo.ler la vertu,
'Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?
ACTB n. on
ASAPH.
Hardochée est le nom que je viens de vous lira.
' ASSUÉBCS.
Et son pays?
ASAPH.
Seigneur, puisqu'il faut vous le dire.
C'est un de ces captifs à périr destinés,
Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.
ASSDÉRUS.
n est donc Juif? O ciel, sur le point que* la vi«
Par mes propres sujets m'alloit être ravie ,
Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants !
Un Juif m'a préservé du glaive des Persans!
Mais , puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soit, il n'import*
Holà , quelqu'un !
SCÈNE IV.
ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH.
HTDASPE.
Seigneur?
ASSUÉRUS.
Regarde à cette porte ,
Vois s'il s'offre à tes yeux quelque grand de ma cour.
HTDASPE.
Aman à votre porte a devancé le jour.
ASSDÉRDS.
Qu'il enU^? Ses avis m'éclaireront peut-être.
SCÈNE V.
ASSUÉRUS, AMAN, HYDASPE, ASAPB
ASSUÉRCS.
Approche, heureux appui du trône de ton maître,
Ame de mes conseils , et qui seul tant de fois
Du sceptre dans ma main as soulagé le poids.
Un reproche secret embarrasse mon âme.
Je sais combien est pur le zèle qui t'enflamme;
Le mensonge jamais n'entra dans tes discours^
Et mon intérêt seul est le but où tu cours.
1. Sw U point qiu m disait alors, mais ne se dit p'iis aujourd'haï
36.
e4t, ESTHBR.
Dis-moi donc : que doit faire un prince magnanime
Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime?
Par q'\el gage éclatant, et digne d'un grand roi,
Puis-je récompenser le mérite et la foi?
Ne donne point de borne à ma reconnolssance :
Hesure tes conseils sur ma vaste puissance.
AUAN, tont bas.
C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer;
Et quel autre que toi peut-on récompenser?
Que penses-tu î
AUAN.
Seigneur, je cherche. J'envisage
Des monarques persans la conduite et l'usage :
Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous;
Pour vous régler sur eux, que sont-ils près de vous?
Votre règne aux neveux doit servir de modèle.
Vous voulez d'un sujet reconnoître le zèle :
L'honneur seul peut flatter un esprit généreux t
Je voudrois donc, seigneur, que ce mortel heureux.
De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même,
Et portant sur le front le sacré diadème ,
Sur un de vos coursiers pompeusement orné.
Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené;
Que, pour comble de gloire et de magnificence,
Un seigneur éminent en richesse, en puissance,
Enfin de votre empire après vous le premier.
Par la bride guidât son superbe coursier;
Et lui-même, marchant en habits magnifiques,
Cri&t k haute voix dans les places publiques :
« Mortels, prosternez-vous : c'est ainsi que le roi
a Honore le mérite, et couronne la foi. »
Assoénus.
Je vois que la sagesse elle-même t'inspire,
avec mes volontés ton sentiment conspire.
Va, ne perds point de temps : ce que tu m'as dicté,
7e veux de point en point qu'il soit exécuté.
La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée.
Aux portes du palais prends le Juif Mardochéeî
C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui;
Ordonne son triomphe, et marche devant lui;
Que Suse par ta voix de son nom retentisse.
ACTE II. 649
Et fais à son aspect que tout genou fléchlsce.
Sortez tous.
AU AN.
Dieux !
SCÈNE VL
ASSUÉRUS, seul.
Le prix est sans doute inoirï :
Jamais d'un tel honneur un sujet n'a joui ;
Mais plus la récompense est grande et glorieuse,
Plus même de ce Juif la race est odieuse.
Plus j'assure ma vie, et montre avec éclat
Combien Assuérus redoute d'être ingrat.
On verra l'innocent discerné du coupable : <
Je n'en perdrai pas moins ce peuple abominable,
Leurs crimes...
SCÈNE VIL
ASSUÉRUS, ESTHER, ÉLISE, THAMAR,
PARTIE DD CH(KDR.
(Bather entre s'appuyant sur Élise; quatre Israélitea
soutiennent sa robe.)
ASSDÉRtJS.
Sans mon ordre on porte ici ses pasi
Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
Gardes... C'est vous, Esther? Quoi! sans être attenduel
ESTUER.
Mes filles, soutenez votre reine éperdue :
Je me meurs.
(Elle tombe évanoDie.)
ASSDÉRDS.
Dieux puissants ! quelle étrange pâleur
De son teint tout à coup efface la couleur !
Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
''ivez : le sceptre d'or que vous tend cette main
Pour vous de ma clémence est un gage certain.
ESTHER.
Quelle voix salutaire ordonne que je vive.
Et rappelle en mon sein mon âme fugitive)
B44 ESTHBR.
Assuénos.
Ne connolssez-vous pas la voix de votre épouxî
Encore un coup , vivez , et revenez à vous.
ESTHEn.
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
L'auguste majesté sur votre front empreinte;
Jugez combien ce front irrité contre moi
Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi :
Sur ce trône sacré qu'environne la foudre
J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre.
Hélas ! sans frissonner, quel cœur audacieux
Soutiendroit les éclairs qui partoient de vos yeuxt
Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle...
ASSUÉRUS.
O soleil ! 6 flambeau de lumière immortelle !
Je me trouble moi-même ; et sans frémissement
Je ne puis voir sa peine et son saisissement.
Calmez , reine , calmez la frayeur qui vous presse.
Du cœur d'Assuérus souveraine maîtresse,
Éprouvez seulement son ardente amitié.
Faut-il de mes États vous donner la moitié?
ESTHER.
Eh ! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière,
Devant qui tout fléchit et baise la poussière.
Jette sur son esclave un regard si serein ,
Et m'offre sur son cœur un pouvoir souverain?
ASSUÉRUS.
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire.
Et ces profonds respects que la terreur inspire,
A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et «uissants attraits !
Tout respire en Esther l'iiifiocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres»
Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous.
Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
Et crois que votre front prête à mon diadème
Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
Osez donc me répondre , et ne me cachez pas
ACTB II. 64S
Quel sujet importint conduit ici vos pas.
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?
Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au ciel s'adressent^
Parlez : de vos désirs le succès est certain
Si ce succès aenend d'une mortelle maio.
E3THBS.
O ijwuié qui m'assure autant qu'elle m^onord
Un intérêt pressant veut aue ie vous imolors
J'attenos ou mon malheur ou ma félicita
Et tout dépend, seigneur, de votre volonté.
Cn mot de votre bouche, en terminant mes peines,
Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.
ASSUÉRUS.
Ah ! que vous enflammez mon désir curieui!
ESTIIER.
Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux.
Si jamais à mes vœux vous fûtes favorable ,
Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table
Recevoir aujourd'hui son souverain seigneur,
Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur.
J'oserai devant lui rompre ce grand silence ;
Et j'ai pour m'expliquer besoin de sa présence.
ASSUÉRUS.
Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez
Toutefois qu'il soit fait comme vous souhaitez.
(Â ceux de sa suite.)
Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre
Qu'invité chez la reine il ait soin de s'y rendre.
SCÈNE VIII.
ASSUÉRUS, ESTHER, ÉLISE, THAMAR, HYDASPE,
PARTIE DD CHOEUR.
H Y D A S P E.
Les savants Chaldéens, par votre ordre appelés.
Dans cet appartement , seigneur, sont assemblés.
ASSUÉRUS.
Princesse, un songe étrange occupe ma pensée;
Vous-même en leur réponse êtes intéressés.
Venez , derrière un voile écoutant leurs discours,
De vos propres clartés me prêter le secourir.
Je crains pour voua, pour moi, quelque ennemi perfide.
646 BSTHBtt
BSTIIER.
Suis-moi, Thamar. Et vous, troupe jeune et timide.
Sans craindre ici les yeux d'une profane cour,
k l'abri de ce trône attendez mon retour.
SCÈNE IX.
ÉLISE, PARTIE Di) CHCeUIU
(Cette «cône est partie déclamée et partie chantée.)
ÉLISE.
Que TOUS semble, mes sœurs, de l'état où nous sommes 1
D'Estlier, d'Aman, qui le doit emporter?
Est-ce Dieu, sont-ce les iiommes.
Dont les œuvres vont éclater?
Vous avez vu quelle ardente colère
Allumoit de ce roi le visage sévère.
CNE DES ISRAÉLITES.
Des éclairs de ses yeux l'œil étoit ébloui.
UNE AUTRE.
Et sa voix m'a paru comme un tonnerre horrible.
ÉLISE.
Comment ce courroux si terrible
-En un moment s'est-il évanoui ?
ONE DES ISRAÉLITES chante.
On moment a changé ce courage inflexible :
Le lion rugissant est un agneau paisible.
Dieu , notre Dieu sans doute a versé dans son cœur
Cet esprit de douceur.
LE c H CE DR Chante.
Dieu , notre Dieu sans doute a versé dans son cœur
Cet esprit de douceur.
LA MÊME ISRAÉLITE Chaute.
Tel qu'un ruisseau docile
Obéit à la main qui détourne son cours,
Et, laissant de ses eaux partager le secours,
Va rendre tout un champ fertile.
Dieu, de nos volontés arbitre souverain.
Le cœur des rois est ainsi dans ta main I
ÉLISE.
Âh! que je crains, mes sœurs, les funestes nuages
Qui de ce prince obscurcissent les yeux!
Comme il est aveuglé du culte de ses dieux 1
A.CTB II. 647
ONB ISRAÉLITE.
Il n'atteste jamais que leurs noms odieui.
VNE AUTRE.
Aax feux inanimés dont se parent les cieui
Il rend de profanes hommage».
UNB AOTRE.
Tout son palais est plein de leurs images.
LB CHOC DR chante.
Malheureux l vous quittez le maître des humons,
Pour adorer l'ouvrage de vos mains!
UNE ISRAÉLITE chart».
Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
Des larmes de tes saints quand seras-tu touché?
Quand sera le voile arraché
Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre!
Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre :
Jusqu'à quand seras-tu caché?
UNE DES PLDS JEUHBS ISRAÉLITES.
Parlons plus bas, mes sœurs. Ciel I si quelque infidèle
Écoutant nos discours, nous alloit déceler!
ÉLISE.
Quoi ! fille d'Abraham , une crainte mortelle
Semble déjà vous faire chanceler?
Hé! si l'impie Aman, dans sa main homicide
Faisant luire à vos yeux un glaive menaçant ,
A blasphémer le nom du Tout-Puissant
Vouloit forcer votre bouche timide?
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
Pout-ëtre Assuérus, frémissant de courroux,
Si nous ne courbons les genoux
Devant une muette idole.
Commandera qu'on nous immole.
Chère sœur, que choisirez-vousî
LA JEUNE ISRAÉLITE.
Moi ! je pourrois trahir le Dieu que j'aimet
J 'adorerois un dieu sans force et sans vertu ,
Reste d'un tronc par les vents abattu.
Qui ne peut se sauver lui-même!
LE CHCKUR chante.
L)ieuximpuiBsants,dieux sourds, tous ceux qui vous implorent
Ne seront jamais entendus.
Que les démons, et ceux qui les adoreotr
£48 BSTHER.
Soient à Jamais détruits et confondus!
UNE ISRAÉLITE chaute.
Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que Je sull|
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
Dans les craintes, dans les ennuis,
En ses bontés mon âme se confie.
Veut-il par mon trépas que je le glorifie?
Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que Je suit,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
ÉLISE.
Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
Au bonheur du méchant qu'une autre porte envia.
ÉLISE.
Tous ses jours paroissent charmants,
L'or éclate en ses vêtements;
Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse;
Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements,
Il s'endort, il s'éveille au son des instruments:
Son cœur nage dans la mollesse.
UNE AUTRE ISRAÉLITE.
Pour comble de prospérité,
n espère revivre en sa postérité ;
Et d'enfants à sa table une riante troupe
Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
(Tout le reste est chanté.)
LE CHOEUR.
Heureux, dit-on, le peuple florissant
Sur qui ces biens coulent en abondance!
Plus heureux le peuple innocent
Qui dans le Dieu du ciel a mis sa confiance!
UNE ISRAÉLITE, Seole.
Pour contenter ses frivoles désirs ,
L'homme insensé vainement se consume :
11 trouve l'amertume
Au milieu des plaisirs.
UNE AUTRE, seule.
Le bonheur de l'impie est toujours agité ;
B erre à la merci de sa propre inconstance.
No cherchons la félicité
Que dans la paix de l'innocence-
ACTE lî, fra
LA HÉME, avec une autre.
O douce paix!
O lumière éternelle !
Beauté toujours nouvelle»
Heureux le cœur épris de tes attraits I
0 douce paix !
O lumière éternelle!
Heureux le cœur qui ne te perd Jamais!
LE CHOBUR.
O douce paixi
0 lumière éternelle!
Beauté toujours nouvelle,
O douce paix !
Heureux le cœur qui ne te perd Jamais !
LA UÊME, seule.
Nulle paix pour l'impie : il la cherche, elle fuit|
Et le calme en son cœur ne trouve point de place
Le glaive au dehors le poursuit;
Le remords au deaans le giace.
' CNBAliTRE.
La gloire des méchants en un moment s'éteint:
L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
Il n'eu est pas ainsi de celui qui te craint ;
H renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.
LE CHOBDR.
O douce paix!
Heureux le cœur qui ne te perd jamais I
ÉLISE, sans chanter.
Mes sœurs, j'entends du bruit dans la chambre procIiaia&
On nous appelle * alloua rejoindre notre reine.
rm DD oBoxifeMi Aora
650 ESTHBR.
ACTE TROISIEME
«> thé&tre représente le* jardin*. d'Ssther, et (ui des sâlét
da salon oà sa fait le festin.
SCÈNE I.
AMAN, ZARÈS.
ZARÈS.
C'est donc ici d'Esther le superbe jardin,
Et ce salon pompeux est le lieu du festin.
Mais, tandis que la porte en est encor fermée,
l^coutez les conseils d'une épouse alarmée.
Au nom du sacré nœud qui me lie avec vous,
Dissimulez, seigneur, cet aveugle courroux;
Rclaircissez ce front où la tristesse est peinte :
Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.
Seul entre tous les grands par la reine invité,
Ressentez donc aussi cette félicité.
Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche.
Je l'ai cent fois appris de votre propre bouclie :
Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie!
11 est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie :
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
AMAN.
O douleur I 6 supplice affreux à la pensée !
0 honte qui jamais ne peut être effacée !
L'n exécrable Juif, l'opprobre des humains.
S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains f
C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire;
iJlalheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire!
Le traître! il insultoità ma confusion;
Et tout le peuple même, avec dérision
Observant la rougeur qui couvroit mon visage,
ACTE III,
De ma chute certaine en tiroit le présage.
Roi cruel ! ce sont là les jeux où tu te plais.
Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits
Que pour me faire mieux sentir ta tyranoie ,
Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.
ZARÈS.
Pourquoi Juger si mal de son intention?
Il croit récompenser une bonne action.
Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire
Qu'il en ait si longtemps différé le salaire?
Du reste , il n'a rien fait que par votre conseil.
Vous-même avez dicté tout ce triste appareil :
Vous êtes après lui le premier de l'empire.
Sait-il toute l'borreur que ce Juif tous iosfHre?
AMAN.
Il sait qu'il me doit tout , et que , pour sa grandeur.
J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur;
Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance,
J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence;
Que pour lui, des Persans bravant l'aversion.
J'ai chéri , j'ai cherché la malédiction :
Et, pour prix de ma v.ie à leur haine exposée.
Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée !
ZARBS.
Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter t
Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater.
Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême ,
Entre nous, avoient-ils d'autre objet que vous-même 7
Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés.
N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?
Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste...
Enfin la cournous hait, le peuple nous déteste.
Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi.
Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque efTroi
Les malheurs sont souvent enchaînés l'un k l'autre
Et sa race toujours fut fatale à la vôtre.
De ce léger affront songez à profiter.
Peut-être la fortune est prête à vous quitter;
Aux plus affreux excès son inconstance passe :
Prévenez son caprice avant qu'elle se lasse.
Où tendez-vous plus haut? Je frémis quand je vol
Les abîmes profonds aui s'offrent devaot moi :
631
65» BSTHBR.
La chute désormais ne peut-être qu'horrible.
Osez chercher ailleurs un destin plus paisible:
Regagnez l'Hellespont et ces bords écartés
Où vos aïeux errants jadis furent jetés,
Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée
Chassa tout Amalec de la triste Idumée.
Aux malices du sort enfin dérobez-vous.
Nos plus riches trésors marcheront devant nous :
Vous pouvez du départ me laisser la conduite;
Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite.
N'ayez soin cependant que de dissimuler.
Contente , sur vos pas vous me verrez voler :
La mer la plus terrible et la plus oragecBe
Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse.
Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher !
C'est Hydaspe.
SCENE II.
AMAN, ZARÈS, HYDASPE.
HTDASPE, à Aman.
Seigneur, je courois vous chercher.
Votre absence en ces lieux suspend toute la joie,
Et pour vous y conduire Assuérus m'envoie.
AMAN.
Et Mardochée est-il aussi de ce festin î
HYDASPE.
A la table d'Esther portez-vous ce chagrin?
Quoi ! toujours de ce Juif l'image vous désole?
Laissez-le s'applaudir d'un triomphe frivole.
Croit-il d'Assuérus éviter la rigueur?
Ne possédez-vous pas son oreille et son cœur?
On a payé le zèle, on punira le crime,
Et l'on vous a, seigneur, orné votre victime.
Je me trompe , ou vos vœux par Esther secondés
Obtiendront plus encor que vous ne demandez.
AMAN.
Croirai-je le bonheur que ta bouche m'annonce?
HYDASPE.
J'ai aes savants devins entendu la réponse :
Ils disent que la main d'un perfide étranger
Dans le sang de la reine est prête à se plonger t
ACTE III. 653
Le roi, qui ne sait où trouver le coupable,
Impute qa'auT e€ul6 Juifs ce projet détestable
AMAN.
, ce sont, cher ami, des monstres furieux»
II faut craindre surtout leur chef audacieux.
La terre avec horreur dès longtemps les endure,
Et l'on n'en peut trop tôt délivrer la nature.
Ah ! je respire enfin. Chère Zarès, adieu !
HTDASPE.
Les compagnes d'Esther s'avancent vers ce lieu :
Sans doute leur concert va commencer la fête.
Entrez et recevez l'honneur qu'on vous apprête.
SCÈNE III.
ÉLISE, LE CHGCDR.
(Ceci se récite sans chant.)
DNK DBS ISRAÉLITES.
Cest Aman.
DNB ADTRE.
C'est lui-même , et j'en frémi» , ma sœur.
LA PREHIÈRE.
lion cœur de crainte et d'horreur se resserre.
l'autre.
Cest.d'IsraSl le superbe oppresseur.
LA PREMIÈRE.
Cest celui qui trouble la terre.
ÉLISE.
Peut-on en le voyant ne le connoître pas?
L'orgueil et le dédain sont peints sur son visage.
UNE ISRAÉLITE.
On lit dans ses regards sa fureur et sa rage.
ONE AUTRE.
Je croyois voir marcher la mort devant ses pas.
UNE DES PLUS JEUNES.
Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie :
Mais, en nous regardant, mes sœurs, il m'a sembM
Q n'il avoit dans les yeux une barbare joie
Dont tout mon sang est encore troublé.
ÉLISE.
Que ce nouvel honneur va croître son audace • I
1. Nouvel emploi du verbe croître pris activement
6M BSTUBft,
Je le Tols, me» sœurs, je le vois:
A la table d'Esther l'insolent près du roi
A déjà pris sa place.
CNB DES ISRAÉLITES.
Ministre du festin, de grâce, dites-nous,
Quels mets à ce cruel , quel vin préparez-votisT
BNB AUTRE.
Le sang de l'orphelin ;
UNE TROISIËUE.
Les pleurs des misérables,
LA SECONDE.
Sont ses mets les plus agré&bles;
LA TROISIÈME.
(Test son breuvage le plus doux.
ÉLISE.
Chères sœurs, suspendez la douleur qui vous presse.
Chantons, on nous l'ordonne, et que puissent nos chanta
Du cœur d'Assuérus adoucir la rudesse.
Comme autrefois David , par ses accords touchants ,
Calmoit d'un roi jaloux 1« sauvage tristesse !
(Tout le reste de cette ccène est chanté.)
tNE ISRAÉLITE.
Que le peuple est heureux ,
Lorsqu'un roi généreux,
Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime l
Heureux le peuple! heureux le roi lui-même I
TOUT LE CHCEDR.
O repos I ô tranquillité!
O d'un parfait bonheur assurance éternelle «
Quand la suprême autorité
Dans ses conseils a toujours auprès d'elle
La justice et la vérité!
(Ces quatre stancet sont chantées altematÏTeniMit par sue
TOix seule et par tout le chceor.)
DUE ISRAÉLITE.
Rois, chassée ta calomnie i
Ses criminels attentats
Des plus paisibles États
Troublent l'heureuse harmcale.
ACTB III. «Ô5
ga fureur, de sang avide.
Poursuit partout l'innocent.
Rois, prenez soin de l'absent
Contre sa langue homicide.
De ce monstre si farouche
Craignez la feinte douceur;
La vengeance est dans son coenr,
Et la pitié dans sa bouche.
La ft-aude adroite et subtile
Sème de fleurs son chemin :
Mais sur ses pas vient enfin
Le repentir inutile.
ONE ISRAéLITE, seole.
D'un souffle l'aquilon écarte les nuages ,
Et chasse aa loin la foadre et les orages.
Un roi sage, ennemi du langage menteur.
Écarte d'un regard le perfide imposteur.
UNE AUTRE.
J'admire un roi victorieux ,
Que sa valeur conduit triomphant en tous liess :
Mais un roi sage et qui hait l'injustice ',
Qui sous la loi du riche impérieux
Ne souffre point que le pauvre gémisse ,
Est le plus beau présent des deux.
UKE AUTRE.
La veuve en «a défense espère.
VNB AUTRE.
De l'orphelin il est le père.
TOUTES ENSEMBLE.
Et les larmes du juste implorant son a; pul
Sont précieuses devant lai.
UNE ISRAÉLITE, feule.
Détourne, roi puissant, détourne tes oreillei
De tout conseil barbare et mensonger,
Il est temps que tu t'éveilles :
Dans le sang innocent ta main va se plonger
Pendant que ta sommeilles.
I. Il 7 avait sans donte qaalqaa coorag* à faire chanter de paraOt
▼en devant Loaù XIY.
056 BSTHBR,
Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
De toni conseii Darnare et mensonger.
CNG ADTRE.
insi puisse sous toi trembler la terre entière 1
insi puisse à jamais contre tes ennemis
bruit de ta valeur te servir de barrière !
Is t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis;
Que de ton bras la force les renverse ;
Que de ton nom la terreur les disperse ;
Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldat!
Comme d'enfants une troupe inutile;
£t si par un chemin il entre en tes États,
Qu'il en sorte par plus de mille.
SCÈNE IV.
ASSUÉRDS, ESTHER, AMAN, ÉLISE,
LE CHCKDR.
ASScéROS, à Esther.
CV<»/, vos moindres discours ont des grâces secrètes ;
Une noble pudeur à tout ce que vous faites
Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or.
Quel climat renfermoit un si rare trésor?
Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance,
Et quelle main si sage éleva votre enfance?
Mais dites promptement ce que vous demandez t
Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés;
Dussiez-vous , je l'ai dit, et veux bien le redire,
Demander la moitié de ce puissant empire.
ESTHER.
Je ne m'égare point dans ces vastes désirs.
Mais, puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs,
Puisque mon roi lui-même h parler me convie,
(Elle se jette aux pieds du roi.)
J'ose vous implorer, et pour ma propre vie.
Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné
Qu'à périr avec moi vous avez condamné,
AsscÉRUS, la relevant.
A périr l Vous! Quel peuple? Et quel est ce mystère!
HAN, toat bu.
Je tremblel
àCTB iiL «n
ESTHER.
Esther, seigneur, eut un Juif pour son père
De Tos oVdres sanglants vous savez la rigueur.
AH AN, à part.
Ah dieux I
ASSCÉBUS.
Ah ! de quel coup me percez-vous le cœur
Vous la fille d'un Juif! Hé quoi ! tout ce que j'aime,
Cette Esther, l'innocence et la sagesse même ,
Que je croyois du ciel les plus chères amours,
Dans cette source impure auroit puisé ses jours?
Malheureux !
ESTHER.
Vous pourrez rejeter ma prière :
Mais Je demande au moins que , pour grâce dernière,
Jusqu'à la fin , seigneur, vous m'entendiez parler.
Et que surtout Aman n'ose point me troubler.
ASSUÉRUS.
Parlez.
ESTHER.
O Dieu , confonds l'audace et l'imposture I
Ces Juifs, dont vous voulez délivTer la nature.
Que vous croyez , seigneur, le rebut des humains.
D'une riche contrée autrefois souverains , •
Pendant qu'ils n'adoroient que le Dieu de leurs pères ,
Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.
Ce Dieu , maître absolu de la terre et des deux.
N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux :
L'Étemel est son nom, le monde est son ouvrage;
Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
Juge tous les mortels avec d'égales lois ,
Et du haut de son trône interroge les rois '.
Des plus fermes États la chute épouvantable
Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable.
Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser :
Rois, peuples, en un jour tout se vit disperser:
ooûs les Assyriens leur triste servitude
Devint le triste prix de leur ingratitude.
Maîo, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
1. C'est i la lecture de ces vers sublimes que Voltaire s'écriait
On a honte de faire des yer» quand on en lit de pareils. ■
37.
«58 BSTHBR.
Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour.
L'appela par son nom, le promit à la terre.
Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, '
Brisa les fiers remparts et les portes d'airain ,
Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
De son temple détruit vengea sur eux l'injure :
Babylone paya nos pleurs avec usure.
Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
Regarda notre peuple avec des yeux de paix.
Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines ;
Et le temple sortoit déji de ses ruines.
Mais, de ce roi si sage héritier insensé.
Son fils' interrompit l'ouvrage commencé,
Fut sourd à nos douleurs : Dieu rejeta sa race.
Le retrancha lui-même , et vous mit en sa place.
Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux!
Dieu regarde en pitié son peuple malheureux ,
Disions-nous : un roi règne, ami de l'innocence.
Partout du nouveau prince on vantoit la clémence :
Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris.
Ciel ! verra-t-on toujours par de cruels esprits
Des princes les plus doux l'oreille environnée ,
Et du bonheur public la source empoisonnée?
Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté
Est venu dans ces lieux soufQer la cruauté;
Un ministre ennemi de votre propre gloire.»
AMAH.
De votre gloire! Moi? Ciel! Le pourriez-vous croire?
Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre dieu...
Assuénus.
Tais-toi I
Oses-tu donc parler sang Tordre de ton roi?
ESTHEK.
Notre ennemi cruel devant vous se déclare ;
C'est lui , c'est ce ministre infidèle et barbare
Qui , d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu ,
Contre notre innocence arma votre vertu.
Eî quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable,
Auroit de tant d'horreur? dicté l'ordre effroyable?
Partout l'afireux signal en moue temps donne
1. Camb/M.
▲CTB IIL
De meurtres remplira l'univers étonné j
On verra, sous le nom do plus juste des prince».
Un perfide étranger désoler vos provinces ,
Et dans ce palais même , en proie à son courroux,
Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous!
Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée î
Quelle guerre intestine avons-nous allumée?
Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis?
Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis?
Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie,
Pendant que votre main , sur eux appesantie ,
A leurs persécuteurs les livroit sans secours ,
Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours.
De rompre des méchants les trames criminelles.
De mettre votre trône à l'omhre de ses ailes.
N'en doutez point, seigneur, il fut votre soutien
Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l'Indien ,
Dissipa devant vous les innombrables Scythes,
Et renferma les mers dans vos vastes limites;
Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein
De deux traîtres tout prêts à vous percer le seia.
Hélas! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.
A s s c B R u s.
Mardochée?
ESTHKR
Il restoit seul de notre famille.
Mon père étoit son frère. Il descend comme moi
Du sang infortuné de notre premier roi.
Plein d'une juste horreur pour un Amalécite,
Race que notre Dieu de sa bouche a maudite ,
n n'a devant Aman pn fléchir les genoux ,
Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'à vaus
De là contre les Juifs et contre Mardochée
Cette haine, seigneur, sous d'autres noms cachée.
En vain de vos bienfaits Mardochée est paré :
A la porte d'Aman est déjà préparé
D'un inftme trépas l'instrument exécrable ;
Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable.
Des portes du palais par son ordre arraché,
CouTsrt de Totre pourpre y doit être attaché.
ASSOÉRCS.
Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon àine
**0 ESTHBR.
Tout mon sang de colère et de honte e'enflamme.
J'étois donc le jouet... Ciel, daigne m' éclairer I
Un moment sans témoins cherchons à respirer.
Appelez Mardochée : il faut aussi l'entendre.
(Le roi s'éloigne.)
UNE ISRAÉLITE.
Vérité, que j'implore, achève de descendre I
SCÈNE V.
ESTHER, AMAN, ÉLISE, le cucbdi,
AU AN, à Esther.
D'un juste étonnement Je demeure frappé.
Les ennemis des Juifs m'ont trahi, m'ont trompé:
J'en atteste du ciel la puissance suprême.
En les perdant j'ai cru vous assurer vous-même.
Princesse, en leur faveur employez mon crédit :
Le roi, vous le voyez, flotte encore interdit.
Je sais par quels ressorts on le pousse , on l'arrête ,
Et fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.
Les intérêts des Juifs déjà me sont sacrés.
Parlez : vos ennemis aussitôt massacrés,
Victimes de la foi que ma bouche vous jure,
De ma fatale erreur répareront l'injare.
Quel sang demandez-vous?
ESTHER.
Va, traître, laisse-moil
Les Juifs n'attendent rien d'un méchant tel que tôt
Misérable! le Dieu vengeur de l'innocence.
Tout prêt à te juger, tient déjà sa balance !
Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.
Tremble! son jour approche, et ton règne est passêt
AUAN.
Oui, ce Dieu, je l'avoue, est un Dieu redoutable.
Mais veut-il que l'on garde une haine implacable 1
C'en est fait : mon orgueil est forcé de plier;
L'inexorable Aman est réduit à prier.
(Il se jette à ses pieds.)
Par le salut des Juifs, par ces pieds que j'embrasso,
Par ce sage vieillard , l'honneur de votre race ,
Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux ;
Sauvez Aman, qui tremble à vos sacrés genoux I
ACTB III. 661
SCÈNE VI.
ASSDÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE,
LE CHOEDR, GARDES.
ASSD^RDS.
Quoi I le traître sur tous porte ses mains hardiesT
Ah ! dans ses yeux confus je lis ses perfidies,
Et son trouble , appuyant la foi de vos discours ,
De tous ses attentats me rappelle le cours.
Qu'à ce monstre à l'instant l'âme soit arrachée;
Et que devant sa porte, au lieu de Mardochée,
Apaisant par sa mort et la terre et les cieux ,
De mes peuples vengés il repaisse les yeux.
(Aman est emmené par les gardes.)
SCÈNE VIL
ASSUÉRUS, ESTHER, MARDOCHÉE, ÉLISE,
LE CHOEUR.
ASSCÉROS continae en s'adressant à Mardochée.
Mortel chéri du ciel, mon salut et ma joie.
Aux conseils des méchants ton roi n'est plus en proie;
Mes yeux sont dessillés, le crime est confondu :
Viens briller près de moi dans le rang qui t'est dû.
Je te donne d'Aman les biens et la puissance :
Possède justement son injuste opulence.
Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis;
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis ;
A régal des Persans je veux qu'on les honore,
Et que tout tremble au nom du Dieu qu'Esther adore.
Rebâtissez son temple , et peuplez vos cités ;
Que vos heureux enfants dans leurs solennités
Consacrent de ce jour le triomphe et la gloire
Et qu'à jamais mon nom vive dans leur mémoire.
SCÈNE VIII.
ASSDÉRUS, ESTHER, MARDOCHÉE, ASAPH,
ÉLISE, LE CHOEoa.
ASSUÉRDS.
Que veut Asaph7
ASAPH.
Seigneur, le traître est expiré,
•62 ESTHER.
Par le peuple en fureur à moitié déchiré.
On traîne, on va donner en spectacle funeste
De son corps tout sanglant le misérable reste.
MARDOCH^E.
Roi, qu'à Jamais le ciel prenne soin de vos jours!
Le péril des Juifs presse et veut un prompt secoure.
ASSVéRUS.
Oui, Je t'entends. Allons, par des ordres contraires «
Révoquer d'un méchant les ordres sanguinaires.
ESTBBR.
0 Dieu, par quelle route inconnue aux mortcU
Ta Bagesse conduit ses desseins éternels!
SCÈNE IX.
LE CHOEUR.
TOCT LE CHoecn.
Dieu fait triompher l'innocence :
Chantons, célébrons sa puissance.
UNE ISRAÉLITE.
n a vu contre nous les méchants s'assembler,
Et notre sang prêt à couler.
Comme l'eau sur la terre ils alloient le répandre ;
Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre :
L'homme superbe est renversé ,
Ses propres flèches l'ont percé.
UNE AUTRE.
J'ai vu l'impie adoré sur la terre * j
Pareil au cèdre, il cachoit dans les cieux
Son front audacieux ;
n sembloit à son gré gouverner le tonnerre,
Fouloit aux pieds ses ennemis vaincus :
I. Boileaa disoit i que la sublimité des psaumes étott l'écueil de
c tous les traducteurs ; que leur majestueuse tranquillité ne pouvoit
« ôtre rendue que bien difScilement par la plume des plus grands
f maîtres; qu'elle avoit souvent désespéré M. Racine; qu'il étoit
( venu pourtant à bout do traduire admirablement cet endroit du
( psalmiste : i Vidi impium superexaltatum , et elevatum sicut ce-
1 dros Liban! ; et transivi , et ecce non erat. • — < J'ai vu l'impie
(( extrêmement élevé, et qui égaloit en hauteur les cèdres du Liban ;
« et J'ai passé, et il n'étoit plus. » (Pial. xxxvi, vers. 85 at 39.)
ACTB III. M«
Je n'ai fait que passer, il n'étoit déjà plus.
UNE AUTRE.
On peut des plus grands rois surprendre la justice.
Incapables de tromper,
Ils ont peine à s'échapper
Des pièges de l'artiflce.
cœur noble ne peut soupçonner en auUtii
La bassesse et la malice
Qu'il ne sent point en lui.
UNE AUTRE.
Comment s'est calmé l'orage?
UNE AUTRE.
Quelle main salutaire a chassé le nuage
TOUT LE CHOEUR.
L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.
UNE ISRAÉLITE, Seule.
De l'amour de son Dieu son cœur s'est embraséi
Au péril d'une mort funeste
Son zèle ardent s'est exposé :
Elle a parlé; le ciel a fait le reste.
DEUX ISRAÉLITES.
Esther a triomphé des filles des Persans :
La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.
l'une DES DEUX.
Tout ressent de ses yeux les charmes innocents.
Jamais tant de beauté fut-elle couronnée?
l'a u T R E.
Les charmes de son cœur sont encor plus puissaati.
Jamais tant de vertu fut-elle couronnée ?
TOUTES DEUX ensemble.
Esther a triomphé des filles des Persans :
La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.
UNE SEULE.
Ton Dieu n'est plus irrité :
Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière;
Quitte les vêtements de ta captivité ,
Et reprends ta splendeur première.
Les chemins de Sion à la fin sont ouverts:
Rompez vos fers.
Tribus captives;
Troupes fugitives.
Repassez les monts et les mers{
r64 ESTHRR.
Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
TOUT LE CHCEDB.
Rompez vos fers*
Tribus captives;
Troupes fugitives,
Repassez les monts et les mers ;
Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
DNE ISRAÉLITE seole.
Je reverrai ces campagnes si chères.
UNE AUTRE.
J'irai pleurer au tombeau de mes pères.
TOUT LE CHOEUR.
Repassez les monts et les mers;
Rassemblez-vous des bouts de l'univers.
UNE ISRAÉLITE seule.
Relevez, relevez les superbes portiques
Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré;
Que de l'or le plus pur son autel soit paré.
Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques;
Prêtres sacrés , préparez vos cantiques.
UNE AUTRE.
Dieu descend et revient habiter parmi nous :
Terre, frémis d'allégresse et de crainte.
Et vous, sous sa majesté sainte*
Cieux, abaissez-vous t !
UNE AUTRE.
Que le Seigneur est bon, que son joug est aimable I
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
Jeune peuple, courez à ce maître adorable:
Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable
Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un cœur.
Que le Seigneur est bon , que son joug est aimable 1
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
UNE AUTRE.
Il s'apaise, il pardonne,
Du cœur ingrat qui l'abandonne
Il attend le retour ;
Il excuse notre foiblesse ;
A nous chercher même il s'empresse.
1. Cette image sublime des cieux qui s'abaissent se trcave dans la
Uvie des Rois et dans le psaume xvu.
ACTE III.
Pour l'enfant au'elle a mis au jour
One raere a moius de tendresse.
Ah ! qui peut avec lui partager notre amourt
TROIS ISRAÉLITES.
II nous fait remporter une illustre victoire.
l'dne des trois.
Il nous a révèle sa gloire.
TOCTKS trois ensemble.
Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
tout le choedr.
Que son nom soit béni; que son nom soit chantéi
Que Ton célèbre ses ouvrages
Au delà des temps et des &ges,
Aa delà de l't^ternité >
FIN O GSTHBB.
ATHALIE
TRAGÉDIE
TIRÉE DE l'Écriture sainte
1691
PRÉFACE*
Toat le inonde sait que le royaume de Juda étoit composa
aes deux tribus de Juda et de Benjamin, et que les dix autres
tribus qui se révoltèrent contre Roboam composoient le
royaume d'Israël. Comme les rois de Juda étoient de la mai-
son de David, et qu'ils avoient dans leur partage la ville et
le temple de Jérusalem , tout ce qu'il y avoit de prêtres et
de lévites se retirèrent auprès d'eux, et leur demeurèrent
toujours attachés : car. depuis que ie temple de Salomon
fut b&ti, il n'étoit plus permis de sacrifier ailleurs; et tous
ces autres autels qu'on élevoit à Dieu sur des montagnes,
appelés par cette raison dans l'Écriture les hauts lieux, ne
lui étoient point agréables. Ainsi le culte légitime ne sub-
sistoit plus que dans Juda. Les dix tribus, excepté un très-
petit nombre de personnes, étoient on idolàii-es ou scbis'
matiques.
Au reste, ces prêtres et ces lévites faisoient eux-mêmes
une tribu fort nombreuse. Ils furent partagés en diverses
classes pour servir tour à tour dans le temple, d'un jour de
sabbat à l'autre. Les prêtre» étoient de la famille d'Aaron;
1. Tous ceux qui yeulent entrer sérieosoment dans l'esprit de U
tragédie doivent lue avec attention cette préface : c'est un chef-
d'œuvre de clarté , de simplicité et d'ordre : l'auteur n'y a oublié
aucun des points de l'histoire juive qui servent à fonder l'intérêt de
>• piècfli (Gboffbot.)
«70 PRÉFACB.
et il n'y avoit que ceux de cette famille lesquels pussent
exercer la sacrificature. Les lévites leur étoient subordon-
nés, et a voient soin, entre autres choses, du chant, de la
préparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom
de lévite ne laisse pas d'être donné quelquefois indifférem-
ment à tous ceux de la tribu. Ceux qui étoient en semaine
avoient, ainsi que le grand-prêtre, leur logement dans les
portiques ou galeries dont le temple étoit environné, et qui
faisoient partie du temple même. Tout l'édifice s'appeloit en
général le lieu saint : mais on appeloit plus particulièrement
de ce nom cette partie du temple intérieur où étoient le
chandelier d'or, l'autel des parfums , et les tables des pains
de proposition; et cette partie étoit encore distinguée du
Saint des saints, où étoit l'arche, et où le grand-prètre seul
siToit droit d'entrer une fois l'année. C'étoit une tradition
assez constante que la montagne sur laquelle ie temple fut
b&ti étoit la même montagne où Abraham avoit autrefois
offert en sacrifice son fils Isaac.
J'ai cru devoir expliquer ici ces particularités, afin que
ceux à qui l'histoire de l'ancien Testament ne sera pas
assez présente n'en soient point arrêtés ea lisant cette tra-
gédie. Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trône;
et j'aurois dû , dans les règles, l'intituler Joas : mais la plu-
part du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom
d'Athalie, Je n'ai pas jugé à propos do la leur présenter sous
un autre titre, puisque d'ailleurs Athalie y joue un person-
nage si considérable , et que c'est sa mort qui termine 1?
pièce. Voici une partie des principaux événemeots qui de-
«ancèrent cette grande action.
Joram, roi de Juda, fils de Josaphat, et le septième roi de
la race de David, épousa Athalie, fille d'Achab et de Jéxabel,
qui régnoient en Israël, fameux l'un et l'autre, mais princi-
palement Jézabel , par leurs sanglantes persécutions contre
les prophètes. Athalie, non moins impie que sa mère, en-
traîna bientôt le roi son mari dans l'idol&trie, et fft même
construire dans Jérusalem un temple à Baal, qui étoit le
PRËFACB. «71
dieu du pays de Tyr et de Sidoa, où Jézabel avoit pris aais*
sance. Joram, après avoir vu périr par les mains des Arabes
et des Philistins tous les princes ses enfants, à la réserve
d 'Ochozias , mourut lui-même misérablement d'une longue
maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste
n'empêcha pas Ochozias d'imiter son impiété et celle d'Âtha-
lie sa mère. Mais ce prince, après avoir régné seulement un
an , étant allé rendre visite au roi d'Israël, frère d'Athalie,
fut enveloppé dans la ruine de la maison d'Âchab, et tué
P"r l'ordre de Jéhu, que Dieu avoit fait sacrer par ses pro-
f.^ (^tes pour régner sur Israël, et pour être le ministre de
ses vengeances. Jéhu extermina toute la postérité d'Achab ,
et Et jeter par les fenêtres Jézabel , qui , selon la prédiction
d'elle, fut mangée des chiens dans la vigne de ce même
Naboth qu'elle avoit fait mourir autrefois pour s'emparer de
son héritage. Athalie, ayant appris à Jérusalem tous ces
massacres , entreprit de son côté d'éteindre entièrement la
race royale de David, en faisant mourir tous les enfants
d'Ochozias, ses petits-fils. Mais heureusement Josabeth,
sœur d'Ochozias, et fille de Joram, mais d'une autre mère
qu' Athalie, étant arrivée lorsqu'on égorgeoit les princes
ses neveux , elle trouva moyen de dérober du milieu des
morts le petit Joas , encore à la mamelle , et le confia avec
sa nourrice au grand-prêtre son mari, qui les cacha tous
deux dans le temple, où l'enfant fut élevé secrètement jus-
qu'au jour qu'il fut proclamé roi de Juda. L'Histoire des
Rois dit que ce fut la septième année d'après. Mais le texte
grec des Paralipomènes, que Sévère Sulpice a suivi, dit que
ce fut la huitième. C'est ce qui m'a autorisé à donner à oe
priiici; neuf à dix ans, pour le mettre déjà en état de répon-
dre aux questions qu'on lui fait.
Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit au-de&sas de la
portée d'un enfant de cet âge qui a de l'esprit et de la mé»
^oire. Mais, quand j'aurois été un peu au delà, il faut con-
sidérer que c'est ici on enfant tout extraordinaire, elev«
.ns le temple par un grand-prêtre, qui, le regardant comrne
073 PRËPaCB.
l'unique espérance de sa nation , l'avoit instruit de bonii«
heure dans tous les devoirs de la religion et de la royauté.
Il n'en étoit pas de même des enfants des Juifs que de la
plupart des nôtres : on leur apprenoit les saintes lettres,
non-seulement dès qu'ils avoient atteint l'usage de la rai-
son, mais, pour me servir de l'expression de saint Paul,
dès la mamelle. Chaque Juif étoit obligé d'écrire une fois
en sa vie •, de sa propre main , le volume de la loi tout en-
tier. Les rois étoient même obligés de l'écrire deux fois, et
il leur étoit enjoint de l'avoir continuellement devant le&
yeux. Je puis dire ici que la France voit en la personne d'un
prince de huit ans et demi *, qui fait aujourd'hui ses plus
chères délices, un exemple illustre de ce que peut dans un
enfant un heureux naturel aidé d'une excellente éducation,
et que si J'avois donné au petit Joas la môme vivacité et le
même discernement qui brillent dans les reparties de ce
Jeune prince, on m'auroit accusé avec raison d'avoir péché
contre les règles de la vraisemblance.
L'âge de Zacharie, fils du grand-prêtre, n'étant point mar-
qué, on peut lui supposer, si l'on veut, deux ou trois ans de
plus qu'à Joas.
J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort
habiles, qui prouvent, par le texte même de l'Écriture, que
tous ces soldats à qui Joîada, ou Joad, comme il est appelé
dans Josèphe, fit prendre les armes consacrées à Dieu par
David, étoient autant de prêtres et de lévites, aussi bien que
les cinq centeniers qui les commandoient. En effet, disent
ces interprètes, tout devoit être saint dans une si sainte
action, et aucun profane n'y devoit être employé. Il s'y agi s~
Boit non-seulement de conserver le sceptre dans la maison
de David, mais encore de conserver à ce grand roi cette
suite de descendants dont devoit naître le Messie : « Car ce
1. Ceci n'est point exact.
t. Louis de France, duc de Bourgogne, fils de Monseigneur, élève
de Fénelon. Il n'avait réellement que huit ans et demi dans les pre-
miers mois de 1691, lorsyie Kaciue fit cette préface.
PRÊFACB. 87a
Messie tant de fois promis comme fils d'Abraham , devoil
être aussi le fils de David et de tous les rois de Juda. »
De là ïient que l'illustre et savant prélat de qui j'ai em-
prunté ces paroles appelle Joas le précieux reste de la mai-
son de David. Josèphe en parle dans les mêmes termes; et
l'Écriture dit expressément que Dieu n'extermina pas toute
la famille de Joram , voulant conserver à David la lampe
qu'il lui avoit promise. Or cette lampe, qu'étoit-ce autre
cbose que la lumière qui devoit être un jour révélée aux
nations?
L'histore ne spéciale point le jour où Joas fut proclamé.
Quelques interprètes veulent que ce fût un jour de fête. J'ai
choisi celle de la Pentecôte, qui étoit l'une des trois grandes
fêtes des Juifs. On y célébroit la mémoire de la publication
de la loi sur le mont Sinaï , et on y offroit aussi à Dieu les
premiers pains de la nouvelle moisson : ce qui faisoit qu'on
jà nommoit encore la fête des prémices. J'ai songé que ces
circonstances me fourniroient quelque variété pour les
chants du chœur.
Ce chœur est composé de jeunes filles de la tribu de Lévi,
ei je mets à leur tête une fille que je donne pour sœur à
Zacharie. C'est elle qui introduit le chœur chez sa mère.
Elle chante avec lui, porte la parole pour lui, et fait enfin
tes fonctions de ce personnage des anciens chœurs qu'on
appeloit le coryphée. J'ai aussi essayé d'imiter des anciens
cette continuité d'action qui fait que leur théâtre ne de-
meure jamais vide, les intervalles des actes n'étant marques
que par des hymnes et par des moralités du chœur, qui otA,
rapport à ce qui se passe.
On me trouvera peut-être un peu hardi d'avoir osé mettre
4ur la scène un prophète inspiré de Dieu , et qui prédit
l'avenir. Mais j'ai eu la précaution de ne mettre dans sa
bouche que des expressions tirées dis prophètes mômes.
Quoique l'Écriture ne dise pas en terme exprès que Joïada
ait eu l'esprit de prophétie, comme eJe le dit de son fils,
elle le représente comme un homme tout plein de l'esprit
W4 PRéPACB.
de Dieu. Et d'ailleurs ne parolt-il pas, par l'Évangile, qu'l
a pu prophétiser en qualité de souverain pontife? Je suppose
donc qu'il voit en esprit le funeste changement de Joas
qui, après trente, ans d'un règne fort pieux, s'abandonna
aux mauvais conseils des flatteurs, et se souilla du meurtre
de Zacharie, fils et successeur de ce grand -prêtre. Ce
meurtre , commis dans le temple, fut une des principales
causes de la colère de Dieu contre les Juifs , et de tous les
malheurs qui leur arrivèrent dans la suite. On prétend
même que depuis ce jour-là les réponses de Dieu cessèrent
entièrement dans le sanctuaire. C'est ce qui m'a donné lieu
de faire prédire de suite à Joad et la destruction du temple
et la ruine de Jérusalem. Mais, comme les prophètes joi-
gnent d'ordinaire les consolations aux iienaces, et que d'ail-
leurs il s'agit de mettre sur le trône un des ancêtres du
Messie, j'ai pris occasion de faire entrevoir la venue de ce
consolateur, après lequel tous les anciens justes soupiroient.
Cette scène, qui est une espèce d'épisode, amène très-natu^
rellement la musique, par la coutume qu'avoient plusieurs
prophètes d'entrer dans leurs saints transports au son des
instruments : témoin cette troupe de prophètes qui vinrent
au-devant de Saûl avec des harpes et des lyres qu'on por-
toit devant eux; et témoin Elisée lui-même, qui, étant con-
sulté sur l'avenir par le roi de Juda et par le roi d'Israël ,
dit, comme fait ici Joad : Adducite mihi psaltem. Ajoutez
à cela que cette prophétie sert beaucoup à augmenter le
trouble dans la pièce, par la consternation et par les diffé-
rents mouvements où elle jette le chœur et les principaux
acteurs *.
I. Le silence que l'auteur garde lur la conduite de sa pièce dans
cette préface est remarquable. Dans ses autres préfaces , il a cou-
tume de parler de l'économie de sa tragédie, du succès qu'elle a ea,
ou des critiques qu'elle a essuyées ; il se contente ici d'instruire le
lecteur du sujet , et ne dit rien de la manière dont il l'a traité , et de
ce qu'il pense de son ouvrage. Comme cette tragédie n'avait pas été
représentée sur la scène, il ignorait l'impression qu'elle pouvait faire
sur les spectateurs : il n'ose aonc en rien dire : il attend le jugement
du public. ( L. R. }
ATÏÏALIE
PERSONNAGES
JOA.S, roi de Juda, fils d'Ochoziaa.
aTHALIE, veuve de Joram, aïeule de Joas.
JOAD, autrement Jol AD A, grand -piôtre.
JOSABBTE, tante de Joas, femme du grand-prètic
ZACHARIE, fils de Joad et de Josabeth.
BALOMITH, sœur de Zacharie.
ABNER, l'un des principaux officiers des rois de Jnda.
AZARIAS, ISMABL, BT LBS TROIS autres
CHBFS DBS PRftTBBS BT DBS l£vITBS.
MATH AN, prêtre apostat, sacrificateur de BaaL
NABAL, confident de Mathan.
AOAR, femme de la suite d'Athalie.
Troupb db prêtres et de lévites.
SotTB d'Atbalib.
La Nodbricb de Joas.
Cbœdr db jbunes fillbb de la tribo db LÉvt,
la scène est dans le temple de Jérusalem , dans un vesfibtUt 4ê
l'appartement du grand-prêtre.
ATHALIE"
TBAGÉDIE
ACTE PREMIER
SCÈNE L
JOAD, ABNER.
ABNBR.
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel j
Je viens , selon l'usage antique et solennel ,
Célébrer avec vous la fameuse journée
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçoit le retour,
Du temple, orné partout de festons magnifiques.
Le peuple saint en foule inondoit les portiques ;
Et tous, devant l'autel avec ordre introduits.
De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux frahi
Au Dieu de l'univers consacroient ces prémices :
Les prêtres ne pouvoient suflSre aux sacrifices.
L'audace d'une femme, arrêtant ce concours.
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre '.
js reste pour son Dieu montre un oubli fatal ,
)u même, s'empressant aux autels de Baal*,
1. Athalie fut représentée pour la première foia sur le thé&tre
F^rançais, le jeudi 3 mars ni6.
2. Baal, idole des Phéniciens, adoptée par les habitants dn rojMune
d'Israël, qui mêlaient au coite de celte fausse divinité des cérémoniw
Uifftmes.
88.
67? ATHALIB.
Se fait initier à ses lionteux mystères.
Et blasphème le nom qu'ont invoqué leurs pères.
Je tremble qu'Athalie, à ne vons rien cacher,
Vous-même de l'autel vous faisant arracher,
N'achève enfin sur vous ses vengeances funestes,
Et d'un respect forcé ne dépouille les restes.
JOAD.
D'où vouB vient aujourd'hui ce noir pressentimentl
ARNCn.
Pensez-vouB être saint et juste impunément?
Dès longtemps elle hait cette fermeté rare
Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare ;
Dès longtemps votre amour pour la religion
Est traité de révolte et de sédition.
Du mérite éclatant cette reine jalouse
Hait surtout Josabeth , votre fidèle épouse.
Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur,
De nôtre dernier roi Josabeth est la sœur.
Mathan, d'ailleurs, Mathan , ce prêtre sacrilège,
Plue méchant qu'Athalie , à toute heure l'assiégej
Mathan , de nos autels inrâme déserteur,
Et de toute vertu zélé persécuteur.
C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,
Ce lévite à Baal prête son ministère ;
Ce temple l'importune, et son impiété
Voudroit anéantir iB Dieu qu'il a quitté.
Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invent«}
Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante;
Il affecte pour •vous une fausse douceur,
Et, par là de son fiel colorant la noirceur.
Tantôt à cette reine il vous peint redoutable.
Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable.
Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connoissex,
Vous cachez des trésors par David amassés.
Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
Dans an sombre chagrin parolt ensevelie.
Je l'observois hier, et je voyois ses yeux
Lancer sur le lieu saint des regards furieux :
Comme si, dans le fond de ce vaste édifice.
Dieu cachoit an vengeur armé pour son supplice.
Crojrez-moi, plu» J'y pense, et moins je puis douter
Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,
ACTE PREMIER. 679
Et que de Jézabel la fille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
JOAD.
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
e crains Dieu, cher Àbner, et n'ai point d'autre crainte
Cependant je rends grâce au zèle officieux
Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.
Je vois que l'injustice en secret vous irrite,
Que vous avez encor le cœur Israélite.
Le ciel en soit béni! Mais ce secret courroux.
Cette oisive vertu , vous en contentez-vous?
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
Huit ans déjà passés, une impie étrangère
Du sceptre de David usurpe tous les droits.
Se baigne impunément dans le sang de nos rois,
Des enfants de son fils détestable homicide.
Et même contre Dieu lève son bras perfide ;
Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État,
Vous, nourri dans les camps du saint roi Josapbat,
Qui sous son fils Joram commandiez nos années,
Qui rassurâtes seul nos villes alarmées.
Lorsque d'Ochozias le trépas imprévu
Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu :
« Je crains Dieu, dites-vous; sa vérité me tombe! •
Voici comme ce Dieu vous répond par ma boucfaet
« Du zèle de ma loi que sert de vous parer?
« Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer?
« Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
« Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?
« Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.
« Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;
« Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,
■ El vous viendrez alors mlmmoler vos victimes. «
ABMEK.
Hé ! que puis-je au milieu de ce peuple abattu?
Benjamin est sans force , et Juda sans vertu :
Le jour qui de leurs rois vit éteindre la race
Éteignit tout le feu de leur antique audace.
Dieu même , disent-ils , s'est retiré de nous ;
De l'honneur des Uébreux autrefois ai Jaloux,
680 A.THALIB.
Il voit sans intérêt leur grandeur terrassée,
Et sa miséricorde à la fin s'est lassée :
On ne voit plus pour nous ses redoutables mains
De merveilles sans nombre effrayer les humains;
L'arche sainte est muette, et ne rend plus d'oracles.
JOAD.
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
Quand Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir?
Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,
Peuple ingrat? Quoi ! toujours les plus grandes merveille»
Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles?
Faut-il , Abner, faut-il vous rappeler le cours
Des prodiges fameux accomplis en nos jours?
Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces,
Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ;
L'impie Achab détruit , et de son sang trempé
Le champ que par le meurtre il avait usurpé ;
Près de ce champ fatal Jézabel immolée ,
Sous les pieds des chevaux cette reine foulée ,
Dans son sang inhumain les chiens désaltérés ,
Et de son corps hideux les membres déchirés ;
Des prophètes menteurs la troupe confondue,
Et la flamme du ciel sur l'autel descendue;
Élie aux éléments parlant en souverain.
Les deux par lui fermés et devenus d'airain,
Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ,
Les morts se ranimant à la voix d'Elisée?
Reconnoissez , Abner, à ces traits éclatants,
Dn Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les tempi:
Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire.
Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.
ABNER.
Mais où sont ces honneurs à David tant promis ,
Et prédits même encore à Salomon son fils?
Hélas! nous espérions que de leur race heureuse
Devoit sortir de rois une suite nombreuse.
Que sur toute tribu, sur toute nation.
L'un d'eux établiroit sa domination ,
Feroit cesser partout la discorde et la guerre,
Et verroit à ses pieds tous les rois de la terre.
JOAD.
Aux promesses du ciel pourquoi renoncez-vous?
àCTB PRBMIB&. 681
Ce roi fils de David'^ où le ciierchcrons-nous!
Le ciel môme peut-il réparer les ruines
Df cet arbre séché jusque dans ses racines!
A: balle étouffa l'enfant même au berceau.
Les morts, après huit ans, sortent-ils du tombeaaf
Ahl si dans sa fureur elle s'étoit trompée;
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée...
JOAD.
Hé bien ! que feriez-vous ?
ABNEH.
0 jour heureux pour moi!
De quelle ardeur j'irois reconnoître mon roi !
Doutez-vous qu'à ses pieds nos tribus empressées...
Mais pourquoi me flatter de ces vaines pensées?
Déplorable héritier de ces rois triomphants ,
Ochozias restoit seul avec ses enfants ;
Par les traits de Jéhu je vis percer le père;
Vous avez vu les fils massacrés par la mère.
JOAD.
Je ne m'explique point; mais, quand l'astre du jour
Aura sur l'horizon fait le tiers de son tour,
Lorsque la troisième heure aux prières rappelle
Retrouvez-vous au temple, avec ce môme zèle.
Dieu pourra vous montrer, par d'importants bienfaits^
Que sa parole est stable, et ne trompe jamais.
Allez : pour ce grand jour il faut que je m'apprête.
Et du temple déjà l'aube blanchit le faîte.
ABNER.
Quel sera ce bienfait que je ne comprends pasî
L'illustre Josabeth porte vers vous ses pas :
Je sors, et vais me joindre à la troupe fidèle
Qu'attire de ce jour la pompe solennelle.
SCÈNE IL
JOAD, JOSABETH.
JOAD.
Les temps sont accomplis, princesse : il faut parler,
Et votre heureux larcin ne se peut plus celer.
Des ennemis de Dieu la coupable insolence.
Abusant contre lui de ce profond silence.
^82 ATHALIB.
AcLOse trop longtemps ses promesses d'erreur.
Que dis-je? Le succès animant leur fureur.
Jusque sur notre autel votre injuste marâtre
Veut offrir à Baal un encens idolâtre.
Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauvé.
Sous l'aile du Seigneur dans le temple élevé.
De nos princes liébreux il aura le counige,
Et déjà son esprit a devancé son âge.
Avant que son destin s'explique par ma voix ,
Je vais l'offrir au Dieu par qui régnent les roi» :
Aussitôt assemblant nos lévites, nos prêtres,
Je leur déclarerai l'héritier de leurs maîtres.
JOSABETH.
Sait-il déjà son nom et son noble destint
JOAD.
Il ne répond encor qu'au nom d'Éliacin ,
Et se croit quelque enfant rejeté par sa mère,
A qui j'ai par pitié daigné servir de père.
JOSABETH.
Hélas! de quel péril je l'avois su tirer!
Dans quel péril encore il est prêt de rentrer!
JOAD.
Quoi ! déjà votre foi s'affoiblit et s'étonne?
JOSABBTH.
A vos sages conseils, seigneur, je m^banâoime.
Du jour que j'arrachai cet enfant à la mort,
Je remis eu vos mains tout le soin de son soit;
Môme, de mon amour craignant la violence.
Autant que je le puis j'évite sa présence ,
De peur qu'en le voyant quelque trouble indiscret
Ne fasse avec mes pleurs échapper mon secret.
Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières,
Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entière».
Cependant aujourd'hui puis-je vous demander
Quels amis vous avez prêts à vous seconder?
Abner, le brave Abner viendra-t-il nous défendre?
A-t-il près de sou roi fait serment de se rendre?
JOAD.
Abner, quoiqu'on se pût assurer sur sa foi.
Ne sait pas mèote ôncor si nous avons un roi.
fOSABETM.
Mais à qui de Joas confiez-vous la garde T
ACTB PRBMIBR. 6g3
Est-ce Obed, est-ce Amnon que cet honneur regarde!
De mon père sur eux les bienfaits répandus...
JOAD.
A l'injoste Athalie ils se sont tous vendus.
JOSABETH.
Qui donc opposez-vous contre ses satellites?
JOAD.
Ne vous l'ai-je pas dit? Nos prôtres, nos lévites.
JOSABETR.
Je sait que, près de vous en secret assemblé,
Par vos soins prévoyants leur nombre est redoublé;
Que, pleins d'amour pour vous, d'horreur pour Athali»,
Un serment solennel par avance les ne
k ce fils de David qu'on leur doit révéler.
Mais, quelque noble ardeur dont ils puissent brûler,
Peuvent-ils de leur roi venger seuls la querelle 1
Pour un si grand ouvrage est-ce assez de leur zèle!
Doutez-vous qu'Atbalie, au premier bruit semé
Qu'un fils d'Ochozias est ici renfermé.
De ses fiers étrangers assemblant les cohortes.
N'environne le temple, et n'en brise les portes!
Suffira-t-il contre eux de vos ministres saints ,
Qui, levant au Seigneur leurs innocentes mains.
Ne savent que gémir et prier pour nos crimes.
Et n'ont Jamais versé que le sang des victimes?
Peut-être dans leurs bras Joas percé de coups...
JOAD.
Et comptez-vous pour rien Dieu , qui combat pour noua ?
Dieu , qui de l'orphelin protège l'innocence ,
Et fait dans la foiblesse éclater sa puissance;
Dieu, qui hait les tyrans, et qui dans Jezraël
Jura d'exterminer Achab et Jézabel ;
Dieu, qui, frappant Joram, le mari de leur fiU«,
A jusque sur son fils poursuivi la famille;
Dieu , dont le bras vengeur, pour un temps su^m
Sur cette race impie est toujours étendu?
JOSABETH.
Et c'est sur tous ces rois sa justice sévère
Que Je crainz pour le fils de mon malheureux Mre.
Qui sait si cet enfant, par leur crime entraîné.
Avec eux en naissant ne fut pas condamné T
Si Dieu, le séparant d'une odieuse raca.
»M ATHALIB.
En faveur de David voudra lui faire grftceî
Hélas! l'état horrible où le ciel me l'offrit
Revient à tout moment effrayer mon esprit.
De princes égorgés la chambre étoit remplie;
Un poignard à la main, l'implacable Athalie
An carnage animoit ses barbares soldats,
Et poursuivoit le cours de ses assassinats.
J0&3, laissé pour mort, frappa soudain ma vue.
Je me figure encor sa nourrice éperdue,
Qui devant les bourreaux s'étoit jetée en vain
Et, foible, le tenoit renversé sur son sein.
Je le pris tout sanglant. En baignant son visage
Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser.
De ses bras innocents je me sentis presser.
Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
Du fidèle David c'est le précieux reste ;
Nourri dans ta maison, en l'amour de ta loi,
n ne connoit encor d'autre père que toi.
Sur le point d'attaquer une reine homicide,
A l'aspect du péril si ma foi s'intimide ,
Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,
Dnt trop de part aux pleurs que je répands pour lui,
Conserve l'héritier de tes saintes promesses ,
Et ne punis que moi de toutes mes foiblesses I
JOAD.
Vos larmes, JosaDem, n'Ont rien de criminel;
Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paterneU
n ne recherche point, aveugle en sa colère,
Sur le fils qui le craint l'impiété du père.
Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux
Lui viendroit aujourd'hui renouveler leurs vœux :
.\iitant que de David la race est respectée ,
autant de Jézabel la fille est détestée.
Joas les touchera par sa noble pudeur.
Où semble de son sang reluire la splendeur
Et Dieu , par sa voix raCme appuyant notre exemple,
De plus près à leur cœur parlera dans son temple.
Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé :
Il faut que sur le trône un roi soit élevé ,
Qui se souvienne un jour qu'au rang de ces ancêtres
Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtre».
ACTB PREMIBK. 685
L'a tiré par lear main de l'oubli du tombeaa «
Et de David éteint rallumé le flambeau.
Grand Dieu ! si tu prévois qu'indigne de sa race,
n doive de David abandonner la trace,
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché.
Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché I
Mais, si ce même enfant, k tes ordres docile.
Doit être à tes desseins un instrument utile ,
Fais qu'au Juste héritier le sceptre soit remis;
Livre à mes foibles mains ses puissants ennemist
Confonds dans ses conseils une reine cruelle :
Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur.
De la chute des rois funeste avant-coureur I
L'heure me presse : adieu! Des plus saintes familles
Votre fils et sa sœur vous amènent les filles.
SCÈNE III.
JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH«
LB CHOec*.
JOSABETH.
Cher Zachaile, allez, ne vous arrêtez pas;
De Totre auguste père accompagnez les pas.
O filles de Lévi, troupe Jeune et fidèle,
Que déjà le Seigneur embrase de son rèle,
Qui venez si souvent partager mes soupirs ,
Enfants, ma seule Joie en mes longs déplaisirs,
Ces festons dans vos mains, et ces fleurs sur ros têtes,
Autrefois convenoient à nos pompeuses fêtes :
Mais, hélas! en ces temps d'opprobre et de douleurs.
Quelle offrande sied mieux que celle de nos pleurs!
J'entends déjà, j'entends la trompette sacrée.
Et du temple bientôt on permettra l'entrée.
Tandis que Je me vais préparer à marcher,
Chantea, loues le Dieu que vous venez chercher.
SCÈNE IV.
LE CHGEUR.
TODT LB CBOKOa ctunt«.
Tout I univers est plein de sa ma</nificence:
Qu'on adore, ce Dieu, qu'on l'invoque & jamais t
39
•M ATHALIB,
Son empire a dca temps précédé la naSnsanoe;
Chantons, publions ses bienfaits.
DNB TOIX, Mal«.
En vain l'injuste violence
Au peuple qui le loue imposeroit silence t
Son nom ne périra Jamais.
Le jour annonce au Jour sa gloire et sa puisBanoe,
Tout l'univers est plein de sa magnificence :
Chantons, publions ses bienfaits.
TODT LE CHOEUR répèt«.
Tout Tunivers est plein de sa magnificence t
Chantons, publions ses bienfaits.
UNE voix, senls.
0 donne aux fleurs leur aimable peinture ;
Il fait naître et mûrir les fruits;
II leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours et la fraîcheur des cuiîs}
Le champ qui les reçut les rend avec usure.
tNB AUTRE.
n commande au soleil d'animer la nature ,
Et la lumière est un don de ses mains;
Mais sa loi sainte, sa loi pure
Est le plus riche don qu'il ait fait aux humaiob.
DUE AUTRE.
0 mont de Sinal, conserve la mémoire
De ce jour à jamais auguste et renommé.
Quand, sur ton sommet enflammé,
Dans un nuage épais le Seigneur enfermé
Fit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire.
Dis-nous pourquoi ces feux et ces éclairs,
Ces torrents de fumée, et ce bruit dans les aira.
Ces trompettes et ce tonnerre?
Venoit-il renverser l'ordre des éléments?
Sur ses antiques fondements
Yenoit-il ébranler la terre?
UNE AUTRE.
Il venoit révéler aux enfanu des Hébreux
De ses préceptes saints la lumière immortellet
Il venoit à ce peuplr heureux
Ordonner de l'aimer d'une amour étemelle.
TOUT LE CHGCDR.
O dlviio, ù charmante loil
ACTB PRBMIER. 687
0 Jostice, à bonté suprême !
Que de raisons, quelle douceur extiôme
D'engager à ce Dieu son amour et sa foi I
L'NE VOIX, seule.
D'un Joug cruel il sauva nos a!eux.
Les nourrit au désert d'un pain délicieux;
Il nous donne ses lois, il se donne lui-même i
Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.
LB CHCEliR.
O Justice, ô bonté suprême !
LA MÊME VOIX.
Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux.
D'un aride rocher fit sortir des ruisseaux ;
n nous donne ses lois , il se donne lui-même t
Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.
LE CHQEDB.
O divine, ô charmante loi !
Que de raisons, quelle douceur extrême
D'engager à ce Dieu sou amour et sa foi !
UNE AUTRE VOIX, seule.
Vous qui ne connoissez qu'une crainte servile.
Ingrats , un Dieu si bon ne peut-il vous charmer ?
Est-il donc à vos cœurs , est-il si difficile
Et si pénible de l'aimerî
L'esclave craint le tyran qui l'outrage;
Mais des enfanta l'amoar est le partage.
Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits.
Et ne r&imcr Jamais !
TOUT LE CHCKUk.
O divine , 6 charmante loi !
0 Justice, ô bonté suprême!
Que de raisons, quelle douceur extrême
D'engager à ce Dieu son amour et sa. foi I
•sa Ao r««Mish AOiik
ATHàLIB.
ACTE DEUXIEME
SCÈNE I.
lOSABETH, SALOMITH, tB chobok.
JOSABETH.
Mes filles, c'est assez; suspendez vos cantiques:
H est temps de nous Joindre aux prières publiques.
Voici notre heure : allons célébrer ce grand jour,
Et devant le Seigneur paroltre à notre tour.
SCÈNE II.
JOSABETH, ZAGHARIE, SALOMITH,
' LE CHOEUR.
JtOSABBTH.
Mais que vois-Je? Mon fils, quel sujet vous ramène!
Où courez-vous ainsi tout paie et hors d'haleineT
ZACHARIE.
O ma mère!
lOSABBTH.
Hé bieni quoi?
EACHARIE.
Le temple est profané 1 1
fOSABETH.
Comment?
XAGHARIE.
Et du Seigneur Tautel abandonné.
JOSABETH.
Je tremble. Hàtez-yous d'éclaircir votre mère.
ZACHARIB.
Déjà, selon la loi. le grand-orètrs mon père,
1. Admironi comment, dès les premiers vera du secona acte, la
(cène ett déjà tont en mouvement par cette irruption soudain? et
imprérae d'Atbalie dans le temple. On va bientôt savoir les raisons
de cette démuche étrange. Dans cette pièce, dont l'action est de la
plus grande simplicité, rien os Uaguit : toat marche, sans remplis
lago «t sans épisods. (OBorrRov.)
ACTK II. 689
Après avoir au Dieu qui nourrit les humains
De la moisson nouvelle offert les premiers pain».
Lui présentoit encore entre ses mains sanglantes
Des victimes de paix les entrailles fumaatt:Jv
Debout à ses côtés le jeune Éliacin
Gomme moi le serroit en long habit de lin ;
Et cependant du sang de la chair immolée
Les prêtres arrosoient l'autel et l'assemblée :
Dn bruit confus s'élève, et du peuple surpris
Détourne tout à coup les yeux et les esprits.
Une femme... Peut-on la nommer sans blasphème 1
Une femme... Cétoit Athalie elle-même.
JOSABBTH.
Qell
ZACHARIE.
Dans un des parvis, aux hommes réservé,
Cette femme superbe entre, le front levé.
Et se préparoit même à passer les limites
De l'enceinte sacrée ouverte aux seuls lévites.
Le peuple s'épouvante, et fuit de toutes parts.
Mon père... Ah ! quel courroux animoit ses regards !
Moïse k Pharaon parut moins formidable :
« Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable ,
« D'où te bannit ton sexe et ton impiété,
x Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté 7 »
La reine alors, sur lui jetant un oeil farouche.
Pour blasphémer sans doute ouvroit déjà la bouche.
J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant
Est venu lui montrer un glaive étincelant ;
Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée,
Et toute son audace a paru terrassée ;
Ses yeux, comme effrayés, n'osoient se détourner t
Soitout, Éliacin par^issoit l'étonner.
JOSABBTH.
Quoi doncT Éliacin a paru devant elle?
ZACHARIB.
Nous regardions tous deux cette reine cruelle.
Et d'une égale horreur nos cœurs étoient frappés
Mais les prêtres bientôt nous ont enveloppés t
On nous a fait sortir. J'ignore tout le reste.
Et venois vous conter ce désordre funeste.
aOO ATHALIB.
JOSABETH.
Ah ! de nos bras sans doute elle vient l'arracher;
Et c'est lui qu'à l'autel sa fureur vient chercher.
Peut-être en ce moment l'objet de tant de larmes...
Souviens-toi de David , Dieu , qui vois mes alarmes ':
SALOHITB.
Quel est-il, cet objet des pleurs que vous versez T
SACHAHII!.
Les jours d'Éliadn seroient-ils menacés?
SALOHITU.
Auroit-il de la reine attird la colère?
lACHARIB.
Que craint-on d'an enfant sans support et sans père?
JOSABETH.
Ah ! la voici. Sortons t il la faut éviter.
SCÈNE III.
ATHALIE, ABNER, AGAR, sditi d'athalie.
AOAR.
Madame, dans ces lieux pourquoi vous arr^.ter?
Ici tous les objets vous blessent, vous irritent.
Abandonnez ce temple aux prêtres qui l'habitent;
Fuyez tout ce tumulte , et dans votre palais
A vos sens agités venez rendre la paix.
ATHALIE.
Non, je ne puis : tu vois mon trouble et ma foiblesse.
Va, fais dire à Mathan qu'il vienne, qu'il se presse t
Heureuse si je puis trouver par son secours
Cette paix que je cherche, et qui me fuit toujours I
(Elle l'assied.)
SCÈNE IV.
ATHALIE, ABNER, suite d'athalib.
ABNEH.
Madame, pardonnez si j'ose le défendre t
Le zèle de Joad n'a point dû vous surprendre.
Du Dieu que nous servons tel est l'ordre éternel;
Lui-même il nous traça son temple et so!i autel,
Aux ieuls enfants d'Aaron commit ses sacrifices,
Aux lévites marqua leur place et leurs offices,
Et surtout défendit k leur postérité
ACTB IL «H
Avec tout autre dieu toute Bociété.
Hé quoi ! vous de nos rois et la fille et la mère,
Êtes-Tous à ce point parmi nous étrangère?
Ignorex-Tous nos loisT et faut-il qu'auJourd'huLM
Voici votre Mathan : Je vous laisse avec luL
ATHALIE.
Votre présence , Abner, est ici nécessaire.
Laissons là de Joad Taudace téméraire.
Et tout ce vain amas de superstitions
Qui ferment votre temple aux autres nations t
Un sujet plus pressant excite mes alarmes.
Je sais que, dès l'enfance élevé dans les armes,
Abner a le cœur noble, et qu'il rend k la fois
Ce qu'il doit à son Dieu , ce qu'il doit à ses rois.
Demeurez.
SCÈNE V.
ATHALIE, ABNER, HATHAN, soiTE d'athauk
VATHAN.
Grande reine, est-ce ici votre place?
Quel trouble vous agite, et quel effroi vous glace?
Parmi vos ennemis que venez-vous chorcherî
De ce temple profane osez-vous apprxherî
Avez-vous dépouillé cette haine si vive...
ATHALIE.
Prètez-moi l'un et l'autre une oreille attentive.
Je ne veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang que J'ai versé x
Ce que j'ai fait, Abner, J'ai cru devoir le faire.
Je ne prends point pour juge an peuple téméraire :
Quoi que son insolence ait osé publier,
Le ciel même a pris soin de me justifier.
Sur d'éclatants succès ma puissance établie
A fait jusqu'aux deux mers respecter Athaliej
Par moi Jérusalem goûte un calme profond ;
Le Jourdain ne voit pins l'Arabe vagabond
Ki l'altier Philistin, par d'éternels ravages,
Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages i
Le Syrien me traite et de reine et de sœur* ;
1. Le Syrien, pour Uni de SyrU. L« père d'Athalie avoit été tué
dans uD combat contra -Jt priiui*. (OaorraoT^
OM ATHALIB.
Enfin de ma maison le perfide oppresseur^
Qu> ufivoit Jusqu'à moi pousser sa barbariu^
JOQi le fier Jéhu, tremble dans Samarie;
De toutes parts pressé par un puissant Toisin,
Que J'ai su soulever contre cet assassin ,
Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.
Je Jouissois en paix du fruit de ma sagesse ;
Mais un trouble importun vient, depuis quelques Jean
De mes prospérités interrompre le cours.
On songe (me devrois-Je inquiéter d'un songe?)
Entretient dans mon coeur un cliagrin qui le ronge :
Je l'évite partout , partout il me poursuit.
Cétoit pendant l'horreur d'une profonde nuit;
ifla mère Jézabel devant moi s'est montrée,
Comme au Jour de sa mort pompeusement paréo «
Ses malheurs n'a voient point abattu sa iierté;
Jlème elle avoit encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage :
« Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;
« Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
« Je te plains de tomber dans ses mains redoutable»,
« Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables*
Son ombre vers mon lit a paru se baisser;
Kt moi Je lui tendois les mains pour l'embrasser ;
Uaisje n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
D'os et de chairs meurtris , et traînés dans la fange.
Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputoient entre eux.
ABNBH.
Grand Dieal
ATHALIB.
Dans ce désordre h mes yeux se présenta
Dp Jeune enfant couvert d'une robe éclatante.
Tels qu'on voit des Hébreux les prêtre» revêtus.
Sa vue a ranimé mes esprits abattus;
Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,
J'admirois sa douceur, son air noble et modeste»
J'ai senti tout à coup un homicide acier
Que le traître en mon sein a plongé tout entier.
De tant d'objets divers le bizarre assemblage
Peut-être du hasard vous parait un ouvra<j;e :
A.CTB II. •
Moi-même quelque temps , honteuse de ma peur.
Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur.
Mais de ce souvenir mon &me possédée
A deux fois en dormant revu la même idée;
Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
Ce même enfant toujours tout prêt à me perror.
Lasse enfin des horreurs dont J'étois poursuivie,
J'allois prier Baal de veiller sur ma vie.
Et chercher du repos au pied de ses autels :
Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!
Dans le temple des Juifs on instinct m'a poussée,
Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée;
rai cru que des présents calmeroient son courroux,
Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendroit plus doai.
Pontife de Baal , excusez ma foiblesse.
rentre : le peuple fuit, le sacrifice cesse.
Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur :
Pendant qu'il me parloit, ô surprise! 6 terreur!
J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée.
Tel qu'un songe effrayant l'a peint il ma pensée.
Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin.
Sa démarche, ses yeux , et tous ses traits enfin ;
C'est lui-même. Il marchoit à côté du grand-prùtre;
Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparoltre.
Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter.
Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter.
Que présage, Mathan, ce prodige incroyable t
VATHAIf.
Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable.
ATHALIB.
Mais cet enfant fatal , Abner, vous l'aves vu t
Quel est-il T de quel sang , et de quelle tribu?
ABNBH.
/>eux enfants à l'autel prêtoient leur minist^ :
L'un est fils de Joad, Josabeth est sa mère;
L'aotre m'est inconnu.
MATHAIf.
Pourquoi délibérer?
De tous les deux, madame, il se faut assurer.
Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures;
Que je ne cherche point à venger mes injures;
Que la seule équité règne en tou« mes avis;
99»
«94 ATHALIB.
Mids lui-même, après toot, fût-ce son propre fils,
Voudroit-il un moment laisser vivre on coupable?
ABNBR.
De quel crime on enfant peat-il être capable?
MATHAR.
Le ciel nous le fait voir an poignard à la main :
Le ciel est Juste et sage , et ne fait rien en vain.
Que cherches-vooi de pins 7
ABiiaR.
Mais, sur la foi d'un songe,
Dans le sang d'oo enfant voulez-vous qu'on se plonge ?
Vous ne savez eneor de quel père il est né.
Quel il est.
M ATHAN.
On le craint, tout est examiné.
A d'illustres parents s'il doit son origine,
La splendeur de son sort doit h&ter sa mine ;
Dans le vulgùre obscur si le sort l'a placé ,
Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit verset
Est-ce aux rois à garder cette lente justice?
Leur sûreté souvent dépend d'an prompt supplice.
N'allons point les gêner d'un soin embarrassant :
Dès qu'on leur est soipect, on n'est plus innocent.
ABNBR.
Hé quoi, Mathan ! d'un prêtre est-ce là le langage?
Moi, nourri dans la guerre, aux horreurs du carnage,
Des vengeances des rois ministre rigoureux ,
C'est moi qui prête ici ma voix au malheureux !
Et vous, qui lui devez des entrailles de père,
Vous, ministre de paix ifans le; temps de colère.
Couvrant d'un zèle faux votre ressentiment.
Le sang à votre gré coule trop lentement !
Vous m'avez commandé de vous parler sans feinte,
Madame : quel est donc ce grand sujet de crainte?
Un nonge, an folble enfant que votre œil, prévena.
Peut-être sans raison croit avoir reconnu.
ATHALIB.
Je le veux croire, Abner; Je puis m'être trompée:
Peut-^tre an songe vain m'a trop préoccupée.
Hé bien ! il faut revoir cet enfant de plus prèti
Il en faut à loisir examiner les traita.
ACTB IL $K
Qu'on les fasse tous deux paroitre en ma présence.
ABNER.
Je crains.»
ATHALIE.
Manqueroit-on pour moi de complaisancel
De ce refus bizarre où seroient les raisons?
Il pourroit me jeter en d'étranges soupçons.
Que Josabeth, vous dîs-je, ou Joad les amène.
Je puis, quand Je voudrai, parler en souveraine.
Vos prêtre». Je veux bien, Abner, vous l'avouer.
Des bontés d'Âthalie ont lieu de se louer.
Je sais sur ma conduite et contre ma puissance
Jusqu'où de leurs discours ils portent la licence :
Ils vivent cependant, et leur temple est debout.
Mais Je sens que bientôt ma douceur est à bout.
Que Joad mette un frein à son zèle sauvage,
Et ne m'irrite point par un second outrage.
Allez.
SCÈNE VI.
A.THÂLIE1 MATHÂNt SDiTB d'athalii.
MATHAN.
Enfin Je puis parler en liberté ;
Je puis dans tout son Jour mettre la vérité.
Quelque monstre naissant dans ce temple s'élève,
Reine : n'attendez pas que le nuage crève.
Abner chez le grand-prètre a devancé le jour :
Pour le sang de ses rois vous savez son amour.
Et qui sait si Joad ne veut point en leur place
Substituer l'enfant dont le ciel vous menace,
Soit son fils, soit quelque autre...
ATHALIB.
Oui, vous m'ouvrez les yeux ,
Je commence à voir clair à&w cet avis des cieox.
Mais je veux de mon doute être débarrassée :
Un enfant est peu propre & trahir sa pensée;
Souvent d'un grand dessein un mot nous fait Juger.
Laissez-moi , cher Mathan , le voir, l'interroger.
Vous, cependant, allez; et, sans Jeter d'alarmes,
A tous mes Tyriens faites prendre les armes.
(KM ATHALIB.
SCÈNE VIL
JOAS, ATHALIE, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH,
ABNER, DEUX LÉVITES, LE CHOEDR, SUITE d'aTHAUK.
JOSABETH, aux deux léTites.
O vous! sur ces enfants si chers, si précieux,
Ministres du Seigneur, ayez toujours les yeux.
ABNER, à Josabeth.
Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma gardOf
ATHALIE.
o ciel I plus j'examine, et plus je le regarde...
Cest lui ! D'horreur encor tous mes sens sont saisis.
(Montrant Joas.)
Épouse de Joad, est-ce là votre fils?
JOSABETH.
Qui? lui, madame t
ATHALIE.
Lui.
JOSABETH.
Je ne suis point sa mëra.
(Montrant Zacharie.)
Voilà mon fils.
ATHALIE, à Joas.
Et TOUS, quel est donc votre père?
Jeune enfant, répondez.
JOSABETH.
Le ciel jusque aujourd'huL..
ATHALIE.
Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour luiî
Cest à lui de parler.
JOSABETH.
Dans un âge si tendre
Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?
ATHALIE.
Cet âge est innocent : son ingénuité
N'altère point encor la simple vérité.
Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.
JOSABETH, tout bas.
Daigne mettre, grand Dieu, ta sagesse en sa bouchot
ATUALIE.
Gomment vous nommez- vous?
aCTK il 697
JOAS.
J'ai nom Ëliacin.
ATHALIK.
Votre père?
lOAS.
Je suis, dit-on, un orphelin
Entre les bras de Dieu Jeté dès ma naissance.
Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance i
ATBALIE.
Vous êtes sans parents ?
J3AS.
Ils m'ont abandonné.
ATHALIB.
Comment? et depuis quand?
JOAS.
Depuis que je suis né.
ATHALIE.
Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
JOAS.
Ce temple est mon pays; Je n'en connois point d'autre,
ATHALIB.
Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
JOAS.
Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.
ATHALIB.
Qui TOUS mit dans ce temple?
JOAS.
Une femme inconnue,
Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.
ATHALIB.
Hais de vos premiers ans quelles mains ont pris solnt
JOAS.
Oieu laissa-t-il Jamais ses enfants au besoin?
Aux petits des oiseaux il don ce leur pâture,
Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
Tous les Jours Je l'invoque , et d'un soin paternel
11 me nourrit des dons offerts sur son autel.
ATHALIB.
Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse?
La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce ,
Font insensiblement à mon inimitié
Succéder... Je serois sensible h la pitié?
698 ATHâLIB.
ABNER.
Madame, Tollà donc cet ennemi terribleT
De vos songes menteurs l'imposture est visible,
A moins que la pitié qui semble voas troubler
Ne Boit ce coup fatal qui tous faisoit trembler.
ATHALIE, L Joas et l JoMbetb.
Vous sortez?
fOSABBTH.
Vous ayez entendu sa fortune :
Sa présence à la fin pourroit être importune.
ATHALIB.
(AJou.)
Non : revenes. Quel est tous les Jours votre empld 1
JOAS.
radore le Seigneur ; on m'explique sa loi ;
Dans son livre divin on m'apprend à la lire,
Et déjà de ma main Je commence à l'écrire.
ATHALIB.
Que vous dit cette loiT
JOAS.
Que Dieu veut être aimé j
Qu'il venge tAt ou tard son saint nom blasphémé ;
Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide ;
Qu'il résiste au superbe, et punit l'homicide.
ATHALIB.
J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
A quoi s'occupe-t-il T
lOAS.
n loue, il bénit Dieu.
ATBALIB.
Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contempla?
JOAS.
Tout profane exercice est banni de son temple.
ATHALIB.
Quels sont donc vos plaisirs t
I0A8.
Quelquefois à l'autel
Je présente au grand-prêtre ou l'eacens ou le sel;
Tentends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.
ATHALIB.
Hé quoil vous n'avez point de passe-temps plus douxt
ACTE 11.
Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous.
Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.
JOAS.
Moi ! des bienfaits de Dieu Je perdrois la mémoire !
ATHALIB.
Non , Je ne toos veux pas contraindre à l'oublier.
JOAS.
Vous ne le priez point.
ATHALIB.
Vous le pourrez pner.
JOAS.
Je verrois cependant en invoquer un autre.
ATHALIB.
J'ai mon Dieu que je sers; vous servirez le vôtre t
Ce sont deux puissants dieux.
JOAS.
Il faut craindre le mien,
Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien.
ATHALIB.
Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.
JOAS.
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
ATHALIB.
Ces méchants, :[ui sont-ils 7
JOSABBTH.
Hé, madame I excusez
Un enfant...
ATHALIB, à Josabeth.
J'aime à voir comme vous l'instruisez.
Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;
Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.
Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier:
Laissez là cet habit, quittez ce vil métier;
Je veux vous faire part de toutes mes richesses ;
Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses.
A ma table, partout, à mes côtés assis ,
Je prétends vous traiter comme mon propre fils.
JOAS.
Comme votre fils?
ATHALIK.
OuL.. Vous TOUS taises?
TOC ATHALIB.
lOAS.
Quel père
la quitterois ! et pour...
ATHALIB.
Hé Ment
JOAS.
Pour quelle mèro!
ATHATIE, à Josabelb.
Sa mémoire est Adèle , et, dans tout ce qu'il dit,
De vous et de Joad Je reconnois l'esprit.
Voilà comme, infectant cette simple jeunesse ,
Vous employez tous deux le calme où je vous laisse.
Vous cultivez déjà leur haine et leur fureur ;
Vous ne leur prononcez mon nom qu'avec horreur.
iOSABETH.
Peut-on de nos malheurs leur dérober l'histoire T
Tout l'univers les sait ; vous-mCme en faites gloire.
ATHALIE.
Oui, ma Juste fureur, et J'en fais vanité,
A vengé mes parents sur ma postérité.
J'aurois vu massacrer et mon père et mon frère.
Du haut de son palais précipiter ma mère,
Et dans un môme jour égorger à la fois
(Quel spectacle d'horreur! ) quatre-vingts fils de rot»|
Et pourquoi? Pour venger je ne sais quels prophètes
Dont elle avoit puni les fureurs indiscrète» :
Et moi, reine sans cœur, fille sans amitié,
Esclave d'une lâche et frivole pitié,
Je n'aurois pas du moins à cette aveugle rage
Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage,
Et de votre David traité tous les neveux
Comme on traitoit d'Achab les restes malheureux !
Où serois-Je aujourd'hui, si, domptant ma foiblesse,
Je n'eusse d'une mère étouffé la tendresse ;
SI de mon propre sang ma main versant des flots
N'eût par ce coup hardi réprimé vos complots?
Enfin de votre Dieu l'implacable vengeance
Entre nos deux maisons rompit toute alliance:
David m'est en horreur, et les fils de ce roi ,
Quoique nés de mon sang, sont étrangers pour moi.
JOSABBTH.
Tout vous a réussi. Que Dieu voie, et nous jugel
▲CTB IL 701
ATHALIB.
Ce Diea, depuis longtemps votre unique reruge,
Que deviendra Teffet de ses prédictions?
Qu'il vous donne ce roi promis aux nations.
Cet enfant de David, votre espoir, votre attpr*'>...
Mais nous nous reverrons. Adieu! Je sorsconiLina:
J'ai Toulo voir, J'ai vu.
ABifBR, i Josabeth.
Je vous Pavois promis:
Je vous rends le dépdt que vous m'avez commis.
SCÈNE VIII.
JOAS, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH,
JOAD, ABNER, lévites, le ch(Bub.
iOSABBTH, i Joad.
Avez-vous entendu cette superbe reine.
Seigneur!
JOAD.
Tentendois tout, et plaignols votre peine.
Ces lévites et moi prêts à vous secourir.
Nous étions avec vous résolus de périr.
(A Joas, ea l'embrassant.)
Que Dieu veille sur vous, enfant dont le coura^
Vient de rendre k son nom ce noble témoignage.
Je reconnois, Abner, ce service Important :
Souvenez-vous de l'heure où Joad vous attend.
Et nous, dont cette femme impie et meurtrière
A souillé les regards et troublé la prière.
Rentrons, et qu'un sang pur, par mes mains épanché,
Lave Jusques an marbre où ses pas ont touché.
SCÈNE IX.
LE CHŒUR.
ORB DES PILLES DC CHQEOH.
Quel astre à nos yeux vient de luire T
Quel sera quelque Jour cet enfant merveilleuxt
n brave le faste orgueilleux ,
Et ne se laisse point séduire
▲ tout ses attraits uérilleux.
tut ATUALIB.
ONB ADTBB.
Pendant qae du dieu d'Athalie
Chacun court encenser l'autel,
Un enfant courageux publie
Que Dieu lui seul est étemel,
Et parle comme un autre Elle
Devant cette autre Jézabel.
CNE AUTRE.
Qdi nous révélera ta naissance secrète,
Cher enfant T Es-tu fils de quelque saint prophète?
DNB ACTRB.
Ainsi Ton vit l'aimable Samuel
" Croître à l'ombre du tabernacle :
Il devint des Hébreux l'espérance et roracl&
Puisses-tu, comme lui, consoler Israél!
DRB ADTBB chante
O bienheureux mille fois
L'enfant que le Seigneur aime,
Qui de bonne heure entend sa voix,
bit qne ce Dieu daigne instruire lui-même I
Loin da monde élevé, de tons les dons des cieus
Il est orné dès son enfance ;
Et du méchant l'abord contagieux
N'altère point son innocence.
TOUT LB CBOECR.
Heureuse, heureuse l'enbnce
Que le Seigneur instruit et prend sous sa défense!
LA MÉUB VOIX seule
Tel en un secret vallon.
Sur le bord d'une onde pure.
Croit, à l'abri de l'aquilon,
Dn Jeune lis, l'amour de la nature.
Loin du monde élevé , de tous les dons des cieui
Il est orné dès sa naissance ;
Et du méchant l'abord contagieux
N'altère point son Innocence.
TOUT LB CHGBOR.
Heureux, heureux mille fois
L'enfant que le Seigneur rend docile à ses loitl
CNB VOIX, lenle.
Mon Dieu, qu'âne vertu naissante
Parmi tant de périls marche à pas incertains!
ACTE IL
Qu'une &me qui te cherche et veut être Innocente
Trouve d'obstacle à ses desseins !
Que d'ennemis lui font la guerre l
Où se peuvent cacher tes saints?
lies pécheurs couvrent la terre.
UNE AUTRE.
O palais de David ! et sa chère cité,
Mont fameux, que Dieu même a longtemps habité.-
Comraent as-tu du ciel attiré la colère?
Sion , chère Sion , que dis-tu quand ta vois
Une impie étrangère
Assise, hélas I au trône de tes roisT
TOUT LE CHOEDI.
Sion , chère Sion , que dis-tu quand ta vois
Cne impie étrangère
Assise, hélas t au trône de tes rois 7
LA H EUE VOIX continue.
Au lieu des cantiques charmants
Où David t'exprimoit ses saints ravissements.
Et bénissoit son Dieu , son Seigneur et son père,
Sion , chère Sion , que dis-tu quand tu vois
Louer le dieu de l'impie étrangère.
Et blasphémer le nom qu'ont adoré tes rois?
VNE VOIX, seule.
Combien de temps , Seigneur, combien de temps encore
Verrons-noas contre toi les méchants s'élever?
Jusque dans ton saint temple ils viennent te braver :
Ils traitent d'insensé le peuple qui t'adore.
Combien de temps. Seigneur, combien de temps eocore
Verrons-nous contre toi les méchants s'élever?
OHE ADTRE.
Que TOUS sert , disent-ils , cette vertu sauvage?
De tact de plaisirs si doux
Pourquoi fuyez-vous l'usage ?
Votre Dieu ne fait rien pour voua.
. UNE aOTRB.
Rions, chantons, dit cette troupe impie;
De fleuri en fleurs, de plaisirs en plaisira.
Promenons nos désirs.
Bar l'avenir insensé qui se fie.
De nos ans passagers le nombre est incertain :
tlAtons-nous ai^ourd'bni de Jouir de la vie ,
104 ATHÀLia
Qui sait Si nous serons demain T
TODT LE CHCEDB.
Qu'ils pleurent, 6 mon Dieu! qu'ils frémissent de crain^f
Ces malheureux, qui de ta cité sainte
Ne verront point l'éternelle splendeur.
C'est k nous de chanter, nous h, qui tu révèles
Tes clartés immortelles.
C'est à nous de chanter tes dons et ta grandeur.
ONB votx, seule.
De tous ces vains plaisirs où leur âme se plonge
Que leur restera-t-il ? Ce qui reste d'un songe
Dont on a reconnu l'erreur.
A leur réveil, ô réveil plein d'horreur!
Pendant que le pauvre à ta table
Goûtera de ta paix la douceur ineffable.
Us boiront dans la coupe affreuse, inépuisable*
Que tu présenteras, au jour de ta fureur,
A toute la race coupable.
TOUT LE CHOBDK.
O réveil plein d'horreur 1
O songe peu durable!
O dangereuse erreur!
Vm ou DKOZiftMB AOTB.
ACTE TROISIEME
SCÈNE I.
MÂTHAN, NABAL, l^ chcrob.
HATHAN.
Jeunes filles, allez : qu'on dise à Josabeth
Que Mathan veut ici lui parler en secret.
UNE DES FILLES DO CHOEUR.
liathan! O Dieu du ciel , puisses-tu le confondre!
NABAL.
Hé quoi! tout se disperse, et fuit sans vous répondre!
HATHAB.
Approchons.
▲ CTB IIL ">»
SCÈNE IL
SACHARIE, MATHAN, NABAL.
lACHAHIB.
Téméraire, où voulei-Tous passert
Ad delà de ce lieu gardez-vous d'avancer :
Cest des ministres saints la demeure sacrée ;
Les lois à tout profane en défendent l'entrée.
Qui cherchez-vous? Mon père, en ce Jour solennel,
De ridol&U-e impur fuit l'aspect criminel,
Et devant le Seigneur maintenant prosternée.
Ma mère en ce devoir craint d'être détournée.
NATHAN.
lion fils, nous attendrons; cessez de vous troubleZi
C'est votre illustre mère à qui je veux parler:
Je viens ici chargé d'un ordre de la reioe.
SCÈNE TIL
MATHAN, NABAL.
RABAU
Leurs enfants ont déjà leur audace hautaine,
liais que veut Atbalie en cette occasion ?
D'où naît dans ses conseils cette confusionT
Par l'insolent Joad ce matin offensée,
Et d'un enfant fatal en songe menacée.
Elle alloit immoler Joad à son courroux.
Et dans ce temple enfin placer Baal et vous.
Vous m'en aviez déjà confié votre joie ;
Et j'espéroia ma part d'une si riche proie.
Qui fait changer ainsi ses vœux irrésolus!
UATHAN.
Ami, depuis deux Jours Je ne la connois plus.
Ce n*est plus cette reine éclairée, intrépide.
Élevée au-dessus de son sexe timide ,
Qui d'abord accabloit ses ennemis surpris.
Et d'an instant perdu connoissoit tout le prix :
La peur d'un vain remords trouble cette grande àmt.
Elle flotte, elle hésite; en un mot, elle est fenune.
J'avais tantôt rempli d'amertume et de fiel
Son cœur, d^à laisi des menaces du ciel ;
TO« ATHALIB.
Elle-même, à mes Boin» confiaat sa vengeanoo,
M'avoit dit d'assembler sa garde en diligence;
Mais, soit que cet eafant devant elle amené.
De ses parents, dit-on, rebut infortuné.
Eût d'un songe effrayant diminué l'alarme.
Soit qu'elle eût même en lui vu Je ne sais quel charme,
J'ai trouvé son courroux chancelant, incertain.
Et déjà remettant sa vengeance à demain.
Tous ses projets sembloient l'un l'autre se détruire.
« Du sort de cet enfant je me suis fait instruire,
■ Ai-Je dit : on commence à vanter ses aïeux ;
« Joad de temps en temps le montre aux factieux,
« Le fait attendre aux Juifs comme un autre Moïse,
a Et d'oracles menteurs s'appuie et s'autorise. »
Ces mots ont fait monter la rougeur sur son front.
Jamais mensonge heureux n'eut un effet si prompt,
« Est-ce à moi de languir dans cette incertitude)
« Sortons, a-t-elle dit, sortons d'inquiétude.
t( Vous-même à Josabeth prononcez cet arrêt :
« Les feux vont s'allumer, et le fer est tout prêt;
« Rien ne peut de leur temple empêcher le ravage,
« Si je n'ai de leur foi cet enfant pour otage. »
KABAL.
Hé bien ! pour un enfant qu'ils ne connoissent pas,
Que le hasard peut-être a jeté dans leurs bras.
Voudront-ils que leur temple, enseveli sous l'herbe...
UATHAN.
Ah! de tous les mortels connois le plus superbe.
Plutôt que dans mes mains par Joad soit livré
Un enfant qu'à son Dieu Joad a consacré,
Tu lui verras subir la mort la plus terrible.
D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible :
Si j'ai bien de la reine entendu le récit,
Joad sur sa naissance en sait plus qu'il ne dit.
Quel qu'il soit, je prévois qu'il leur sera funestes
Ils le refuseront : je prends sur moi la reste.
Et j'espère qu'enfin do ce temple odieux
Et la flamme et le fer vont délivrer mes yeux.
MABAL.
Qui peut vous inspirer une haine si forte!
Est-ce que de Baal le zèle vous transporte T
Pour moi, vous le savez, descendu d'ismaâl
«.CTB IIL vn
Je ne sera ni Baa!, ni le dieu d'IsraeU
MATHAN.
Ami , peux-tu penser que d'un zèle friTole
Je me laisse aveugler pour une vaine idole ,
Pour un fragile bois que , malgré mon secours.
Les vers sur son autel consument tous les joursl
Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore.
Peut-être que Matban le aerviroit encore.
Si l'amour des grandeurs, la soif de commander.
Avec son Joug étroit pouvoient s'accommoder.
Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle
De Joad et de moi la fameuse querelle,
Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;
Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespiir!
Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière,
Et mon àme k la cour s'attacha tout entière.
J'approchai par degrés de l'oreille des rois.
Et bientôt en oracle on érigea ma voix.
J'étudiai leur cœur, je flattai leurs caprices;
Je leur semai de fleurs les bords des précipices;
Près de leurs passions rien ne me fut sacré ;
De mesure et de poids Je changeois à leur gré.
Autant que de Joad l'inflexible rudesse
De leur suiierbe oreille offeusoit la mollesse.
Autant je les cbarmois par ma dextérité.
Dérobant à leurs yeux la triste vérité ,
Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables^
Et prodigue surtout du sang des misérables.
Enfin , au dieu nouveau qu'elle avoit introduit
Par les mains d'Athalie un temple fut construit.
Jérusalem pleura de se voir profanée ;
Des enfants de Lévl la troupe consternée
En poussa vers le ciel des hurlements affreux.
Uoi seul, donnant l'exemple aux timides Hébreux,
Déserteur de leur loi , j'approuvai l'entreprise ,
Et par là de Baal méritai la prêtrise ;
Par là je me rendis terrible à mon rival;
Je ceignis la tiare, et marchai son égal.
Toutefois, Je l'avone, en ce comble de gloire,
Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire
Jette encore en mon âme un reste de terreur.
Et c'est ce qui redoi'ble fureur.
108 ATHALIK.
HeureuT bI , sar son temple achevant ma vengeance.
Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance^
Et parmi le débris, le ravage et les morts,
A. force d'attentats perdre tous mes remords!
U&is voici Josabetti.
SCÈNE IV.
JOSÂBETH, MATHAN, NABAL.
HATHAN.
Envoyé par la reine,
Pour rétablir le calme et dissiper la haine.
Princesse, en qui le ciel mit un esprit si doux,
Ne vous étonnez pas si Je m'adresse à vous.
Un bruit, que J'ai pourtant soupçonné de mensonge^
Appuyant les avis qu'elle a reçus en songe.
Sur Joad, accusé de dangereux complots,
Alloit de sa colère attirer tous les flots.
Je ne veux point ici vous vanter mes services:
De Joad contre moi Je sais les injustices;
Mais il faut à l'otTcnse opposer les bienfaits.
Enfin, je viens chargé du paroles de paix.
Vivez, Bolennisez vos fûtes sans ombrage.
De votre obéissance elle ne veut qu'un gage:
C'est, pour l'en détourner J'ai fait ce que j'ai pu,
Cet enfant sans parents qu'elle dit qu'elle a va.
JOSABETH.
Éliacinî .
MATHAN.
J'en ai pour elle quelque honte :
D'un vain songe peut-être elle fait trop de compte.
Mais vous vous déclarez ses mortels ennemis.
Si cet enfant sur l'heure en mes mains n'est remit.
La rei;»?^ impatiente, attend votre réponse.
iOSABBTH.
Et voilà dû sc'.p&rt la paix qu'on nous annonce!
NATHAN.
Pouniez-vous un moment douter de l'accepter?
D'un peu de complaisance est-ce trop l'acheter!
iOSABBTH.
rarimiroïs si Hathan, dépouillant l'artifice,
Avoit pu de son cœur suruiouter l'injustice.
ACTE m.
Et si de tant do maux le funeste inventear
De quelque ombre de bien pouvoit être l'auteur.
HATHAN.
De quolTOOB plaignex-TOus? Vient-on avec forie
Arracher de vos bras votre fils Zacharie?
Quel est cet autre enfant si cher à votre amour 1
Ce grand attachement me surprend à mon tour.
Est-ce un trésor pour vous si précieux, si rareî
Est-ce un libérateur que le ciel vous prépare î
Songex-y : vos refus pourroient me confirmer
Un bruit sourd que déjà l'on commence à semer.
iOSABBTH.
Quel bruit?
MATHAH.
Que cet enfant vient d'illustre origine}
Qu'à quelque grand projet votre époux le destine.
JOSABETH.
Et Mathan, par ce bruit qui flatte sa fureur...
UATHAN.
Princesse, c'est h vous à me tirer d'erreur.
Je sais que, du mensonge implacable ennemie,
Josabeth livreroit même sa propre vie ,
S'il falloit que sa vie à sa sincérité
CoûtÂt le moindre mot contre la vérité.
Du sort de cet enfant on n'a donc nulle trace?
Une profonde nuit enveloppe sa race?
Et vous-même ignorez de quels parents issu ,
De quelles mains Joad en ses bras l'a reçu?
Parlez ; Je vous écoute, et suis prêt à vous croire :
Au Dieu que vous servez, princesse, rendez gloire.
JOSABETH.
Méchant, c'est bien à vous d'oser ainsi nommer
Un Dieu que votre bouche enseigne à blasphémer I
Sa vérité par vous peut-elle être attestée.
Vous, malheureux, assis dans la chaire empestée
Où le mensonge règne et répand son poison ;
Vous, nourri dans la fourbe et dans la trahison?
SCÈNE V.
JOAD, JOSABETH, MATHAN, NABAU
JOAD.
Où luis-Je? De Baal ST vois-je pas le prêtre?
40
710 ATHALIB.
Qnoil fille de David, vous parlez i, ce traître?
Vous souffre» qu'il vous parle? Et vous ne craignez pai
Que du fond de l'abîme entr'ouvert sous ses pas
Il ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent,
Ou qu'en tombant sur lui , ces murs ne vous écrasent?
Que veut-il 7 De quel iront cet ennemi de Dieu
Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu!
MATHAN.
On reconnaît Joad à cette yiolence-
Toutefois il devroit montrer plus de prudence.
Respecter une reine , et ne pas outrager
Celui que de son ordre elle a daigné charger.
JOAD.
Hé bieni que nous fait-elle annoncer de sinistre!
Quel sera l'ordre affreux qu'apporte un tel ministre!
MATHAN.
J'ai fait à Josabeth savoir sa volonté.
JOkO.
Son d^nc de devant moi , monstre d'impiété.
De toutt>A tes horreurs, va, comble la mesure.
Dieu s'ap prête à te Joindre à la race parjure,
Abiron et Dathau , Doég , Achitophel * :
Les chiens , à qui son bras a livré Jézal)el y
Attendant que sur toi sa fureur se déploie,
Déjà sont à ta porte, et demandent leur proie.
MATHAN. (Il le tionbls.)
Avant la fin du jour... on verra qui de nous...
Doit... Mais sortons, Nabal.
NABAL.
Où vous égarez-vous?
De vos sens étonnés quel désordre s'empare!
Voilà votre chemin.
1. Abiron et Datban m loiiIaTdreDt coatn Moïse et AaroB : U terrs
t'entr'oarrit sou» leurs pas, et les dévora. (Nomb., ch. xvi.) Doëg
accusa, auprès do SaOl, Abimélech d'avoir secouru David; chargé
de la vengeance de Saûl , il massacra Abimélech , et quatre-vingt-
cinq prêtres de la ville de Nobé , tous revêtus de leurs ornements
pontificaux. [Roit, liv. I, ch. xxii.) Achitophel prit le parti d'Absa-
tfio qoDliË son père, et se pendit de désespoir de ce que ce jeana
vnuu» ne iaivait pas ses conseils. (Rois, liv. II , ch. xvu.)
QlOFFBOT.)
ACTB III. "711
SCÈNE VI.
JOAD, JOSABETH.
JOS ABETH.
L'orage se déclare :
Athali» ?n fiircur demande Éliacin.
Déjà de sa naissance et de votre dessein
On commence, seigneur, à percer le mystère :
Peu s'en faut que Matlian ne m'ait nommé son pft!%
JOAD.
Au perBde Matban qui l'auroit révélé ?
Votre trouble à Mathan n'a-t-il point trop parlét
JOSABETH.
rai fait ce que J'ai pu pour m'en rendre maîtresse.
Cependant, croyez-moi, seigneur, le péril presse.
Réservons cet enfant pour un temps plus heureux.
Tandis que les méchants délibèrent entre eux ,
Avant qu'on l'environne, avant qu'on nous l'arrache.
Une seconde fois souffrez que je le cache :
Les portes, les chemins lui sont encore ouverts.
Faut-il le transporter aux plus affreux déserts T
Je suis prête : Je sais une secrète issue
Par où, sans qu'on le voie, et sans être aperçue.
De Cédron avec lui traversant le torrent,
J'irai dans le désert où jadis en pleurant,
Et cherchant comme nous son salut dans la fuite,
David d'un fils rebelle évita la poursuite.
Je craindrai moins pour lui les lions et les ours...
Mais pourquoi de Jéhu refuser le secours?
Je vous ou^Te peut-être un avis salutaire.
Faisons de ce trésor Jéhu dépositaire.
On peut daas ses États le conduire aujourd'hui,
Et le chemin est court qui mène jusqu'à lui.
Jéhu n'a point un cœur farouche, inexorable;
De David à ses yeux le nom est favorajie.
Hélas ! est-il un roi si dur et si cruel ,
A moins qu'il n'eût pour mère une autre Jézabel,
Qui d'un tel sappliant ne plaignit l'infortune t
Ba cause à tous les rois n'est-elle pas communet
JOAD.
Quels timides conseils m'oses-vous suggérer?
En l'appui de Jéhu poumez-vous espérer!
114 ATHALIB.
90SABETH.
Dieu défend-il tout soin et toute prévoyance?
Ne roflense-t-on point par trop de confiance?
A ses desseins sacrés employant les humains,
N'a-t-il pas de Jéhu lui-même armé les mains?
lOAD.
Jéhu, qu'avoit choisi sa sagesse profonde,
Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde,
D'un oubli tror • ugrat a payé ses bienfaits :
Jého laisse d'Âciiab l'affreuse fille en paix ,
Suit des rois d'Israfil les profanes exemples ,
Du vil dieu de l'Egypte a conservé les temple»;
Jéhu , sur les hauts lieux enfin osant offrir
On téméraire encens que Dieu ne peut souffrir \
N'a pour servir sa cause et venger ses injures
Ni le coeur assez droit , ni les mains assez pures.
Non , non : c'est h Dieu seul qu'il faut nous attacher.
Montrons Éliacin; et, loin de le cacher,
Que du bandeau royal sa tôte soit ornée :
Je veux même avancer l'heure déterminée.
Avant que de Mathan le complot soit formé.
SCÈNE VIL
lOAD, JOSABETH, AZARIAS, loiTi du chav,
et de plntiean lévitei.
/OAD.
Bé bien, Azarias, le temple est-il fermé?
AZARIAS.
J'en ai fait devant moi fermer toutes les portes.
10 AD.
N'y reste-t-il que tous et vos saintes cohortes?
AZARIAS.
De ses pards sacrés j'ai deux fois fait le tour.
Tout a fui , tous se sont séparés sans retour,
Misérable troupeau qu'a dispersé la crainte;
Et Dieu n'est plus servi que dans la tribu sainte.
Depuis qu'à Pharaon ce peuple est échappé,
1. Depuis la conctraction da temple, il était expressément défendu
par Dieu même de sacrifieT lor les hanta lieux, et môme de célébrer
ancnne des céiémooies do la religion ailleun que dans cette eo-
ceinte sacrée. (OioFraoT.)
ACTB HL 113
Une égale terreur ne l'avoit point frappé.
JOAD.
Peuple l&che, en effet, et né pour l'esclavage.
Hardi contre Dieu seul ! Poursuivons notre ouvrage.
Mais qui retient encor ces enfants parmi nous?
DNB DBS FILLES DU CHOBDR.
Hé! pourrions-nous, seigneur, nous séparer de vous?
Dans le temple de Dieu sommes-nous étrangères?
Vous avez près de vous nos pères et nos frères.
uns AUTRE.
Hébs! si pour venger l'opprobre d'Israël ,
Nos mains ne peuvent pas, comme autrefois Jabcl,
Des ennemis de Dieu percer la tète impie.
Nous lui pouvons du moins immoler notre vie.
Quand vos bras combattront pour son temple attaqué.
Par nos larmes du moins il peut être invoaué.
JOAD.
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle.
Des prêtres, des enfants, à Sagesse étemelle I
Hais, si tu les soutiens, qui' les peut ébranler ?
Du tombeau , quand tu veux , tu sais nous rappeler ;
Tu frappes et guéris, tu perds et ressuscites.
Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites.
Mais en ton nom sur eux invoqué tant de fois.
En tes serments jurés au plus saint de leurs rois,
En ce temple où tu fais ta demeure sacrée,
£t qui doit du soleil égaler la durée.
Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi?
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi ?
Cest lui-même ; il m'écbauffe, il parla : mes yeux s'ouvrent,
Et les siècles obscurs devant moi se découvrent
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords ,
Et de ses mouvements secondez les transports.
LB CHOiUK cluntA an ion da tovt» U sytri<bo!ii« dt$
ioilrameoti.
<^e du Seigneur la voix se fasse entendre,
Et qu'à nos cœurs son oracle divin
Soit ce qu'à l'herbe tendre
F^, au printemps, 2a fraîcheur du matia.
JOAD.
Cieux, écoutez ma Toixt terre, prête l'orciiic.
TU ATHALIB.
Ne dis plus, 6 Jacob, que ton Seigneur •ommeille!
Pécbeun, disparoissez : le Seigneur se réveille.
(Ici racommenc* la lymphonie, tt Joad aoisitât rapresi
la parole.)
Comment en un plomb vil Vor pur s'est-il changé?
Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé?
Pleure, Jérusalem, pleure, cité peilde,
Des prophètes divins malheureuse homidde t
De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé \
Ton encens à ses yeux est un encens souillé.
Qù menes-vous ces enfants et ces femmes < 7
Lç Seigneur a détruit la reine des cités :
Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés.
Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités :
Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem , objet de ma douleur,
Quelle main on un jour a ravi tous tes charmes?
Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
Pour pleurer ton malheur!
Azamaa.
O saint temple^
ÏOSABBTH.
O David!
Ll CHOEDH.
Dieu de Sion, rappelle,
Bappelle en sa faveur tes antiques bontés.
(Laijmphonia recommence encore; et Joad, on moment
après, l'interrompt.)
JOAD.
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés.
Et porte sur le front une marque immortelle T
Peuples de la terre, chantez :
Jérusalem t.^alt plus brillante et plus belle.
D'où lai viennent de tous côtés
Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portésT
Lève, Jérusalem, lève ta tète altiëre;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés;
Les rois des nations, devant toi prosternés.
De tes pieds baisent la poussière ;
1. OaptlTité de Bab^lonc {Note de Rtutm4
A c r J:: I u .
Les peuples & l'envi marchent à ta lumiërch
Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur
Sentira son &me embrasée !
Cieux, répandez votre rosée,
Et que la terre enfante son Sauveur I
lOSABBTH.
Hélas! d'où nous viendra cette insigne laveui,
Si les rois de qui doit descendre ce Sauveur...
JOAD.
Préparez , Josabetb , le riche diadème
Que sur son front sacré David porta lui-même-
(▲nz Uritei.)
Et vous, pour vous armer, suives-moi dans ces Ueax
Où se garde caché, loin des profanes yeux.
Ce formidable amas de lances et d'épées
Qui du sang philistin jadis furent trempées,
Et que David vainqueur, d'ans et d'honneurs chargé^
Fit consacrer au Dieu qui l'avoit protégé.
Peut-on les employer pour un plus noble usage?
Venez, Je veux moi-même en faire le partage.
jCÈNE VIII.
8AL0MITH,'Li CHOEiiK.
SALOHITH.
Que de craintes, mes sœurs, que de troubles m<fftel3
Dieu tout-puissant , sont-ce \h les prémices ,
Les parfums et les sacrifices
Qu'on devoit en ce Jour ofirir sur tes autels? -
UNI DBI FILLES DD CHCIDB.
Quel spectacle à nos yeux timides !
Qui l'eût cm, qu'on dût Toir Jamais
Les glaives meurtriers, les lances homicides
Briller dans la maison de paix?
UNS ADTRB.
D'où vient que, pour son Dieu pleine d'indifférence
Térusalem se tait en ce pressant danger?
D'où vient, mes sœurs, que, pour noos protéger,
Le brave Aboe;~ au moins ne rompt pas le silence?
SALOUITB.
Hélas '. dans une cour où l'on n'a d'autres lois
Que la force et la violence,
71« ei.'£U&.ijlh..
Où les honneurs et les emplois
Sont le prix d'une aveugle et basse obéissane8f
Ma sœur, pour la triste innocence
Qui voudroit élever la voix?
DNR AUTRE.
Dans ce péril , dans ce désordre extrême,
Pour qui prépare-t-on le sacré diadème
SALOUITH.
Le Seigneur a daigné parler ;
Mais ce qu'à sou prophète il vient de révéler,
Qui pourra nous le faire entendre?
S'arme>t-il pour nous défendre?
S'arme-t-il pour nous accabler?
TODT LE CHOEUR Chante.
O promesse! ô menace ! û ténébreux mystère!
Que de maux, que de biens sont prédits tour à tour?
Comment peut-on avec tant de colère
Accorder tant d'amour 7
UNE VOIX, seule.
Sion ne sera plus : une flamme cruelle
Détruira tous ses ornements.
ONE AUTRE VOIX.
Dieu protège Sion : elle a pour fondement»
Sa parole éternelle.
LA PREMIÈRE.
Je vois tout son éclat disparoitre à mes yeus.
LA SECONDE.
Je vois de toutes parts sa clarté répandue.
LA PREMlàRB.
^ans un gouffre profond Sion est descendue.
LA SECONDE.
Sion a son front dans les cieux.
LA PRBMIÈBI.
Quel triste abaissement!
LA 8EC0HDB.
Quelle immortelle gloire.
LA FaSMIÈRB.
Que de cris de douleurl
LA SECONDE.
Que de chants de victoirst
UNE TROIS! EUE.
Cessons de nous troubler : notre Dieu, quelque Jour,
aCTB IV. 717
Dévoilera ce grand mystère.
TOUTES THOIt»
Révérons sa colère;
Espérons en son amour.
DNB ADTBB.
D'un cœur qui t'aime,
Mon Dieu, qui peut troubler la paiil
h cherche en tout ta volonté suprême.
Et ne se cherche Jamais.
Sur la terre, dans le ciel nème,
Bct-il d'autre bonheur que la tranquille paix
D'un cœur qui t'idme?
VIM DU TSOIOlftMB AOTB.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I.
JOAS, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH,
DIf LJTITB, LB CHOBDB.
SALOIfITH.
D'un pas majestueux, à côté de ma mère,
Le jeune Éliacin s'avance avec mon frère.
Dans ces voiles, mes sœurs, que portent-ils tous detul
Quel est ce glaive enfin qui marche devant eiuT
JOSABETH, à ZAcharie.
Mon flls, avec respect posez sur cette table
De notre sainte loi le livre- redoutable.
Et vous aussi, posez, aimable Éliacin,
Cet auguste bandeau près du livre divin.
Lévite, il faut placer, Joad ainsi l'ordonne.
Le glaive de David auprès de sa couronne.
iOAS.
Princesse, quel est donc ce spectacle noaTeaa?
Pourquoi ce livre saint, ce glaive, ce bandeau?
Depuis que le Seigneur m'a reçu dans son temple.
71» àTHALIB.
D'un semblable appareil je n'ai point tu d'exemplti.
lOSABBTH.
Tou» TO» doute», mon fih, bientôt s'édûrciront.
J0A8.
Vous Toolei essayer ce bandeau sur mon frontî
Ab ! princesse, gardez d'en profaner la gloire t
Du roi qui l'a porté respectez la mémoire.
Un malheureux enfant aux ours abandonné...
JOSABBTH, lai essayant le diadème.
Laissez, mon fils : Je fais c^ qui m'est ordonné.
J0A8.
Mais J'entends les sanglots sortir de votre bouche 1
Princesse, vous pleurez! Quelle pitié vous touche?
Est-ce qu'en holocauste aujourd'hui présenté.
Je dois, comme autrefois la fille de Jephté,
Du Seigneur par ma mort apaiser la colère?
Hélas! un fils n'a rien qui ne soit à son père.
lOSABKTB.
Voici qui vous dira le» Tolontés des deux.
Ne craignez rien. Et nous, sortons tous de ce» lieux.
SCÈNE II.
lOAS, lOAD.
SOAf, eenrant duu les bru da grand-pritra.
Mon pèrel
iOAO.
Hé bien, mon fils!
JOAS.
Qu'est-ce donc qu'on prép&rî
iOAS.
n &A Juste, mon fils, que je tous le déclare.
Il faut que tous soyez instruit, même avant tous.
Des grands desseins de Dieu sur son peuple et sur vou^
Annez-TOUB d'un courage et d'une foi nouvelle :
U est temps de montrer cette ardeur et ce zèle
Qu'au fond de votre cœur mes soins ont cultivés ,
Et de payer à Dieu ce que tous lui devez.
Sentez-Tous cette noble et généreuse enTief
JOAS.
Je me sens prêt, s'il Teut« de Ivi donner ma ria.
ACTB IT
JOKD.
On T0O8 « la sonTent l'histoire de nos rois i
Vous souvient-il, moa fils, quelles étroites lois
Doit s'imposer un roi digne du diadème?
fOAS.
Dn roi sage, ainsi Dioa I'& prononcé lui-même,
Sur la richesse et l'or ne met point son appui ,
Craint le Seigneur son Dieu; sans cesse a devant \vi
Ses préceptes, ses lois , ses jugements sévères.
Et d'injustes fardeaux n'accable point ses frères.
JOAD.
Mais sur l'un de ces rois s'il falloit vous régler,
A qui choisiriex-vous, mon fils, de ressembler?
JOAS.
David, pour le Seigneur plein d'un amour fidèle.
Me parait des grands rois le plus parfait modèle.
JOAD.
Aind dans leurs excès vous n'imiteriei paa
L'infidèle Joram, l'impie Ochozias?
JOAS.
O mon pèrel
JOAD.
Achevai , dites : que vous en sembiel
lOAS.
Puisse périr comme eux quiconque leur ressemble I
( Joïd se proitenit l mi pieds.)
Mon père, en quel état vous vois-Je devant moi?
fOAD.
Je vous rends le respect que je dois à mon roL
De votre aieul David, Joaa, rendes-vous digne.
JOAS.
ioas? Moi?
JOAO, s« relevant.
Vous saurex par quelle grâce insigne
D'une mère en fureur Dieu trompant le dessein ,
Quand déjà son poignard étoit dans votre sein ,
Vous choisit, vous sauva dn milieu du carnage.
Vous n'êtes pas encore échappé de sa rage :
Avec la même ardeur qu'elle voulut Jadis
[>erdre en vous le dernier des enfants de son fila,
i vous faire périr sa cruauté s'attache,
fit vous poursuit encor souf !<> nom oui vous cadie.
1» ATHALIK
Mais BOUS T03 étendards j'ai déjà bu ranger
Un peuple obéissant et prompt à vous venger.
Entrez, généreux chefs des familles sacréM,
Ou ministère saint tour à tour tionorées.
SCÈNE III.
JOAS, JOAD, AZARIAS, ISMAEL, et les
TK0I8 ADTKS8 CHEFS DBS LÉVITES.
^OAS eontinne.
ftoL Toilk Tos vengeurs contre vos ennemis.
Prêtres, voilà le roi que )e vous ai promis.
AZABIAS.
Quoi ! c'est Éliaciii I
ISHABL.
Qnoil cet enfant aimable.»
JOAD.
Est des rois ie Juda l'héritier véritable ,
Dernier né des enfants du triste Ocbozias,
Nourri, vous le savez, sous le nom de Joas.
Do cette fleur si tendre et sitôt moissonnée
Tout Juda, comme vous, plaignant la destinée,
Avec ses frères morts lé crut enveloppé.
Du perfide couteau comme eux il fut frappé;
Mais Dieu d'un coup mortel sut détourner l'atteinte.
Conserva dans son cœur la chaleur presque éteinte.
Permit que, des bourreaux trompant l'œil vigilant,
Josabeth dans son sein l'emport&t tout sanglant.
Et, n'ayant de son vol que moi seul pour complice,
Dans le temple cachât l'enfant et la nourrice.
JOAS.
Hélas ! de tant d'amour et de tant de bienfaits.
Mon père, quel moyen de m'acquitter jamais t
JOAD.
tiardez pour d'autres temps cette reconnoissance.
Voilà donc votre roi , votre unique espérancei,
l'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver :
ftlinistres du Seigneur, c'est à vous d'achever
Bientôt de Jézabel la iille meurtrière,
Instruite que Joas voit encor la lamière.
Dans l'horreur du tombeau viendra le replonger 1
IKiià, sans )a connaître, elle veut l'égorger i
ACTB IV.
721
Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage;
II faut finir des Juifs le honteux esclavage.
Venger vos princes morts , relever votre loi.
Et faire aux deux tribus reconnoître leur roi.
L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse :
J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse.
Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreui
De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux;
Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide.
Songez qu'en cet enfant tout Israël réside.
Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler;
Déjà, trompant ses soins, j'ai su vous rassembler.
Elle nous croit ici sans armes , sans défense.
Couronnons , proclamons Joas en diligence :
De là, du nouveau prince intrépides soldats,
Marchons , en invoquant l'arbitre des combats ,
Et, réveillant la foi dans les cœurs endormie.
Jusque dans son palais cherchons notre ennemie.
Et quels cœurs si plongés dans un lâche sommeil ,
Nous voyant avancer dans ce saint appareil ,
Ne s'empresseront pas à suivre notre exemple ?
ÎJn roi, que Dieu lui-même a nourri dans son temple ^
Le successeur d'Aaron de ses prêtres suivi.
Conduisant au combat les enfants de Lévi ,
Et, dans ces mêmes mains, des peuples révérées.
Les armes au Seigneur par David consacrées !
Dieu sur ses ennemis répandra sa terreur.
Dans l'infidèle sang baignez-vous sans horreur;
Frappez et Tyriens, et même Israélites.
Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites
Qui , lorsqu'au dieu du Nil le vdage Israël
Rendit dans le désert un culte criminel ,
De leurs plus chers parents saintement homicides ,
Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,
jEt par ce noble exploit vous acquirent l'honneur
• D'être seuls employés aux autels du Seigneur?
Mais je vois que déjà vous brûlez de me suivre.
Jurez donc, avant tout, sur cet auguste livre,
A ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui ,
De vivre, de combattre, et de mourir pour loi.
AZARIAS.
Oui, nons jurons ici pour nous, pour tous nos frères,
41
722 ATHALIB.
De rétablir Joas au trône de ses pères.
De ne poser le fer entre nos mains remis.
Qu'après l'avoir vengé de tous ses ennemis.
Si quelque transgresseur enfreint cette promesse
Qu'il éprouve, grand Dieu, ta fureur vengeresse*,
Qu'avec lui ses enfants, de ton partage exclus.
Soient au rang de ces morts que tu ne connois plus)
JOAD.
Et vous, à cette loi, votre règle éternelle,
Roi, ne jurez-vous pas d'être toujours fidèle?
JOAS.
Pourrois-je à cette loi ne pas me conformer?
JOAD.
O mon fllsl de ce nom j'ose encor vous nommer,
Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.
Loin du trône nourri, de ce fatal honneur,
Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur;
De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse.
Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.
Bientôt ils vous diront que les plus saintes loi»,
Ma'tresses du vil peuple, obéissent aux rois ;
Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même;
Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;
Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné,
Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;
Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime :
Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme,
Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté ,
Ils vous feront enfin haïr la vérité.
Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage'.
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,
Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;
Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,
Fntre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge.
Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin.
Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin '.
1. Salomon.
2. Le charme du «tyle et l'intérêt de la scène ne sauraient alisi
plus loin. Cest partout un genre d'émotion qui était inconnu nu
théâtre , et qu'on n'y a p«s retrouvé depuis. (Laha«fe.)
ACTB IT. -m
JOAS.
Je promets d'observer ce que la loi m'ordonne.
yioa Dieu , punissez-moi , si je vous abandonne.
JOAD.
Venez : de l'huile sainte il faut vous consacrer.
Paraissez, Josabeth : vous pouvez vous montrer]
SCÈNE IV.
/OAS, iOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALO
MITH, AZARIAS, ISMAEL, les trois autres
CHEFS DBS LEVITES, LE CHOEUR.
JOSABETH, embrusant Joas.
O roi , fils de David !
JOAS.
O mon unique mère !
Venez , cher Zacharie , embrasser votre frère.
JOSABETH, i Zacharie.'
Aux pieds de votre roi prosternez-vous, mon fils.
(Zacharie se jette au pieds de Joas.)
JOAD, pendant qu'ils s'embrassent.
Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis <
JOSABETH, à Joas.
Vous savez donc quel sang vous a donné la vieT
JOAS.
Et Je sais quelle main sans vous me l'eût ravie.
JOSABETH.
De votre nom, Joas, je puis donc vous nommer.
JOAS.
Joas ne cessera jamais de vous aimer.
LE CHOEUR.
Quoi I c'est là...
JOSABETH.
C'est Joas.
JOAD.
Écoutons ce lévite.
SCÈNE V.
JOAS, JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALO>
MITH, AZARIAS, ISMAEL, les trois autres
CHEFS DES LÉVITES, UN LÉVITE, LE CHCIUR.
ON LÉVITE.
J'ignore contre Dieu quel projet on méditet
TM ATHâLIB.
Mais '('airain menaçant frémit de toutes parts;
On voit luire des feux parmi des étendards ,
Et sans doute Âthalie assemble son armée :
Déjà même au secours toute voie est fermée;
Déjà le sacré mont où le temple est bâti
D'insolents Tyriens est partout investi ;
L'un d'eux, en blasphémant, vient de nous faire entendu
Qu'Abner est dans les fers, et ne peut nous défendre.
JOSABETH, i Joas.
Cher enfant, que le ciel en vain m'a voit rendu.
Hélas! pour vous sauver j'ai fait ce que j'ai pu :
Dieu ne se souvient plus de David votre pèrel
JOAD, i Josabeth.
Quoi ! vous ne craignez pas d'attirer sa colère
Sur vous et sur ce roi si cher à votre amour ?
Et quand Dieu , de vos bras l'arrachant sans retour,
Voudroit que de David la maison fût éteinte,
N'ètes-vous pas ici sur la montagne sainte
Où le père des Juifs sur son fils innocent *
Leva sans murmurer un bras obéissant,
Et mit sur un bûcher ce fruit de sa vieillesse ,
Laissant à Dieu le soin d'accomplir sa promesse ,
Et lui sacrifiant, avec ce fils aîné,
Tout l'espoir de sa race, en lui seul renfermé?
Amis , partageons-nous : qu'Ismaël en sa garde
Prenne tout le côté que l'orient regarde ;
Vous , le côté de l'ourse ; et vous , de l'occident ;
Vous, le midi. Qu'aucun, par un zèle imprudent,
Découvrant mes desseins, soit prêtre, soit lévite,
Ne sorte avant le temps, et ne se précipite;
Et que chacun enfin , d'un même esprit poussé ,
Garde en mourant le poste où je l'aurai placé.
L'ennemi nous regarde, en son aveugle rage.
Comme de vils troupeaux réservés au carnage,
Et croit ne rencontrer que désordre et qu'effroi.
Qu'Azarias partout accompagne le roi.
(A Joag.)
Venez, cher rejeton d'une vaillante race.
Remplir vos défenseurs d'une nouvelle audac«>|
Venez du diadème à leu*^ yeui tous couvrir,
1. Abraham. (A'ote de Raeimà
▲ CTB IV. ItS
Et périssez da moins en roi, s'il faut périr,
(A un lérite.)
Suivez-le, Josabeth. Vous, donnez-moi ces armes.
(An chœur.)
Enfants, ofirez à Dieu vos innocentes larmes.
SCÈNE VI.
SALOMITH, LB CHOEDB.
TODT LB CHOEUR chanta.
Partez, enfants d'Aaron, partez ;
Jamais plus illustre querelle
De vos aïeux n'arma le zèle;
Partez, enfants d'Aaron, partez t
C'est votre roi , c'est Dieu pour qui vous combattes.
CNB VOIX, senle.
Où sont les traits que tu lances.
Grand Dieu, dans ton Juste courroux?
N'es-tu plus le Dieu jaloux?
N'es-tu plus le Dieu des vengeances?
DNE AUTRE.
Où sont, Dieu de Jacob, tes antiques bontés?
Dans l'horreur qui nous environne.
N'entends-tu que la voix de nos iniquités?
N'es-tu plus le Dieu qui pardonne?
TOUT LB CHOEUR.
Où sont. Dieu de Jacob, tes antiques bontés?
DifB voix, seule.
C'est à toi que dans cette guerre
Les flèches des méchants prétendent s'adresser.
V Faisons, disent-ils, cesser
« Les fêtes de Dieu sur la terre;
( De son joug importun délivrons les mortels :
« Massacrons tous ses saints ; renversons ses autels ;
« Que de son nom , que de sa gloire
« Il ne reste plus de mémoire ;
* Que ni lui ni son Christ ne régnent plus sur nous. «
TOUT LB CHOEUR.
Où sont les traits que tu lances ,
Grand Dieu, dans ton juste courroux?
N'es-tu plus le Dieu jaloux?
N'e»-iu plus le Dieu des vengoiances?
vnt VOIX, HTils.
Triste reste de nos rois,
Chère et dernière fleur d'une tige si belle,
Hélas ! sous le couteau d'une mère cruelle
Te verrons-nous tomber une seconde fois
Prince aimable, dis-nous si quelque ange, au berceau,
Contre tes assassins prit soin de te défendre;
Ou si dans la nuit du tombeau
La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?
UNE ADTRB.
D'un père et d'un aïeul contre toi révoltés.
Grand Dieu , les attentats lui soni-ils imputés?
Est-ce que sans retour ta pitié l'abandonne?
LK CHOKDH.
Où sont. Dieu de Jacob, tes antiques bontés?
N'es-tu plus le Dieu qui pardonne?
UNE DBS FILLES DU CHGEUR, saus chanter.
Chères sœurs, n'entendez-vous pas
Des cruels Tyriens la trompette qui sonne?
SALOMITH.
J'entends même les cris des barbares soldats.
Et d'horreur J'en frissonne.
Courons, fuyons, retirons-nous
A l'ombre salutaire
Du redoutable sanctuaire.
Vl« DO QtlATRiftwl AOTI.
ACTB ▼. 727
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I.
^ACHARIE, SALOMITH, lb CHaoB.
SALOVITH.
Cher Zacharie, hé bien! que nous apprenez-vous î
KACHARIE.
Redoublez au Seigneur votre ardente prière :
Peut-être nous touchons k notre heure dernière;
Pour l'horrible combat, ma sœur, l'ordre est donné.
SALOMITH.
Que fait JoasT
ZACHARIE.
Joas vient d'être couronné :
Le grand-prêtre a sur lui répandu l'huile sainte.
O ciel ! dans tous les yeux quelle joie étoit peinte
A l'aspect de ce roi racheté du tombeau !
Ma sœur, on voit encor la marque du couteau;
On voit paroître aussi la fidèle nourrice.
Qui, cachée en un coin de ce vaste édifice,
Gardoit ce cher dépôt , et n'avoit de ses soin»
Que les yeux de ma mère et que Dieu pour témoins.
Nos lévites pleuroient de joie et de tendresse,
Et mêloient leurs sanglots à leurs cris d'allégresse.
Lui , parmi ces transports, affable et sans orgueil ,
A l'un tendoit la main , îlattoit l'autre de l'œil,
Juroit de se régler par leurs avis sincères.
Et les appeloit tous ses pères ou ses frères.
SALOMITH.
«3 secret au dehors est-il aussi semé?
ZACHARIE.
Ce secret dans le temple est encor renfermé.
Des enfants de Lévi la troupe partagée
Dans un profond silence aux portes s'est rangée.
Tous doivent à la fois précipiter leurs pas,
Et crier pour signal : Vive le roi Joas 1
▲THALIB.
Mais mon père défend que le roi se hasarde.
Et veut qu'Azarias demeure pour sa garde.
Cependant Athalie, un poignard à la main,
Rit des foibles remparts de nos portes d'airain.
our les rompre , elle attend les fatales machines ,
A ne respire enfin que sang et que ruines.
Quelques prêtres, ma sœur, ont d'abord proposé
Qu'en un lieu souterrain , par nos pères creusé,
On renfermât du moins notre arche précieuse,
a O crainte, a dit mon père, indigne, injurieuse!
« L'arche qui fit tomber tant de superbes tours ,
« Et força le Jourdain de rebrousser son cours ,
« Des dieux des nations tant de fois triomphante,
0 Fuiroit donc à l'aspect d'une femme insolente ! »
Ma mère, auprès du roi, dans un trouble mortel.
L'oeil tantôt sur ce prince et tantôt vers l'autel ,
Muette, et succombant sous le poids des alarmes.
Aux yeux les plus cruels arracheroit des larmes.
Le roi de temps en temps la presse entre ses bras,
La flatte... Chères sœurs, suivez toutes mes pas;
El, s'il faut aujourd'hui que notre roi périsse.
Allons , qu'un même sort avec lui nous unisse.
SALOMITH.
Quelle insolente main frappe à coups redoublés î
Qui fait courir ainsi ces lévites troublés?
Quelle précaution leur fait cacher leurs armes?
Le temple est-il forcé?
KACHARIB. .
Dissipez vos alarmes :
Dieu nous envoie Abner.
SCÈNE II.
JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH,
ABNER, ISMAËL, deux lévites, le choeur.
lOAD.
En croirai-Je mes yeux ,
Cher Abner? Quel chemin a pu jusqu'en ces lieux
Vous conduire au travers d'un camp qui nous assiège?
On disoit que d'Achab la fille sacrilège
Avoit, pour assurer ses projets inhumains.
Chargé d'indignes fers vos généreuses mains.
ACTB ▼. •>»
ABNEK.
Oui, Seigneur, elle a craint mon zèle et mon courage;
Mais c'est le moindre prix que me gardoit sa rage.
Dans l'horreur d'un cachot, par son ordre enfermé,
J'attendois que, le temple en cendre consumé.
De tant de flots de sang non encore assouvie ,
Elle vînt m'affranchir d'une importune vie.
Et retrancher des jours qa'auroit dû mille fois
Terminer la douleur de survivre à mes rois.
JOAD.
Par quel miracle a-t-on obtenu votre grâce î
ABNER.
Dieu dans ce cœur cruel sait seul ce qui se passe.
Elle m'a fait venir; et d'un air égaré :
« Tu vois de mes soldats tout ce temple entouré ,
« Dit-elle; un fer vengeur va le réduire en cendre,
« Et ton Dieu contre moi ne le sauroit défendre.
a Ses prêtres toutefois, mais il faut se hâter,
« A deux conditions peuvent se racheter :
« Qu'avec Éliacin on mette en ma puissance
« Un trésor dont je sais qu'ils ont la connoissance,
« Par votre roi David autrefois amassé ,
« Sous le sceau du secret au grand-prêtre laissé.
« Va, dis-leur qu'à ce piix je leur permets de vivre. »
JOAD.
Quel conseil, cher Âbner, croyez-vouc qu'on doit suivre!
ABNER.
Et tout l'or de David , s'il eqt vrai qu'en effet
Vous gardiez de David quelque trésor secret;
Et tout ce que des mains de cette reine avare
Vous avez pu sauver et de riche et de rare.
Donnez-le. Voulez-vous que d'impurs assassins
Viennent briser l'autel, brûler les chérubins.
Et, portant sur notre arche une main téméraire,
De votre propre sang souiller le sanctuaire7
JOAD.
Mais siéroit-il, Abner, à des cœurs généreux
De livrer au supplice un enfant malheureux ,
Un enfant que Dieu même à ma garde confie,
Et de nous racheter aux dépens de sa vie *■
ABNER.
Hélas 1 Dieu voit mon cœur. Plût à ce Dieu puissant
41.
780 ATHALIB.
Qu'AthalIft oabliàt un enRint Innocent,
Et que du sang d'Abner sa cruauté contente
Crût calmer par ma mort le ciel , qui la tourmontc l
Mais que peuvent pour lui vos inutiles soins?
Quand vous périrez tous, en périra-t-il moinst
Dieu vous ordonne-t-il de tenter l'impossible?
Pour obéir aux lois d'un tyran inflexible.
Moïse, par sa mère au Nil abandonné,
Se vijt, presque en naissant, à périr condamné;
Mais Dieu, le conservant contre toute espérance,
Fit par le tyran môme élever son enfance.
Qui sait ce qu'il réserve à votre Éliacin ;
Et si, lui préparant un semblable destin,
îl n'a point de pitié déjà rendu capable
De nos malheureux rois l'homicide implacablet
Du moins, et Josabeth comme moi l'a pu voir.
Tantôt à son aspect je l'ai vu s'émouvoir;
J'ai vu de son courroux tomber la violence.
Princesse, en ce péril vous gardez le silence!
Hé quoi ! pour un enfant qui vous est étranger
Souffrez-vous que sans fruit Joad laisse égorger
Vous, son fils, tout ce peuple, et que le feu dévore
Le seul lieu sur la terre où Dieu veut qu'on l'adore î
Que feriez-vous de plus, si des rois vos aïeux
Ce jeune enfant étoit un reste précieux?
JOSABBTH, tout bas à Joad.
Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse :
Que ne lui parlez-vous?
JOAD.
n n'est pas temps , princesse,
ABNëR.
Le temps est cher, seigneur, pks que vous ne pense»
Tandis qu'à me répondre ici vo is balancez,
Mathan, près d'Athalie, étincel nt de rage.
Demande le signal et presse le carnage.
Faut-il que je me mette à vos sacrés genoux?
Au nom du lieu si saint qui n'est ouvert qu'à vous.
Lieu terrible où de Dieu la majesté repose.
Quelque dure que soit la loi qu'on vous impose,
De ce eoup imprévu songeons à aous parer.
Donnez-moi seulement le tempt de respirer.
Demain, dès cette nuit, Je prendrai de» mesures
ACTB \. Tfl
Pour assurer le temple et venger ses injures.
Mais je vois que mes pleurs et que mes vains discours
Pour vous persuader sont un foible secours ;
Votre austère vertu n'en peut être frappée :
Hé bien! trouvez-moi donc quelque arme, quelque épée;
Et qu'aux portes du temple, où l'ennemi m'attend,
Abner puisse du moins mourir en combattant.
JOAD.
Je me rends. Vous m'ouvrez un avis que j'embrasse :
De tant de maux , Abner, détournons la menace.
Il est vrai , de David un trésor est resté :
La garde en fut commise à ma fidélité ;
C'étoit des tristes Juifs l'espérance dernière.
Que mes soins vigilants cachoient à la lumière.
Mais puisqu'à votre reine il le faut découvrir.
Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir.
De ses plus braves chefs qu'elle entre accompagnée;
Mais de nos saints autels qu'elle tienne éloignée
D'un ramas d'étrangers l'indiscrète fureur :
Du pillage du temple épargnez-moi l'horreur.
Des prêtres , des enfants lui feroient-ils quelque ombre î
De sa suite avec vous qu'elle règle le nombre.
Et quant à cet enfant si craint, si redouté.
De votre cœur, Abner, je connois l'équité ,
Je vous veux devant elle expliquer sa naissance t
Vous verrez s'il le faut remettre en sa puissance;
Et j9 TOUS ferai juge entre Athalie et lui.
ABNER.
Ah! je le prends déjà, seigneur, sous mon appui.
Ne craignez rien. Je cours vers celle qui m'envoi&
SCENE m.
JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH.
ISMAEL, DEUX LÉVITES, LE CHOEUR.
JOAD.
Grand Dieu ! yoici ton heure, on t'amène ta proie!
Ismaôl, écoutez.
(Illui parle àl'oreilk.>
JOSABETH.
Poissant maître des deux,
Remets-lui le bandeau dont tu couvris ses yeta
789 ATHALIB.
Lorsque, lui dérobant tout le fruït de son crime.
Tu cachas dans mon sein cette tendre victime.
JOAD.
Allez , sage Ismaël , ne perdez point de temps ;
Suivez de point en point ces ordres importants ;
Surtout qu'à son entrée , et que sur son passage
Tout d'un calme profond lui présente l'image.
Vous, enfants, préparez un trône pour Joas;
Qu'il s'avance suivi de nos sacrés soldats.
Faites venir aussi sa fidèle nourrice.
Princesse, et de vos pleurs que la source tarisse.
(A un lévite.)
Vous, dès que cette reine, ivre d'un fol orgueil,
De la porte du temple aura passé le seuil ,
Qu'elle ne pourra plus retourner en arrière,
Prenez soin qu'à l'instant la trompette guerrière
Dans le camp ennemi jette un subit effroi :
Appelez tout le peuple au secours de son roi ;
Et faites retentir jusques à son oreille
De Joas conservé l'étonnante merveille.
Il vient.
SCÈNE IV.
JOAD, JOSABETH, ZACHARIE, SALOMITH, JOAS,
AMRIAS, TROOPE DE PRÊTRES ET DE LÉVITES, LE CHOEUR.
JOAD continue.
Lévites saints, prêtres de notre Dieu,
Partout sans vous montrer environnez ce lieu ;
Et, laissant à mes soins gouverner votre zèle.
Pour paroître attendez que ma voix vous appelle.
(Ils se cachent tous.)
Roi , je crois qu'à vos vœux cet espoir est permis,
Venez voir à vos pieds tomber vos ennemis.
Celle dont la fureur poursuivit votre enfance
Vers ces lieux à grands pas pour vous perdre s'avance^
Mais ne la craignez point : songez qu'autour de vous
L'ange exterminateur est debout avec nous.
Montez sur votre trône, et... Mais la porte s'ouvre :
Permettez un moment que ce voile vous couvre.
( n tire un rideao.)
Vous changes de couleur, princesse I
ACTB -9. . m
JOSABETH.
Ah! sans p&llr,
Puis-Je voir d'assassins le temple se remplir?
Quoi ! ne voyez-vous pas quelle nombreuse escorte...
JOAD.
Je vois qne du saint temple on referme la porte :
Tout est en sûreté.
SCÈNE V.
JOAS, ATHALIE, JOAD, JOSABETH, ABNER,
SUITE d'ATHALIB.
(Joas est caché derrière le rideau.)
ATHALIE, i Joad.
Te voilà, séducteur,
De ligues, de complots, pernicieux auteur.
Qui dans le trouble seul as mis tes espérances,
Éternel ennemi des suprêmes puissances I
En l'appui de ton Dieu tu t'étois reposé :
De ton espoir frivole es-tu désabusé?
Il laisse en mon pouvoir et ton temple et ta vie.
Je devrois sur l'autel où ta main sacrifie
Te... Mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter.
Ce que tu m'as promis, songe à l'exécuter :
Cet enfant, ce trésor qu'il faut qu'on me remette,
Où sont-ils?
JOAD.
Sur-le-champ tu seras satisfaite:
Je te les vais montrer l'un et l'autre k la fois.
( Le rideau se tire. On voit Joas sur son trdne ; sa nourrice est à
genoux à sa droite; Àxarias, l'épée à la main, est debout à sa
gauche ; et près de lui Zacharie et Salomith sont i genoux sur les
degrés du trâne; plusieurs lévites, l'épée à la main, sont rangée
sur les cAtés.)
Paroisses, cher enfant, digne sang de nos rois.
Connois-tu l'héritier du plus saint des monarques,
Reine? De ton poignard connois du moins ces marques.
Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochozias.
Peuples, et vous, Abner, reconnoissez Joas.
19* , ATHALIB.
ABNBR.
Hel!
ATHALIE, i Joad.
Perfide !
JOAD.
Vois-tu cette Juive fidèle
Dont tu sais bien qu'alors il suçoit la mamelle?
Il fut par Josabeth à ta rage enlevé :
Ce temple le reçut, et Dieu l'a conservé.
Des trésors de David voilà ce qui me reste.
ATHALIE.
Ta fourbe à cet enfant, traître, sera funeste.
D'un fantôme odieux, soldats, délivrez-moi.
JOAD.
Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.
( Le fond du théâtre s'ouvre : on voit le dedans du temple ; et
les lévites armés entrent de tous côtés sur la scène.)
ATHALIE.
Où suis-jeî O trahison! ô reine infortunée!
D'armes et d'ennemis je suis environnée!
JOAD.
Tes yeux cherchent en vain , tu ne peux échapper,
Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper.
Ce Dieu que tu bravois en nos mains t'a livrée :
Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivrée.
ATHALIE.
Quoi ! la peur a glacé mes indignes soldats !
LAche Abner, dans quel piège as-tu conduit mes pas?
ABNER.
Reine, Dieu m'est témoin...
ATHALIE.
Laisse là ton Dieu, traître
Et venge moi.
ABNER, se jetant aux pieds de Joas.
Sur qui? Sur Joas ! sur mon maître l
ATHALIE.
Lui Joas! lui ton roi! Songez, méchants, songez
Que mes armes encor vous tiennent assiégés.
J'entends à haute voix tout mon camp qui m'appelle.
On vient à mon secours : tremblez , troupe rebelle I
ACTB V. Î35
SCÈNE VI.
JOAS, ATHALIE, JOAD, ISMAEL, kt rovf
LES ACTEURS DB LA SCÈNE PRÉCÉDENTE.
ISMAEL, l Joad.
Seigneur, le temple est libre et n'a plus d'ennemis
L'étranger est en fuite , et le Juif est soumis.
Comme le vent dans l'air dissipe la fumée,
La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée.
Nos lévites, du haut de nos sacrés parvis»
D'Ochozias au peuple ont annoncé le fils,
Ont conté son enfance au glaive dérobée,
Et la fille d'Achab dans le piège tombée.
Partout en même temps la trompette a sonné :
Et ses sons et leurs cris dans son camp étonné
Ont^répandu le trouble et la terreur subite
Dont Gédéon frappa le fier Madianite.
Les Tyriens, jetant armes et boucliers,
Ont, par divers chemins, disparu les premiers;
Quelques Juifs éperdus ont aussi pris la fuite;
Mais, de Dieu sur Joas admirant la conduite.
Le reste à haute voix s'est pour lui déclaré.
Enfin , d'un même esprit tout le peuple inspiri.
Femmes, vieillards, enfants, s'embrassant avec joie,
Bénissent le Seigneur et celui qu'il envoie.
Tous chantent de David le fils ressuscité.
Baal est en horreur dans la sainte cité ;
De son temple profane on a brisé les portes;
Mathan est égorgé.
ATHALIE.
Dieu des Juifs , tu l'emportes !
Oui, c'est Joas; je cherche en vain à me tromper :
Je reconnois l'endroit où je le fis frapper ;
Je vois d'Ochozias et le port et le geste ;
Tout me retrace enfin un sang que je déteste.
David, David triomphe; Achab seul est détruit
Impitoyable Dieu , toi seul as tout conduit !
C'est toi qui , me flattant d'une vengeance aisée.
M'as vingt fois en un jour à moi-même opposées
Taotât pour an eafapt excitant mes remords.
1S6 A.THALia
Tantôt m'éblonlssant de tes riches trésors
Que j'ai craint de livrer aux flammes, au pillage.
Qu'il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage;
Et que, pour signaler son empire nouveau,
On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau I
Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mèrej
Que dis-je, souhaiter! Je me flatte, j'espère
Qu'indocile à ton joug, fatigué de ta loi.
Fidèle au sang d'Âchab, qu'il a reçu de moi.
Conforme à son aïeul, à son père semblable.
On verra de David l'héritier détestable
Abolir tes honneurs, profaner ton autel,
Et venger Athalie , Achab et Jézabel.
(Athalie sort, lei lévites la suivent.)
JOAD,
Qu'à l'instant hors du temple elle soit emmenée ,
Et que la sainteté n'en soit pas profanée.
Allez , sacrés vengeurs de vos princes meurtris,
De leur sang par sa mort faire cesser les cris.
Si quelque audacieux embrasse sa querelle.
Qu'à la fureur du glaive on le livre avec elle
SCÈNE VII.
JOAS, JOAD, JOSABETH, ABNER, bt toos
LES ACTEDRS DE LA SCÈNE PRÉCÉDENTE.
JOAS, descendu de son tr&ne.
Dieu , qui voyez mon trouble et mon affliction ,
Détournez loin de moi sa malédiction ,
Et ne souffrez jamais qu'elle soit accomplie :
I^aites que Joas meure avant qu'il vous oublie.
JOAD, aux lévites.
Appelez tout le peuple, et montrons-lui son roi ;
Qu'il lui vienne en ses mains renouveler sa foi.
Roi, prêtres, peuple, allons, pleins de reconnoissancet
De Jacob avec Dieu confirmer l'alliance.
Et , saintement confus de nos égarements ,
Nous rengager à lui par de nouveaux serments.
Abner. auprès du roi reprenez votre place.
ACTB T. 737
SCÈNE vni.
JOAS, JOâC, un lévite, et tous les actbohi
DB LA SCÈNE PRÉCÉDENTE.
JOAD, au lévite.
Hé bien I de cette impie a-t-on puni l'audace?
LE LÉVITE.
Le fer a de sa vie expié les horreurs.
Jérusalem, longtemps en proie à ses fureurs,
De son joug odieux à la fin soulagée ,
Avec joie en son sang la regarde plongée.
lOAD.
Par cette fin terrible, et due à ses forfaits,
Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais
Que les rois dans le ciel ont un juge sévère.
L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père*.
1. Cette pièce est regardée avec raison comme le modèle le phu
parfait de la tragédie. (L. B. )
riM OATIALIBi
TABLE
MOnCB SUR LA TIS BT LB THiATRB DB RaCINB T
L* THiBAlDE OU LKS PRàKBS BNNBUIS 1
Épttre dédicatoire. A monsieur le duc de Saint-Aignan ,
pair de France ' S
Préface . 5
ALBXANDRB LB GRAND 59
Épitre dédicatoire. Au Roi 61
Première préface 6S
Seconde préface 65
AHDROMAQUB 117
Épttre dédicatoire. A Madame 119
Première préface 121
Seconde préface 128
Les Plaidbdks 179
PréfM» 181
Bkitamnictib 233
Épttre à monâeigneor le doc de Cbevreose 235
Première préface 237
Seconde préface 243
BÉRiMICB , Mb
Épttre à monseigneur Colbert 807
Préface 800
T40 TABLB.
Page».
Bajazbt 365
Première préface 367
Seconde préface 368
MrrBRiDATB 429
Préface 481
Iphisémir km Aulidb 489
Préface 491
PHtoRB 555
Préface 557
BSTHBB ..• ..•••••'•••••• • 613
Préface 615
Athalib 667
Préface M»
rm DS LA TABLIL
PQ Racine, Jean Baptiste
1385 Théâtre complet
1863
PLEASE DO NOT REMOVE
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